Chapter 12
Il fallait donc éloigner Louis. Il savait assez monter à cheval et suffisamment manier le sabre pour devenir l'ordonnance, voire l'aide de camp d'un général. Je commençai par lui faire endosser un uniforme et porter un sabre, ce qui le rendit fou de joie. Puis, dans un bal que donnait Kléber, je le lui présentai comme un mien cousin et lui demandai de le prendre dans son état-major. Kléber l'accepta, et dès le lendemain, après avoir recommandé à Louis de ne jamais confier à personne le secret de sa naissance s'il ne voulait être fusillé, je le conduisis au quartier général; après quoi je défendis à Guidamour de le recevoir jamais chez moi quand je n'y serais pas.
En quittant l'Égypte, Bonaparte avait promis à Kléber de lui envoyer des secours: non-seulement les secours n'arrivaient pas, mais encore nous étions sans nouvelles. Les uns le croyaient mort ou pris par les Anglais durant la traversée, les autres disaient qu'il abandonnait l'armée, et parlaient tout haut d'évacuer l'Égypte. Il y eut même des tentatives de révolte dans l'armée. Cette irritation des esprits, jointe à un nouveau débarquement des Turcs soutenus par une flotte anglaise, décida le général en chef à entrer en négociations avec le grand visir et sir Sidney Smith, dont l'intervention était indispensable.
Les Anglais, maîtres de la mer, nous eussent empêchés de passer. Après bien des pourparlers la convention fut signée à El-Aryeh, avec le grand visir, le 28 janvier 1800.
Les généraux Desaix, Davoust et Rapp, contraires à l'abandon de notre conquête, se brouillèrent avec Kléber et partirent sur-le-champ pour la France.
Le général en chef donna l'ordre du départ à la satisfaction de l'armée. La nouvelle du changement de gouvernement qui venait de s'opérer en France et l'_avénement_ de Bonaparte au consulat remplissaient le coeur des soldats d'espérance et de joie. Je n'étais pas moins désireux de revoir mon pays, mon père et mes amis, après cinq ans d'exil tant en Italie qu'en Égypte.
Si Djémilé était enchantée à l'idée de voyager sur mer et de voir la France, ses deux négresses se croyaient déjà la proie des requins. Je vis bien qu'il valait mieux les laisser sur leur terre d'Afrique, et, après leur avoir assuré à chacune une petite fortune qui les affranchissait à jamais de l'esclavage, je les congédiai. Elles partirent après avoir versé beaucoup de larmes et en me couvrant de bénédictions. La petite fellahine refusa de nous quitter.
Nous étions à la fin de février. Plusieurs régiments étaient déjà prêts à s'embarquer à Alexandrie; quelques places fortes du littoral avaient été remises fidèlement, selon les clauses du traité d'El-Arych, à l'armée turque, quand un officier Anglais, du nom de Humphrey, envoyé par l'amiral Keith, informa Kléber que le gouvernement britannique ne consentirait point à ce que nous sortissions d'Égypte sans mettre bas les armes, en abandonnant nos munitions et nos vaisseaux.
Si Kléber, dégoûté du séjour de l'Égypte, avait faibli un instant en consentant à livrer notre colonie aux Turcs et aux Anglais, il se releva avec fierté devant tant d'insolence. Il convoqua tous les officiers généraux en conseil de guerre, et, leur mettant la lettre de Keith sous les yeux:
--Messieurs, dit-il, que devons-nous faire? J'attends votre décision.
--Nous devons nous battre! répondirent-ils tous.
--C'est aussi mon avis, dit Kléber; on ne répond à de telles insolences que par des victoires. Préparons-nous donc!
Kléber contremanda sur-le-champ les ordres de départ et rassembla ses divisions sur le Caire.
Il me fit appeler.
--Haudouin, me dit-il, Desaix m'a appris que tu avais pour maîtresse la fille de Mourad. L'as-tu toujours?
--Oui, général. J'ai eu assez de peine à la ravoir.
Sur sa demande, je lui racontai brièvement comment je l'avais trouvée aux Pyramides, comment son père était venu me l'enlever en mon absence, et ce que j'avais fait pour la lui reprendre à mon tour.
--Bien! dit Kléber, Mourad est un héros de légende, sa fille une héroïne de roman, et toi, un enragé troupier. Je voudrais la voir, ta sultane, parle-t-elle français?
