Chapter 10
--Je puis bien dire tout haut devant cette sorcière ce qu'elle lit dans ma pensée. J'espère qu'elle sera muette comme ce tombeau. Écoute: Demain quand Mourad et Hassan se rendront à la mosquée, nous nous mêlerons au cortége, tu frapperas le sherif en même temps que je casserai la tête du bey des beys, d'un coup de pistolet. Il mourra de la mort qu'il a donnée à mon père Aly pour lui voler Sitty-Nefyssèh, ma mère.
--Quoi! m'écriai-je, tu es le fils de Sitty-Nefyssèh, le frère de Djémilé par conséquent? Pourquoi ni elle, ni toi ne m'en avez-vous jamais rien dit? Et toi, Tomadhyr, le savais-tu?
--Je l'ignorais, répondit-elle.
Malek reprit:
--Djémilé ne me connaît pas. J'avais dix ans et j'étais exilé depuis longtemps quand elle est née. Pour moi, je ne considère pas comme ma soeur la fille de l'assassin de mon père.
--Ta haine ne peut anéantir les liens du sang. Ta mère te maudira!
--Ma mère aurait dû assassiner Mourad. Si elle me maudit, je la maudirai aussi.
J'eus beau chercher à ébranler sa résolution, j'y usai mon éloquence. J'en eus probablement fort peu, je ne pouvais me défendre d'admirer cet Hamlet oriental qui avait peut-être, lui aussi, la vision de son père devant les yeux, car, après être entré dans une grande colère contre moi, il s'apaisa tout à coup; son regard devint fixe et comme extatique. Sa parole s'embarrassa et ses paupières s'appesantirent comme s'il eût été surpris par l'ivresse. Tout à coup il me tourna le dos, se roula dans son _mélayeh_ et s'endormit profondément. Tomadhyr, qui l'avait observé à la dérobée, me dit en se rapprochant de moi:
--J'avais déjà tenté de le détourner de son dessein. Il m'a dit que sa volonté était plus forte que celle d'une sorcière. J'ai voulu lui prouver qu'il se trompait. Je lui ai fait boire un philtre dans son café. Quand il se réveillera, tu seras déjà bien loin avec Djémilé.
Y songes-tu? Il est mon ami; je ne veux pas l'abandonner.
--Ne crains rien. J'ai pris toutes mes mesures. Demain matin, ses hommes le couvriront de son _mélayeh_, comme s'il était mort. Ils le chargeront sur un chameau et regagneront Esnèh. Je lui ai versé du sommeil pour plus de vingt-quatre heures et je lui sauve la vie, car son entreprise ne pouvait pas réussir, les astres me l'avaient dit. À présent, écoute-moi bien. Demain soir, le sherif Hassan dormira plus profondément que Malek; il dormira pour ne plus s'éveiller.
--Les astres te l'ont dit?
--Non, c'est ma volonté qui m'a parlé. J'irai, avec mes psylles, vous rejoindre, toi et Djémilé, à Dakakyn. Nous rencontrerons là Malek endormi et tes cavaliers, et nous regagnerons Esnèh tous ensemble. Tu m'as promis une place dans ton coeur, je ne te quitte plus.
--Est-ce que tu veux donner du poison au sherif?
Elle ne répondit pas. Tomadhyr, capable de tout, m'effrayait pour l'avenir de Djémilé. Mais quel était cet avenir? Pouvais-je espérer accomplir sa délivrance? Cette almée qui se disait voyante et que j'avais peut-être trop facilement crue sur parole, ne se moquait-elle pas de moi? Je me demandai si le soleil d'Égypte ne m'avait pas tapé sur la tête ainsi qu'à tant d'autres, et si mon désir d'enlever la fille de Mourad n'était pas une vaine fantaisie peut-être irréalisable: mais je m'étais engagé trop avant pour reculer, et je me serais cru poltron, si la prudence l'eût emporté sur ma soif d'aventures. La bizarrerie de ma situation me plaisait. Je m'endormis au fond de l'hypogée, entre mon Hamlet et ma sorcière.
XIII
Il faisait grand jour quand Tomadhyr m'éveilla.
--Il est temps, me dit-elle. Je passe devant pour avertir deux des cavaliers de Malek de venir chercher ce beau dormeur. Ne me suis pas; rends-toi au palais de Mourad. Promène-toi en regardant toutes les femmes qui en sortiront. Djémilé aura mon habbarah et mon masque de crin noir. Tu le reconnaîtras bien? Il a un croissant de corail au front. N'aborde pas la fille du bey dans la rue. Passe devant et amène-la ici. Tu y trouveras un des cavaliers de Malek avec des chevaux. Attends la nuit, et pars!
