Mademoiselle de Cérignan

Chapter 14

Chapter 144,042 wordsPublic domain

--Non, relevez-vous, monsieur de Coulanges, dit-elle avec un regard suppliant; ne cherchez pas à me rendre plus malheureuse que je ne le suis. Je sais bien que je vous ai plu, mais je veux être aimée; c'est bien différent du sentiment que je vous inspire.

--Je vous comprends! aimez-moi, et il me sera facile de me dégager de tout autre lien. Djémilé ne m'aime pas ou ne m'aime plus. Sa famille me trompe en feignant de consentir à notre union, Moi-même j'ai senti le vide de cet amour des sens qu'une femme de sa race inspire et partage, sans croire son coeur ou sa conscience engagés. Dites un mot, je reprends possession de moi-même.

Olympe réfléchit: Je sais, dit-elle, que vous ne doutez de rien et que vous me ferez les plus belles promesses du monde; mais si je vous demandais votre fortune?

--Je vous la donnerais.

--Votre vie?

--J'en ferais le sacrifice.

--Écoutez-moi. J'ai quitté le Caire, où je ne pouvais plus être utile à Louis, puisqu'il était en révolte contre moi, pour aller savoir quel avenir lui réservait la France. Depuis la mort de mon pauvre père, j'avais formé ce dessein. Le dépit que m'a causé votre conduite a précipité ma résolution. Je pouvais revoir la France, les émigrés rentrent tous. J'ai vu ce qui se passait, j'ai étudié l'état des esprits: il est temps que le Dauphin se fasse connaître; si ce n'est pas l'avis de quelques membres de sa famille qui ont tout intérêt à le laisser croire mort, c'est celui de ses véritables amis et le mien.

--Il s'agit, alors, d'une conspiration contre le repos de la France?

--Appelez-vous repos, l'ordre de choses actuel? après une révolution sanglante, une réaction terrible; la peur, la famine, l'échafaud, les massacres, les noyades, les déportations, les dénonciations, la lutte de tous les partis, que sais-je? Il faut sauver la France de ses propres fureurs, et le général Bonaparte le peut seul aujourd'hui.

--C'est mon avis.

--Sa valeur, ses triomphes ne la sauveront pourtant pas s'il ne rétablit la fixité et cette fixité ne peut se trouver que dans le retour de la monarchie. Voilà ce dont je voulais m'entretenir ce soir avec vous et avec Kléber.

--Kléber est un républicain sincère qui ne peut vouloir retourner à l'ancien régime.

--Je ne nie pas les _vertus civiques_ de M. Kléber! Mais l'esprit des généraux de l'armée du Rhin est royaliste. Parmi ceux qui portent envie au vainqueur de Lodi et de Castiglione, le héros d'Héliopolis s'est toujours montré le plus frondeur. Bonaparte voulait conserver la colonie égyptienne, c'était une raison pour que Kléber voulût l'abandonner.

--Il a voulu quitter l'Égypte par ennui, par lassitude.

--Qu'importe le motif? Il allait partir sans la nomination de Bonaparte au titre de premier consul et son refus d'acquiescer aux conventions du traité d'El-Arych. Il emmenait Louis, et à l'heure qu'il est, nous serions tous à Paris.

--Et aux Tuileries, n'est-ce pas? dis-je en riant.

--Qui sait? la chose n'est que différée. En attendant, si vous m'aimez, vous allez vous charger du Dauphin et le conduire en France, avec moi. Kléber doit vous envoyer porter aux consuls les drapeaux enlevés à la bataille d'Héliopolis.

--La mission est honorable, et je suis prêt à la remplir. Seulement, je voudrais savoir d'avance à quoi je m'engage en ramenant en France un brandon de discorde tel que Louis.

--Le roi de France, un brandon de discorde! dit-elle avec animation. Oui, cela aurait pu être l'année dernière encore, mais aujourd'hui, c'est bien différent.

--Je ne comprends plus.

--Je vais me faire comprendre. Après huit ans de guerre et de troubles civils, la population tout entière désire la paix avec l'Europe, et la majeure partie souhaite tout bas le retour des Bourbons. L'intérêt du conquérant de l'Italie et de l'Égypte exige donc qu'il s'unisse au roi s'il veut répondre aux voeux de tous. Il ne peut préférer à la gloire de remettre la couronne au front de l'héritier légitime, une vaine célébrité et la fantaisie d'usurper une place où il ne saurait se maintenir; tandis qu'assis sur les premières marches du trône relevé par lui, il serait l'objet de la reconnaissance du monarque, de l'admiration et de l'estime de toute la France.