--Oui, général.
--En ce cas, je désire m'entretenir avec elle d'un projet qui, s'il réussit, doit avoir une grande importance pour l'armée. Elle peut me rendre un service signalé dans les circonstances présentes. J'irai avec mon secrétaire Poussielgue te demander à dîner demain, sans façon, en famille.
--Ne puis-je savoir de quoi il est question?
--Je te le dirai demain. D'ici-là, tu contrecarrerais peut-être mes plans.
Je m'en retournai assez inquiet et je prévins Djémilé de la visite du général en chef. Elle en fut très-fière. Le sultan des Français n'allait pas dîner chez tout le monde et c'était un grand honneur, disait-elle.
Je recommandai qu'on soignât le dîner, car le général aimait la bonne chère, et je l'attendis avec impatience.
Il arriva à l'heure dite avec Poussielgue, baisa galamment la main de la maîtresse de la maison, lui adressa sur sa beauté un compliment qui la fit rougir de satisfaction, et lui offrit le bras pour se rendre à table. Il avait déjà conquis ses bonnes grâces.
Au dessert, quand j'eus renvoyé Guidamour et la petite fellahine qui s'acquittaient du service, j'engageai Kléber à me faire part de ses projets.
--Parfaitement, dit-il.
Et, se tournant vers Djémilé:
--Belle dame, il s'agit d'une mission que je veux vous confier, mission délicate à remplir; mais je m'en rapporte à votre intelligence et à votre coeur pour vous en acquitter mieux que personne. Il s'agit d'aller trouver votre père, en ce moment du côté de Suez.
--Vous voulez qu'elle retourne dans le désert? m'écriai-je en voyant pâlir Djémilé. Elle en a assez, du désert, je vous en avertis!
--Et moi aussi, répondit-il, j'en ai assez, ainsi que de la vallée du Nil, de la ville du Caire et de ses environs. J'y reste pourtant; mais ce n'est pas à toi que je m'adresse. Ne dégoûte pas d'avance madame d'un rôle glorieux pour elle. Nous allons avoir fort à faire avec les Anglais et les Turcs réunis. Nous les battrons; mais nous n'y gagnerons rien si nous n'avons la sympathie de la population et si nous ne faisons alliance avec de vaillants guerriers comme Mourad. Voyons, chère enfant, portez-lui de ma part des propositions de paix. Vous n'aurez rien à redouter. Poussielgue vous accompagnera, et je vous donnerai un régiment si vous le souhaitez. Offrez en mon nom à votre père le gouvernement de la Haute-Égypte. Je ne lui demande en échange que son amitié, et de prêter serment à la République Française, car nous sommes toujours la république, bien qu'on l'ait coiffée d'un consul.
Djémilé l'avait écouté avec un calme apparent; au fond, sa vanité était extrêmement flattée. Comme elle se taisait, je pensais qu'elle refuserait.
--C'est à la mort que vous voulez l'envoyer, dis-je à Kléber. Son père est capable, dans un premier moment de fureur, de la tuer sans vouloir l'entendre.
Elle m'imposa silence, et en relevant le front:
--J'accepte la mission, dit-elle. Je saurai bien parler à mon père. Si je suis coupable envers lui, je n'en suis pas moins sa fille, et je lui apporte, avec l'amitié du plus grand guerrier de l'Occident, la couronne de la Haute-Égypte. Peut-être me pardonnera-t-il? En tout cas, je n'aurai pas passé dans la vie sans avoir tenté de faire une action courageuse. Si j'échoue et si je meurs, on me plaindra, mais on parlera de moi. Si je réussis, j'aurai la gloire d'avoir assuré la paix de l'Égypte.
--Vous êtes une brave fille! s'écria Kléber. Vous réussirez. Il n'y a que les imbéciles qui échouent, et vous êtes une femme d'esprit!
--Dans tout ceci, dis-je avec dépit, on me laisse un peu de côté. Aurai-je au moins le droit d'accompagner madame?
--Je n'y vois pas d'empêchement, dit Kléber, si tu peux être revenu à temps pour rentrer en campagne.
--Il vaut mieux que tu ne viennes pas, me dit Djémilé; tu as amassé trop de colère sur ta tête; et puis, tu brusquerais mon père.
