Part 20
--C'est bien simple, allez. La lame s'est enfoncée à travers l'épaisseur du sein; le manche l'a arrêtée. La pointe a heurté la sixième côte, où elle a dévié. Quand vous avez arraché le couteau de la plaie, vous avez remarqué que l'hémorragie était peu considérable. C'est qu'aucune artère n'était coupée; l'écoulement sanguin se faisait par nappe. Lorsque je suis arrivé, la respiration se rétablissait déjà. Il m'a été facile de constater que la plaie ne pénétrait pas jusqu'aux poumons. Je lui ai fait un pansement occlusif; de la ouate phéniquée recouverte d'une bande en _huit-de-chiffre_, et tout a été dit. C'est l'enfance de l'art. Je lui ai donné une potion de chloral pour l'endormir. Déjà demain, elle sera plus calme.
--N'importe. Je vais passer la nuit auprès d'elle.
--C'est complètement inutile. Faites-vous dresser un lit dans le boudoir, si vous voulez; mais ne veillez pas. Adieu, chère madame, et n'oubliez pas qu'_avant tout_, (il appuyait sur ces deux mots), il faut que notre amie reste très calme.
La convalescence de Mme de Guessaint suivit un cours très régulier. Pourquoi avait-elle voulu se tuer? Mme Percier pouvait le soupçonner; il ne lui convenait pas de provoquer sur un pareil sujet une confidence qu'on ne lui faisait point. Avant tout, elle désirait que son amie ignorât la très grave maladie qui menaçait la vie de Jacques Rosny. Quatre jours après le suicide manqué de Faustine, la jeune femme avait lu dans un journal que le sculpteur était atteint d'une fièvre cérébrale. On racontait, dans un écho de Paris très circonstancié, que l'auteur du _Vercingétorix_ allait peut-être mourir. Il suffisait à Nelly de rapprocher le désespoir de Faustine et la maladie de Jacques pour deviner qu'un drame violent se jouait entre ces deux êtres. Mais lequel? Elle observait son amie, elle l'étudiait. Pas un mot ne trahissait la vérité. Mme de Guessaint, toujours hautaine, mais triste et résignée, parlait de tout, excepté de son accès de désespoir. Elle disait: «Quand je serai guérie, je ferai telle chose; quand je n'aurai plus la fièvre, je me lèverai.» Elle ne prononçait pas le mot de «blessure», comme si elle avait honte de cet accès de folie.
Une nuit, ne dormant pas, elle repassait un à un, dans son esprit, tous les événements qui s'étaient succédé depuis six mois. Il s'opérait un travail psychologique très curieux chez cette fine créature. Il lui semblait qu'ayant été fort malade, elle commençait seulement à guérir. Elle s'étudiait et ne se comprenait pas; car lorsqu'elle regardait en elle même, il lui semblait découvrir une autre femme qu'elle ne connaissait plus. Faustine pensait à Jacques comme on pense à un être qui est très loin de vous, qu'on n'a pas vu depuis longtemps, et dont le souvenir est à la fois cruel et délicieux. A la lueur tremblante de la veilleuse, elle évoquait le visage de l'artiste, son front large et intelligent, ses yeux bleu sombre où flambait l'éclatante flamme du génie. Comme elle l'avait aimé! Et de ce véritable amour qui venait de la pensée réfléchie, d'une tendresse librement échangée, et non pas d'un vulgaire délire des sens. Elle s'était donnée à lui, violant toutes ses pudeurs de femme hautaine et pure; elle s'était donnée à lui, et voilà que, maintenant, il lui apparaissait comme un étranger! C'était donc cela, l'amour! Une surexcitation nerveuse du cerveau qui ne laissait après elle qu'une douloureuse amertume! Elle l'avait adoré pourtant! Elle l'avait adoré, et rien ne restait de ce délire passager, rien qu'une tendresse émue, faite de désenchantement et de regret, car elle était une honnête femme, créée pour les amours permises qui ont le droit de se montrer en plein soleil, et elle éprouvait une instinctive répulsion pour le demi-jour banal des tendresses défendues. Elle s'analysait parfaitement; elle avait voulu se tuer, non parce qu'elle perdait l'amour de Jacques, mais parce qu'elle se sentait avilie et souillée, et que rien désormais ne pouvait laver la tache de sa chasteté perdue. Ce suicide mélodramatique n'était que la dernière convulsion de son amour: et il lui semblait que sa passion d'autrefois s'échappait lentement de son cœur comme le sang qui coulait goutte à goutte de sa blessure!
