Mademoiselle de Cérignan

Chapter 16

Chapter 164,041 wordsPublic domain

--Non, lui dis-je, elle n'est pas plus que toi dans la maison, elle le sait. Rends-lui ton amitié.

--Je n'ai pas le droit d'être plus jalouse que toi de ton honneur. Je ne lui dirai rien.

--Ce sera bien gai pour moi!

--Tu le veux? Je serai de bonne humeur...

C'était une singulière bonne humeur que de rester des journées accroupie dans un coin, à consulter son miroir magique, à se plaindre de violentes douleurs d'estomac, à tomber dans des spasmes nerveux, et à dire régulièrement tous les soirs en se retirant:

--Je n'ai pas longtemps à vivre, je te dis adieu, parce que demain matin je serai morte!

Djémilé était plus gaie et plus aimable. Il est vrai qu'elle avait beaucoup à se faire pardonner.

Bien qu'elle m'eût promis de n'avoir d'autres fantaisies que les miennes, elle eut bientôt envie de mille colifichets et mit en gage sa coiffure d'émeraudes et ses perles pour se procurer de l'argent. Se figurait-elle que je retrouverais un nouveau trésor pour les dégager?

Un soir, elle me dit:

--Je ne sais si Tomadhyr m'a ensorcelée. Comme elle, je sens une grande douleur à la poitrine; seulement je ne vois rien que des brouillards rouges qui passent, et j'ai une envie de dormir insurmontable.

--Depuis quand souffres-tu?

--Depuis ce matin.

J'envoyai chercher le médecin qui, après être resté un quart d'heure auprès d'elle, revint me dire:

--Si vous tenez à cette fille, armez-vous de courage: elle a la peste! On n'en meurt pas toujours; mais enfin..., elle est fort malade. Faites-la porter à l'hôpital; c'est plus prudent pour vous!...

--Non, docteur; j'ai eu beaucoup d'affection pour elle, et je ne dois pas l'abandonner.

--Comme vous voudrez. Je reviendrai demain.

Il prescrivit une potion et sortit.

J'allai près de Djémilé. Elle dormait, mais elle avait la pâleur de la mort sur le visage. Le délire la prit dans la nuit.

Elle se croyait dans le désert, disait qu'elle mourait de soif et me demandait sans cesse à boire; mais elle refusait constamment la potion que je lui offrais.

--Non, disait-elle, cela ne sent rien. J'ai du feu dans la poitrine et ton sang peut seul l'éteindre. Me laisseras-tu mourir? Ne veux-tu pas m'en donner?

Et elle cherchait à me mordre comme si elle fût devenue enragée. Ce fut la seule crise violente.

Au matin, elle tomba dans un état de stupeur qui n'était ni la vie ni la mort. Elle resta ainsi trois jours. Le 10 janvier, elle ouvrit les yeux et m'appela:

--Je ne souffre presque plus, dit-elle, mais je suis si faible que je sens bien que je vais mourir. Tu m'as pardonné et je mourrai sans crainte; mais je te demande une dernière grâce. Ne me laisse pas enterrer avec les musulmans. Élève-moi un tombeau sur lequel tu feras inscrire mon nom et le service que j'ai rendu à Kléber. J'aurai du plaisir à venir le regarder après ma mort. Je viendrai te voir aussi, le veux-tu? Tu n'auras pas peur de moi?

Pauvre fille qui croyait conserver, au delà de la vie, l'usage de ses sens.

--Je ferai ce que tu désires, lui dis-je, et je serai content que ton spectre vienne me trouver; je n'ai pas peur des morts.

Elle me remercia, me dit qu'elle avait sommeil, et ma demanda un dernier baiser. Elle était déjà roide et glacée. Puis, elle s'endormit en tenant ma main dans la sienne. Elle ne se réveilla plus.

Je la fis enterrer sans aucune cérémonie religieuse, dans mon jardin, sous le grand caroubier où elle avait coutume de venir respirer la fraîcheur de la nuit.

Pour satisfaire sa dernière vanité, je lui élevai un mausolée sur lequel je fis graver en français et en arabe: «Ici repose Djémilé, fille de Mourad-bey, morte à l'âge de 16 ans, le 10 janvier 1801. Elle fut belle et aimée. Elle emporte avec elle les regrets de ceux qui l'ont connue, ainsi que l'estime des Français et des mameluks qui lui doivent la paix conclue entre Mourad et Kléber.»