--C'est parfait! et vous croyez qu'il acceptera?

--Nous devons tenter cette démarche et aller à Paris. Vous vous chargerez du dauphin que vous présenterez au premier consul en temps opportun, tandis que je demanderai à faire partie des filles d'honneur de Joséphine. Elle est de noble famille, et ses relations avec notre monde, ses sentiments pour les Bourbons sont connus. L'influence que j'aurais bientôt prise sur elle et son intervention auprès de son mari seraient d'un grand poids pour que Bonaparte remît le pouvoir aux mains du roi. Personne ne peux mieux l'en convaincre que celle dont le sort est lié au sien.

--Bonaparte, lieutenant-général du roi Louis XVII, lui, le fils de la Révolution? Allons donc! Ce serait risible! Est-ce qu'il a pris la place de quelqu'un, d'ailleurs? Ses victoires, son génie et le voeu de la nation lui donnent bien le droit d'être à la tête de la République. Quant à Joséphine, détrompez-vous, elle n'a pas l'influence que vous lui supposez. Personne n'en a sur le premier consul. C'est un boulet de bronze qui renverse tous les obstacles et va droit au but. Ne cherchez donc pas à entraîner Joséphine dans une trame royaliste, vous seriez balayées toutes deux. Vous êtes aveugle, comme tous les émigrés qui ont vécu dans l'exil. Quand vous ferez part de vos projets à Kléber, il vous rira au nez; quant à moi je refuse positivement d'entrer dans votre conspiration. C'est renoncer à vous, je le sais, et ce n'est pas un mince sacrifice! Mais il ne s'agit plus ici de ma fortune et de ma vie, il s'agit de celles de milliers de Français qui se feraient tuer avant d'accepter l'abandon de nos conquêtes révolutionnaires.

Elle allait me répondre, quand nous entendîmes battre la générale et tirer le canon d'alarme.

--Que se passe-t-il donc? s'écria-t-elle, en me regardant avec effroi. Encore une révolte! Ne me laissez pas seule...

XIX

Louis entra, pâle et défait, comme égaré; et, se laissant tomber sur un siége, il nous dit:

--Kléber est mort!

Nous l'accablâmes de questions, et quand il eut repris ses esprits:

--Il a été assassiné ce soir, nous dit-il, dans le jardin du quartier général, comme il parlait à l'architecte Protain. Un musulman s'est élancé sur lui et l'a frappé d'un coup de poignard au coeur. Le général est tombé en criant: «Je suis assassiné!» Protain s'est jeté sur l'assassin, qui l'a renverse, blessé, et, revenant à Kléber étendu, l'a frappé encore par trois fois. Aux cris de l'architecte, nous sommes accourus. Le général était mort. On s'est emparé de l'assassin caché dans des décombres. C'est un fou, un fanatique, dit-on, qui s'appelle Souleyman.

--Souleyman el Haleby? celui qui était parmi les mameluks de Malek?

--Peut-être bien, je crois que oui, mais on aura beau le tuer, cela ne me rendra pas mon général.

Et le pauvre garçon fondit en larmes.

Il perdait son protecteur et il ne pouvait plus être question pour lui ni de retour en France, ni de royauté. La consternation de mademoiselle de Cérignan me disait assez qu'elle le comprenait bien. Elle lui offrit de le garder avec elle. Il accepta et je les quittai. J'avais la mort dans l'âme, je ne songeais plus qu'à Kléber.

Une commission militaire fut chargée de juger l'assassin. C'était bien Souleyman, mon ennemi personnel. Il raconta, avec un cynisme farouche, qu'après la bastonnade que lui avait fait donner Kléber, il avait juré à Dieu de tuer le sultan des Français. C'était accomplir une oeuvre sainte. Il avait fait part de sa résolution à quatre prêtres de la grande mosquée, où il avait trouvé un refuge. Ceux-ci avaient eu peur, mais ne l'avaient pas dissuadé. Il avait suivi Kléber pendant plusieurs jours sans pouvoir l'approcher. Il avait enfin trouvé moyen de pénétrer dans le jardin du quartier général et de s'y cacher dans une citerne abandonnée, jusqu'au moment où il avait pu commettre le crime.

Il fut condamné, suivant les lois du pays, à avoir la main droite brûlée et à être empalé. Quant à ses quatre confidents, ils eurent la tête tranchée.