* * * * *
Jacques Rosny ne connut jamais cette tentative de suicide. Après la scène violente où il criait à la jeune femme son adieu désespéré, il rentrait chez lui comme un fou. Françoise le trouvait exalté, fiévreux; et, le lendemain, une fièvre cérébrale se déclarait. La vaillante créature était prête à lutter, comme toujours. Pas un instant elle ne voulut le quitter, le disputant à la mort qui s'accrochait après lui. La maladie suivit d'ailleurs son cours naturel, sans complications. Dès le début, le jeune homme fut pris d'un délire acharné, furieux. Il se dressait sur son lit, comme pour chasser au loin une image obsédante; il s'écriait, en tordant ses mains: «Elle est là... Je ne veux pas la voir... Je ne l'aime plus... je ne l'aime plus!» Et puis il retombait dans les divagations de son cerveau affolé. Vers la fin de la seconde quinzaine, il se produisit une sorte d'accalmie; mais Jacques ne retrouva toujours pas sa raison. Elle ne revint que le dix-neuvième jour; et, dès lors, ce ne fut plus qu'une affaire de temps. Peu à peu, les forces reparurent, et la convalescence s'opéra d'une façon très naturelle; la jeunesse est si puissante, elle possède tant de forces! Sitôt qu'il put sortir, le docteur Grandier l'envoya à la campagne. Il n'avait pas besoin de l'interroger. L'illustre médecin savait parfaitement à quoi s'en tenir sur son état d'âme.
Avec la finesse attendrie des vieillards que l'âge n'a point rendus égoïstes, il pouvait prononcer sur Jacques et sur Faustine un diagnostic très exact. Il connaissait la maladie passionnelle de ces deux êtres aussi exactement qu'il eût noté les degrés d'une fièvre typhoïde. Chez l'un et chez l'autre, l'amour était mort, tué de la même façon, et par des causes identiques. Faustine et Jacques, jetés dans un drame violent, avaient dépensé dans la lutte toutes leurs forces nerveuses. Lancés contre un obstacle invincible, ils s'y étaient brisés, et retombaient meurtris et sanglants. Alors, chez le jeune homme comme chez la jeune femme, la réaction commençait: tous les deux cessaient d'aimer parce que tous les deux avaient épuisé la somme de résistance qu'ils possédaient. Ils avaient trop souffert l'un et l'autre; le bonheur qu'ils goûtaient dans leurs tendresses partagées n'était plus en proportion exacte avec la douleur qu'elles leur faisaient éprouver.
Ces deux êtres, qui s'étaient adorés jusqu'à vouloir mourir, recommencèrent peu à peu leur existence d'autrefois avec la même sérénité. Ils se revirent pour la première fois chez M. Grandier. Le savant réunissait quelques amis à dîner; et, brusquement, Jacques se trouva en face de Faustine. Ils devinrent fort pâles; après un court silence, il alla droit vers la jeune femme et lui tendit la main. Elle le regardait de ses yeux doux et fiers, où luisait une pensée calme.
--Toujours amis? murmura-t-elle.
--Toujours!
Et ils parlèrent de choses indifférentes.
M. Grandier ne les perdait pas de vue. Il souriait finement.
--Heureusement que la sixième côte est bien placée! murmura-t-il.
Il y eut un court silence.
--Jacques, reprit-il à haute voix, qu'est-ce que vous faites pour le prochain Salon?
--Une _Phèdre_, docteur!
--«Une Phèdre mourant d'amour?» Cela manque de réalité, mon ami. On ne meurt d'amour que dans les romans...
Il aurait pu ajouter que ce n'est aussi que dans les romans que les dénouements existent. Dans la vie, rien ne finit, parce que tout recommence.
BENFELD (ALSACE). Avril-novembre 1885.
Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--18634.
End of Project Gutenberg's Mademoiselle de Bressier, by Albert Delpit