J'allais répondre que je la suivrais malgré elle, mais c'eût été entamer une querelle d'intérieur devant le général; je me tus.
Il fut convenu qu'elle partirait dès le lendemain avec Poussielgue, muni des pouvoirs du général pour traiter, et avec un détachement du régiment des dromadaires. Auprès de ma maîtresse comme à la bataille, Kléber l'emportait sur toute la ligne.
Dès que je fus seul avec Djémilé:
--Alors, lui dis-je, tu veux me quitter?
--Te quitter, toi? répondit-elle en venant se jeter dans mes bras. Non, jamais!
--En attendant, tu vas partir sans moi. Tu prends des décisions sans même me consulter. Tu as la tête montée par cette folle entreprise et pour le général lui-même. Je le vois bien. Mais est-ce là ce que tu m'avais promis? N'avais-tu pas juré de m'obéir aveuglément?
--Tu ne m'as pas défendu d'aller porter la paix à mon père, et tu ne peux vouloir me le défendre. Je veux rendre service à l'armée française. Est-ce que tu ne m'en aimes pas davantage?
--Je ne puis t'aimer davantage tu le sais bien. C'est pour cela que je ne veux pas te laisser aller là-bas sans moi.
--Je le désire aussi, mais cela peut rendre les choses plus difficiles.
--Pourquoi cela? Ne m'as-tu pas dit jadis que je devais aller demander ta main à ton père? J'irai dans ce but.
--C'est bien inutile.
--Tu ne veux plus être ma femme?
--C'est au contraire le plus ardent de mes désirs; mais il n'est pas nécessaire que tu t'exposes pour cela. Je dirai à mon père et à ma mère que nous sommes mariés. Ne le sommes-nous pas, de fait: N'ai-je pas bu ton sang? N'as-tu pas donné ta vie pour moi? Quel plus beau contrat?
--Bien. En attendant je pars demain avec toi.
--Viens donc! dit-elle d'un ton dépité qui m'irrita davantage et me décida d'autant plus à ne pas la perdre de vue.
Je ne savais pas Djémilé si vaillante. Je l'avais aimée avec toutes les idées de domination que les femmes d'Orient autorisent par leur soumission passive ou leur nullité absolue. Elle me faisait voir que cette nullité n'existait pas chez elle et que sa soumission était toute volontaire. Elle me devenait d'autant plus chère et plus précieuse; mais l'amour est inconséquent et tyrannique. J'étais furieux contre elle, j'avais cru régner sans contrôle; le devoir du citoyen et du soldat me mettait pour ainsi dire aux ordres de mon esclave.
XVI
Dès trois heures du matin, Poussielgue était devant chez moi avec son escorte de cavaliers à dromadaires. Le fondé de pouvoir montait un de ces animaux. Djémilé s'installa sur un autre et moi sur un troisième. Nous avions vingt lieues à faire tout d'une traite et nos chevaux n'eussent pu fournir une pareille étape. Le voyage pour se rendre au lac Temsah, où nous devions trouver Mourad, n'offre rien d'intéressant. Le désert s'y montre dans toute son aridité. C'est une surface plate, sablonneuse, d'un gris noirâtre, sillonnée par des lits de torrents desséchés. Une stérilité et un silence de mort, un soleil impitoyable. De temps à autre, un coup de vent qui soulève le sable et nous couvre de poussière. Le mirage était le seul événement qui vînt rompre la monotonie du trajet. C'était des lacs, des montagnes, des forêts de palmiers, des villes. En réalité, il n'y avait rien sur cette immense étendue: tout au plus un bouquet d'alfa sur les rares renflements du sol.
Djémilé était très-préoccupée et ne disait rien.
Nous arrivâmes dans la soirée en vue du campement de Mourad. Bien que brisée de fatigue, Djémilé résolut de se présenter sur-le-champ devant sa famille. Elle aimait mieux, disait-elle, savoir à quoi s'en tenir tout de suite que de passer une nuit dans l'incertitude. Il me sembla qu'elle était impatiente de revoir ses parents. C'était assez naturel, mais je lui en fis un crime. Je dus céder pourtant. Remettre l'entrevue au lendemain nous eût exposés à des désagréments avec les Bédouins qui étaient déjà venus galoper et hurler autour de nous. Nous avançâmes donc jusqu'à ce qu'un détachement de mameluks accourût à notre rencontre. L'un d'eux demanda ce que nous voulions.