Une heure après, mêlé à la population, j'étais devant les hautes tours du palais.
Des almées dansaient dans l'intérieur, aux sons d'un orchestre plus bruyant qu'harmonieux. La journée s'avançait.
Je me hasardai jusqu'à la porte, mais les _schaouss_ m'en interdirent l'entrée. Une heure après, les musiciens, psylles, almées et ceux des invités qui n'étaient pas de la famille, se retiraient. Mourad allait, disait-on, se rendre à la mosquée.
Je cherchai vainement à reconnaître Djémilé parmi toutes ces femmes masquées qui sortaient. Aucune n'avait de croissant de corail au front. On ferma les portes. Un silence de mort régnait dans le palais. Que se passait-il?
Le soleil venait de descendre derrière l'horizon, et je longeais les murailles de cette forteresse lorsque, sur le haut d'une tour, la silhouette d'une femme se dessina au milieu du ciel déjà parsemé d'étoiles. Elle assujettit promptement une corde à un créneau, et, avec une hardiesse dont Thomadhyr seule était capable, elle se risqua dans l'espace et se laissa glisser. Il s'en fallait de plus de dix pieds que la corde fût assez longue pour atteindre le sol. La fugitive n'hésita pas à sauter. J'arrivai à temps pour amortir la chute. Elle jeta un cri, se dégagea vivement, et s'enfuit à travers les blés.
Je fus bientôt près d'elle.
--Thomadhyr! lui dis-je, ne crains rien, c'est ton maître.
Elle s'arrêta et revint en courant se jeter dans mes bras.
Ce n'était pas Thomadhyr, c'était Djémilé!
--Ah! chère fille! m'écriai-je en la serrant sur mon coeur, je te tiens donc enfin!
--Emporte-moi, cache-moi, sauve-moi! reprit-elle. On doit être déjà à ma recherche.
En effet, l'éveil était donné. Des cavaliers passèrent au galop sur le chemin près des blés où nous étions. Du côté de la ville, les habitants munis de falots allaient, venaient, se croisaient. De loin on eût dit d'une volée de lucioles. Les muezzins hurlaient du haut de la grande mosquée.
Il fallait nous réfugier au plus vite dans l'hypogée. Je ne connaissais pas le pays, je me trompai et je fis beaucoup plus de chemin qu'il n'était nécessaire.
Je retrouvai enfin le temple égyptien. Les cavaliers qui devaient m'attendre n'y étaient pas. Nous nous engageâmes dans le passage qui menait aux souterrains. Pour Djémilé, qui venait de descendre du haut d'une tour, ce n'était rien que de gagner le fond du puits, au moyen d'une échelle laissée par les cavaliers de Malek lorsqu'ils avaient dû emporter leur maître endormi.
Je retirai l'échelle, et nous gagnâmes l'hypogée, où, en effet, Malek ne se trouvait plus.
Je pus seulement alors contempler ma chère Djémilé. C'était bien toujours la même mignonne enfant, avec ses doux sourires, ses grands yeux de gazelle et sa jolie bouche; mais, si ses traits avaient peu changé, sa taille avait pris un rapide développement. C'était véritablement une belle jeune fille. On ne pouvait plus hésiter entre l'amour et le sentiment paternel.
Il restait des provisions, et, tout en soupant, elle me raconta comment son père, après l'avoir enlevée de chez moi, l'avait emmenée d'abord dans le Fayoum, puis dans la haute Égypte et enfin dans l'oasis.
