Part 11
Elle vivait ainsi, plutôt résignée que triste, ne livrant ses pensées intimes qu'à Nelly. Femme du monde parfaite, dédaigneuse des succès brillants, glacée par sa maison froide, elle eût dépéri de chagrin peut-être, sans les idées vagues de mysticisme qui la soutenaient. Aussi, connaissant les rancœurs des existences brisées, elle se jurait de tout faire pour que Nelly fût heureuse. Elle ne s'expliquait pas cette brouille survenue entre M. Percier et sa femme. Elle les surveillait l'un et l'autre, faisant son profit des confidences de son amie. Ce jour-là, quand celle-ci lui eut conté l'histoire du bracelet, Faustine voulut en avoir le cœur net.
--Tu dînes à la maison ce soir, n'est-ce pas, Nelly?
--Oui, mais probablement seule. Mon mari m'a prévenue que des affaires sérieuses... oh! très sérieuses, le priveraient peut-être de l'honneur... Tu sais que tu lui fais une peur bleue, à cet agent de change débauché?
Faustine souriait.
--Eh bien, tu lui diras, à cet agent de change débauché, que je compte absolument sur lui. Tu m'entends? Je lui ordonne de venir.
--Oh! il t'obéira, va!
Nelly retira son chapeau, et, passant son bras autour de la taille de son amie, elle ajouta:
--Nous devions sortir, n'est-ce pas? Eh bien, fais-moi un plaisir: ne sortons pas. Montons dans l'atelier, et passons notre après-midi à bavarder comme à Chavry.
--Je veux bien.
Cette vaste pièce rappelait l'atelier du château. Depuis qu'elle avait pris en aversion la propriété familiale, Faustine voulait au moins voir autour d'elle ce qui restait des souvenirs immobiles d'autrefois. Les objets d'art, les meubles sombres, les statues, les tableaux, les portraits d'Étienne et du général, se retrouvaient là, moins bien éclairés dans la lueur grise de Paris. En entrant, Nelly fit une révérence ironique à la «Dame à la bague».
--Vittoria Orsini, je te salue! dit-elle avec son rire espiègle.
--Pauvre Vittoria Orsini!
--Te rappelles-tu les folies que tu me débitais? Ton histoire ne ressemble guère à celle de la «Dame à la bague»! Tu ne mourras jamais d'amour, ma pauvre chérie. Voyons, fais-moi une confidence.
--Quelle confidence?
Elle s'asseyaient l'une à côté de l'autre, dans un coin sombre de l'atelier, sur le divan large.
--Toi qui passes à travers la vie, calme et dédaigneuse, n'as-tu jamais rencontré un homme qui t'ait frappée?
--Frappée?
--Oui; par sa beauté, par son intelligence, par son esprit; enfin, qui ait produit sur toi cette impression indécise qui pourrait peut-être devenir de l'amour?
Mme de Guessaint ne souriait plus. Comme d'habitude, quand une pensée l'occupait, elle restait immobile, droite, les sourcils froncés.
--Tu veux que je sois bien franche? dit-elle en regardant son amie.
--Ne l'es-tu pas toujours avec moi?
--Certes. Mais tu désires que je te fasse l'aveu que, souvent, on n'ose pas se faire à soi-même?
--Mon Dieu, Faustine, que tu m'intrigues!
--Crois-tu au «coup de foudre»?
--Celui de Stendhal? L'impression immédiate et profonde produite par la créature qu'on aimera? Oui, j'y crois.
--Eh bien, j'ai failli l'éprouver.
Mme Percier jeta un cri.
--Toi!
--Oui, moi.
--Je ne rêve pas? C'est bien ma Faustine qui parle? Tu pourrais être amoureuse, toi, ma chère statue?
Le sourire de Mme de Guessaint devenait très doux.