Djémilé porta la parole et demanda, à son tour, dans des termes assez humbles, que Sitty Nefyssèh voulût bien accorder l'hospitalité à une personne qui venait lui apporter des propositions de paix et des nouvelles de sa fille.
Un cavalier sortit des rangs, vint me regarder sous le nez d'un air insolent et partit au galop du côté des tentes. C'était Souleyman le déserteur.
--Monsieur, dit Djémilé à Poussielgue, avez-vous pensé, avant de partir, que vous pouviez laisser votre tête ici?
--Pas le moins du monde. La personne d'un parlementaire est inviolable.
--Pour des Européens peut-être, reprit-elle, mais pour des gens qui ont une insulte à venger, non!
--Vous n'êtes pas rassurante, belle dame! Je vous avoue que je n'aimerais pas laisser ici ma tête.
Il me sembla que Djémilé, en mettant le pied sur les domaines de son père, prenait une attitude fière et un ton presque menaçant.
--Vous allez savoir votre sort, dit-elle en nous regardant, comme pour interroger notre courage.
Souleyman revenait transmettre l'ordre que nous eussions à entrer dans le camp. À trente pas de la tente de Mourad, il nous signifia de nous arrêter, nous dit que nous pouvions nous installer là, et pria Djémilé de le suivre.
--Reste, me dit-elle, tu peux m'entendre d'ici. Si je crie, viens à mon secours avec tous tes soldats.
Je ne tins compte ni de son ordre ni de la défense de son guide d'aller plus loin.
--Prenez vos pistolets, dis-je à mon compagnon, et brûlez la figure du premier qui vous empêchera de passer. En même temps je tirai les miens de ma ceinture et j'en fis jouer les batteries en regardant Souleyman. Il doubla le pas et n'osa nous empêcher d'escorter Djémilé jusqu'à l'entrée de la tente.
--Attendez ici, nous dit-elle, et elle ajouta pour moi seul: J'ai bien peur, adieu!
Je prêtai l'oreille:
--Noble voyageuse, dit une voix de femme qui ressemblait extraordinairement à celle de Djémilé, sois la bienvenue puisque tu m'apportes des paroles de paix, mais de la part de qui?
--De la part du sultan des Français.
--Alors, il faut appeler Mourad.
--Non, pas encore. Je viens aussi te donner des nouvelles de ta fille.
--De ma fille! mais... c'est toi-même. C'est toi! enlève ton voile, Djémilé?
--Ah! ma mère, ma mère... Oubliez ma faute, pardonnez-moi!
--Oui, va, je te pardonne, je suis si heureuse de te retrouver! Viens m'embrasser.
Voyant que les choses prenaient si bonne tournure, je fis signe à Poussielgue, et nous nous retirâmes par discrétion. Une heure après, Mourad fit mander Poussielgue près de lui. Il y resta si longtemps que je crus qu'il y coucherait. Je fus appelé à mon tour et introduit auprès d'une femme d'un certain âge, encore très-belle. En la voyant, il me sembla voir ce que serait Djémilé dans une vingtaine d'années: c'était la même taille, le même genre de beauté, le même regard et la même voix.
--Tu ne peux être que la mère de celle que j'aime, lui dis-je.
--Oui, répondit-elle, je suis Nefyssèh; je suis ta mère aussi, car je te pardonne et te regarde comme mon fils.
Après l'avoir saluée avec les cérémonies orientales, je l'assurai de mon respect.
--Il faut, dit-elle, que tu aies ensorcelé ma fille pour lui avoir fait quitter sa famille. Du reste, tu es beau, jeune et vaillant, cela suffit pour émouvoir le coeur des femmes. Ce que tu as fait pour la venir enlever jusque dans l'oasis est d'un brave, et Mourad apprécie le courage; nous sommes alliés maintenant. Djémilé a transmis à son père les propositions du sultan des Français. Mourad ne veut s'engager à rien avant d'avoir réfléchi. Seulement je peux te dire tout de suite qu'il restera neutre tant que les hostilités avec la Turquie n'auront pas été reprises. Après la première bataille livrée, il se prononcera. Djémilé restera avec nous jusque-là. Tu viendras faire ta demande selon les usages, et il t'accordera sa main. Tu te feras musulman. C'est, avec sa succession la souveraineté de l'Égypte, car les Français la quitteront un jour ou l'autre, chassés, non par la force, mais par l'ennui et la lassitude, et l'ambassadeur a promis d'en faciliter l'entière possession à Mourad.