--Mon mariage avec Hassan, dit-elle, fut décidé sans que je fusse seulement consultée. Je me résignai; mais je n'avais qu'une idée, me sauver! Aussi quand, avant-hier, je reconnus Tomadhyr, je compris tout de suite qu'elle venait de ta part. Je la fis appeler près de moi. Nous convînmes de tout, et aujourd'hui, à l'insu de l'eunuque chargé de garder ma porte, j'échangeai ma riche toilette de fiancée contre les vêtements de l'almée. Nous sommes à présent de la même taille. Je me voilai le visage, je m'enveloppai de son habbarah et je la laissai à ma place. Il n'y avait rien à craindre, nous étions convenues de nous retrouver demain à Dakakyn. J'allai sous la galerie en attendant le moment de me glisser parmi les femmes des beys invitées à mes noces. Je ne pus parvenir jusqu'à elles. Les eunuques redoublaient de vigilance, comme s'il eussent eu connaissance de mon projet. Tomadhyr, déguisée et voilée, fut amenée au milieu de la salle et, placée entre mon père et ma mère, elle assista aux danses. Dans la soirée, tous ceux qui n'étaient ni parents, ni alliés de ma famille, se retirèrent. C'était le moment de fuir, et j'allais descendre quand un eunuque me signifia de regagner le harem et d'attendre, avec les almées, que Mourad eût permis au sherif de voir le visage de sa future épouse, après quoi la fête recommencerait. Ni Tomadhyr ni moi n'avions pu prévoir cette infraction aux coutumes. Tout était perdu! J'entendis mon père s'écrier: «Ce n'est pas là ma fille!» Puis Hassan dire: «Que cette chienne soit punie comme elle le mérite!» Tomadhyr jeta un cri déchirant qui me glaça d'épouvante. Toutes les femmes et les eunuques coururent sur la galerie, et moi, je me précipitai dans un escalier dérobé qui menait au jardin. Je gagnai la porte, elle était fermée. En voyant un paquet de cordes auprès de la citerne, je pensai sur-le-champ à fuir par dessus la muraille. Je m'emparai de ces cordes, je courus à une des tours...
--Je sais le reste; mais parle-moi de la pauvre Tomadhyr! Crois-tu qu'elle ait été tuée?
Djémilé allait me répondre, lorsque le nom de Tomadhyr vibra sous le plafond de l'hypogée, comme s'il eût été prononcé par un écho mystérieux. Djémilé devint pâle. Je me levai, je fis quelques pas et je reconnus, avec une inexprimable surprise, la voix de Malek qui appelait Tomadhyr avec angoisse et colère. Je courus vers le puits:
--Maudite sorcière, disait-il, rends-moi l'échelle, je suis blessé, poursuivi...
Je me hâtai de le faire descendre.
--Ah! c'est toi? dit-il; où est l'empoisonneuse qui prive les gens de leur volonté?
--Hélas! je crois que Tomadhyr a payé de sa vie son dévouement pour moi!
--Elle était mauvaise sorcière si elle s'est laissée tuer, dit-il sèchement. Allons, retire l'échelle, moi je ne puis t'aider.
--Es-tu blessé?
--Oui, à la main.
Nous gagnâmes l'hypogée.
--Tu as ta femme? me dit-il en voyant Djémilé; je resterai de l'autre côté de la porte.
--Comme tu voudras.
Quand il se fut installé dans la première chambre, je lui demandai ce qui lui était arrivé.
--Je me suis réveillé, dit-il, à mi-chemin de Dakakyn. J'ai sauté sur mon cheval et je revenais, d'abord pour punir Tomadhyr de m'avoir donné un philtre, ensuite pour accomplir mon dessein, lorsque, à une heure d'ici, j'ai rencontré Mourad et Hassan escortés seulement de cinq cavaliers et de quelques esclaves portant des falots. Je ne sais pas ce qu'ils cherchaient, mais l'occasion était trop belle pour la laisser échapper.
J'ai marché droit à mon ennemi et de mes deux pistolets j'ai fait feu à trois pas. Il s'est affaissé sur le cou de son cheval et je le crois mort. Hassan m'a chargé et m'a coupé d'un coup de sabre ces deux doigts de la main gauche. Tiens, regarde. Je ne saigne plus et je ne sens rien. D'ailleurs la vie de Mourad valait bien la perte de la main tout entière. Des mameluks sont accourus au bruit du combat. On s'est battu dans l'obscurité. Deux de mes cavaliers ont été tués et je suis venu chercher un refuge ici.
--Es-tu suivi?
--On a perdu ma trace.--Maintenant que nous n'avons plus rien à faire dans l'oasis, nous pourrons repartir pour Esnèh demain ou cette nuit même, car, pour rester longtemps dans ce tombeau à respirer la poussière des morts et à mourir de faim, je ne le veux pas.
--Je n'y tiens pas non plus, lui dis-je; mais, cette nuit, toute l'oasis doit être sur pied.
--Qu'importe! le désert est à une portée de pistolet, nos chevaux sont là-haut cachés dans l'intérieur du temple. Crois-moi, partons sur-le-champ. Nous couperons tout droit à travers les sables.