Kléber fut regretté de tous, même des musulmans. Djémilé montra un véritable chagrin; car elle était en partie cause de sa mort. Combien je me repentis de n'avoir pas fait des recherches plus actives pour mettre la main sur cette bête venimeuse qui faisait perdre à l'armée le meilleur de ses généraux, à l'Égypte un fondateur, et à la France une belle colonie!

Un seul homme pouvait le remplacer dans le gouvernement de l'Égypte, c'était Desaix; mais, embarqué depuis trois mois pour se rendre en Italie, Desaix tombait, le même jour, sur le champ de bataille de Marengo.

Les généraux crurent devoir offrir le commandement en chef au général Menou, comme au plus âgé, bien qu'il n'eût jamais donné une haute opinion de ses talents militaires. Ce fut une grande faute de la part de ses collègues et une plus grande encore de la part du premier consul, qui ratifia sa nomination. Ce n'est pas qu'il ne fût un assez bon administrateur et un bouillant partisan de la colonisation, à preuve qu'il avait pris le turban, se faisait appeler Abdallah-Menou et avait épousé une femme turque. Je n'avais pas le droit de le trouver ridicule, moi qui avais voulu en faire autant; mais il était irrésolu, sans expérience et tracassier. Au physique, c'était un petit myope, à gros ventre, qui roulait sur sa selle comme un sac. Quelle différence avec la mâle figure, la noble prestance et l'imposante stature de Kléber!

Quand on voyait paraître sa triomphante chevelure sur les champs de bataille, la victoire était assurée. Il faut parler aux yeux des soldats. Menou n'était donc pas le chef qu'il nous fallait, à nous autres alertes et hardis troupiers. Le général Reynier eût bien mieux valu; mais il avait d'abord refusé le commandement pour le regretter quand il n'était plus temps.

On s'attendait à un soulèvement général après la mort de Kléber, et pourtant tout resta calme.

Au bout de huit jours, Louis revint de chez mademoiselle de Cérignan, en me disant qu'il s'était brouillé avec elle. Il me retombait sur les bras. Je le questionnai, et il m'avoua que mademoiselle de Cérignan étant revenue de France avec l'intention de l'y amener, il avait refusé net.

--Qu'est-ce que tu veux! dit-il; je me plais en Égypte et je ne tiens pas à être jamais roi, pour être guillotiné comme mon pauvre père.

--Kléber savait-il qui tu es ou prétends être?

--Tu m'avais recommandé de ne pas le lui apprendre et je ne le lui ai jamais dit.

--Mais mademoiselle Olympe le lui avait-elle appris?

--Je ne crois pas; cependant je n'en jurerais pas, car elle est venue au quartier général trois fois en quinze jours, et j'ai bien vu qu'elle plaisait beaucoup à Kléber. C'est qu'elle est très-jolie, ma gouvernante! c'est dommage qu'elle soit si prude!

--Est-ce là ce qui t'a mis en révolte contre elle?

--Bah! ne parlons pas de ça!

J'insistai:--Je parie que tu lui auras conté fleurette!

--Pas précisément...

--Voyons, raconte-moi donc...

--Eh bien, avant-hier, en dînant seul avec elle, j'avais cru remarquer qu'elle me regardait avec une certaine attention. J'en étais tout honteux, et puis je me suis trouvé bien sot!

--Et tu lui as demandé à l'embrasser? Tu aimes les baisers, toi!

--Oui, mais elle m'a fait une belle morale, un vrai sermon! Elle m'a dit que je prenais exemple sur toi, pour manquer de respect aux femmes, que sais-je encore? si bien que je me suis en allé l'oreille basse. J'en ai pris de la colère et je suis parti.

Si mademoiselle de Cérignan lui avait fait un sermon, je lui en fis un aussi, car je le trouvais furieusement avancé pour son âge. À quinze ans, une femme me faisait peur, à moi, et je n'eusse jamais osé me hasarder à parler le premier. Croyait-il, en véritable rejeton de Louis XV, faire honneur aux dames en cherchant à se les approprier?

Je voyais rarement Djémilé. Peu de jours après la réinstallation de Louis dans ma maison, elle vint me voir en secret; mais elle fut si froide et si distraite, que je me demandai si elle venait pour moi.

