Mademoiselle de Cérignan

Chapter 11

Chapter 114,012 wordsPublic domain

Djémilé, à laquelle j'avais appris qu'il était son frère, sut lui parler beaucoup mieux que moi dans le sens du fatalisme musulman. Après l'avoir écoutée d'un air sombre, il parut se soumettre à son sort. Tout à coup il se leva, prit la main de Djémilé et la porta à son front et à sa poitrine, voulant dire par là qu'il la reconnaissait pour sa soeur. Puis il me fit comprendre que j'eusse à lui donner ses armes. Je les lui remis, pensant qu'une idée de combat traversait son esprit et en réveillait l'indomptable énergie. Il prit ses pistolets, en fit jouer les batteries, les chargea, et les rejeta loin de lui d'un air mécontent. Puis il tira son sabre, en examina la pointe affilée, le remit au fourreau, et sortit de la tente en me faisant signe de le suivre. Il fit trois pas, s'arrêta, me fit voir avec un geste de désespoir sa bouche mutilée, sa main estropiée; puis, levant au ciel un regard résigné, il me serra la main et s'éloigna. Je crus qu'il voulait me quitter et j'allai vers lui; mais avant que je l'eusse rejoint, il avait tiré son sabre, et, à deux mains, se l'enfonça dans la poitrine.

En me voyant près de lui, il sourit tristement, ferma les yeux et retomba mort. Ses hommes vinrent le relever.

--Ce qu'il a fait là, dit l'un d'eux, est d'un lâche sans foi ni religion. Il faut savoir supporter ce qui doit arriver. Il a eu tort.

Dans la situation de Malek, un vrai musulman se fût dit en effet, que c'était écrit. Mais, comme la plupart des mameluks nés dans le rite grec et convertis ensuite à l'islamisme, Malek ne croyait pas à la fatalité. Il avait compté sur la mansuétude divine et s'était soustrait par la mort à la honte de vivre mutilé.

Les fellahs refusèrent de lui donner la sépulture et je dus, avec l'aide des mameluks, lui creuser une fosse et l'ensevelir. La douleur de Djémilé ne pouvait être bien grande, elle ne connaissait ce frère que depuis quelques heures, et le sentiment de la famille est peu développé chez les Orientaux.

Il fallait songer à se remettre en route. Je donnai l'ordre de plier les tentes et de recharger les outres. Les deux dromadaires et trois chevaux furent seuls en état de repartir. Le vent soufflait toujours. La soif se fit bientôt sentir et les fellahs absorbèrent ce qui restait d'eau. Nous avancions lentement. À chaque instant c'était un homme ou un cheval qui restait en chemin. Vers minuit, mon cheval refusa d'aller plus loin. Il n'y en avait pas d'autre. Je grimpai sur le dromadaire qui portait Djémilé. Trois heures après, nous étions seuls. Notre monture refusa de marcher et se coucha. Nous dûmes rester là sous des tourbillons de sable qui menaçaient de nous ensevelir. La soif, l'ardente soif, me brûlait la gorge. J'avais épuisé les quelques gouttes d'eau qui me restaient. Les provisions étaient restées sur l'autre dromadaire. Ma compagne souffrait de la faim; elle était écrasée par le manque d'air et la fatigue. Je cherchais à la réconforter en lui disant que nous ne pouvions pas être loin d'Esnèh, qu'il fallait attendre que notre dromadaire eût pris un peu de repos. Je voulus le faire lever, mais le maudit animal ne bougeait pas plus qu'une borne. Il ruminait paisiblement, le cou allongé sur le sable. Que cette nuit fut longue et cruelle! Au matin, Djémilé était glacée. Son regard était voilé. Allait-elle mourir?

--Écoute, lui dis-je, je donnerai ma vie pour sauver la tienne. Veux-tu boire mon sang?

--C'est horrible! répondit-elle d'une voix éteinte.

--C'est nécessaire, je veux que tu vives!

Je me fis une entaille au bras. Elle but.

Le ciel était moins chargé de nuages de poussière du côté de l'Orient, le vent faiblissait. Je vins à bout de mettre le dromadaire sur pied et nous repartîmes.

Enfin nous vîmes les minarets d'Esnèh, et le même jour, ma chère compagne était sous la protection de la France. Nous avions dû au vent du désert de n'avoir pas été rattrapés par Mourad. Cette expédition avait duré dix jours, et, sur treize personnes, je revenais seul.