--Il suffit de rencontrer Pygmalion, et la statue devient femme, murmura-t-elle.... Écoute mon histoire. Elle n'est pas longue. Tu te rappelles notre séjour à Rome, en 1878? Quelles journées enchanteresses pour nous deux! Un peu fatigantes, par exemple. Pendant la dernière quinzaine, un après-midi, j'entrai toute seule pour rêver à mon aise dans la chapelle du petit couvent de San Onofrio, sur le Janicule, au-dessus de la porte San Spirito, au delà du Tibre. Ma prière faite, j'allai droit à cette Vierge de Léonard de Vinci, que je voulais étudier, tu te rappelles? Deux jeunes gens arrivèrent presque aussitôt et s'assirent près de moi, sans me voir: l'ombre m'enveloppait. L'un, brun; l'autre, blond. Le brun dit: «Tiens! mon cher, voilà le baptistère que tu devrais dessiner.» Le blond regarda et répliqua d'un air indifférent: «Peut-être. Je n'aime pas beaucoup cet art italien du dix-huitième siècle. A cette époque-là, vois-tu, le génie est mort. Pauvre Italie! Quel peuple, sans la papauté!» Le brun riait: «Allons, tais-toi, démagogue!» Le blond riait tout haut maintenant, et d'une manière que je trouvais même fort indécente. «Ni démagogue ni autre chose, tu sais bien. Rien qu'artiste! Je me moque pas mal de la politique!»... (Et il se servait d'une expression plus énergique que celle-là, ma bonne Nelly!) «Non, il y a ici autre chose qui me plaît. Veux-tu venir avec moi?»
«--Je t'ai dit que je ne pouvais te donner qu'un quart d'heure. Tu sais que j'ai rendez-vous avec ma petite Transtévérine.» Le blond riait encore. Décidément, il paraissait très gai. «Embrasse-la de ma part. Si elle a une amie jolie, très jolie, conseille-lui de l'amener. Depuis le départ de ma danseuse, j'ai le cœur libre.»
--Il disait cela dans une chapelle?
--Un vrai parpaillot, ma chère! Ils s'en allèrent au bout de dix minutes. Moi, quelque temps après, j'entrai dans le promenoir du couvent, pour respirer un peu de soleil. Tu sais comme il est joli, ce promenoir. Qu'est-ce que je vois, devant une délicieuse statuette? Mon jeune homme blond. Il dessinait appuyé contre une colonne. Au bruit de mes pas, il tourna la tête et me salua. Ensuite il me regarda assez fixement et fit un geste pour s'en aller. Il fermait son calepin et partait déjà, quand je lui dis: «Ne vous dérangez pas, Monsieur.» En m'entendant parler français, sa gaieté revint: «Vous êtes Parisienne, Madame? Moi aussi! J'ai vu cela tout de suite à votre accent. Nous autres Parisiens, nous nous reconnaîtrions au Congo!»
--Et tu permettais à ce monsieur, assez mal élevé en somme, de te parler sans t'être présenté?
--Oh! en voyage... Et puis... (Mme de Guessaint rougit) je ne sais quel charme me retenait dans l'allée de ce promenoir. Très beau, mon inconnu. Un grand blond, de vingt ou vingt-deux ans, avec des yeux bleus étincelants et un front superbe.
--Faustine, tu m'abasourdis.
Mme de Guessaint souriait toujours, mais une pensée illuminait maintenant son sourire.
--Tu seras bien plus stupéfaite encore dans cinq minutes. Figure-toi que je suis restée une demi-heure avec mon artiste. Car c'était un artiste, un élève de l'École de Rome, un grand prix de sculpture. Et une gaieté, ma chère! Il riait de tout, d'un bon rire loyal et franc. Il faisait des mots qui m'égayaient malgré moi. Car tu penses bien que je ne disais pas grand'chose: j'écoutais. Il me racontait que, depuis deux ans, il ne bougeait pas de Rome. Il la connaissait bien, sa Ville Éternelle! Sur le bout du doigt. Les églises, les salons, les chefs-d'œuvre, les racontars du Quirinal et les histoires du Vatican, les amours de la grande dame et celles de l'actrice, il disait tout avec une verve endiablée. Je le trouvais charmant. Et en m'en allant, je me faisais tout bas un aveu: c'est qu'il serait facile d'aimer un être jeune, loyal et enthousiaste comme celui-là!
Nelly riait aux éclats.
--Tu ne lui as pas demandé son nom?
--Il ne m'a pas demandé le mien.
--Il n'aurait plus manqué que ça! Et tu ne l'as pas revu?
--Jamais.
--Tu te rappelles bien son visage?
--Très nettement. Je le reconnaîtrais tout de suite.
Nelly riait toujours.
--Mon Dieu, que je serais donc contente si tu le revoyais!
--Tu crois que je?... Tu te trompes, va, j'en ai bien fini avec l'amour. On peut avoir une rêverie, un trouble d'une heure. Mais plus!...
Nelly soupira:
--Ce n'est pourtant pas désagréable, l'amour!
Faustine ne souriait plus. Elle fronçait les sourcils.