Quelques jours auparavant, un prétendant au trône de France m'avait offert d'être son conseiller et son ministre; aujourd'hui la femme du futur sultan d'Égypte m'offrait le sceptre des Pharaons. Décidément, je montais en grade; mais la condition de me mahométiser ne m'allait pas plus que celle de laisser Djémilé.
En ce moment une portière à laquelle je n'avais pas pris garde se souleva au fond de la tente pour donner accès à Mourad et à Djémilé.
Mourad s'avança vers moi d'un air majestueux et me dit avec un accent de colère mal dissimulé:
--Sitty Nefyssèh t'a-t-elle fait part de ma volonté relativement à toi?
--Oui.
--Et tu acceptes?
Je fus sur le point de lui rompre en visière et de refuser net; mais c'était perdre Djémilé.
Je cherchai à tourner la difficulté.
--Si je t'écoute, lui dis-je, ce sera à une condition, celle de remmener Djémilé, comme otage, jusqu'à ce que tu aies ratifié le traité avec Kléber.
--Je refuse cela! dit Mourad d'un ton sec.
--N'insiste pas, me dit Djémilé, aie confiance dans la parole de mon père et nous nous reverrons bientôt.
--Si tu désires rester, soit, lui répondis-je; et je sortis de la tente après avoir salué la famille aussi respectueusement que ma colère me le permettait.
La nuit était fort avancée lorsque je rejoignis mon compagnon. Il dormait et se réveilla en m'entendant entrer.
--Ah! c'est vous, enfin, colonel? je vous croyais à tout le moins empalé.
--Et vous ne vous dérangiez pas plus que cela pour venir me débrocher?
--Que voulez-vous? je suis fatigué... Je suis brisé, je tombe de sommeil. Maudit dromadaire, va! Quand je pense qu'il faudra recommencer demain! C'est égal, nous avons enlevé la chose. Votre maîtresse est une femme d'esprit. Vous êtes-vous arrangé de votre côté avec M. votre beau-père?
--Tout va selon mes souhaits, cher monsieur. Dormez en paix.
Il me répondit par un ronflement.
Je me débarrassai de mon casque et de mon uniforme, que je posai, faute d'autre meuble, sur la malle de mon compagnon, au pied de son lit de camp, et je m'étendis sur ma couche, mon sabre d'honneur et mes pistolets à portée de la main, car je me méfiais de quelque trahison. Je voulais me tenir éveillé, mais la fatigue l'emporta et je m'endormis.
Je fus réveillé par des cris étouffés et par la lutte de deux hommes dans l'obscurité. Je lâchai un coup de pistolet en l'air, un homme s'échappa de la tente. Je courus sur lui; mais il disparut comme par enchantement. Je revins vers l'envoyé de Kléber qui criait: À moi! je suis assassiné. Mon coup de feu avait jeté l'alarme. Quelques cavaliers de notre escorte entrèrent avec un fallot, et je vis mon compagnon baigné dans son sang. Il avait une légère entaille au cou, comme si on eût voulu lui trancher la tête. Je ne pouvais soupçonner Mourad de cet attentat. À quoi cela lui eût-il servi? C'était plutôt l'oeuvre de Souleyman. Dans l'obscurité, et trompé sans doute par la présence de mon uniforme près de mon compagnon, il l'avait frappé, croyant s'adresser à moi.
Une espèce de chirurgien arabe vint donner des soins au blessé et dit que ce ne serait rien.
Au jour, je portai plainte à Mourad et j'accusai Souleyman en demandant qu'on me le livrât. Mais Souleyman fut introuvable. Il faut dire qu'on ne mit pas beaucoup d'ardeur à le chercher.
Dans la soirée, Poussielgue se sentant en état de se remettre en route, et moi n'ayant plus rien à faire là, nous prîmes congé de Mourad, qui nous répéta ce qu'il nous avait déjà dit la veille, et nous partîmes en lui laissant Djémilé.