À la suite des privations que nous avions endurées, Djémilé fut malade assez longtemps; moi même je m'en ressentis plus de quinze jours.

XIV

Aussitôt que Djémilé eut recouvré ses forces, elle me témoigna une affection dont je fus vivement touché.

--Dis-moi donc que tu m'aimes, me disait-elle, il me semble que tu ne me l'as pas encore dit.

--C'est vrai. Je ne te l'ai pas dit comme je le sens. Je ne saurais pas le dire.

--Mais tu me l'as prouvé; c'est pourquoi Djémilé aime par-dessus tout celui qui lui a sauvé deux fois la vie et qui l'a délivrée, par son courage, d'un maître odieux. Aussi, pour toi, j'ai fui ma famille; pour toi, je renoncerai à ma religion si tu le veux. Je t'obéirai aveuglément. Je ne te demande qu'une chose, c'est de souffrir près de toi ton esclave Djémilé.

--Chère enfant adorée, lui dis-je en la serrant sur mon coeur, ce que je t'ai dit, il y a un an, alors que je te vis pour la première fois, je te le répète ici: c'est moi qui suis ton esclave.

--Non, il faut être mon maître, me commander, m'instruire. Je ne sais rien et je veux tout apprendre. Avec ton sang, j'ai bu tes pensées, tes désirs; aujourd'hui, j'ai encore soif, mais c'est ton âme tout entière que je veux boire.

Quel homme n'eût été enivré par cette enchanteresse, et comment aurais-je pu douter d'elle?

J'avais raconté mon expédition dans l'oasis au général Desaix. Il me blâma de ne pas lui en avoir parlé avant de partir. Je vous eusse donné, dit-il, le moyen de parler à Mourad; j'estime sa bravoure, et peut-être eût-il été sensible à des propositions de ma part. Mais c'est partie remise. Vous avez sa fille, gardez-la bien.

Il n'était pas nécessaire de me faire cette recommandation, je ne la perdais pas de vue. J'en étais devenu jaloux comme un tigre.

Le noble caractère et la sage administration de Desaix lui avaient valu, de la part des habitants de la haute Égypte, le surnom de _Sultan juste_; il se vit à regret forcé d'abandonner la garde du pays aux troupes indigènes et d'aller rejoindre Bonaparte à son quartier général de Gizèh.

Mourad marchait sur le Caire, en même temps qu'une flotte anglo-turque s'avançait vers Alexandrie.

Nos préparatifs furent bientôt faits. Je m'embarquai avec Djémilé.

Morin se joignit à nous avec ses cartons, et, durant le voyage, il se montra si aimable auprès de ma compagne, qu'il obtint de faire un dessin d'après elle. Décidément ce garçon faisait une collection de portraits de femmes. Comme il me montrait la série de ceux de Sylvie, de Pannychis, de Daoura, de mon hôtesse cophte à Esnèh, et de Tomadhyr, je le priai de me faire une copie de celui-ci. Je voulais garder l'image de cette pauvre fille; mais Djémilé en parut contrariée et j'y renonçai. Nous étions ingrats tous les deux. L'almée avait payé notre bonheur de sa vie, puisqu'elle n'avait pas reparu!

Le 10 juillet, la division Desaix était de retour à Gizèh, et mon régiment, en attendant de nouveaux ordres, revenait prendre ses quartiers à Boulaq.

Ma maison était toujours à la même place, mais Pannychis en avait décampé quelques jours après mon départ. J'en fus fort aise. Elle avait passé avec armes et bagages, c'est-à-dire, avec ses chiffons et ses bijoux, dans les bras d'un _Riz-pain-sel_. C'est ainsi que nous appelions ces munitionnaires qui faisaient souvent, aux dépens du pauvre soldat, de si rapides fortunes.

Il ne me restait que Daoura, Choho et Zabetta pour recevoir Djémilé. Elles l'accueillirent par des cris, des pleurs, des rires à n'en plus finir. Daoura sautait autour d'elle absolument comme un chien qui retrouve son maître.

Je courus embrasser Dubertet qui me dit, en me parlant de Sylvie: J'ai eu envers elle bien des torts qu'elle m'a pardonnés. La fidélité de cette femme est inimaginable, mon cher! Elle a dédaigné de se venger alors qu'elle pouvait le faire impunément.

Malek n'était plus là pour dire le contraire, et je n'étais pas chargé de détromper Dubertet. L'amour vit d'illusions, et mon ami se trouvait heureux.