--Une traversée de trois jours sans eau, sans provisions, c'est impossible, et Djémilé ne peut faire le trajet à cheval.
--Alors, attendons la nuit prochaine. Je vais dormir comme je n'ai pas encore dormi depuis la mort de mon père. J'ai le coeur léger. Mourad est mort...
--Ne le dis pas à Djémilé, elle l'apprendra assez tôt.
--Ne crains rien, je ne lui en parlerai jamais; mais elle ne peut avoir beaucoup de larmes pour celui qui la forçait à épouser Hassan.
Djémilé dormait dans l'hypogée, je m'étendis en travers de sa porte, à deux pas de Malek.
Si la satisfaction d'avoir assouvi sa vengeance lui procura un profond sommeil, la mort de Tomadhyr et le danger que courait Djémilé me tinrent éveillé. Et puis, j'étouffais dans cette tombe. Je montai respirer l'air plusieurs fois et m'assurai que l'ennemi n'était pas sur nos traces.
Le jour venu, il fallait agir prudemment pour ne pas attirer l'attention sur nous. Je craignais que Malek ne commît quelque imprudence; j'obtins de lui qu'il resterait pour veiller sur Djémilé. Je me mis en quête des dromadaires qui avaient amené Tomadhyr; j'envoyai les fellahs faire de l'eau au puits le plus voisin et j'allai aux provisions avec deux cavaliers.
La ville était en émoi. On criait fort autour de la boutique du barbier, j'y entrai hardiment et je criai aussi fort que les autres, afin de savoir ce qui se passait. Mourad était vivant. Il n'avait été blessé que fort légèrement à l'épaule, et on disait que le meurtrier n'était autre que Souleyman, furieux de n'avoir pas obtenu la main de Djémilé.
Quelques-uns prétendaient que la fille du bey n'avait pas quitté le palais et qu'une esclave seule avait pris la fuite. D'autres soutenaient que son père l'avait tuée pour avoir outragé d'avance son époux. Quant à l'attaque nocturne de Malek, on la mettait sur le compte d'une incursion de pillards bédouins dans l'oasis, et c'était ce qui préoccupait le moins. La grande nouvelle était le retour du sultan Kébir (Bonaparte) au Caire, après avoir échoué dans son expédition de Syrie, et l'on se disait tout bas que Mourad et Hassan allaient marcher de concert, l'un sur Minieh, l'autre sur Medineh, avec cinq ou six mille mameluks, bédouins, magrebins, darfouriens, et chasser les Français de la moyenne Égypte. L'intérêt politique l'emportait sur les intérêts privés.
J'avais une envie démesurée d'aller trouver Mourad et de juger par moi-même de ce caractère indomptable et de cette infatigable activité. J'admirais cet homme qui, presque à bout de ressources, avait su conserver tant d'autorité, tant de prestige sur ceux qui lui avaient longtemps disputé le pouvoir. Mais le salut de Djémilé m'imposait la prudence, et puis Hassan, ce lion des déserts de l'Arabie, qui sait s'il ne tuerait pas sa fiancée fugitive comme il avait sans doute tué ma pauvre almée? Il la faisait chercher; on fouillait les maisons des fellahs et on questionnait les propriétaires. Une forte récompense était promise à celui qui livrerait Djémilé, ou dirait seulement où elle était cachée.
Il fallait fuir au plus tôt. Nos outres pleines et nos provisions faites, je revins près de mes compagnons leur donner des nouvelles; mais je me gardai bien de dire à Malek que Mourad était vivant, il eût risqué une nouvelle tentative.
Nous nous mîmes en route vers le milieu de la nuit, à l'heure où l'oasis tout entière dormait. Au jour, nous en étions déjà bien loin. Nous marchâmes jusqu'à ce que nos montures fussent épuisées; nous dressâmes nos tentes dans un repli de terrain, auprès d'un fourré de lentisques et de palmiers nains. Nous achevions de prendre notre repas quand un des fellahs, placé en observation, signala une troupe à cheval.
Malek et moi, gravîmes la petite éminence de sable qui protégeait notre campement. Un nuage de poussière s'élevait de l'horizon.
--C'est la cavalerie de Mourad! dit Malek, nous ne pouvons fuir, nos bêtes sont trop fatiguées. Il faut abattre les tentes, cacher la femme, les fellahs et les bêtes dans le fourré. Nous et les deux cavaliers, nous monterons à cheval et agirons de ruse.
