Part 10
Lorsqu'un homme se sauve, l'idée première de ceux qui le rencontrent est de lui courir sus. Pur instinct de la créature humaine. Un lièvre qui détale à travers champs entraîne après lui une meute de paysans avides; le chat qui galope, tête basse à travers les rues, est poursuivi par trente gamins hurlant et piaillant. Les premiers soldats qui virent Pierre Rosny, avec ses allures de fou, essayèrent de le prendre. Ce fut d'abord une chasse mal réglée, faite au hasard. Puis, ces premiers soldats en rencontrèrent d'autres; et alors, la battue s'organisa. Les lignards mettaient de l'ordre dans ce désordre. Quel était cet homme qui fuyait en plein jour? Nul ne le savait. Mais une légende se créa tout de suite: ils se racontaient les uns aux autres l'histoire d'un communard évadé la veille des prisons de Versailles. C'est ainsi qu'un capitaine de chasseurs, qui se rendait au Mont-Valérien, se mêla de la poursuite. Mais Pierre courait vite. Bientôt on le perdit de vue. Où se cachait-il? On ne pouvait admettre qu'il eût trouvé un asile dans une des maisons bâties le long de la route. Brusquement, on l'aperçut bien loin au milieu d'un champ. Il s'agissait de couper la retraite au fugitif, qui se dressait là-bas, ainsi qu'un point noir sur la route grise. Brusquement, il disparut, comme si, tout à coup, il s'enfonçait dans un abîme.
--Ah çà! qu'est-il devenu? murmura l'officier.
Le capitaine Maubert avait à peine vingt-cinq ans. Il adorait son métier. Maigre, bien pris dans sa petite taille, blond, avec des yeux gris où luisait une énergie intelligente, il comptait, à Saint-Cyr, parmi les meilleurs de sa promotion. Au début de la guerre, il partait plein d'enthousiasme, comme tant d'autres. Au bout de quelques semaines, il voyait qu'il fallait en rabattre. Assez d'officiers casse-cou qui ne savent rien, et possèdent l'unique mérite de bien risquer leur vie. L'avenir appartenait aux travailleurs. Louis Maubert ne perdit pas de temps. Là-bas, à Memel, où on l'envoya prisonnier, il se mit à la besogne. Courageusement, il recommença son instruction militaire. Revenu, comme tant d'autres, pour arracher Paris à la révolte, il ne dérageait pas, selon sa violente expression.
--Quelles brutes! disait-il quelquefois. Non, mais comprend-on ça! Une guerre civile, en présence de l'ennemi! Renverser la colonne Vendôme, quand l'Allemand est à Saint-Denis! Non seulement ils sont criminels, mais ils sont bêtes! Ah! je plains ceux qui me tomberont sous la main! Je les fusille comme des chiens enragés!
Et il guerroyait comme un furieux depuis le commencement d'avril. Son bataillon appartenait à la division Bressier, et le général le citait souvent comme un bon officier, plein d'avenir.
--Qu'est-ce qu'ils ont donc à courir comme ça? dit Louis Maubert en voyant les pantalons rouges qui poursuivaient Pierre.
--Un communard échappé! mon capitaine.
--Ah! bien, j'en suis!
Et il interrompit net la marche de ses hommes, leur ordonnant d'aider leurs compagnons à saisir le fugitif. Quand Pierre disparut, il resta interdit, tout penaud.
Que le fédéré fût entré dans une maison, c'était impossible. A gauche, s'étendaient des champs, ras et pelés, où tout être vivant, homme et bête, eût été vite aperçu. A droite, s'étalaient les massifs profonds du parc de Chavry. De temps à autre, par une avenue, on apercevait le château qui se dressait au loin, au milieu des arbres.
--Ce n'est pas là, pourtant, qu'il s'est caché, dit tout haut le capitaine. Enfin, nous verrons bien.
Accompagné de ses hommes, il suivait le saut de loup depuis un quart d'heure environ, quand la grille apparut. L'allée tournait sur elle-même. Le capitaine ne voyait pas les jeunes filles. Après tout, on entrerait tout de même. Le propriétaire du château excuserait cette invasion un peu brusque. En temps de guerre tout est permis. D'une voix brève, le capitaine commanda:
--Ouvrez la grille!
Faustine entendait. Elle fit quelques pas, et l'officier l'aperçut. M. Maubert s'avança vers elle, le képi à la main.