En le quittant, je m'occupai de trouver un professeur pour Djémilé.

Elle voulait apprendre à lire, à écrire et à parler le français qu'elle commençait à bégayer. Je ne pouvais m'adresser à un meilleur maître qu'à Fosco qui m'avait montré l'arabe, et j'obtins qu'il lui donnât des leçons. J'eus le loisir de surveiller les progrès de l'élève, car j'étais chargé de garder le Caire avec mes dragons. Je ne pus donc, à mon grand regret, assister le 22 juillet à la glorieuse bataille d'Aboukir où Murat fit une si belle charge pour couper l'armée turque et la pousser jusque dans la mer.

Bonaparte quitta le Caire le 18 août 1799 avec plusieurs de ses généraux et quelques savants. Croyant qu'il allait en tournée scientifique, personne ne s'en inquiéta: aussi le désappointement fut grand lorsque nous sûmes qu'il s'était embarqué à Alexandrie le 22 et faisait voile pour la France. Il laissait le commandement à Kléber qui vint au Caire et fut reconnu général en chef le 1er septembre, aux acclamations de l'armée et de la population.

Celui-ci montra d'abord les dispositions les plus pacifiques et ne songea qu'à s'attirer la confiance des habitants. Les mois de septembre et d'octobre se passèrent en fêtes. Djémilé aimait à paraître, je la conduisis partout. Sa jeunesse et sa beauté furent très-remarquées. Elle eut les hommages des hommes et l'envie des femmes.

En novembre l'infatigable Mourad reparut dans le Fayoum et Desaix marcha contre lui avec deux colonnes mobiles composées de cavalerie, d'artillerie et d'infanterie montée sur des dromadaires. Dans la crainte qu'il ne vînt encore me ravir sa fille, je fis faire bonne garde autour de ma maison.

Je n'avais pas revu mademoiselle de Cérignan, je n'en avais même pas de nouvelles par son propriétaire juif, quand, un matin, j'aperçus Louis rôdant autour de ma maison. Il avait beaucoup grandi et semblait mieux portant.

--Où vas-tu ainsi tout seul, petit Louis?

--Je venais chez toi, dit-il en accourant se jeter dans mes bras; il y a plus de huit mois que je ne t'ai vu! Veux-tu que je déjeune avec toi?

--Avec plaisir; mais tu seras raisonnable?

--Est-ce que je ne le suis pas toujours?

--Ce n'est pas ce que dit ta soeur.

--Elle prétend me faire passer pour aliéné, dit-il en haussant les épaules. Je lui pardonne ce mensonge. C'est à bonne intention, pour ne pas donner l'éveil sur mon secret; mais, à force de prudence et de soins, elle en est arrivée à me devenir insupportable. Elle m'ennuie!

--Ce que tu dis là serait odieux si tu en sentais la portée. Ta soeur...

--Ne l'appelle donc pas ma soeur. Cela me rappelle madame Royale et me fait de la peine!

--Voilà ta folie qui te reprend? Allons viens déjeuner; mais que votre _majesté_ daigne au moins garder l'incognito.

--Oh! sois tranquille, je suis prudent, dit-il d'un air grave.

Je l'emmenai dans la salle à manger où Djémilé m'attendait. Ce jour-là elle était vêtue d'or et de soie, elle avait son tarbouch d'émeraudes et ses colliers de perles. Elle savait déjà assez de français pour se faire comprendre.

Quand je lui eus présenté Louis comme le fils de l'un de mes amis, elle le fit asseoir près d'elle et lui demanda quel âge il avait. Puis elle me dit qu'il était joli et qu'il ressemblait à une fille. Lui ouvrait de grands yeux et la regardait avec admiration. Puis il toucha du bout du doigt, et d'un air craintif, ses vêtements, ses colliers, ses cheveux et ses mains.

--C'est une fée! lui dis-je en riant; prends garde de la faire envoler.

--J'en serais bien fâché, dit-il; et s'adressant à Djémilé: Voulez-vous que je vous embrasse, madame la fée? Elle y consentit sans façons.

Pendant le déjeuner, cet enfant se montra très-sensé; s'il n'était ni très-instruit ni très-intelligent, il était au moins affectueux et plein de bons sentiments. En sortant de table, qu'il fût fils de roi ou non, il avait gagné mon affection.

