Mademoiselle de Cérignan

Chapter 15

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Le sang me bourdonnait dans la tête; j'avais des éblouissements. Heureusement pour eux, je n'avais pas d'armes.

En me voyant, Louis alla s'adosser à la muraille pour ne pas tomber, tant il tremblait. Djémilé resta impassible.

--Tu me montreras demain, dis-je à Louis, ce que tu sais faire l'épée à la main.

--Vous voulez me tuer? s'écria-t-il effaré.

--Oui, monseigneur, et je rendrai peut-être un grand service à mon pays.

Et m'adressant à Djémilé:

--Quant à toi, tu sais que la loi musulmane me donne le droit de te coudre dans un sac et de te jeter à l'eau.

--Si j'étais ta femme, tu le pourrais, répondit-elle avec un aplomb qui me déconcerta; mais je suis encore libre et je peux aimer qui je veux.

--C'est juste, nous ne nous devons rien. Tant pis pour toi si tu n'as ni coeur ni mémoire. Je ne suis pas un Arabe pour te punir comme tu le mérites. Si je t'ai sauvé la vie dans le désert, ce n'est pas pour te l'ôter aujourd'hui. Va, retourne vivre au milieu de tes pareils. Il n'y a plus rien de commun entre nous. Je te méprise.

--C'est bien! j'irai vivre avec mon pareil, avec ton roi, qui m'épousera, lui! Il me l'a juré. Je serai reine de France.

--Louis veut t'épouser? j'y consens! ce sera un bon moyen de débarrasser la République de ce prétendant. Quant à la couronne de France, n'y compte pas. Contente-toi de lui mettre sur la tête celle de la Haute-Égypte. Ce sera mieux que rien, qu'en penses-tu, Louis Capet?

--Vous consentiriez à mon mariage avec Djémilé? dit-il en me regardant d'un air incrédule.

--Oui! va la demander à sa mère, arrange-toi avec Mourad, et que je ne te revoie plus jamais. Adieu.

Le coup qui me frappait était tellement imprévu et si violent, que j'en étais comme écrasé. Je les quittai. J'avais besoin de confier ma douleur à quelqu'un, et mademoiselle de Cérignan était la seule personne qui pût s'intéresser à ce qui venait d'arriver. Je me dirigeai vers l'île de Roudah. En route, je craignis qu'elle ne se moquât de moi, les amants trompés prêtent toujours à rire. Je ne voulus pas lui donner la satisfaction du triomphe. Elle m'avait prédit ce qui m'arrivait! Je rebroussai chemin. En revenant, je rencontrai le colonel Sabardin, qui, me voyant la figure bouleversée, m'en demanda la cause. Faute d'autre confident, je pris celui-ci. Quand je lui eus tout dit:

--Bah! fit-il, ce n'est que ça? ta maîtresse te trompe? Prends-en une autre; toutes ces filles d'Orient ne valent pas une larme. Allons, viens dîner avec moi et oublie.

J'acceptai, mais je ne pus manger. En revanche, je bus avec la résolution d'un homme qui veut s'abrutir. Je ne réussis qu'à me rendre fou, c'était toujours quelque chose.

Sabardin, ne voulant pas rester en arrière, s'enivra aussi; après quoi il fit venir deux danseuses. Elles étaient grandes et bien faites, elles avaient le regard effronté, les yeux entourés de koheul, les sourcils peints et les joues fardées. Leur peau brune apparaissait entre la veste et la ceinture lâche tombant au-dessous des hanches. Leur danse était des plus lascives; mais, en les regardant de plus près, nous découvrîmes que nos ghawaises n'étaient autres que des _khewals_, c'est-à-dire des almées mâles. Je n'avais pas encore vu de près ce genre d'êtres douteux dont les longues tresses, la taille, les bras et le cou nus parodiaient si étrangement la femme. Après avoir bien regardé ces étranges animaux, nous les mîmes dehors, comme de juste, à grands coups de bottes.

Nous allâmes achever la soirée au théâtre. Notre conduite ne fut pas celle de deux colonels, mais celle de deux sous-lieutenants. Nous jetâmes des fleurs et des friandises à toutes les femmes belles ou laides que nous vîmes dans la salle. Morin se laissa entraîner et fit mille folies de sang-froid, ou plutôt il se grisa de notre ivresse. Il vit Pannychis dans la loge du général en chef, en compagnie de la femme turque d'Abdallah-Menou, une assez belle-fille, et l'idée lui vint de les inviter à souper avec nous. Pannychis accepta d'emblée. La sultane me refusa comme je m'y attendais. Pendant ce temps, Sabardin avait été chercher fortune dans les coulisses. La représentation finie, il ramena Sylvie. Celle-ci aimait trop le plaisir et les excentricités pour laisser échapper l'occasion. En apprenant que j'avais échoué auprès de la sultane, elle se chargea d'arranger la chose et partit en nous donnant rendez-vous chez elle.

