Mademoiselle de Cérignan

Chapter 13

Chapter 133,911 wordsPublic domain

Nous poursuivîmes les Turcs pendant quatre jours, sans leur donner le temps de souffler. Le visir s'enfuit à travers les déserts de Syrie avec 500 hommes seulement. Son départ fut, dans son armée, le signal de la déroute la plus complète.

Les Turcs, saisis d'épouvante, se débandèrent, abandonnant tout, camp, artillerie, bagage, et se jetèrent sans vivres et sans munitions dans le désert.

Les bédouins, qui suivaient les deux armées comme des nuées de vautours pour profiter des dépouilles du vaincu, se mirent à leur poursuite et les massacrèrent tous sans pitié.

C'était le sort qui nous était réservé, si nous eussions été mis en déroute. Nous trouvâmes dans le camp abandonné, sur une superficie d'une lieue carrée, une multitude de tentes, de chevaux, de canons, sur quelques-uns desquels était gravée la devise anglaise: _Honni soit qui mal y pense_. Une grande quantité de selles et de harnais, 40,000 fers de chevaux, des vivres à profusion, des coffres pleins d'or, de vêtements, d'étoffes, de soie, de flacons d'essences, de parfums et d'autres objets de luxe. À côté de douze litières en bois sculpté et doré, se trouvait une voiture suspendue à l'européenne et de fabrique anglaise. Quelques-uns de nos officiers s'amusèrent à l'atteler et à se faire promener dedans; d'autres prirent des vêtements orientaux, se coiffèrent de turbans et se livrèrent aux danses les plus folles, avec accompagnement de grosse caisse et de fanfares. Au lieu de se reposer, on ne songeait qu'à rire et à s'amuser. S'il y avait eu quelques sultanes parmi le butin, ce bal improvisé eût été complet.

Kléber, après avoir chargé les généraux Lanusse et Rampon de parcourir le delta et de faire rentrer dans le devoir ou de reprendre les villes et villages du littoral, laissa à Salahyeh la division Reynier pour surveiller la frontière, et partit pour le Caire avec une demi-brigade d'infanterie, le 7e de hussards, le 3e et le 14e de dragons.

Nous arrivâmes le 27. La ville était en pleine insurrection. Les Turcs de Nassyf-pacha, les mameluks d'Ibrahim-bey, la population soulevée, avaient commis des atrocités. Une partie de la garnison française était enfermée dans la citadelle, l'autre retranchée sur la place d'Esbekieh avec les Cophtes qui tenaient pour nous. La division envoyée à leur secours campait dans les jardins du quartier général. Si beaucoup de Français et de chrétiens avaient pu y trouver un asile, combien d'autres avaient été massacrés! Les habitants de Boulaq, du vieux Caire et de Gizèh s'étaient également révoltés et avaient pillé les maisons des chrétiens, la mienne, par conséquent. Au milieu de cette tourmente, qu'étaient devenus Louis, Morin, Dubertet, Sylvie, la petite fellahine?

Je les retrouvai tous au quartier général. Mourad, en apprenant le retour de Kléber, vint établir son camp à Torrah, sur la rive droite du Nil, à deux lieues au-dessus du Caire, et y amena sa femme et sa fille. Après avoir ratifié ses conventions avec Kléber, et, comme preuve de sa bonne foi, il lui offrit ses services pour faire rentrer les Caïrotes dans le devoir. Ses négociations restèrent sans succès; alors il ne trouva pas d'autre expédient que celui d'incendier la ville. Kléber refusa, voulant ménager la capitale du pays où nous devions rester et dont nous avions besoin pour vivre. Cette considération l'avait déjà empêché de la bombarder du haut de la citadelle. Lancer ses soldats à travers des rues défendues par des barricades, et prendre un à un tous les quartiers, était s'exposer à perdre plus d'hommes que n'en eussent coûté dix batailles. Il résolut de gagner du temps et de laisser l'insurrection se fatiguer elle-même. Il fit bloquer toutes les issues en attendant le retour de la division Reynier.

Les pourparlers, les négociations, les opérations pour reprendre la ville menaçaient de durer longtemps. Sylvie m'offrit gracieusement de partager la tente de Dubertet. Il l'y autorisait, tant il comptait sur elle. S'il comptait aussi sur moi, il avait raison. Je refusai.