Pour venir me voir, il avait profité d'une visite que mademoiselle de Cérignan était allée rendre, et, quand je lui parlai de le reconduire, il me dit:

--Laisse-moi passer avec toi tout le temps que je pourrai. Si la Cérignan est inquiète de moi, elle viendra bien me chercher ici. J'ai dit au juif où j'allais.

Je le laissai libre de faire ce qui lui plairait. Djémilé lui proposa de jouer au _mangallah_, espèce de jeu de trictrac très à la mode en Orient.

Après un quart d'heure, il bâilla et me demanda à voir mes chevaux; quand ce fut fait, il voulut aller se promener dans la caserne. En voyant mes dragons, il me manifesta son désir d'être soldat un jour. De retour à la maison il demanda à Guidamour de lui apprendre à faire l'exercice; puis il alla taquiner la petite fellahine en lui dérangeant ses échafaudages de pâtisserie et il se pâmait de rire devant les impatiences de cette fille. Djémilé, qui n'était guère moins enfant que lui, s'en mêla et la maison fut bientôt sens dessus dessous. Elle finit par en faire sa poupée et l'habilla en odalisque.

On annonça en ce moment mademoiselle de Cérignan. Louis, pris de terreur, demanda à Djémilé de le cacher, et ils s'enfuirent dans le harem.

J'allai au-devant d'Olympe, qui me demanda avec inquiétude si son frère était chez moi.

--Tranquillisez-vous, lui dis-je, il est ici.

--Ah! quel enfant terrible! comme il m'a fait peur!

--Vous craignez qu'on ne vous l'enlève?

--Sans doute! dit-elle imprudemment; puis se reprenant: un enfant qui ne sait ni ce qu'il fait, ni ce qu'il dit, peut suivre le premier venu.

Après l'avoir priée de s'asseoir:

--Voyons, mademoiselle de Cérignan, cessez de feindre avec moi. Louis n'est pas plus fou qu'il n'est votre frère. Je ne sais s'il est réellement le Dauphin; mais c'est un enfant aimable et bon que vous tenez trop sévèrement et que vous ennuyez. Tant pis, le mot est lâché!

--Il vous a dit que je l'ennuyais? dit-elle en se redressant.

--Parfaitement!

Elle était profondément blessée.

--Je l'ennuie! Ah! voilà bien l'ingratitude des princes! Dévouez-vous donc pour eux, sacrifiez-leur toutes vos affections, résignez-vous à vivre loin du monde, pour ainsi dire cloîtrée; brisez-vous le coeur: ils vous en savent gré en vous faisant dire: _Vous m'ennuyez_!

--C'est donc décidément un prince?

Elle se tut, rougit et baissa les yeux, puis elle me regarda hardiment et me dit avec l'accent de la vérité:

--Je vous ai trompé jusqu'à ce jour. Je le devais! Puisque cet enfant, par ses révélations, me force à vous confier son sort, sachez qu'il est bien le fils de Louis XVI. Vous l'avez sauvé de la mort, à présent protégez sa vie! Un jour, quand il remontera sur le trône de ses aïeux, il vous en saura peut-être gré, si jusque-là vous avez le talent de ne pas l'ennuyer. Moi, j'ai échoué, c'est à votre tour d'être dévoué et de lui sacrifier tout: à vous le devoir et l'honneur de garder l'héritier de trente-six rois et de l'amuser, ce qui est malaisé, je vous en avertis!

Et elle sourit avec amertume.

--Mademoiselle Olympe, en admettant que vous disiez la vérité, je ne veux rien de tout cela; d'abord parce que je ne suis pas ambitieux, ensuite parce que je suis de ceux qui ne veulent pas le retour du passé.

--Alors, vous allez dénoncer le roi?

--Je ne suis pas convaincu qu'il soit ce que vous dites, non que je doute de votre sincérité, mais vous pouvez avoir été trompée. Quant à dénoncer qui que ce soit, cette sorte de patriotisme n'est pas de mon goût. Je suis peiné de voir que vous m'estimez si peu!

--Excusez-moi, monsieur de Coulanges, j'ai pour vous une grande estime, au contraire! mais j'ai eu tant de déceptions et je suis tellement dégoûtée de la vie que je suis injuste.

--Oui, vous êtes injuste!

--Accablez-moi, je le mérite; mais croyez à ma sincérité, à mon affection...

Elle était si émue que je crus voir un aveu s'échapper avec ses larmes. Que j'eusse été heureux si elle eût été sincère en temps utile! mais il était trop tard!