C'était bien la peine d'être descendue du haut d'une tour au risque de se rompre le cou, d'avoir fait tuer la malheureuse Tomadhyr, d'avoir été cause de la mort de son frère Malek, d'avoir failli mourir de soif dans le désert, enfin d'avoir tant de fois exposé sa vie et la mienne pour m'abandonner ainsi!
J'étais en proie au désespoir, et je me trouvai stupide de l'aimer; mais je l'aimais follement et je n'étais pas au bout de mes chagrins.
Le soir, nous étions de retour. Poussielgue alla rendre compte de sa mission au général et je rentrai chez moi de si mauvaise humeur que je rudoyai la petite fellahine qui, ne m'attendant pas sitôt, n'avait rien préparé. Elle se mettait en quatre pour réparer sa faute; moi, pour l'en punir, je refusai d'attendre et je me couchai sans souper, comme un enfant qui s'en prend à lui-même pour faire enrager les autres. Aussi la faim augmentant le chagrin, je ne profitai pas de la fatigue, qui, du moins, m'eût fait dormir et oublier.
XVII
Pendant que je m'affectais pour une femme oublieuse ou rebelle, la situation de l'armée devenait des plus graves. Nous avions livré les postes les plus importants, et le visir s'avançait à grandes journées pour occuper le Caire, qui devait lui être remis selon les clauses du traité d'El-Arych. La population était agitée. Celle de la ville, sachant l'armée turque si près d'elle, n'attendait que le signal pour se révolter. Kléber intima au visir l'ordre de rebrousser chemin jusqu'à la frontière. Celui-ci invoqua les traités et continua d'avancer.
Il n'y avait plus qu'à combattre.
Le 20 mars 1800, l'armée française, au nombre de dix mille hommes tout au plus, sous le commandement de Kléber, sortit du Caire avant la pointe du jour, et alla se déployer dans les plaines d'Héliopolis.
Les forces de l'armée turque s'élevaient à près de quatre-vingt mille hommes.
L'affaire s'engagea par un combat de cavalerie et la prise du village d'El-Mattarieh, défendu par les janissaires.
On ne s'amusa pas à ramasser le butin laissé par eux; on se porta en avant. Au delà d'Héliopolis, nous aperçumes un nuage de poussière qui s'élevait à l'horizon sur la largeur de plus d'une lieue et s'avançait sur nous. Un coup de vent dissipa ce nuage, et nous permit de voir l'armée turque, sous le commandement du grand visir. Celui-ci, au milieu d'un groupe de cavaliers aux armures étincelantes, se pavanait devant le front de bandière. Quelques obus envoyés à son adresse le firent promptement rentrer dans la masse confuse de son armée.
Il nous répondit par le feu de son artillerie, mais ses boulets nous passaient par-dessus la tête, ce qui excita l'hilarité de nos soldats. Ses pièces furent bientôt démontées par les nôtres; alors cette masse d'hommes et de chevaux s'ébranle et vient fondre sur nous. On les reçoit sur les baïonnettes, on les mitraille. La fumée, la poussière nous empêchent de voir ce qui se passe. Après plusieurs tentatives infructueuses et des pertes considérables, l'ennemi renonce à nous entamer. La fumée se dissipe, nous distinguons, aussi loin que la vue peut s'étendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens, et du côté du lac des Pèlerins, Mourad-bey qui, à la tête de sept à huit cents cavaliers mameluks, est resté froid spectateur du combat.
En voyant le grand visir se retirer en désordre sur El-Khankah, il prend une direction tout opposée et disparaît dans le désert. Il avait tenu parole à Kléber. Il était resté neutre.
On court au visir qui prend la fuite en abandonnant ses bagages et ses vivres. On fit halte au coucher du soleil, et on déjeuna, dîna et soupa tout à la fois, car nous n'avions eu, pour nous soutenir depuis vingt-quatre heures, que des rations d'eau-de-vie.
Nous célébrions notre victoire, lorsque, dans le silence de la nuit, le canon se fit entendre du côté du Caire. Kléber pressentit tout de suite que les corps qui avaient tourné sa gauche étaient allés soulever la ville. Il avait laissé à peine deux mille hommes pour garder la citadelle et les forts. Il donna l'ordre à quatre bataillons de leur porter secours et de partir surle-champ. Chaque coup de canon me faisait trembler pour la vie de ceux que j'avais laissés au Caire. Je savais par expérience que les révoltés n'épargnaient personne.