J'allai bivaquer avec Guidamour et la petite Fellahine qui s'attachait à moi comme une âme en peine. La crainte et la pudeur lui étant venues avec ses quatorze ans, elle se blottit au fond de la cabane de planches qui me servait d'abri et n'osa plus en bouger. Le fait est qu'elle aurait pu courir quelques risques au milieu de tous nos soldats entassés dans les jardins. Avec moi elle pouvait être fort tranquille. Ce n'en était pas moins une singulière installation. Mon logement se composait de deux pièces, la première de six pieds carrés, dont un lit de camp occupait la moitié; la seconde n'avait pas deux pieds de large, c'était là que nichait Zabetta, séparée de moi par une barre de bois. À force de passer et de repasser, elle finit par trouver plus simple de rester dans ma chambre, de faire de la sienne le garde-manger, et de dormir roulée dans sa couverture à mes pieds. Comme elle ne ronflait ni ne bougeait, je la souffris dans cette intimité.

Dès que la division Reynier fut arrivée, le vieux Caire et Gizèh furent promptement réduits. Boulaq fut bombardé, car il fallut en venir là pour soumettre les Osmanlis, qui s'en étaient emparés. Enfin la ville se rendit, et les troupes turques se retirèrent le 25 avril. Tout cela avait demandé un mois.

Kléber sentait qu'il avait commis une grande faute en se hâtant d'abandonner la colonie, aussi la répara-t-il glorieusement.

En trente-cinq jours et avec vingt mille hommes, il reconquit toute l'Égypte sur les Turcs, les mameluks d'Ibrahim et la population soulevée.

Il ne se montra pas moins humain qu'habile après la victoire. Il pardonna et se contenta de frapper une contribution sur les villes insurgées. Il s'occupa ensuite de l'administration et de l'organisation de la colonie. Il fit entrer dans les rangs de l'armée des Égyptiens, des Cophtes, des Syriens, des Turcs déserteurs. Les caravanes d'Éthiopie amenaient une grande quantité d'esclaves noirs, il les fit tous acheter, et la 21e demi-brigade, qui avait beaucoup souffert, fut complétée par des nègres qui, étrangers à tous les préjugés des musulmans, prirent bien vite les habitudes et se montrèrent jaloux d'égaler la bravoure du soldat français. Ils étaient tout fiers de se dire nos compagnons, ne se croyant d'abord que nos esclaves.

J'étais retourné avec Guidamour et la petite fellahine dans ma maison qui, vu sa distance de Boulaq, avait peu souffert du bombardement. Les meubles avaient été brisés ou enlevés, mais les pertes matérielles n'étaient pas bien graves et j'avais chez le payeur général de quoi les réparer.

Mourad, investi de son commandement, fit ses préparatifs de départ pour aller chasser de la Haute-Égypte les détachements de l'armée turque, venus par la mer Rouge. Ne voulant pas se faire suivre de sa femme et de sa fille dans son expédition, il les mit sous la protection de Kléber. Elles s'installèrent avec leurs esclaves et le reste du harem dans le palais qu'elles avaient à Gizèh avant notre occupation, et que le général leur fit restituer.

Ce fut là que je revis enfin Djémilé, mais sous les yeux de sa mère, contrainte qui parut lui être beaucoup moins pénible qu'à moi. Sitty Nefyssèh me déclara encore qu'elle me considérait comme son gendre, vu que Mourad me dispensait de me faire musulman; mais il exigeait que sa fille ne retournât chez moi que bien et dûment mariée selon la loi de mon pays. Notre intimité la plaçait au rang des esclaves, disait-elle, et je devais trouver bon qu'une personne de sa qualité reprît le rang qui lui était dû.

Je n'avais rien à dire, d'autant plus que Djémilé, redevenue princesse dans ses habitudes et dans ses idées, n'eût pas compris ma résistance. Il me fallut donc, pour remplir les formalités devant le commissaire des guerres, attendre que mon père m'eût envoyé son consentement, ce qui exigeait au moins quatre mois. Je lui écrivis, non sans appréhension d'un refus: mon père était excellent, mais notaire et positif. Ma future position de successeur au gouvernement de la Haute-Égypte pouvait fort bien ne pas le séduire. Il se pouvait aussi qu'une bru mameluke lui fît l'effet d'une sauvage ou d'une sorcière.