--Voici votre protégé, lui dis-je en voyant entrer Djémilé et l'enfant, qui avait repris ses vêtements masculins.

À la vue de Djémilé, mademoiselle de Cérignan resta atterrée. Elle la regarda en pâlissant, puis reportant les yeux sur moi, elle voulut parler. La parole expira sur ses lèvres. Elle gagna la porte, repoussa Louis qui l'avait suivie par habitude, et lui dit d'une voix tremblante de colère:

--Vous pouvez rester avec vos nouveaux amis, moi je n'ai pas le talent de vous amuser.

Et elle partit sans rien écouter et sans se retourner.

Louis se prit à pleurer, mais en montrant plus d'effroi de se voir abandonné que de tendresse pour la pauvre Olympe. Djémilé l'embrassa, lui essuya les yeux et l'emmena jouer.

Je n'étais nullement satisfait d'avoir en garde ce prétendu rejeton royal. Mais que faire? Je ne pouvais le mettre sur le pavé. Je lui accordai l'hospitalité pour la nuit. Le lendemain, jugeant que la colère de mademoiselle de Cérignan devait être tombée, je me rendis chez elle, mais je ne trouvai que le vieux petit juif. Il m'apprit qu'elle avait quitté le Caire.

--Est-ce pour longtemps?

--Qui sait! Peut-être pour toujours.

--Si tu sais quelque chose, parle!

--Je sais qu'elle a versé beaucoup de larmes depuis hier, et qu'elle s'est embarquée ce matin.

--Et où va-t-elle?

--Je l'ignore; mais elle a dû aller rejoindre le lord anglais.

--Qu'est-ce qui te le fait supposer?

--Il y a quelque temps, un soir, il a frappé à la porte de chez moi. Je ne voulais pas lui ouvrir avant qu'il ne m'eût dit son nom, afin de vous l'apprendre à votre retour.

--Et qu'a-t-il répondu?

--Qu'il venait de la part du prince.

--Quel prince? il y en a beaucoup!

--Je n'ai pu en savoir plus long. Je devinais bien qu'il apportait de l'argent. Je craignais de n'être pas payé, car vous étiez parti, et je l'ai introduit chez la dame française. Alors je suis monté sur ma terrasse, d'où je pouvais entendre leur conversation. Je sais assez de français pour comprendre.

--Très-bien, et qu'as-tu entendu?

--Oh! bien des choses, car il est resté ce jour-là plus d'une heure. Le petit garçon avait été envoyé au lit tout de suite après souper. Le mylord n'était donc pas gêné par sa présence. Il a d'abord dit à la dame qu'elle demandait trop souvent de l'argent à la famille, et que celui qu'il apportait était tout ce dont on avait pu disposer. Elle se récria sur l'exiguïté de la somme; à quoi l'Anglais répondit qu'il était prêt à lui donner tout ce qu'elle demanderait si elle consentait à le suivre. Enfin, il lui proposa de l'acheter comme on achète une esclave au bazar; mais il voulait le petit garçon par-dessus le marché.

--Et qu'a répondu la Française?

--Elle s'est fâchée très-fort, lui a dit qu'il était l'ennemi de son pays, que jamais elle ne vendrait l'enfant qui lui était confié, et qu'il était un misérable et un insolent. Alors l'Anglais lui a parlé plus poliment; il lui a proposé d'être son mari.

--A-t-elle accepté?

--Elle n'a dit ni oui ni non. Elle a fait une de ces réponses comme les femmes en font quand elles ont besoin des gens qu'elles n'aiment pas. Enfin, il est parti en disant qu'il reviendrait; mais il n'est pas revenu, et la dame française n'a plus reçu d'argent. Je crois qu'elle n'a plus rien.

Je payai largement ce rapport et je me retirai, cherchant à pénétrer les motifs de la fuite d'Olympe. Sans doute elle était à bout de ressources, et, ne voulant pas en accepter de moi pour son compte, elle me confiait le prince, sachant qu'il était en sûreté sous la garde de mon honneur et qu'il ne manquerait de rien chez moi. Il n'était pas probable qu'une personne si dévouée ne fût pas partie avec l'intention de lui chercher des protecteurs plus à même que moi de l'élever. Pourquoi ne m'avait-elle pas dit franchement les choses, au lieu de feindre une colère qui ne pouvait pas être dans son coeur?