Le lendemain, Louis sortit sans que je pusse savoir où il allait, et, les jours suivants, il disparut de même sans me dire l'emploi de ses heures. Je n'avais aucun droit sur lui et il paraissait peu disposé à subir une autorité quelconque. Il était doux, aimable, craintif même devant une explication; mais il ne faisait qu'à sa tête et fuyait toute contrainte plutôt que d'aborder aucun obstacle. Je m'abstins de le questionner; mais, résolu à savoir ce qui m'intéressait personnellement, je le suivis, un soir, comme il prenait le chemin de Gizèh. Il s'arrêta au vieux Caire et entra dans la maison que Mériem avait jadis louée à Malek pour y tenir Sylvie enfermée. Après m'être informé auprès des voisins, j'appris que la maîtresse de Dubertet y venait parfois en cachette. Elle était assez jolie pour plaire, et Mériem assez peu scrupuleuse pour favoriser cette intrigue. Je n'en cherchai pas plus long.

Je plaisantai même Louis à propos de sa bonne fortune; il rougit beaucoup, se troubla, mais ne s'en défendit pas, ce qui m'enleva tout soupçon.

Quelque temps après j'allai voir Djémilé, et, comme elle était d'humeur maussade, pour la dérider, je lui racontai les prouesses de Louis. Elle pâlit, comme si elle eût été jalouse de lui, et je le lui fis remarquer.

--Est-ce que je peux avoir de l'amour pour cet enfant? dit-elle. Tu sais bien, d'ailleurs, que je n'ai d'affection que pour toi. Je voudrais être sûre que tu m'aimes autant que je t'aime!

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Pourquoi espionnes-tu Louis, qu'est-ce que cela te fait, à toi, qu'il soit amoureux de madame Sylvie? Tu es donc encore jaloux d'elle?

--Je ne l'ai jamais été. Je voulais savoir si Louis ne venait pas chez toi.

--Ah! fit-elle en rougissant de colère, tu me soupçonnes? tu crois que je fais semblant de t'aimer?

--Tu serais méprisable de vouloir me tromper, tandis que tu es encore libre.

--Alors tu me méprises, car tu penses...

--Je pense surtout que tu cherches une querelle.

--Je n'ai donc pas le droit de me plaindre de ne pas être aimée comme tu me l'avais promis?

--Il me semble que les preuves d'amour et de dévouement de ma part ne t'ont pas manqué jusqu'à présent.

--Je ne le nie pas; mais aujourd'hui tu me trompes.

--Voilà du nouveau! Et avec qui? Tu serais bien embarrassée de me l'apprendre.

--Que vas-tu faire chez la Cérignan? Elle est ta maîtresse, je le sais!

--On t'a trompée, cela n'est pas.

--Et Tomadhyr? Pourquoi as-tu son portrait dans ta chambre? Tu l'aimais donc? elle avait pris ma place ici, je le sais. C'est un bien qu'elle soit morte!

--C'est ainsi que tu lui sais gré de s'être sacrifiée pour toi?

--Son dévouement n'était pas désintéressé. Elle espérait que tu l'en récompenserais. Si elle eût vécu, tu l'aurais prise pour seconde femme. Cela ne m'eût point convenu. Je veux être ta seule femme légitime, j'en fais une condition de notre mariage.

--Mais, c'est convenu, tu le sais bien!

--Je sais bien aussi que ni madame Sylvie, ni Pannychis ne mettront les pieds dans ma maison. Elles ont mangé une partie du douaire auquel j'ai droit.

--Il y en a encore assez pour toi.

--Et la petite fellahine? tu ne peux nier qu'elle ait dormi sous ta tente pendant un mois?

--Te voilà jalouse de Zabetta aussi? permets-moi de rire.

--Oh! ce n'est pas risible. Elle est jolie et il y a longtemps qu'elle n'est plus une enfant.

--Qui donc t'a si bien mise au courant de mes faits et gestes?

--Qui? tout le monde. Tu ne te caches pas pour me trahir. Et si je te trahissais à mon tour?

--Je te tuerais!

Elle me regarda avec effroi, puis vint se jeter dans mes bras, en disant: Je vois bien que tu n'aimes que moi. Pardonne ce que j'ai dit, c'était pour t'éprouver.

La paix fut bientôt faite et je la quittai plus amoureux d'elle que jamais. J'avais failli guérir de cette maladie. Olympe eût pu être le médecin, mais son complot politique m'avait désenchanté. Il me semblait qu'elle avait voulu me tourner la tête pour m'employer à son but.