En attendant, nous emmenâmes Pannychis dans un café que nous fîmes ouvrir, malgré les mesures de police, et pour se mettre à notre diapason, Morin et sa belle s'abreuvèrent de Champagne. Après quoi, nous nous rendîmes chez Dubertet, qui était absent depuis huit jours.

Sylvie nous attendait avec la sultane. Fiez-vous donc à la vertu des femmes de l'Orient! On rit, on but, on chanta, on cassa pas mal de vaisselle et on mena grand bruit.

À trois heures du matin, Sabardin proposa une partie de bateau, et nous allâmes tous nous baigner dans le Nil pour nous rafraîchir. La sultane fut touchée par une torpille et faillit se noyer, ce qui nous divertit beaucoup. Nous revînmes chez Sylvie boire du punch pour nous réchauffer. Le jour nous surprit dormant tous, les uns sur la table, les autres sur les nattes.

Pour cette belle équipée, Sabardin se battit en duel avec Dubertet et reçut un bon coup d'épée. Sylvie se brouilla avec son amant; mais, au bout de la semaine, elle lui avait persuadé d'aller faire des excuses à Sabardin pour avoir été trop prompt à le soupçonner.

Pannychis, après avoir été mise à la porte par son _riz-pain-sel_, avait été s'implanter chez Morin.

Quant à moi, je fus consigné pour un mois à la citadelle, de par l'ordre d'Abdallah-Menou, sous prétexte de tapage nocturne.

XXI

En me mettant aux arrêts, Menou me rendit service. J'eus tout le temps de réfléchir et de me calmer. Je passai en revue toute la conduite de Djémilé, depuis le jour où je l'avais ramassée sur le champ de bataille des pyramides. Elle n'était restée chez moi que parce qu'il ne pouvait en être autrement. Du jour où son père était venu la chercher, elle n'avait pas hésité à le suivre. Quand elle avait fui avec moi, c'était bien plus par haine contre Hassan que par affection pour moi. La vanité était le fond de son caractère. Du moment où Kléber lui avait donné un rôle à jouer, j'étais devenu un bien pauvre sire auprès du sultan des Français. S'il eût vécu, il eût pu me supplanter. Mais, quand elle eut obtenu les confidences de Louis, je fus perdu. Un futur roi de France était un meilleur parti qu'un colonel de dragons. Elle m'avait sacrifié, trompé et bafoué indignement. Elle aurait pu s'épargner la honte d'être prise sur le fait, en rompant plus tôt avec moi. De mon côté, j'aurais dû comprendre les réticences de sa mère, qui, à coup sûr, était sa confidente; mais j'étais aveugle. Aussi, quel diable d'amour à demi paternel, à demi sauvage, avais-je été me mettre au coeur pour une fille de quinze ans? Elle m'avait traité en Cassandre.

Quant à Louis, c'était aussi un enfant, et un enfant qui avait peut-être trop souffert pour que son sens moral ne se fût pas oblitéré jusqu'à un certain point. Il n'avait eu ni assez de conscience ni assez de volonté pour respecter l'hospitalité que je lui accordais. Et cela, c'était un peu ma faute; j'avais eu tort de le laisser des journées entières dans l'intimité d'une fille aussi séduisante que Djémilé. Avais-je mieux agi en le mettant chez Kléber pour m'en débarrasser? Kléber, comme beaucoup de héros, était aussi licencieux dans ses moeurs que dans son langage. Cet enfant n'avait profité que des mauvais exemples. C'était un peu mon ouvrage, mais la punition était bien dure.

Ce n'est pas le premier ni le second jour que je pus raisonner de tout cela froidement; mais, à mesure que le temps marchait, le calme revenait avec l'oubli de l'outrage.

Je m'ennuyais largement dans mon étroite casemate, je ne voyais personne, si ce n'est Guidamour qui, tous les matins, venait cirer mes bottes, me donner des nouvelles et repartait une heure après.