XV

Je pris le parti de garder Louis et de veiller sur lui. Comme il était peu ferré sur sa grammaire et voulait apprendre un peu l'arabe, je l'associai aux leçons que Fosco donnait à Djémilé. Elle commençait à parler passablement notre langue, mais avec un accent arabe très-prononcé. La petite fellahine, qui, pour les convenances, assistait aux leçons, apprit sans y songer, et parla bientôt plus purement qu'elle; mais il n'eût fallu lui demander ni de lire ni d'écrire. Louis était doux, nonchalant et distrait. Il préférait à l'étude, des exercices corporels, l'équitation, l'escrime, la natation. Sa santé s'en trouva bien, et je le vis grandir rapidement. Il devenait fort joli garçon, un léger duvet blond teintait déjà sa lèvre supérieure. Ce n'était plus un enfant et ce n'était pas encore un jeune homme. Il avait quinze ans.

De son secret ou de sa monomanie princière il ne se confiait qu'à moi. Sa réserve vis-à-vis de tous les autres n'indiquait pas un état de démence, et je ne lui en vis jamais donner le moindre signe. Quand il me parlait de ses droits à la couronne, je rabattais ses espérances en lui disant qu'il fallait être avant tout un citoyen, savoir se rendre utile à son pays, et ne pas songer à le dominer. Je ne sais si je l'_ennuyais_, mais il ne me le fit jamais dire.

Un soir, en rentrant chez moi, j'entendis chuchoter dans la chambre du rez-de-chaussée, où couchait Louis. Comme il taquinait beaucoup la fellahine, qui devenait une fillette assez gentille et pas trop mal tournée, je voulus savoir s'il ne l'avait pas attirée là dans un but moins innocent que ne le comportait son air novice.

Je m'approchai sans bruit. La personne avec laquelle le petit-fils de Louis XV causait, n'était autre que Djémilé. Je prêtai l'oreille.

--Pourquoi pleurez-vous? lui demandait-elle, avec intérêt.

--Parce que vous m'avez fait de la peine.

--Moi? je ne vous ai jamais grondé!

--Oui, c'est vrai, vous êtes bonne pour moi, petite fée, très-bonne! mais vous êtes méchante aussi quand vous agissez comme hier au soir.

--Qu'ai-je donc fait?

--Vous ne m'avez pas embrassé en me disant bonsoir.

--C'est que vous devenez trop grand. Vous voilà bientôt un homme, et moi qui ne suis guère plus âgée que vous, je ne dois plus vous traiter comme un enfant.

--En ce cas, vous ne m'aimez plus, petite Djémilé de mon coeur?

--Si fait, mais je ne puis avoir d'amour pour vous.

--Je comprends bien ce que vous dites; mais j'en ai bien du chagrin! Je voudrais être encore petit! Vous parlez d'amour: qu'est-ce que c'est donc, au juste?

--C'est de livrer son coeur tout entier, c'est d'être prêt à verser son sang et à faire le sacrifice de sa vie pour la personne que l'on aime.

--En ce cas, je suis amoureux de vous, car je donnerais tout cela pour vous et davantage. Je vous ferais reine dans mon pays.

--Vous parlez comme un enfant.

--Alors, si je suis un enfant, embrassez-moi comme par le passé.

Et elle l'embrassa en lui disant: C'est pour la dernière fois.

Je jugeai à propos d'intervenir et je me montrai en disant à Louis:

--Si tu tiens tant à être embrassé, va trouver mes négresses.

Il resta tout penaud. Djémilé éclata de rire.

Quand j'eus remmené ma compagne, je lui dis qu'il n'y avait là rien de si risible, et je lui demandai ce qu'elle avait été faire chez Louis.

--Je l'ai trouvé, dit-elle, pleurant au milieu de la cour; je l'ai questionné, ce qui a augmenté son chagrin et l'a fait fuir. Voulant savoir s'il n'était pas malade, je l'ai suivi dans sa chambre, où il m'a enfin répondu.

--En es-tu plus avancée, maintenant que tu connais son amour pour toi?

--Bah! ce n'est pas de l'amour. Crois-tu que je prenne cela au sérieux?

J'avais confiance dans ma compagne; mais elle était fille de l'Orient, c'est-à-dire facile à émouvoir, et, devant les promesses extravagantes d'un garçon tout bouillant d'ardeur juvénile, elle pouvait faiblir. Il valait mieux ne pas l'exposer au danger.