Je ne revis plus Djémilé de la semaine et j'allai chez elle sans la trouver. Sa mère me dit qu'elle avait été rendre visite à l'une de ses amies.

Je ne connaissais pas d'amies à Djémilé, et, comme je marquai mon mécontentement, Sitty Nefyssèh me fit quelques observations qui me donnèrent à penser.

Elle me demanda si j'avais bien réfléchi à ce que j'allais faire, si j'étais assez sûr d'aimer Djémilé pour lui sacrifier mes devoirs envers la France; si j'étais bien résolu à embrasser l'islamisme, condition dont son époux m'avait dispensé et sur laquelle elle revenait de son chef. Elle se plaignit hautement de ce que la réponse de mon père n'arrivait pas, comme si c'eût été ma faute; enfin, elle me menaça de rejoindre son époux avec sa fille.

J'aurais dû les laisser partir. Le chagrin, l'ennui, l'indécision, la crainte d'un refus de la part de mon père, le mécontentement de Djémilé, me causèrent un mal moral qui se traduisit en véritable maladie. La fièvre me prit et me cloua au lit pendant quinze jours.

J'avais des visions étranges: tantôt c'était Djémilé, toute ruisselante d'or et de pierreries, qui se promenait dans les jardins de Versailles, bras dessus, bras dessous avec Louis, le visage souriant, le manteau fleurdelisé sur les épaules et la couronne en tête. Tantôt c'était mademoiselle de Cérignan, au bras d'un Anglais, qui me tournait obstinément le dos. Je voyais encore l'infortuné Maleck que sa langue coupée n'empêchait pas de parler, et cela ne me surprenait pas beaucoup. Puis, je voyageais dans le désert, j'étais étouffé sous des montagnes de sable et je m'ouvrais la poitrine pour étancher la soif de Djémilé mourante. Le sherif Hassan m'apparaissait aussi; il me tranchait la langue, et la pauvre Tomadhyr, le front fendu d'un coup de sabre, me donnait un breuvage noir comme de l'encre où scintillaient des étoiles. Ce rêve était le plus persistant, mais je ne m'en étonnais pas plus que des autres.

XX

Dans mes derniers accès, Thomadhyr prit un caractère de réalité qui me fit peur. Il me semblait la voir aller et venir par la chambre comme si elle eût existé réellement. Un matin que ma fièvre était tombée, je la vis distinctement étendue au soleil, dans l'embrasure de la porte, et consultant son miroir magique. Au cri que je jetai, elle se leva et vint à moi en me demandant si je me sentais plus mal.

--As-tu donc le pouvoir de sortir de la tombe? m'écriai-je.

--Non, dit-elle, je suis bien vivante.

Je la touchai pour m'en assurer. Elle avait, comme dans ma vision, une balafre qui partait du front et allait se perdre dans les flots de son abondante chevelure. Cette cicatrice ne l'empêchait pas d'être jolie. Comme je la regardais avec stupeur:

--Je suis bien Tomadhyr, me dit-elle, et non son spectre. Le sabre d'Hassan ne m'a pas ôté la vie. Il m'a crue morte pourtant, puisque, après m'avoir frappée, il m'a fait jeter aux chiens; mais un moine cophte compatissant m'a emportée pour m'ensevelir. Je suis revenue à moi dans le monastère. J'y suis restée malade bien longtemps. Quand j'ai été guérie, les moines m'ont proposé de me faire chrétienne; j'ai refusé. Alors ils m'ont renvoyée. Je ne crains plus Hassan; mais Mourad peut me faire mourir; aussi je suis venue avec de grandes précautions. Maintenant je ne crains plus rien près de toi. Je suis ici depuis huit jours; c'est moi qui t'ai soigné.

--Tu es une brave fille, et je suis content de te revoir. Reste avec moi, j'ai bien des choses à te demander.

--Ne parle plus, la fièvre peut revenir. Si tu as besoin de moi, je suis là.

Je me rendormis, et, quand je m'éveillai, je n'étais pas bien sûr de n'avoir pas rêvé que Tomadhyr était vivante. Je l'appelai pour m'en convaincre.

Elle était là.

Elle me soignait avec un zèle qui m'attacha davantage à cette singulière créature douée d'un sixième sens, que les médecins expliquaient à leur manière en l'appelant magnétisme, somnambulisme, ce qui n'expliquait rien.

Djémilé ne vint me voir que deux fois pendant le cours de ma maladie; mais elle ne rencontra pas Tomadhyr, qui, dès qu'elle entendait venir une visite, se réfugiait dans le harem avec Zabetta.