La mort de Djémilé sembla rendre la vie à Tomadhyr. Elle pleura pour la forme quand elle la vit ensevelir, et n'en parla plus.

Nous étions dans les premiers jours de février quand, un matin, elle entra chez moi et me réveilla en sursaut en criant:

--Voilà les habits rouges!

Je reconnus bien vite qu'elle était en état de somnambulisme.

--Ils s'embarquent, reprit-elle; ils viennent ici! Que de vaisseaux! que de monde!

--Où sont-ils?

--Dans une île où il y a beaucoup de soleil, des maisons et des forts tout ruinés, avec des croix de pierre sur les portes. Le général donne des ordres. Auprès de lui se tient un jeune homme vêtu de bleu. Je le reconnais!--C'est l'amant de Djémilé. Cette dame blonde, je l'ai déjà vue en songe, elle est bien belle, elle remet une lettre à l'Anglais. Elle salue, elle s'en retourne....

--Où va-t-elle?

--Où elle va?... Dans une grande maison, avec deux autres dames vieilles... Elle les quitte.

--Suis-la!

--Elle rentre chez elle... Elle se jette sur un sofa... Elle pleure!... Je ne vois plus!

Je lui recommandai en vain de parler encore. Elle ne dit plus que des mots sans suite, fondit en larmes, et se laissa tomber à terre, en proie à ses convulsions accoutumées.

Ce qu'elle avait vu dans le délire n'était que trop réel. Les Anglais, sous le commandement du général Abercromby, concentraient leurs forces à Rhodes et à Macri, sur la côte de l'Asie-Mineure, sous prétexte de s'emparer de l'archipel, mais, en réalité, pour opérer d'accord avec Constantinople une nouvelle descente en Égypte. J'avertis Abdallah-Menou, qui n'en voulut rien croire, et ne donna aucun des ordres nécessaires pour défendre la côte en cas d'attaque. Il avait entassé l'armée au Caire et s'occupait activement, mais inutilement, de réformes administratives.

La sécurité était donc complète, et moi-même je doutais de la lucidité de Tomadhyr, quand on apprit l'apparition de la flotte anglaise devant Alexandrie et le débarquement de vingt mille hommes. D'un autre côté, une armée de trente mille Turcs s'avançait à travers les déserts de Syrie, en même temps qu'une autre armée anglaise, composée de sept à huit mille cipayes, arrivait par la mer Rouge. Nous étions pris en tête, en flanc et en queue, et nous étions dix-huit mille hommes valides pour faire face à tant d'ennemis. La partie n'eût pourtant pas été perdue si nous eussions été bien commandés et si nos généraux se fussent entendus au lieu de tirer chacun de son côté.

Je reçus l'ordre d'être prêt à partir le 11 mars. Quand j'en fis part à Tomadhyr, elle fondit en larmes, se roula par terre, s'arracha les cheveux et eut une crise terrible; tout à coup elle se dressa devant moi et, les yeux égarés, la voix brève:

--Nous ne nous reverrons plus, dit-elle, car tu ne reviendras pas! Tu seras tué par les Anglais, et moi je vais mourir. Me voilà morte ici, dans tes bras, et toi-même tu n'es plus qu'un cadavre. Regarde, voici Djémilé qui vient te chercher!

La promesse que la fille de Mourad m'avait faite à son lit de mort me revint en mémoire, et j'en eus le frisson comme si son spectre était là réellement. Il y était peut-être, qui sait!

--Elle parle! reprit l'hallucinée, l'entends-tu? Elle te dit qu'elle n'est pas morte de la peste. Eh bien, non!

Et s'adressant à cet être imaginaire:

--Je t'ai fait mourir, dis-tu? je l'avoue. Si, dans l'oasis, j'ai consenti à t'aider à fuir avec ton maître, ce n'était pas pour t'obliger. Je t'ai haïe dès le premier jour; c'était pour lui plaire, à lui. Je voulais qu'il sût jusqu'où allait mon amour. Je voulais être aimée plus que toi, qui n'avais jamais rien fait pour lui! Tu l'as trahi, outragé, et moi je t'ai fait boire du poison. Va-t'en! il ne t'aime plus! C'est moi seule qui serai sa compagne dans la mort!

Puis, avec une force surhumaine, elle m'enlaça de ses bras, colla ses lèvres froides sur les miennes et retomba anéantie.

Je la portai sur un sofa. La croyant en catalepsie, comme je l'y avais déjà vue si souvent, je ne m'en inquiétai pas. En rentrant le soir, je la retrouvai dans la même position.