XVIII

On ne songeait plus à évacuer l'Égypte. Bonaparte, à la tête du gouvernement, surveillait de loin la colonie. Il ne se passait pas de semaine sans qu'il arrivât quelques bâtiments qui apportaient des munitions, des denrées d'Europe, des journaux, la correspondance. La solde était payée régulièrement en argent. Notre armée était encore de vingt-trois mille hommes, sans compter les auxiliaires et les recrues. Le commerce avec l'Arabie, la Grèce et l'intérieur de l'Afrique prenait chaque jour plus d'extension. Les officiers, voyant l'occupation résolue, s'étaient arrangés pour vivre le moins tristement possible. Beaucoup avaient pris chez eux des filles de l'Orient, soit comme esclaves, soit comme maîtresses. Enfin la tristesse était bannie et la colonie florissante.

Souleyman reparut sur l'horizon.

Djémilé m'avertit, un jour que j'avais été la voir, qu'il était revenu chanter sous son moucharaby, et qu'il l'avait menacée de l'enlever si elle ne lui accordait pas un rendez-vous.

--Et tu ne lui as pas répondu?

--Non, mais je n'ose plus sortir.

--Il faut se débarrasser de ce chanteur-là; mais c'est difficile. Il a le don de disparaître, et puis il est défendu expressément à tout Français de porter la main sur un musulman, et, si je le bâtonnais dans la rue, j'encourrais les peines les plus sévères: tout ce que je peux faire, c'est de le dénoncer comme déserteur à la police arabe; mais c'est parfaitement inutile.

--Si je m'en plaignais au général Kléber lui-même? Il doit venir causer demain avec ma mère.

--Ce serait le meilleur moyen; mais est-ce que Kléber vient souvent voir Sitty Nefyssèh?

--Il est venu deux fois depuis que nous sommes ici.

--Seul, ou avec Louis?

--Une fois avec Louis.

--Pourquoi rougis-tu?

--Je ne sais, tu me questionnes comme si tu me soupçonnais!

--Ce n'est pas toi que je soupçonne! Ta mère est encore fort belle...

--Que tu es fou! dit-elle en riant, ils ne s'entretiennent que de politique!

--En ce cas, parle à Kléber à propos de Souleyman, et ne bouge pas de chez toi. De mon côté, je vais me mettre à sa recherche.

Huit jours après, j'appris qu'il avait été arrêté et conduit devant Kléber, qui l'avait interrogé. Souleyman ne se vanta ni d'avoir failli assassiner Poussielgue en croyant s'adresser à moi, ni d'avoir été chercher un refuge dans l'armée turque après sa méprise. Je n'étais malheureusement pas présent à son interrogatoire. Il prétendit que Mourad lui avait promis la main de sa fille et qu'il usait de son droit d'amant en chantant sous son moucharaby. Kléber, sachant fort bien qu'il n'en était rien, lui signifia qu'il eût à quitter l'Égypte, et, comme Souleyman lui répliqua insolemment, il lui fit donner vingt-cinq coups de bâton, après quoi il ordonna sa déportation.

Je croyais mademoiselle de Cérignan bien loin, quand je reçus d'elle le billet suivant:

«Colonel, je suis de retour au Caire depuis quinze jours. J'ai revu Louis, que vous avez placé en qualité d'ordonnance auprès du général en chef. Je ne sais si vous avez bien fait. En tout cas, j'ai à vous parler de lui, en sa présence et devant son général. Veuillez donc bien venir dîner chez moi, demain 14 juin, à quatre heures. J'habite en ce moment l'ancien palais d'Osman-bey, dans l'île de Roudah. Venez, vous ferez grand plaisir à celle qui se dit votre servante.

«OLYMPE DE C....»

Que signifiait ce dîner en petit comité, avec le général en chef? Que pouvait-elle vouloir de moi? Qu'était-elle devenue depuis six mois? L'ambition lui faisait-elle tenter auprès de Kléber quelque démarche en faveur de Louis? Elle l'avait donc revu et lui avait pardonné? J'étais fort intrigué. Je pouvais savoir d'avance quelque chose par Louis, et j'allai le relancer au quartier général. Il avait suivi Kléber à Abou-Zabel, et ils ne devaient rentrer qu'à la nuit.