--Mon colonel, me dit-il un jour, je dois vous faire savoir que le citoyen Louis n'est pas rentré une seule fois à la maison depuis la _petite noce_ que vous avez faite avec la cousine Sylvie et les autres. Thomadhyr m'a dit qu'il était parti avec votre odalisque et sa mère pour Esnèh.

--Il est parti? Bon voyage!

--C'est drôle tout de même.

--Je l'y ai autorisé. J'ai rompu avec l'_odalisque_.

--Et vous avez aussi bien fait de ne pas vous fourrer dans cette famille de _mamamouchis_! La vieille est une madrée qui entend le français aussi bien que vous et moi. Je ne sais pas si elle croit que le citoyen Louis est le Messie que les Turcs espèrent toujours voir tomber du ciel; mais elle _manigance_ un mariage entre sa fille et lui.

Guidamour ne m'apprenait rien.

Je lui demandai s'il avait des nouvelles de mademoiselle de Cérignan.

--Elle est venue chez vous pour vous parler. Ah! elle n'avait pas l'air content: Elle m'a dit qu'elle reviendrait dès que vous seriez libre. C'est une belle femme et qui parle bien. Il vous faudrait une fille comme elle dans le harem. Après ça, il y a Tomadhyr que ça pourrait contrarier.

--Je n'ai pas besoin de tes commentaires.

--Suffit, mon colonel!

La réponse de mon père m'arriva comme j'étais sous les verroux. Sa lettre était pleine de bonnes raisons pour me faire abandonner mon idée de mariage avec une mameluke.

En résumé, il me refusait son consentement. Je lui répondis sur-le-champ que tout était rompu.

Abdallah-Menou ne me fit grâce ni d'un jour ni d'une heure de prison. Je crois même qu'il me vola de plusieurs minutes. Je retournai enfin chez moi. Dès le lendemain, je vis arriver mademoiselle de Cérignan. Elle m'aborda en me disant:

--Vous êtes décidément fou, mon pauvre colonel! Comment, vous envoyez le Dauphin demander la main de votre maîtresse? Il va épouser la fille d'un mameluk, à quinze ans et demi!

--Louis est maintenant un homme, et

Dans les âmes bien nées...

--J'avoue que je ne m'attendais guère à ce dénoûment! Je vous ferais même mes compliments sincères d'avoir rompu votre extravagant mariage, si vous n'aviez mis le Dauphin dans la situation ridicule où vous étiez il y a un mois. Il faut le tirer de cette fâcheuse affaire, le débarrasser de ces femmes qui veulent exploiter sa position. Il ne peut rester entre les mains des mameluks.

--Pourquoi pas? Il y sera choyé, fêté...

--Si vous prenez votre parti du mal que vous avez fait, moi, je veux le réparer. Je ne me résigne pas si aisément à abandonner le Dauphin. On me l'a confié, je réponds de lui...

--On vous l'a confié, dites-vous: alors pourquoi me l'avez-vous renvoyé après la mort de Kléber?

--Colonel, Louis n'est plus un enfant, vous le dites vous-même, et je ne suis pas une vieille femme.

--Oui, je le sais! Il vous a trouvée belle; il n'est pas aveugle.

--Il s'en est vanté à vous? dit-elle en rougissant. C'est bien sot! Mais qu'importe! Je suis prête à le reprendre si vous me le ramenez. Au bout du compte, il vous a rendu service en vous ouvrant les yeux; il vous a débarrassé d'une fille qui vous serait devenue funeste; aidez-moi à le ramener.

--Oh! quant à cela, non! qu'il devienne ce qu'il pourra!

--J'agirai donc seule.

--Et que ferez-vous?

--J'irai le chercher, l'enlever même, car je m'attends à sa résistance.

--Vous y risquez gros! Allez-vous courir après lui dans la Haute-Égypte? Que ferez-vous dans ce milieu arabe, vous femme européenne, et par conséquent fort peu considérée? Et Mourad? vous l'oubliez. Il ne vous rendra jamais un gendre si haut placé. Vous échouerez, et vous y perdrez sinon la vie, du moins votre liberté ou votre honneur.

--Ah! s'écria-t-elle en s'abandonnant à sa douleur, je ne savais pas à quoi je m'engageais en me chargeant de cet enfant! Si vous ne me venez en aide, je mourrai à la peine.

--Je ne veux pas que vous mourriez: mais je ne vois pas ce que je puis faire pour votre prince.

--Vous pouvez me faciliter les moyens de le soustraire à ce mariage insensé.

--Et comment?

--Je n'ai plus assez de fortune pour parer aux frais de la guerre.