En un instant ses ordres furent exécutés. Je rassurai du mieux que je pus Djémilé, qui était pâle, mais ne tremblait pas, et j'allai rejoindre Malek et ses deux cavaliers.
--Attirons-les loin d'ici, me dit-il, et laisse-moi porter la parole; il sera toujours temps de se battre.
Nous fîmes un quart de lieu au galop, à l'abri derrière le repli de terrain, et nous nous arrêtâmes sur une butte de sable bien en vue.
L'ennemi nous vit et se dirigea de notre côté.
--Ils sont plus de vingt, me dit Malek, et nous ne sommes que quatre; mais ce sont des bédouins et des yambos. Ils sont vêtus de laine, tandis que nous sommes maillés de fer; on peut en venir à bout si Allah le permet! Allons au-devant d'eux.
Quelques instants après nous étions à portée de la voix. Ils avaient fait halte en nous voyant accourir.
--C'est Hassan-Bey, en personne, me dit tout bas Malek en arrêtant son cheval. S'il ne se contente pas de mes paroles, il faudra le tuer.
--Je m'en charge, répondis-je.
Malek s'adressant alors directement à lui:
--Ya Sidi Sherif, tu as été trompé comme nous aux pistes de cette caravane.
--Que veux-tu dire? répondit Hassan.
--Ne cherches-tu pas comme nous celle que Mourad appelle sa fille?
--Si tu le sais, pourquoi le demandes-tu?
--J'aurais pu te donner un renseignement, mais puisque tu n'en veux pas...
--Parle, où est ma fiancée?
--Dans l'oasis, à Dakakyn.
--Tu mens, j'en arrive!
--O Sherif, dit à Hassan un de ses cavaliers, que je reconnus pour être Souleyman, cet homme te trompe en effet. C'est Malek-Ben-Aly, c'est lui qui a enlevé Djémilé, pour le compte du colonel français.
Malek répliqua en lui tirant un coup de pistolet qui le fit rouler à terre; puis, mettant le sabre à la main, il fondit sur le gros de la troupe. Je courus au sherif, et le combat s'engagea. Hassan était un homme vigoureux, expérimenté dans le maniement des armes, ce qui ne l'empêcha pas de recevoir une blessure au bras qui lui fit lâcher son sabre, et j'allais en débarrasser Djémilé sur l'heure, car il était hors d'haleine, si ses Arabes ne fussent venus à son secours. J'en tuai un, mais en pure perte. Je fus renversé de cheval et maintenu à terre par quatre bédouins qui, sur l'ordre d'Hassan, me lièrent les jambes et les bras.
Malek et l'un des cavaliers étaient également pris, l'autre était mort. À nous quatre, nous leur avions tué cinq hommes, nous en avions mis quatre hors de combat sans compter Hassan et Souleyman blessés.
En voyant que sur vingt il n'en restait que neuf, je ne perdis pas l'espoir d'en venir à bout, quoique Malek et moi fussions liés de cordes.
Nous fûmes amenés devant Hassan qui avait mis pied à terre pour panser sa blessure.
--Voilà trois rudes compagnons, dit-il, et les houris seront bien désolées de les voir arriver en paradis sans leur tête.
--Tu plaisantes agréablement, répondis-je; mais ne crois pas m'effrayer; je te sais plus cupide que méchant et tu préféreras notre rançon à notre mort.
--Pourquoi ton kiachef ne parle-t-il pas lui-même?
Et se tournant vers Malek:
--Dis-moi d'abord s'il est vrai que tu conduisais la fugitive à ton chef français?
--Je ne connais pas celle dont tu veux parler, répondit Malek, et il y a longtemps que le Français ne pense plus à elle.
--Alors, que venais-tu faire à Khardjèh?
--Je venais me joindre aux cavaliers de Mourad avec ces deux bons musulmans, qui, comme moi, ont déserté le drapeau de nos oppresseurs.
--Tu me crois bien sot pour me donner à boire de telles impostures. Ta langue a assez menti. Je vais te la faire couper.
Je crus qu'il plaisantait; mais je fus bien vite détrompé en voyant deux de ses bourreaux renverser mon compagnon et lui ouvrir la bouche avec leurs sabres. Ce fut en vain que j'implorai sa grâce, que j'offris des monceaux d'or et que je dis qu'il était le frère de Djémilé: le malheureux Malek fut mutilé sous mes yeux.