Le lendemain, dès trois heures, j'étais chez mademoiselle de Cérignan. Il n'y avait encore personne, et elle s'habillait. Je l'attendis trois quarts d'heure. Enfin, elle apparut dans une toilette à la grecque qui, pour une personne si austère, était une véritable transformation. Robe et tunique de gaze lamée d'argent; plusieurs rangs de camées lui ceignaient la taille, le cou et les bras, qu'elle avait nus jusqu'à l'épaule, et qui, par parenthèse, étaient les plus beaux que j'eusse vus de ma vie; des perles étaient mêlées à son abondante et souple chevelure blonde. Je l'avais toujours rencontrée en costume de voyage, ou si enveloppée que je ne soupçonnais pas sa beauté. J'en fus ébloui et inquiet en même temps. Je l'avais laissée dénuée de tout, je la retrouvais dans un palais, entourée de serviteurs, couverte de bijoux. D'où venait tout ce luxe, sinon du _milord anglais_, comme l'appelait le petit juif?

Cette pensée m'apportait une grande déception: je le lui donnai à entendre.

--Fort bien, dit-elle avec un sourire amer, vous me croyez _entretenue_! Oh! dites le mot. Nous sommes dans un milieu et dans un pays où il faut s'habituer à tout. Eh bien, quand cela serait? Je ne sache pas avoir de comptes à vous rendre. Mais je veux bien vous dire que tout ce que vous voyez ici est à moi et me vient de bonne source. J'ai converti ce qui me restait de biens-fonds pour vivre libre et à ma guise; car, depuis que je ne vous ai vu, j'ai été en France.

--Avec l'Anglais?

--Quelle est cette nouvelle folie?

--Vous ne pouvez nier l'existence d'un Anglais mystérieux qui venait vous voir en cachette.

--Je ne suis pas sa maîtresse! dit-elle en relevant la tête.

--Sa femme, peut être?

--Pas davantage.

--Comment s'appelle-t-il?

--Que vous importe!

--Il m'importe de savoir quel est l'homme auquel vous avez recours plutôt qu'à moi pour vous obliger. D'ailleurs, je le saurai un jour ou l'autre: à quoi bon me le cacher?

--Eh bien, c'est lord Humphrey. En êtes-vous plus avancé?

--Humphrey? c'est le nom de l'officier qui est venu de la part de lord Keith apporter à Kléber des conditions si insolentes! Et c'est cet homme-là que vous aimez? Non, c'est impossible! Je vous estime trop pour le croire, et pourtant vous le recevez en secret.

--Ah ça, vous me faites donc espionner? c'est beaucoup d'honneur pour moi. Cela prouve que vous pensez à moi.

--Oui, je pense à vous, ou du moins j'y ai pensé beaucoup trop.

--En vérité? dit-elle en me regardant d'un air étonné. Mais alors, comment arrangez-vous cela avec votre mariage? car vous aimez la fille de Mourad-Bey au point de vouloir l'épouser.

--Oui, et d'ailleurs je me suis engagé vis-à-vis de sa famille.

--Ce n'est pas la possession de cette fille que vous ambitionnez, c'est la couronne d'Égypte dont vous voulez parer un jour votre front de colonel. Comme Bonaparte, tous ses officiers se croient appelés à renouveler les aventures et conquêtes des Croisés. Ils sont ridicules d'ambition, ces beaux républicains. Ils ne se contentent plus de couronnes civiques.

--Vos railleries ne m'atteignent pas, mademoiselle de Cérignan; je suis plus sérieux que cela.