--L'amour? ah! ne m'en parle pas, tiens! Certes, je n'aimais pas M. de Guessaint quand je l'ai épousé. Mais je l'estimais. Il s'associait, dans ma pensée, à la mort de mon père, à la mort de ce pauvre Étienne. Quel désenchantement! Tu la connais, cette nuit de noces... Le cœur s'indigne, toutes les pudeurs se révoltent!... On se dit: «C'est donc ça l'amour?» Enfin on se résigne. Et quelques semaines après, on trouve celui qui est votre mari caressant une femme de chambre; et après la femme de chambre, une actrice; et après l'actrice, une fille... Pouah!... Ils ne comprennent rien, les hommes! Ils ne comprennent pas que ce qu'ils appellent l'amour n'est admissible qu'avec l'absolue fidélité. Serrer dans ses bras un être sali par une autre, et qui vous apporte des lèvres où sont à peine essuyés des baisers suspects... Ah! c'est ignoble!
--Le fait est que M. de Guessaint...
--Je le hais, tiens... Non pas de m'avoir trompée! Je ne l'aimais pas. Quand on connaît la trahison, on n'est plus la femme de son mari, voilà tout. Je le hais, parce qu'il m'a arraché toutes mes illusions, et jusqu'à l'estime que j'avais pour lui. Il m'a montré l'amour comme une sorte d'accouplement bestial, où le cœur n'entre pour rien. Quand je l'ai vu promener ses caresses de l'une à l'autre, le dégoût m'a prise. Je me suis dit que tous les hommes ressemblaient peut-être à celui-là.
Nelly se taisait, connaissant les tristesses de son amie. Lorsque Faustine cédait à ses dégoûts, tout doucement, elle changeait la conversation, guidant peu à peu la pauvre femme vers des pensées nouvelles. Cependant, la journée s'écoulait. Soudain Nelly dit vivement:
--Quelles bonnes heures je te dois! J'ai retrouvé pour un moment nos chères intimités disparues. Si nous prenions l'air, maintenant? Veux-tu que nous allions faire un tour au Bois?
--Volontiers. Mais tu m'amèneras ton mari ce soir?
--Tu y tiens donc beaucoup? s'écria Mme Percier d'un ton moqueur.
--Beaucoup.
--Pauvre homme! Il sera flatté à la fois et intimidé. Enfin, nous verrons.
II
--C'est admir_â_ble! admir_â_ble!
--Vraiment, Merson?
--Vous verrez!
--Qu'est-ce que dit M. de Merson? demanda Nelly. Une nouvelle? Il doit être bien informé.
C'était la spécialité de ce mondain aimable, très _potinier_ mais pas du tout méchant; spirituel, quoiqu'il cherchât son esprit; alerte, quoiqu'il fût un peu gras. A Paris, chacun porte une étiquette, et quand une fois le monde a collé cette étiquette sur le dos d'un homme, personne n'oserait plus l'enlever. M. de Merson connaissait toutes les nouvelles, tous les _potins_; ce qui est vrai, et même ce qui ne l'est pas; les jours de grande séance, il entrait le premier à la Chambre; et les soirs de grande première, il sortait le dernier de l'Opéra. Mlle X... avait-elle rompu avec le duc? On demandait à Merson. La première du Gymnase serait-elle retardée? On demandait encore à Merson. Le favori pour la course de demain, l'étoile inconnue de l'Opéra-Comique, le poète qu'on répétait à l'Odéon, le peintre qui serait célèbre la semaine prochaine: tout ce monde-là appartenait à Merson. On achevait le dîner dans l'hôtel de l'avenue Kléber: un de ces dîners parisiens où l'esprit va, vient, vif et brillant, effleurant tous les sujets sans en creuser un seul, le scandale d'hier et l'aventure de demain, l'anecdote finement contée et le livre à la mode. Naturellement, Merson, apportait une primeur; et il répétait, légèrement renversé sur sa chaise, en appuyant sur l'_a_:
--C'est admir_â_ble!
--Quoi donc? demanda M. de Guessaint.
--L'envoi de Jacques Rosny au Salon. Je l'ai vu ce matin, dans son atelier.
En entendant parler de Jacques Rosny, le docteur Grandier, placé à la droite de Faustine, tourna vivement la tête.
--N'est-ce pas que c'est beau? s'écria-t-il; j'en suis bien heureux. Jacques est un des êtres que j'aime le plus au monde.