--Excusez-moi, Mademoiselle, j'ignorais que vous fussiez là.
--Je vous excuse, Monsieur.
--Nous cherchons un fédéré qui s'est évadé des prisons de Versailles. On le suppose, du moins.
--Et vous croyez qu'il s'est caché dans mon parc?
--Je le crois, oui, Mademoiselle. Voulez-vous me permettre d'entrer avec mes hommes?
--Je vous permets d'entrer monsieur, mais seul. Je suis la fille du général de Bressier. Un officier français sera toujours le bienvenu chez moi.
--Vous êtes mademoiselle de Bressier? Oh! comme je vous plains!
Ce fut dit avec une telle expression, que Faustine se sentit remuée. Elle ouvrit la petite porte ouvragée, à côté de la grille, et M. Maubert pénétra dans l'allée.
--Vous connaissiez mon père, Monsieur?
--J'avais l'honneur de servir sous ses ordres, Mademoiselle.
D'un mouvement instinctif, plein de noblesse et de gracieuseté, Faustine lui tendit la main. Ce jeune homme connaissait son père! Il cessait d'être un inconnu et devenait presque un ami.
--Si vous saviez combien je vous plains, combien tous nos camarades auraient voulu vous exprimer leur respectueuse pitié! Certes, la mort du général a été un rude coup pour vous. Mais enfin, il est tombé face à l'ennemi, sur le champ de bataille, en ramenant ses soldats au feu. Il est mort, comme c'est notre rêve à tous de mourir! Tandis qu'Étienne...
Faustine ne disait pas un mot. Elle restait droite, privée de souffle, comme si le sang affluait brusquement à son cœur.
--J'étais le camarade de votre frère, reprit le capitaine. Nous sommes de la même promotion, à Saint-Cyr. Et quelle brillante nature! Quel être charmant, généreux et bon!
--Étienne est mort! balbutia Faustine.
Elle restait là, toujours immobile, écoutant cet étranger qui lui révélait l'épouvantable mystère. Elle écoutait, blanche, secouée de frissons, se demandant ce qu'elle allait apprendre, et pourquoi tout le monde s'ingéniait à lui mentir.
--Pauvre Étienne! Nous sommes revenus ensemble de captivité. Ah! il ne croyait pas que la mort fût si proche de lui. Oui, je me rappelle maintenant... Il me parlait de sa sœur, sa petite sœur qu'il adorait, qu'il aurait tant de plaisir à revoir. Et il a fallu qu'on l'assassinât lâchement, lui si brave, lui qui ne reculait jamais!
--Étienne est mort! murmura-t-elle pour la seconde fois.
Il n'y avait pas une larme dans ses yeux. Une colère farouche la saisissait. Son frère après son père! Ah! c'était trop! Elle éprouvait un atroce besoin de se venger, de se venger de ces êtres maudits qui lui arrachaient tous ceux qu'elle aimait!
--J'aurais voulu que vous entendissiez ce qu'on a dit d'Étienne, Mademoiselle, lorsqu'on nous a raconté son horrible fin. Les officiers de mon bataillon n'ont poussé qu'un cri. Ah! on les massacrait, les capitaines de hussards qui se sont battus contre les Allemands! Eh bien, on traiterait comme des chiens tous les communards qu'on prendrait. Ce n'est plus la guerre, ces horreurs-là! C'est de la barbarie, de la férocité. Aussi, je plains ceux qu'on a fait prisonniers, depuis l'aventure du bois. Il n'en est pas resté grand'chose! Mais je vous demande pardon. Je renouvelle toutes vos douleurs avec mes paroles.
Faustine lui saisit les poignets de ses petites mains nerveuses, devenues flexibles et dures comme de l'acier.
--Mais vous ne voyez donc pas que je ne sais rien!
Une telle flamme luisait dans ses yeux que le capitaine Maubert frissonna.
--Mademoiselle...
--Non! je ne sais rien! On me cachait la mort de mon frère; on me prenait pour une femmelette, sans doute! Étienne est mort! Où? Quand? Comment? Dites-moi tout!
--Mademoiselle...
--Vous voyez bien que je ne suis pas une femme comme les autres, moi! Je ne pousse pas des cris et je ne me trouve pas mal. Je veux connaître la vérité tout entière! tout entière, vous entendez? J'ai donné au pays mon père et mon frère; j'ai bien le droit d'exiger qu'on ne me cache rien! Vous me dites qu'Étienne est mort? Je l'ignorais. Je veux savoir comment on me l'a tué. Parlez! mais parlez donc!