--Alors, pourquoi contracter une union qui va faire de vous un bey mameluk? Voyons, monsieur de Coulanges, parlons sensément. Que cette Djémilé vous plaise, je le comprends; elle est jeune et jolie. Quant à son esprit, ce n'est pas le côté par où elle brille; ignorante et superstitieuse comme ceux de sa race, elle ne dit que des niaiseries. Dans le monde français du Caire, où vous la montriez comme une des sept merveilles du monde, ses naïvetés ont prêté à rire. Vous avez voulu lui donner des maîtres, lui apprendre le français et les bonnes manières: elle n'a pu perdre ni son accent arabe, ni ses allures d'odalisque; mais elle a pris les minauderies de nos coquettes et la vanité des courtisanes. C'est un produit métis, qui n'est ni turc ni français, et vous eussiez mieux fait de lui laisser son originalité. Quand vous présenterez madame de Coulanges dans le monde, on dira certainement: Voilà une charmante créature! mais ne lui laissez pas ouvrir la bouche, si vous ne voulez qu'on dise aussi: Mon Dieu! qu'elle est sotte! Non, non, si vous voulez vous marier, ce n'est pas la fille d'un mameluk qu'il vous faut, ce n'est pas la fille d'un homme dont le père était un simple paysan, grossier et farouche, d'un aventurier qui a été d'abord l'esclave, puis le favori, et enfin l'assassin de son maître. Je ne parle pas de votre future belle-mère, une femme qui n'a pas hésité à se donner au meurtrier de son époux et qui a laissé exiler son fils! Et ce fils lui-même, qui n'avait d'autre but dans la vie que de boire le sang de son beau-père! Ce sont là les moeurs orientales, me direz-vous! Oui, c'est possible; mais vous êtes un Français, un être civilisé, intelligent, instruit; et vous allez vous jeter de gaieté de coeur dans la barbarie et l'ignorance!

»Devenu le gendre de Mourad, vous allez avoir un millier de sujets et d'esclaves. Vous ferez donner des coups de bâton à ceux qui refuseront l'impôt à votre beau-père, car sa cause et ses intérêts seront les vôtres. Vous lui succéderez même, c'est possible; alors vous renierez forcément le christianisme pour conserver votre influence sur vos scheyks et kiatchefs. Et un jour vous ferez la guerre à votre pays, car vos intérêts seront diamétralement opposés aux siens.

»Après avoir été ridicule, vous deviendrez odieux; et tout cela pour une petite fille de quinze ans qui n'est ni plus jolie, ni plus distinguée, ni plus intelligente que l'une de nos grisettes, et qui ne vous en saura pas le moindre gré, car elle vous trompera avec le premier venu. Elle s'est donnée à vous, me direz-vous; le beau mérite chez une femme qui, par éducation et par principe, croit devoir subir avec résignation le droit du vainqueur!

»Vous pensez lui devoir la réparation du mariage? C'est trop naïf! Alors pourquoi ne pas épouser toutes celles à qui vous avez fait la cour, moi entre autres? J'ai encore votre furieuse déclaration d'amour, et, si je n'avais pas été enchaînée à la garde du Dauphin et que je vous eusse répondu, vous m'offriez donc votre main? Non, n'est-ce pas! Eh bien, sans fatuité, je suis autrement intelligente que cette petite Arabe. Je ne suis pas aussi jolie qu'elle, c'est vrai; je n'ai plus quinze ans, c'est encore vrai, mais à vingt-quatre, je peux encore prétendre à plaire, non pas à vous, je le sais, et je n'y tiens pas; d'ailleurs, je ne veux pas faire assaut de coquetteries et de séductions avec votre maîtresse; non! Gardez-la. Emmenez-la à Paris, achetez-lui un fonds de magasin et qu'elle mette pour enseigne: _À la Belle Mameluke_. Je n'y vois pas d'inconvénients. Elle fera fortune. Soyez-lui fidèle tant que vous voudrez, je souhaite qu'elle vous le rende. Ce ne sera pas moi qui chercherai à porter le trouble dans votre ménage; mais ne l'épousez pas. Croyez-moi, réfléchissez-y vous-même, et soyez assez sincère pour m'avouer que j'ai raison. C'est dans votre intérêt que je vous donne ce conseil. Tout à l'heure vous m'avez dit que vous m'estimiez trop pour me croire la maîtresse de lord Humphrey. Moi, je vous estime assez pour vouloir vous dissuader d'un mariage qui vous deviendra funeste.»

Mademoiselle de Cérignan avait raison. J'étais un Français et non un Arabe. Elle faisait vibrer en moi des cordes qui s'étaient détendues dans la mollesse de la vie orientale.

Si j'étais violemment épris de la jeunesse, de la beauté et de l'originalité de la jeune Mameluke, je n'avais pas cessé d'être amoureux de la distinction et de l'esprit de la charmante Française. Avec elle, je pouvais causer de tout, je ne trouvais jamais ces hautes murailles qui, chez Djémilé, m'interdisaient l'accès de son intelligence. Il n'y avait pas de portes closes entre elle et moi, pour empêcher l'échange de nos sentiments, de nos impressions, de nos idées. Enfin, c'était ma pareille et Djémilé n'était pas l'égale de mademoiselle de Cérignan. Je le sentais bien, je n'y pouvais rien changer, aussi je ne trouvais rien à répondre.