--Vous le connaissez donc beaucoup, mon cher docteur? lui demanda Mme de Guessaint.
--Depuis dix ans: Jacques en avait seize. Je l'ai soigné quand il a été blessé pendant la guerre.
--A seize ans! dit Faustine.
--A seize ans. Blessé et médaillé militaire. Savez-vous ce qu'il m'a répondu, quand je le grondais de s'être engagé si jeune? «Le jeune Bara avait quatorze ans. Je pouvais bien faire comme lui.»
--Mais c'est superbe! reprit Mme de Guessaint, les yeux brillants.
Cette fille de soldat tressaillait au récit d'un jeune héroïsme.
On arrivait à ce moment d'un bon dîner où, volontiers, on se donne le plaisir égoïste d'écouter les autres; et le docteur parlait bien, avec une chaleur pittoresque: son scepticisme de savant la tiédissait un peu, mais pas plus qu'il ne convenait. Il continua, au milieu de l'attention générale:
--Il a peiné dur, allez! Prix de Rome à vingt et un ans, célèbre à vingt-trois, par l'envoi au Salon de sa fameuse _Dalila_; décoré à vingt-quatre pour sa _Statue de Bayard_, il travaillait depuis deux ans à cette œuvre nouvelle dont parle Merson. Vous verrez, vous verrez! Son _Vercingétorix vaincu_ aura un succès fou! Avec Paul Dubois, Chapu, Antonin Mercié et deux ou trois autres, Jacques sera l'un des maîtres de la sculpture contemporaine. J'en suis bien heureux, car je l'aime de tout mon cœur.
Mme de Guessaint fit un léger signe à son mari; on se leva pour passer au salon.
--Alors, c'est vraiment un grand artiste? dit-elle en prenant le bras de M. Grandier. Vous savez, j'ai voyagé pendant longtemps. Je ne connais aucune des œuvres de Jacques Rosny.
--Un grand artiste, oui. Et quel homme charmant! Un mélange de gaieté et d'enthousiasme, une exaltation de poète, avec les paradoxes amusants d'un gamin de Paris!
Faustine écoutait, intéressée comme toujours par l'art et par les artistes.
--Vous partagez l'avis de M. de Merson sur son envoi du Salon de cette année?
--Absolument.
--Vous devriez aller voir cela, chère madame, dit Merson en s'approchant. Un grand peintre comme vous ne doit pas rester indifférente aux chefs-d'œuvre.
--Taisez-vous. Je n'aime pas les banalités.
--Merson dit vrai, reprit le docteur Grandier. Une idée: venez avec moi visiter l'atelier de Jacques Rosny. Vous ne serez pas la seule. C'est une faveur très recherchée.
--N'est-ce pas un peu indiscret? Je ne le connais pas du tout.
--Je vous répète que je suis l'un de ses meilleurs amis, chère madame. Il sera enchanté d'avoir l'honneur de vous recevoir.
--Je t'en prie, Faustine, accepte l'offre gracieuse de M. Grandier! s'écria Nelly. Je t'accompagnerai; et cela me fera tant de plaisir!
--Eh bien, c'est convenu, ma chérie. Je vous remercie, mon bon docteur: vous êtes aimable et charmant comme toujours. Mais je ne veux pas que vous vous dérangiez. Mme Percier et moi nous passerons vous prendre après demain, à trois heures. Cela vous convient-il?
--Parfaitement.
--Est-ce que vous accompagnez votre femme, Guessaint?
Le maître de maison tourna la tête en s'entendant appeler.
--Non; je ne suis pas libre. Une séance à la Société de géographie.
--Naturellement! Vous êtes préoccupé depuis quelque temps. Est-ce que vous songeriez à quelque beau voyage?
--Peut-être.
Pendant que le whist s'organisait, Faustine s'approcha de M. Percier, très muet jusque-là, et qui causait dans un coin, à voix basse.
--Je vous enlève, dit-elle en souriant.
--Madame...
Elle prit son bras et l'emmena dans son boudoir. Là, le faisant asseoir à côté d'elle:
--Vous le voyez, cher monsieur, je vous accorde un tête-à-tête.