Une douleur vengeresse transfigurait son visage. Nelly, accourue dès les premiers mots, était tombée à genoux, sur le sable, au coin de l'allée. Elle sanglotait. Au contraire, pas une larme ne coulait sur la figure livide de Faustine. De courts frissons la secouaient. Mais elle restait droite, la tête haute, avec une allure de colère implacable. Le capitaine Maubert regrettait d'avoir parlé. Cette superbe créature l'épouvantait, avec sa souffrance furieuse, faite de passion et de délire. En dehors de la grille, les soldats entendaient; et ils se parlaient bas, échangeant des commentaires exaspérés. Pas un qui, en cet instant, ne se fût fait tuer pour cette noble fille, dont le père et le frère succombaient presque à la même heure. Le capitaine Maubert dit tout ce qu'il savait. Après la grande bataille livrée par les fédérés, une soixantaine de fugitifs se cachaient dans les bois. Le capitaine de Bressier tombait entre leurs mains. Et après avoir cerné les gardes nationaux, après s'être rendu maître du poste qu'ils occupaient, on trouvait Étienne mort, le corps troué de balles. Mais quel martyre, grand Dieu! avait dû subir le malheureux. Le corps était tout noir, meurtri de coups de crosse...
--Assez! assez... balbutia Faustine.
Elle ne pouvait pas en entendre davantage. Elle défaillait. Un instant, elle cacha sa figure pâle entre ses mains; malgré elle, sa pensée surexcitée évoquait un épouvantable spectacle. Elle voyait Étienne livré aux mains de ces hommes; elle voyait ces êtres, furieux de leur mort prochaine, se ruant sur lui, labourant son corps de coups de crosse, lui crachant au visage. Son frère, si bon, si noble, si généreux, abandonné à des brutes qui s'exerçaient à le torturer! Et elle recueillait chez elle un de ces bandits! Et, grisée par des idées absurdement chevaleresques, elle donnait asile à l'un de ces meurtriers! Sa douleur délirait. Elle ne savait plus ce qu'elle disait; elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Violemment, elle alla droit à la grille, et l'ouvrit toute grande.
--Entrez! dit-elle. Celui que vous cherchez est ici!
Les soldats se ruèrent dans l'allée. Déjà, quelques-uns se jetaient dans les massifs, pour fouiller à droite et à gauche, lorsque Pierre Rosny parut. Il était fort pâle; mais calme et résolu. En le voyant, Faustine oublia sa colère. Elle ne comprit qu'une chose: c'est qu'elle livrait à la mort une créature humaine. Elle fit un mouvement pour se jeter devant lui. Mais Pierre étendit la main.
--J'ai entendu, Mademoiselle. Je vous pardonne. Seulement, vous vous trompez. J'ai tout fait pour protéger votre frère. Je suis un soldat, non pas un assassin.
Cet homme ne mentait pas. Il suffisait de le regarder, de l'entendre. Il avait tout fait pour protéger Étienne! Faustine s'élança vers le capitaine.
--Ah! sauvez-le! cria-t-elle.
Trop tard. Impossible maintenant de maîtriser les soldats exaspérés. Ils tenaient enfin cet enragé qui les harassait depuis si longtemps. Et puis, cet homme faisait partie de ceux qui se cachaient dans le bois. Lui-même l'avouait. Avant même que Louis Maubert eût donné un ordre, on saisissait Pierre Rosny; on le traînait sur la route.
--Sauvez-le! sauvez-le! sauvez-le! disait Faustine en se tordant les mains.
Louis Maubert se précipita. Serrées l'une contre l'autre, les jeunes filles attendaient, muettes, n'osant pas prononcer un mot. Non, cet homme ne mentait pas. On lisait sur son visage de l'énergie et de la volonté. Ne disait-il pas qu'il avait protégé Étienne? Elles attendaient. La discipline serait-elle plus forte que la fureur? Le capitaine dompterait-il la colère de ses soldats? A cette époque, les rages s'entre-croisaient mortellement. Dans les deux camps, on se haïssait. Et Faustine, qui pleurait son père, qui pleurait son frère; Faustine, si cruellement frappée depuis trois jours, eût tout fait pour sauver celui qu'elle venait de livrer. Tout à coup, une fusillade éclata, crépitante et sinistre.