Elle était morte.

Mon départ était fixé au lendemain matin, quand la petite fellahine me dit:

--Ya Sidy, on dirait que tu ne veux plus revenir dans ta maison?

--Il est probable, en effet, que je n'y reviendrai pas, et peu m'importe. Je n'y laisse rien: femmes, maîtresses, esclaves, trésor, tout est envolé.

--Mais la maison reste, et moi dedans.

--Eh bien? ma pauvre enfant, je t'en fais cadeau.

--Tu me donnerais tout cela, à moi pauvre fellahine?

--Oui; viens avec moi chez le cady afin de remplir toutes les formalités voulues par la loi musulmane.

--Mais que ferai-je d'un si grand palais?

--En cherchant bien, tu y trouveras peut-être un autre trésor, et tu m'offriras l'hospitalité si je reviens.

--Comme cela, oui, j'accepte; mais, si tu pars pour ton pays, j'aimerais mieux te suivre.

--Eh bien, si je pars, viens me rejoindre; mais, en attendant, allons chez le cady.

L'affaire fut bientôt faite. L'ex-propriétaire n'avait pas d'héritiers. Je donnai quittance d'une somme que je fus censé avoir reçue, et Zabetta fut mise en possession. La pauvre enfant n'en pouvait croire ses yeux et ses oreilles.

J'étais bien aise de faire quelque chose pour cette dernière fleur de mon harem. Celle-ci ne m'avait jamais trahi ni trompé, elle m'était toujours restée attachée; elle ne s'était jamais posée en sultane. Contente de peu, elle ne m'avait ennuyé ni de son amour, ni de sa jalousie et n'avait donné la mort à personne. C'était le seul souvenir parfaitement pur de ma vie orientale. Celui de Tomadhyr, qui m'avait été si longtemps cher, alors que je la croyais morte pour moi, ne m'apparaissait plus qu'effrayant, depuis que ses dernières paroles avaient été l'aveu d'un crime.

XXIII

Nous arrivâmes avec le général en chef à Rahmanyeh, le 13 mars au soir; nous y perdîmes toute la journée du lendemain. Le 16, on coucha à Damanhour, et on se prélassa encore le jour suivant. Il faut croire que rien ne pressait, ou que le général en chef avait peur de fatiguer les jambes de nos chevaux. Nous arrivâmes le 19 sous les murs d'Alexandrie au camp du général Lanusse, en face des Anglais commandés par lord Abercromby. Ils s'étaient retranchés en avant de Canope, sur le banc de sable d'une lieue de large qui se termine par le fort d'Aboukir. La mer et le lac Maréotis étaient couverts de leurs chaloupes canonnières. Le 21 mars 1801 avant le jour, l'armée française s'ébranla; il s'agissait d'enlever au pas de charge toute la ligne d'ouvrages défendus par de l'artillerie, afin d'attaquer le gros de l'armée anglaise en bataille sur deux lignes au delà des retranchements. Le régiment des dromadaires commence le branle. Il enlève les redoutes sur la droite et tourne les pièces contre l'ennemi, pendant que la division Lanusse emporte celles de gauche. Au plus fort de la bataille un boulet parti des chaloupes anglaises frappe mortellement le général Lanusse, ce qui met le désordre dans sa division. En ce moment, Menou qui allait de droite et de gauche sur le champ de bataille, sans rien ordonner, arrive devant notre cavalerie commandée par le général Roize et lui ordonne de charger.

--Charger quoi? demande Roize.

--Mais, le gros de l'armée anglaise!

--Ses lignes ne sont pas même ébranlées, le moment est mal choisi.

--Chargez à fond, vous dis-je!

Roize se tourna vers nous et enfonçant avec force son casque sur sa tête:

--À moi! mes amis, s'écrie-t-il, on nous envoie à la gloire, à la mort. En avant!

Les trompettes sonnent, nous partons, nous traversons au galop le défilé formé de droite et de gauche par les redoutes qui nous mitraillent; un véritable coupe-gorge.