L'infidèle époux de Nelly ne semblait pas tenir beaucoup à cette faveur. Félix Percier, à trente ans, en paraissait vingt-cinq. Ses cheveux châtains, ses yeux clairs, intelligents et doux, son teint rosé, lui donnaient l'air d'un tout jeune homme. De taille moyenne, assez élégant de manières, il ne lui manquait que du courage pour avoir de l'esprit. Mais pour être spirituel, il faut parler, et Félix n'osait pas. Une timidité nerveuse le paralysait. D'une famille bourgeoise, honorable et riche, il avait succédé de bonne heure à son père, agent de change fort estimé. Habile en affaires, très travailleur, d'une probité rigoureuse, il avait augmenté bien vite sa fortune première. Un jour, il s'était épris de Nelly Forestier; et, transporté d'amour, il avait triomphé de sa timidité pour enlever cette jolie fille d'assaut, comme une place forte. Depuis quelques mois, on s'étonnait de voir ce garçon honnête et laborieux changer brusquement d'existence. Il délaissait sa maison et s'affichait presque avec une maîtresse avouée. Pourquoi? On ne le savait pas: et c'est ce que Faustine voulait savoir. Elle devinait dans ce drame intime bien des petits secrets que n'osait pas lui confier Nelly. Quand elle arriva dans le boudoir, au bras de l'agent de change, la jeune femme eut un sourire. M. Percier semblait affreusement gêné.
--Maintenant, causons, reprit-elle. Votre femme vous a dit que je vous ordonnais de venir ce soir? Sans cela, vous l'auriez abandonnée, n'est-ce pas?
--Madame...
--Ne mentez pas. Je vous connais bien. Vous êtes un excellent garçon, et je sais que vous aimez Nelly. Aussi je ne comprends pas votre conduite. Monsieur Percier, pourquoi trompez-vous votre femme?
A cette question imprévue et un peu comique, le visage de l'agent de change trahit un embarras excessif. Il se levait déjà, ne sachant que dire; Mme de Guessaint le contraignit à s'asseoir de nouveau.
--Non, non, vous me répondrez. Je veux en avoir le cœur net. D'abord, aux premiers bruits vagues de votre... trahison, j'ai hoché la tête. Je n'y croyais pas. Nelly était toujours aussi gaie; rien ne m'autorisait à m'occuper de son existence intime. Aujourd'hui, c'est différent. Je sens bien que, sous sa gaieté, votre femme souffre. Or, on ne m'ôtera pas de l'idée que vous l'aimez.
Félix, très rouge, courbait la tête comme un coupable.
--Oui, c'est ma conviction, reprit-elle. Alors, pourquoi la trompez-vous? Je veux que Nelly soit heureuse. Vous êtes un honnête homme; elle est une honnête femme. Vous tenez tous les deux votre bonheur à portée de la main. D'où vient que vous désertez votre maison, et qu'on vous voit dans une baignoire, au Vaudeville, avec Mlle Aur...
--Madame! je vous en supplie!...
--Est-ce que je ne suis pas votre amie? Je vous demande une confidence complète. Je ne vous cache pas que Nelly ne m'a point fait la sienne. Les femmes, même lorsqu'elles sont intimement liées, ont la pudeur craintive de certains aveux. Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que je parle. Vous êtes intimidé? Sachez qu'on ne doit jamais être timide avec les gens qui vous témoignent de la sympathie. Vous ne pouvez rien me raconter ce soir, je le pense bien. Mais venez me voir... Ah! vous êtes pris toute la journée, c'est vrai. Eh bien, venez me voir dimanche prochain, après votre déjeuner. C'est une amie qui vous parle: Vous me répondrez comme à une amie... voulez-vous?
Faustine parlait avec sa gravité douce qui séduisait tout le monde. L'embarras de M. Percier se fondait peu à peu. Il eut un élan de gratitude envers cette charmante femme, et lui tendit la main.
--Merci, Madame. Vous êtes bonne comme la bonté. Je viendrai, et je vous raconterai tout; seulement, c'est... c'est assez difficile à dire.
--Voilà que vous vous troublez à l'avance! Vous verrez que tout est facile à dire, quand on dit tout franchement. Maintenant, redonnez-moi votre bras et reconduisez-moi au salon.
Nelly s'approcha curieusement de Faustine.
--Tu viens de causer avec mon mari?
--Oui.
--Est-ce qu'il t'a fait ses confidences?
Les yeux de la jeune femme brillaient de malice et de curiosité. Elle devait savoir à quoi s'en tenir. Peut-être comprenait-elle vaguement la cause du succès remporté par Mlle Aurélie sur le cœur de son mari. Il se cachait là-dessous un petit mystère sur lequel elle ne s'expliquait pas volontiers. Faustine la regardait avec une tendresse infinie; et ses yeux voulaient dire: «Si moi je ne suis pas heureuse, toi, du moins, je veux que tu le sois.»