--Vous voulez de l'argent? Est-ce que mylord n'est plus de ce monde, ou vous abandonne-t-il?

--Ah! encore? Vous tenez à ce qu'il soit mon protecteur? Comme vous voudrez! En tout cas, je ne veux pas lui devoir ce service. J'aime mieux m'adresser à vous.

--Je suis flatté de la préférence.

--Vous ne pouvez pas m'aider? N'en parlons plus.

--Si fait! combien vous faut-il?

--Trois cent mille francs!

Après les envois que j'avais faits à mon père, les cadeaux, les dépenses folles, c'était à peu près ce qui devait me rester.

Je n'hésitai pas à le lui offrir. Il y avait assez longtemps que nous étions en délicatesse tous les deux. Il fallait que cela eût une solution, et le service que j'allais lui rendre valait bien un peu de reconnaissance.

--Quand vous faut-il cette somme? lui dis-je.

--Le plus tôt possible; dès demain.

--Je vous la porterai moi-même si vous voulez me recevoir.

Après un moment d'hésitation:

--Pourquoi ne vous recevrais-je pas? dit-elle avec un sourire charmant; ne sommes-nous pas de vieux amis? Venez, et merci d'avance.

Elle s'enveloppa le visage avec soin. Je lui demandai ce qu'elle craignait pour se cacher ainsi.

--Je me méfie des _bravi_ de Sitty Nefyssèh qui a menacé de se débarrasser de moi, si je cherchais à éloigner le Dauphin de sa fille.

--Laissez-moi vous reconduire.

--Oui, donnez-moi le bras.

Tout en marchant, je l'interrogeai de nouveau. Son projet d'aller chercher Louis et de l'éloigner de l'Égypte était bien arrêté; mais elle n'était pas encore fixée sur les moyens à employer. Le devoir ou l'ambition lui faisaient entreprendre une lutte où elle pouvait succomber. Sa résolution était prise. Je la quittai à sa porte. Le lendemain, je lui portai la somme désirée. Comme elle voulait m'en donner un reçu:

--À quoi bon? lui dis-je. Je puis perdre ce chiffon de papier, et j'ai confiance en vous.

--Mais, je ne veux pas de vos dons, répondit-elle d'un air fier. Croyez-vous que je vous emprunte cette somme pour ne pas vous la rendre?

Elle fit un reçu. Je le pris et le déchirai en disant: Laissez-moi vous obliger sans arrière-pensée. Elle me regarda avec curiosité et parut réfléchir, puis elle se leva, fit le tour de la chambre, s'arrêta devant moi, et me demanda brusquement:

--M'épouseriez-vous?

Je gardai le silence.

--Non? reprit-elle, vous me trouvez trop vieille, car je suis presque de votre âge.

--Ce n'est pas là la raison. Vos opinions, vos croyances sont trop différentes des miennes, nous ferions mauvais ménage.

Elle recommença sa promenade et revint à moi.

--Voulez-vous retourner avec moi en France?

--Oh ça! oui, de grand coeur, mais avec vous seule, pas de Dauphin!

--Bien! c'est convenu.

Et, se penchant vers moi, elle me baisa le front, puis me repoussa doucement: Allez-vous-en, reprit-elle, et attendez, pour revenir, que je vous appelle. Ce sera bientôt, j'espère!

J'hésitais: Obéissez, reprit-elle. Prouvez-moi votre respect si vous voulez compter sur ma confiance.

XXII

Quinze jours se passèrent sans m'apporter aucune nouvelle d'Olympe. La perspective de retourner bientôt en France avec elle était devenue une idée fixe chez moi. Je tenais d'autant moins à rester au Caire que la peste, apportée par les caravanes de la Mecque, commençait à sévir dans l'armée et dans la population.

J'allai à l'île de Roudah pour savoir où en était le projet de départ. Mademoiselle de Cérignan était à Alexandrie.

Un mois après, le petit juif demanda à me parler. Je le fis venir sur-le-champ. Après s'être assuré que personne ne pouvait l'entendre:

--La dame française est de retour, me dit-il.

--Depuis quand?

--Depuis quinze jours.

--En es-tu bien sûr?

--Oui, elle se tient cachée à l'île de Roudah. Elle est revenue d'Alexandrie avec le mylord, qui est reparti. Ce que je t'apprends là vaut bien quelque chose.

Je lui donnai une bourse et je le renvoyai.

Olympe n'était-elle qu'une adroite aventurière, qui m'avait pris pour dupe?