Après avoir franchi un fossé, nous tombons sur les Anglais avec fureur. Ils sont renversés, culbutés, sabrés; ils reculent. Nous pénétrons jusque dans leur camp; mais ils avaient creusé des puits, semé des chausses-trappes et croisé les cordes des tentes. Ces obstacles nous firent perdre tout le fruit d'une si belle charge: les chevaux s'abattaient ou refusaient d'aller plus loin, les cavaliers à terre étaient criblés de coups de baïonnettes par les Anglais furieux. Le général Roize combattit jusqu'à ce qu'il fut tué sous mes yeux. Ce fut le signal de la retraite. Je venais de reconnaître, auprès de la tente du général en chef, lord Humphrey sous l'uniforme de major.

Je crus que j'aurais le temps d'aller lui payer ma dette avant de rejoindre mes dragons qui tournaient bride. Je courus sur lui à fond de train, et, à la manière des mameluks, j'arrêtai brusquement mon cheval sur les jarrets en portant au major un coup de pointe dans les côtes. Il riposta par un coup de pistolet qui abattit ma monture. Je sautai lestement à terre, il recula sous la tente. Le général Abercromby mit l'épée à la main pour lui porter secours. Il eut grand tort de m'attaquer. L'espadon d'honneur que m'avait donné Bonaparte était une fière lame; je la passai à travers le corps de l'Anglais. Il tomba à la renverse sur sa table et roula à terre avec ses cartes et ses plans. Le major Humphrey se jeta sur moi comme un furieux, en criant à l'aide. Il me blessa à l'épaule. Je n'en fus que plus acharné. Je le clouai sur le corps de son général. Au même instant, quelques soldats écossais pénétrèrent sous la tente, la baïonnette croisée. C'était le moment de jouer le tout pour le tout.

--Voilà les Français! leur criai-je.

Ils se retournèrent comme des niais. Je fendis d'un coup de sabre la toile de la tente et je filai par là; mais je tombai de Charybde en Scylla. Les Écossais, revenus de leur surprise, passèrent par la brèche que j'avais ouverte, me lâchèrent quelques coups de fusil sans m'atteindre. D'autres vinrent à leur aide, me barrèrent le chemin. J'en ruai deux par terre, mais je rompis mon épée et je fus abattu d'un coup de crosse sur la tête. Heureusement, j'avais mon casque. Je fis le mort.

J'en étais quitte à bon marché; mais je ne pouvais plus rejoindre les débris de mon régiment, qui s'étaient repliés sur le centre. J'attendis, couché sur le sable. Tomadhyr s'était trompée en me prédisant que je serais tué par les Anglais.

La bataille n'avait l'air d'être ni gagnée ni perdue pour nous. L'ennemi ne faisait aucun pas en avant, et les Français avaient repris leurs positions du matin. J'étais à vingt pas de la tente d'Abercromby. Les officiers y entraient tour à tour et en sortaient avec des figures longues. Tout à coup je vis au milieu d'un groupe d'officiers un jeune homme en uniforme bleu-ciel, la brette au côté. Je reconnus Louis.

Il passa à trois pas de moi.

--Monsieur, lui dis-je, si vous êtes Français, voici le moment de sauver un de vos compatriotes.

--Comment, dit-il en s'écartant du groupe et en venant à moi, c'est toi, de Coulanges? tu faisais partie de cette charge brillante et tu es blessé?

--Oui, monsieur, vous le voyez bien.

--Pourquoi m'appelles-tu monsieur?

--Pourquoi? la question est jolie. Vous demandez de vous aider à fuir, et vous me laissez maltraiter et emprisonner derrière vous!

--Emprisonner? derrière-moi? où ça? quand?

--Parbleu! à l'île de Roudah, deux minutes après m'avoir parlé.

--Ils t'ont maltraité? Oh! c'est bien mal, bien mal! Je croyais que tu étais retourné au Caire; mylord Humphrey me l'avait assuré, ainsi qu'à mademoiselle de Cérignan.

--Eh bien! ton mylord, je lui ai payé ma dette aujourd'hui, et, par la même occasion, j'ai tué son général en chef.

--C'est toi qui as tué lord Abercromby?

--Mais oui; je m'en vante.

--Ne le dis pas si haut devant ses officiers. Beaucoup comprennent le français, et je ne pourrais peut-être pas te sauver. Tu ne peux rester là. Je vais te faire porter sous ma tente.

--C'est inutile, je peux marcher, je ne suis blessé qu'à l'épaule.

Et je me levai, alerte et dispos.

--Est-ce que ta première dame d'honneur est là? lui dis-je en me dirigeant vers son campement.

--De qui veux-tu parler?

--De mademoiselle de Cérignan!

--Mais non, elle est à Rhodes.

--Comme elle sera contrariée en apprenant la mort de son amant!