J'étais mécontent du peu d'empressement de ma future épouse, et, comme j'entrais en convalescence, je m'en plaignis tout haut devant mon esclave.

--Écoute, me dit-elle, tu sais si je te suis dévouée et si je prends part à tout ce qui te fait peine ou plaisir. Eh bien, n'épouse pas Djémilé de manière à ne pouvoir jamais divorcer, tu n'en auras que du chagrin.

--Je ne peux plus me dédire.

--Tant pis! En ce cas, promets-moi de me garder toujours auprès de toi, quand même ta khanoune le trouverait mauvais.

--Tu me demandes tout simplement de me brouiller avec elle.

--Pourquoi? est-ce que je ne la servais pas bien? N'ai-je pas donné ma vie pour elle? Ne saurait-elle m'en marquer un peu de reconnaissance en me souffrant dans sa maison? D'ailleurs, est-il besoin de son bon plaisir? N'es-tu pas le maître? Qu'est-ce que Djémilé, au bout du compte? une fille d'esclave, tandis que mon père et mon grand-père et tous les hommes de ma famille ont toujours été libres et indépendants comme le vent du désert! Je t'ai toujours été fidèle, moi, et je mérite autant qu'elle et davantage d'être ta seconde femme.

--Tomadhyr, j'estime ton caractère et j'ai beaucoup d'amitié pour toi, tu le sais bien. Je te garderai tant qu'il te plaira. Puis-je mieux dire?

--C'est bien; aussi Tomadhyr t'aime plus que sa vie! Elle te le prouvera.

Le lendemain, je venais de sortir pour la première fois, quand la petite fellahine se présenta tout effrayée devant moi.

--Qu'as-tu donc, Zabetta?

--Moi, je n'ai rien. C'est Tomadhyr qui est là-haut sur la galerie. Elle dit des mots sans suite et elle pleure. Je crois bien qu'elle voit l'ange noir. Va donc le conjurer, toi qui sais des paroles magiques pour le chasser.

Je montai près de Tomadhyr. Elle avait le regard brillant de la fièvre ou de la folie.

--Ah! te voilà, s'écria-t-elle en me voyant. Viens vite! Je souffre!... Prends-moi le front dans tes mains. Je verrai mieux!

Quand j'eus fait ce qu'elle demandait.

--Impose-moi donc ta volonté, reprit-elle. Ne suis-je pas toujours ton esclave?

--Eh bien! regarde et vois, je le veux!

--Oui, je vois Djémilé, elle est là... Elle parle!

--Avec qui?

--Avec un jeune homme blond... que j'ai déjà vu en songe...

--Que dit-elle?

--Je ne l'entends pas... Elle remue les lèvres, mais je suis sourde. Ah! que je souffre! Je voudrais entendre pourtant!

--Où sont-ils?

--Dans une maison, au vieux Caire, chez Mériem!

--C'est impossible, tu te trompes!

--Je dis vrai. Mériem s'en va. Elle les laisse seuls. Ils s'embrassent.

--Tais-toi! tais-toi! tu me rendrais fou de colère si je te croyais.

--Tu refuses de me croire? Va donc t'en assurer, tu peux entrer dans la maison, la porte n'est pas fermée et Mériem est loin... Ah! je ne vois plus!...

Et Tomadhyr tomba dans mes bras en s'écriant: Ne l'épouse pas! elle ne t'aime pas! elle te trahit... Moi seule je t'aime!

Puis elle fondit en sanglots et eut une attaque de nerfs.

Je la laissai aux soins de Zabetta, j'allai prendre mon cheval. Je ne savais trop ce que je faisais, j'agissais comme dans un rêve. Je connaissais la maison de Mériem et je partis au galop. Cette course me calma un peu. Je me trouvai bien fou d'ajouter foi aux hallucinations d'une extatique, et je fus sur le point de rebrousser chemin. Je n'en fis pourtant rien et je me trouvai en face de la porte de Mériem. Elle était entre-bâillée, comme me l'avait dit Tomadhyr. Je sautai à terre et j'entrai sans bruit. On chuchotait derrière la tapisserie de la chambre où j'avais jadis retrouvé Sylvie.

Qui me disait que ce fussent Louis et Djémilé? J'écoutai.

Pour douter davantage de la trahison, il eût fallu être sourd. Tomadhyr n'avait pas menti.