Olympe me tira de mes réflexions en me disant:

--Il est six heures, Kléber ne viendra plus.

--Devait-il venir? lui dis-je en souriant.

--Ah ça, reprit-elle, vous devenez très-fat avec vos succès mameluks; vous croyez que je me ménageais un tête-à-tête avec vous?

--Où serait le mal? nous avons tant de choses à nous dire!

--C'est vrai, et je ne vous ai pas tout dit, mais le dîner ne peut attendre davantage, offrez-moi le bras.

Nous passâmes dans la salle à manger aux murailles émaillées d'arabesques. Olympe me fit asseoir en face d'elle en donnant l'ordre d'enlever les couverts de Kléber et de Louis. En présence de ses gens, je ne pouvais l'entretenir que de choses sans intérêt direct. Le théâtre du Caire, achevé et ouvert, fournit un sujet de conversation. Sylvie avait organisé une troupe d'amateurs, composée de jeunes officiers. Dubertet, sur l'instigation de sa maîtresse, en avait pris la direction et faisait jouer des pièces françaises.

Je racontai à Olympe, curieuse comme toutes les femmes du monde des détails de coulisses, comment Sylvie, soi-disant par amour de l'art, mais en réalité pour exhiber ses toilettes et briller aux yeux de son cortége d'adorateurs, avait tout combiné, tout arrangé et mis un bandeau sur les yeux de Dubertet.

Au dessert, quand ses gens se furent retirés, Mademoiselle de Cérignan m'adressa des questions plus directes. Elle voulait savoir jusqu'où avaient été mes relations avec Sylvie, quel genre de femme c'était, si je l'avais aimée; enfin elle se montrait jalouse avec plus de naïveté que je ne l'eusse espéré d'une personne si indépendante et si fière.

--Il m'est très-facile de vous répondre, lui dis-je. Je ne suis nullement le sultan que vous croyez. Je suis au contraire un des Français qui ont le moins abusé des faciles voluptés de l'Orient. J'ai assez de raison pour n'être infatué de rien, et de mademoiselle Sylvie moins que de toute autre. Je n'ai fait à Dubertet aucun sacrifice en ne lui disputant pas cette conquête; mais vous paraissez curieuse d'entendre ma confession, la voulez-vous?

--Je vais en entendre de belles! dit-elle en souriant, et je ferais aussi bien de me boucher les oreilles.

--N'en bouchez qu'une. J'ai d'abord été vivement épris de vous, le jour où je vous ai rencontrée sur la frégate; mais vous êtes restée à Alexandrie et je vous ai perdue de vue. J'ai ramassé sur le champ de bataille une petite fille que je respectais comme un objet merveilleux. Je vous ai retrouvée au Caire, et vous savez bien que j'étais sincère en vous disant que je vous aimais. Vous m'avez rebuté par vos dédains, et puis j'ai été jaloux de votre Anglais, comme je le suis encore aujourd'hui. J'en ai pris du dépit. Je suis parti pour ne plus vous voir, pour vous oublier.

--Vraiment, vous avez une manière d'entendre l'amour qui n'appartient qu'à vous, et je serais bien sotte de vous croire! Vous me faites une cour assidue pendant tout un bal, sous les yeux de mon père, vous m'écrivez que vous m'aimez, vous passez tous les jours sous mes fenêtres, vous me sauvez d'un danger effroyable au péril de votre vie, vous m'entourez de soins et d'affection, enfin vous faites tout votre possible pour me brûler le coeur; et puis, tout à coup, vous partez sans m'en avertir. J'apprends votre retour par hasard. Je cours chez vous. J'avais les droits de l'amitié et de la reconnaissance; si je m'en étais arrogé d'autres, que n'aurais-je pas souffert en me trouvant en présence de votre maîtresse! Trouvez-vous que votre conduite, en ce qui me concerne, ait été celle d'un galant homme? Aujourd'hui mon ressentiment est dissipé; je puis vous parler avec calme, et vous dire...

Elle fut forcée de s'interrompre. Elle feignit de tousser, mais je vis une larme briller à travers ses longs cils.

Je me jetai à ses pieds.