--Lord Humphrey n'était pas son amant.

--Son mari, peut-être?

--Elle n'a jamais été mariée.

Nous entrâmes sous sa tente. Il fit demander un chirurgien qui pansa ma blessure, et je soupai avec lui de bon appétit. Il me demanda, en hésitant, des nouvelles de Djémilé.

--Elle est revenue chez moi, lui dis-je, et je lui ai pardonné.

Il devint rouge, essaya de sourire et se mordit la lèvre.

--Dès lors, lui dis-je, tu ne l'aimes plus?

Il s'efforça de montrer un air dégagé pour me répondre qu'il ne l'avait jamais prise au sérieux. Je ne crus pas nécessaire de lui faire savoir qu'elle était morte. Le lendemain, Louis m'apprit que le général Hutchinson avait succédé, dans le commandement de l'armée anglaise, à Abercromby, et qu'il voulait me voir.

Je me rendis près de lui. Il me reçut très-poliment et me pria de lui rendre mon épée.

--Je n'en ai plus, général, lui dis-je, je l'ai brisée sur le dos de vos soldats.

--En ce cas, colonel, veuillez vous constituer prisonnier de guerre.

--Vous êtes bien bon de me le demander.

--Je rends hommage à votre bravoure, et je compte sur votre honneur. Je ne vous demande que la promesse de ne pas chercher à vous évader et de ne jamais plus porter les armes contre l'Angleterre.

--Je vous promets tout le contraire. Je m'évaderai dès que je le pourrai, et je vous jure une haine mortelle.

--En ce cas, colonel, je me vois dans l'obligation de vous faire fusiller sur-le-champ. C'est une satisfaction que je dois à l'armée en expiation de la mort du général Abercromby.

--Il n'était pas besoin de faire tant de manières.

Il me salua, je ne lui rendis pas son salut, et, entre quatre soldats, je fus conduit au bord de la mer.

Un peloton m'attendait, l'arme au pied. On me lia les bras, et je fus placé à quinze pas.

Un sous-officier vint pour me bander les yeux; je refusai. Les Anglais chargèrent leurs armes. Je ne m'étais pas encore trouvé dans une position aussi critique, et la prédiction de Thomadhyr me revint à la mémoire. J'en pris mon parti. Je voulais montrer à l'ennemi comment un Français sait mourir.

--Attention! leur criai-je; j'ai bien le droit de commander le feu.

L'officier fit un signe d'adhésion.

--Apprêtez armes! En joue!

Les armes s'abaissèrent. Je regardai sans crainte les gueules de ces vingt-quatre fusils, et j'allais crier: Feu! quand Louis, à cheval et suivi d'un colonel anglais, se présenta et se plaça au-devant de moi, au risque de recevoir la décharge en plein corps, ce qui n'était pas d'un lâche!

Il présenta un papier à l'officier, les soldats remirent l'arme au bras et me délièrent.

--Il était temps, me dit Louis. J'ai obtenu ta grâce, mais non ta liberté. Tu vas être embarqué avec d'autres prisonniers.

--Tu as fait ce que tu as pu, lui dis-je, et je t'en remercie. Tu n'es pas un ingrat, et tu sais te faire pardonner. Je te rends mon amitié.

Il me sauta au cou, et, les larmes aux yeux, m'embrassa sur les deux joues.

C'était une bonne nature au fond, et je regrettai qu'il fût le Dauphin, ou qu'il crût l'être! Mais je ne regrettai pas de lui avoir fait cadeau de trois cent mille francs; selon moi, ce n'était pas payer ma vie trop cher.

L'officier me demanda si j'étais prêt à le suivre. Je dis adieu à mon sauveur, et, après lui avoir conseillé de ne pas rester avec les Anglais, au moins tant qu'ils nous feraient la guerre, je me remis entre les mains du peloton qui me conduisit vers une embarcation.

Au moment de me quitter, l'officier anglais m'offrit cordialement la main. Je ne crus pas devoir lui refuser la mienne, et je montai à bord du _Swiftsure_. Je fus mis à fond de cale en compagnie de quelques officiers de chasseurs à cheval et de plusieurs de mes dragons, parmi lesquels je retrouvai Guidamour intact. Il pleura de joie en me voyant; il m'avait cru mort, et s'était fait prendre en me cherchant.

Nous restâmes à l'ancre pendant plus de quinze jours. Tous les soirs on nous faisait monter sur le pont, deux par deux, et alternativement, pour respirer l'air.