Je fis seller mon cheval, et, suivi de Guidamour, je me rendis chez elle.

Il me fut répondu qu'elle était en voyage. Je savais le contraire et je résolus de forcer la consigne en passant par les derrières de la maison. Elle était située au bord du Nil, au milieu de bosquets et de jardins enclos de hautes murailles. Une petit porte donnait sur un escalier qui descendait au fleuve. Je pouvais entrer par là et me cacher, en attendant que la nuit fût close, dans une construction basse que je remarquai sous mes pieds. J'allais y descendre quand j'entendis derrière moi un bruit de rames. Une djerme se dirigeait vers l'escalier.

Je me cachai vivement sous un saule pleureur qui trempait sa chevelure dans l'eau. Le bateau aborda à dix pas de moi. Plusieurs hommes descendirent à terre. Parmi eux je reconnus Louis. Ramenait-il Djémilé dans cette barque, ou, comme l'avait projeté Olympe, l'enlevait-on lui-même?

Les autres s'entretenaient en anglais. N'en sachant pas un traître mot, je ne compris rien à leur conversation, si ce n'est que l'un d'eux était qualifié de mylord.

Il était grand et fort. Son visage, autant que je pouvais en juger de loin aux dernières lueurs du jour, répondait au signalement que m'avait donné le juif. C'était lord Humphrey!

Au moment où Louis s'engageait sur l'escalier, je m'élançai vers lui.

L'Anglais fit un _aôh_ de surprise et arma un pistolet.

--C'est inutile, lui dis-je; je suis l'ami de ce jeune homme.

--Oui, oui, c'est mon ami! répéta Louis avec un peu d'effort.

Le lord abaissa son arme et retourna s'entretenir à voix basse avec ses hommes.

--Qu'as-tu fait de Djémilé? dis-je à Louis.

--Il m'a fallu la quitter, mylord m'a emmené de vive force et à l'insu de Mourad.

--L'avais-tu épousée?

--Non, mais le mariage allait se faire.

--Tu es prisonnier des Anglais?

--Oui, et si je sais pourquoi?

--Parce qu'on veut faire de toi une arme contre la République, en tant que tu sois réellement l'héritier de Louis XVI.

--Je ne suis que trop réellement fils de roi. Si j'étais un simple citoyen, on me laisserait vivre à ma guise, on ne m'empêcherait pas de me marier avec Djémilé!

--Tu souhaites retourner près d'elle?

--Oui! et, puisque tu m'as déjà montré tant de bonté, aide-moi à me sauver.

Il faut croire que notre conversation ne fut pas du goût de Lord Humphrey. Il s'avança vers Louis, et, le chapeau à la main, lui dit en mauvais français:

--Monseigneur, je vous attends.

Louis, croyant que j'étais en visite chez mademoiselle de Cérignan, me demanda si elle était prête à partir avec lui, et si je rentrais avec lui chez elle.

--Oui, je te suis.

Quand il fut entré dans le jardin, le lord passa devant moi comme un mal appris, me barra le passage, et, me mettant le canon de son pistolet dans la figure:

--Vous n'irez pas plus loin, dit-il. Vous en savez beaucoup trop! J'ai une mission grave à remplir, vous êtes un obstacle: je briserai cet obstacle.

D'un revers de main, je fis sauter son arme et je le pris au collet.

Au même instant, quatre de ses acolytes, qui s'étaient glissés sans bruit derrière moi, me jetèrent un manteau sur la tête pour m'empêcher d'appeler à l'aide, et, malgré ma résistance, m'emportèrent lié de cordes, je ne sais où.

Quand je fus parvenu à me débarrasser, je vis que j'étais enfermé dans une espèce de cave au bord du Nil. Le croissant de la lune se mirait dans le fleuve et les premières lueurs du jour blanchissaient déjà les hauts minarets du Caire: je sortis de mon antre et je me trouvai auprès du jardin de mademoiselle de Cérignan. La djerme était repartie: je courus à la maison, elle était vide! Olympe avait suivi Louis et lord Humphrey. Je pensai à fréter une embarcation et à les poursuivre; mais ils avaient une avance de douze heures au moins, et puis, de quel droit et sous quel prétexte me fussé-je opposé au départ des fugitifs? Mademoiselle de Cérignan m'avait peut-être trompé, mais peut-être aussi l'avait-on enlevée malgré elle; en tout cas, pour la délivrer, il m'eût fallu livrer à l'autorité militaire son secret et sa personne.