On se retira de bonne heure. Chacun savait que Faustine aimait la solitude. De coutume, elle échangeait un salut assez froid avec Henri; puis le mari et la femme se séparaient. Ce soir-là, au lieu de souhaiter le bonsoir à Faustine, M. de Guessaint resta.
--Je voudrais causer quelques minutes avec vous, ma chère amie, dit-il.
--Je suis à vos ordres, répliqua-t-elle froidement.
Elle s'assit au coin du feu, la joue appuyée sur sa main, dans l'attitude d'une femme qui écoute.
--Ma chère amie, continua M. de Guessaint, je suis sur le point de faire un grand voyage. Voilà plusieurs semaines déjà que je caresse cette idée. J'aurais pu vous en parler. Mais je sais que mes projets ne vous intéressent guère. Puis, maintenant que votre amie Nelly est mariée, j'ai supposé qu'il ne vous conviendrait pas de m'accompagner.
--En effet. Mais vous êtes absolument libre, mon cher Henry. Je vous prie de ne pas vous occuper de moi. Vous avez le désir de voyager à nouveau: faites.
--D'autant que j'aurais craint la fatigue pour vous. Ce sera plutôt une expédition scientifique qu'un voyage. Le ministre de la marine organise une mission dans le Sud-Oranais, sur la demande de la Société de géographie. Cette mission est commandée par un officier de très grand mérite, le colonel Maubert, de l'infanterie de marine. Nous partirons, je crois, dans une dizaine de jours. Encore une fois, je vous prie de m'excuser si je ne vous en ai point parlé plus tôt. Mais je n'ai pris une décision que cet après-midi.
--Je vous répète encore, mon cher Henry, que vous êtes parfaitement libre. Ma vie continuera en votre absence comme si vous étiez présent. C'est tout ce que vous aviez à me dire? Alors, bonsoir.
--Bonsoir.
Mme de Guessaint remontait chez elle, seule comme toujours. Que lui importait que son mari fût à Paris ou en voyage? Elle était une de ces femmes si nombreuses dans la société contemporaine, qui, n'ayant pas d'enfants, sont veuves avant le veuvage. Elles n'ont le choix qu'entre les vulgaires dégoûts de l'adultère, et les incurables tristesses d'une vie manquée.
III
Françoise Rosny avait beaucoup changé depuis dix ans. Ses magnifiques cheveux blonds étaient devenus gris. Son visage pâle et aminci semblait rigide; ses yeux bleus, au regard dur, disaient toutes les souffrances subies. Le corps seul gardait la svelte jeunesse d'autrefois. Les gestes brusques, l'allure résolue, révélaient une créature qui a beaucoup lutté et qui ne pardonne pas à la vie. Elle habitait avec son fils un petit appartement rue Lambert. L'atelier de l'artiste se trouvait à dix minutes de là, bien éclairé, en plein soleil, au milieu du square des Batignolles. A huit heures du matin, Françoise arrivait; elle allumait le feu dans le poêle et mettait tout en ordre. Quand son fils venait, elle se retirait discrètement, pour ne plus le revoir qu'après la journée finie. Il ne lui restait au monde que ce seul être à aimer. Et elle l'aimait d'un amour maternel passionné, jaloux, farouche. Bien rudes, les premières années après la mort de Pierre. Françoise était revenue dans son atelier de couture; elle n'épargnait ni son temps ni ses peines, usant ses jours et ses nuits dans un labeur acharné. Inflexible, elle marchait à son but. Elle ne voulait pas que Jacques fût un ouvrier. Une flamme d'artiste brillait dans le cœur et le cerveau de cet enfant: elle se révoltait à l'idée que la dureté de la vie matérielle l'éteindrait. Il lui fallait une revanche, à cette femme: une revanche contre les riches et les heureux de ce monde. Elle encourageait Jacques; elle le poussait au travail, comme le capitaine pousse un jeune soldat à l'assaut. Jacques, passionné pour son art, laborieux d'instinct, n'avait pas besoin d'être encouragé. Il entrait d'abord dans l'atelier d'Antonin Mercié, ensuite à l'École des beaux-arts; et l'estime de ses maîtres, l'admiration de ses camarades lui donnaient cette énergie indomptable qui triomphe de tout. Le soir, quand il se retrouvait avec sa mère, elle lui forgeait lentement une cuirasse bien trempée pour le combat de la vie.