Si on ne nous gorgea pas de nourriture, on ne nous laissa pas tout à fait mourir de faim. Les officiers du bord eurent même la bienveillance de nous apprendre que, chaque jour, notre armée perdait du terrain en Égypte, et quand nous partîmes, ils daignèrent nous dire que nous allions en Angleterre. On nous réservait pour les pontons de Plymouth. Mais ces messieurs comptaient sans la flotte française. Ils se croyaient seuls maîtres de la mer.

En traversant le canal de Candie, le _Swiftsure_ rencontra les vaisseaux de l'amiral Gantheaume, fut canonné, enveloppé et pris. Ce fut au tour des Anglais d'aller à fond de cale, et à nous de monter prendre leurs places.

Gantheaume, après avoir tenté de débarquer sur la côte d'Afrique les renforts qu'il amenait de Brest, reprenait la route de France. Il n'est pas besoin de dire combien nous fûmes fêtés à bord et questionnés par nos compatriotes.

Au mois de juillet, nous étions en vue des montagnes grises de la Provence!

XXIV

La paix entre la France et les autres puissances de l'Europe qui reconnaissaient nos conquêtes sur le Rhin et en Italie venait d'être conclue. Bonaparte organisait une garde consulaire composée d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie. Nous autres _Égyptiens_--c'est ainsi qu'on appela par la suite ceux qui avaient fait partie de l'expédition d'Orient--nous n'eûmes qu'à nous présenter pour être admis dans les rangs de ce corps d'élite.

Je passai dans les chasseurs à cheval de la garde avec mon grade de colonel. Je déposai le casque et l'habit de dragon pour prendre le colback et le dolman galonné d'or. Mon régiment était composé des plus beaux et des plus vaillants soldats de l'armée, et leur colonel, modestie à part, n'était ni le plus laid ni le plus mal bâti. J'avais alors vingt-sept ans, et après neuf ans de campagne, sauf quelques cicatrices, j'étais au complet. Aussi fus-je grandement admiré et fêté dans ma ville natale de Beaugency, quand j'y allai voir mon père.

Il s'était installé avec ma vieille bonne Gertrude dans un joli château du val de la Loire et avait converti en vigne, en prairies, les deux cent mille francs que je lui avais envoyés. Mais, ce qui ne laissa pas que de me surprendre, c'est qu'il me demanda mon avis pour placer une somme de trois cent mille francs qu'une personne inconnue lui avait fait passer, pour moi, à titre de restitution.

Je ne pouvais plus accuser mademoiselle de Cérignan d'être une aventurière. Je lui aurais bien écrit pour lui demander pardon de mes grossiers soupçons, si j'avais su où lui adresser ma lettre.

Après quinze jours de villégiature, je retournai à Paris reprendre mon service. Deux mois après, le général Menou, obligé de se rendre, évacuait l'Égypte et ramenait en France huit mille hommes. C'est tout ce qui restait des quarante-six mille emmenés par Bonaparte trois ans auparavant. Je retrouvai encore quelques-unes de mes connaissances, Sabardin, revenu avec le grade de général, et Dubertet.... bien et dûment marié avec Sylvie!

Un matin, je vis entrer chez moi mon brave Guidamour suivi d'une jeune fille très-brune, bien tournée, vêtue en grisette, et que je n'eusse pas reconnue tout de suite, si elle ne se fût prosternée devant moi à la manière orientale. C'était Zabetta, la fellahine; elle parlait très-bien français.

--Vous m'avez permis de venir vous rejoindre, dit-elle, et je suis venue.

Puis, me présentant un objet empaqueté avec soin:

--J'ai pensé, reprit-elle en arabe, que tu serais content de conserver le _tarbouch_ d'émeraudes de la pauvre Djémilé.

--C'est un doux et triste souvenir. Je l'accepte avec reconnaissance. Comment donc t'es-tu procuré ce bijou?

--J'ai vendu la maison de Boulaq pour le dégager de chez un juif et te l'apporter.

--Combien en veux-tu?

--Je ne veux rien. Je te le donne.

--Mais cela vaut au moins cinquante ou soixante mille francs; et, si tu as vendu tout ce que tu avais pour le ravoir, il est juste que je t'en dédommage.

--Reprends-moi à ton service, et je serai assez payée.

--Tu es une brave fille! Viens m'embrasser.

Elle le fit avec une effusion de coeur qui me toucha.