Vaincu par la souffrance, il s'évanouit.
Hassan s'adressa ensuite à moi:
--À ton tour, dit-il; veux-tu avouer la vérité?
Un frisson glacial me passa dans les veines. J'avais vu la mort souvent en face; mais j'avoue que l'idée d'être mutilé comme cet infortuné paralysait toutes mes facultés. Je n'avais qu'une idée, celle de fuir, et je faisais des efforts surhumains pour rompre mes liens. Tout à coup je sentis qu'une des cordes qui me retenait les coudes l'un contre l'autre cédait. L'espoir et la présence d'esprit me ranimèrent.
--Oui, je veux bien parler, dis-je avec aplomb: que veux-tu savoir?
--Tu n'es ni Arabe, ni mameluk.
--C'est vrai.
--Qui es-tu?
--Le chef français lui-même.
--Toi!... fit-il en s'approchant.
--Oui! et je suis venu chercher ma femme.
--Qui, Djémilé?
--Elle est mariée avec moi depuis longtemps.
--Et tu l'as emmenée?
--Oui.
--Où est-elle?
--Pas loin d'ici!
En ce moment, ma corde se desserra tout à fait, mais je restai immobile.
--Tu consens à me la rendre?
--Puis-je faire autrement? Fais moi délier les pieds, et je te conduirai près d'elle.
Comme un sot, il en donna l'ordre.
Dès que j'eus les jambes libres, et, pendant que son esclave était encore agenouillé devant moi, je rompis mes liens, et, avec la promptitude de l'éclair, j'arrachai le yatagan que celui-ci portait sur l'épaule comme un carquois; je me jetai sur Hassan qui était à trois pas de moi, et lui plantai la lame tout entière dans la poitrine. Ce fut si vite fait que j'eus encore le temps de couper la corde qui retenait les mains du mameluk prisonnier avant que les bédouins fussent revenus de leur stupeur.
Pendant qu'ils s'empressent autour de leur sherif, le mameluk et moi nous leur tombons sur le dos à notre tour. J'en abattis un pour mon compte, lui deux; nous étions devenus enragés. Souleyman prit la fuite avec ceux qui restaient. Mon mameluk songea d'abord à les poursuivre; mais je le rappelai pour qu'il allât chercher quelques-uns de nos fellahs, et un dromadaire afin d'emporter Malek, qui semblait mort. Il obéit, mais il ne voulut pas partir avant d'avoir tranché sans pitié les têtes des trois bédouins qui respiraient encore. Hassan se tordait sur le sable, en rugissant de douleur et m'accablant d'imprécations. Je lui brûlai la cervelle pour en finir.
Quelques instants après, Malek hissé sur le dromadaire, et mes fellahs ayant dévalisé et décapité les morts, y compris le sherif, je repris le chemin du bois de lentisques en emmenant les chevaux. Djémilé accourut au-devant de moi et, sans prononcer une parole, me prit la main et y colla ses lèvres.
Ne voulant pas attendre que Mourad, averti par Souleyman, pût venir nous rejoindre avec une armée tout entière, je donnai l'ordre de repartir sur-le-champ, afin de prendre de l'avance. Les chevaux étaient fatigués, il est vrai, mais les dromadaires pouvaient encore fournir une longue marche.
Nous avions d'ailleurs plus de chevaux qu'il n'en fallait pour monter tout le monde. Nous partîmes au soleil couchant. Le khamzine s'éleva. C'est un vent du sud-ouest qui, chargé de l'atmosphère embrasée du désert, vous énerve et vous dessèche les poumons. Dans sa furie, il soulève des tourbillons de sable et ensevelit parfois les caravanes qui se laissent surprendre. Il souffla toute la nuit et il nous sembla respirer l'air qui sortirait d'une fournaise. Malgré les haltes fréquentes pour rafraîchir les hommes et abreuver les bêtes, dix de mes chevaux tombèrent fourbus et deux fellahs moururent suffoqués. Avec le retour du jour, le khamzine redoubla de violence. Le soleil était tellement voilé par les nuages de sable qu'il semblait un boulet rouge. Les dromadaires se couchèrent. Il fallut s'arrêter. Grâce à la précaution que nous avions prise, Djémilé et moi, de garder constamment une éponge imbibée d'eau sur la bouche, nous supportâmes ce vent desséchant. Je fis porter sous ma tente le malheureux Malek, dont la soif exaspérait encore la douleur et je cherchai à lui donner courage.