Je rentrai chez moi, j'en avais gros sur le coeur contre lord Humphrey. Je le dépeignis avec soin à Tomadhyr et lui demandai de me dire où il était; mais ses visions étaient indépendantes de sa volonté. Elle ne sut rien répondre.

Je vivais paisiblement et modestement, car mon trésor était épuisé, et ma solde m'interdisait les prodigalités, quand, un soir, Guidamour vint me dire qu'une femme voilée demandait à me parler. Je pensai tout de suite que c'était mademoiselle de Cérignan.

--Qu'elle vienne! m'écriai-je.

Elle entra voilée de noir jusqu'aux yeux. J'étais vivement irrité contre elle, et, comme il faisait très-sombre dans la chambre, je ravivai la lumière de la lampe, en invitant d'un ton brusque, la visiteuse à se faire connaître.

--Elle obéit en silence, et, au lieu des cheveux blonds et des yeux bleus de mademoiselle de Cérignan, je reconnus la brune chevelure et le regard inquiet de la perfide Djémilé.

--Toi ici? lui dis-je, et qu'y viens-tu faire?

--Obtenir ton pardon, dit elle en se jetant à mes pieds; car je t'ai offensé, outragé cruellement, toi qui m'aimais tant! J'ai été bien coupable, bien lâche, bien folle, de croire à la parole de ce jeune garçon, qui m'a lâchement abandonnée. J'aurais dû te prévenir qu'il me poursuivait de son amour depuis longtemps; j'aurais dû te prier de l'éloigner. Je n'en ai pas eu le courage. J'ai préféré employer la ruse et le mensonge vis-à-vis de toi, si doux, si confiant, si bon. Je t'ai volé ton bien en disposant de moi sans ta permission, car j'étais ta propriété, tu m'avais bien gagnée. Je viens me rendre à toi. Punis-moi, comme je le mérite; frappe-moi si tu veux, je ne t'en aimerai pas moins; car si j'ai eu pour Louis un moment d'abandon, je ne l'ai jamais aimé comme je t'aime.

--Voyons, voyons! pas tant de paroles et assez de mensonges. Tu viens me demander où est Louis, avoue-le franchement.

--Non, je le jure sur le Koran, je ne reviens ici que pour obtenir grâce devant toi. Louis est un imposteur; le jeune roi de France est mort depuis longtemps.

--Et tu crois que je vais te reprendre dans ma maison? Tu vas peut-être me demander de t'épouser, maintenant, comme Pannychis?

--Non, je comprends que j'ai mérité ton mépris, mais sois assez généreux pour oublier le passé. Songe que je suis seule au monde maintenant, et que, si tu n'as pitié de moi, il faudra que j'aille me vendre comme une esclave.

--Tu dis que tu es seule au monde? qu'est donc devenu Mourad? a-t-il été tué?

--Il est mort de la peste, il y a quinze jours. Osman-bey lui a succédé; il m'a offert de me prendre dans son harem; j'ai refusé. Un musulman ne saurait me plaire, et mon coeur endolori, mon âme repentante étaient près de toi.

--Et Sitty Nefyssèh, est-elle morte aussi?

--Oui, avant mon père, dit-elle en pleurant.

--Puisque tu es sans famille et sans asile, j'ai pitié de toi. Je pardonne; mais, comme j'ai appris à te connaître, je ne te considérerai à l'avenir que comme une jolie esclave que je surveillerai de près. Quant à ton repentir, ce sera à toi de me le prouver. Je dois te déclarer aussi que le trésor est vide; que par conséquent, je ne pourrai plus satisfaire tes fantaisies.

--Je n'aurai d'autres fantaisies que les tiennes, et si tu veux mes bijoux, les voici!

Elle retira ses colliers, ses bracelets et son tarbouch d'émeraudes qu'elle posa sur la table.

--Garde tes parures, ta vanité souffrirait trop de ne pouvoir plus briller, ne fût-ce que devant moi.

--Je n'ai plus besoin de paraître, mon orgueil a été brisé, ma vanité étouffée. Je n'ai plus que l'amour-propre de vouloir me garder pour celui qui m'a donné à boire son sang. Ah! tu n'aurais jamais dû m'amener ici et m'apprendre le français! Tout le mal que je t'ai fait ne serait jamais arrivé.

Elle avait raison, c'était encore ma faute!

Le lendemain, Tomadhyr me demanda sur un ton farouche si elle allait redevenir l'esclave de Djémilé.