--Ah! malheureuse!... s'écria la jeune fille.
Et elle tomba raide.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
I
--Madame n'est pas encore sortie? dit-elle.
--Non, Madame.
--Vous l'avertirez que j'attends ici. Si elle le désire, je monterai.
Le valet de chambre s'éloigna; et Nelly s'assit dans un grand fauteuil bas, le voile à demi relevé, plus jolie encore à vingt-sept ans qu'autrefois, à dix-sept. Elle regardait vaguement, à droite et à gauche, les meubles et les tableaux qui peuplaient la silencieuse solitude du salon. M. et Mme de Guessaint habitaient à Paris un vaste hôtel, dans l'avenue Kléber. Au rez-de-chaussée, les salons, la salle à manger, où se retrouvaient les goûts rares d'une artiste telle que Faustine; au premier, les appartements; et plus haut, l'atelier que la jeune femme s'était fait installer, en souvenir de l'atelier de Chavry.
Le valet de chambre reparut.
--Madame est encore dans son boudoir. Elle prie madame Percier de vouloir bien monter.
Faustine eut un cri de joie en voyant son amie.
--C'est une bonne surprise. Je devais aller te prendre et je ne t'attendais pas.
--Tu ne serais venue qu'à trois heures, et je me sentais tout agacée. Pense donc! M. Percier, daignant se rappeler que ma fête tombait demain, 20 mars 1881!... Il voulait me donner un bracelet.
--Il n'a pas dû insister beaucoup, répliqua Faustine en souriant. Il n'aura pas osé. Je t'assure que tu intimides ton mari! Alors, il est parti pour la Bourse?
--Oui.
--En emportant le bracelet?
--Oui.
--Pauvre homme!
--Ne le plains pas. L'emploi est tout trouvé. Il le donnera à Mlle Aurélie.
--Jalouse!
--Jalouse? non pas.
--Tu mens!
--Nullement. J'ai une véritable reconnaissance pour cette jeune personne. Elle fait justement... toutes les choses qui m'ennuient.
--Qui t'ennuient... aujourd'hui!
--Aujourd'hui, soit, répliqua-t-elle, en rougissant un peu. Je ne suis Mme Percier... que le jour, moi. Or, mon mari part le matin pour son bureau, à huit heures et demie. On est un agent de change sérieux ou on ne l'est pas. Il a le bon goût de ne pas pénétrer dans ma chambre. A onze heures et quart, il rentre pour déjeuner. C'est le moment des intimités tendres. Trente minutes de tête-à-tête! Il mange sa côtelette, il me parle du cours probable de la Bourse, et il m'offre un bracelet, comme aujourd'hui. Je ne le revois plus que le soir à sept heures. Nous allons au théâtre, ou nous dînons en ville, ou je passe la soirée avec toi. A minuit, il se rend... au cercle, à ce qu'il prétend. Un cercle... à cheveux rouges! présidé par Mlle Aurélie, du Gymnase. Voilà comme nous entendons le ménage, nous autres; comment vivent un mari et une femme, en l'an de grâce 1881. De l'argent à remuer à la pelle; l'Union Générale qui fait et refait des fortunes en vingt-quatre heures; des courses, des visites, des conversations bêtes; un tas de banalités qu'on ne pense pas, et un tas de pensées qui sont banales: tu ne trouveras pas là dedans une minute de tendresse, une apparence d'intimité, ou une lueur d'amour!
Mme de Guessaint écoutait son amie, en la regardant de ses grands yeux calmes. C'était bien toujours la Faustine d'autrefois. Dix années écoulées depuis son mariage n'avaient rien enlevé de sa jeunesse, de sa beauté, du charme exquis de tout son être. Mais la créature morale avait changé. Dans son regard, dans ses gestes, dans ses paroles, dans ses tristesses subites, on sentait quelque chose de brisé. Son mari et elle ne se quittaient pas; on les voyait toujours ensemble; et cependant, on remarquait entre eux une étrange froideur. Faustine avait épousé jadis M. de Guessaint, sans l'aimer, pour obéir au général; six mois après son mariage, elle ne l'estimait plus. Que se passait-il donc? Personne ne le savait, excepté Nelly. Quels vices cachait cet homme, sous ses allures de mouton entêté? D'ailleurs, elle vivait peu à Paris pendant ces dix ans. D'abord, un long séjour en Algérie, puis, de fatigants voyages, en Égypte, et en Asie. Toujours accompagnés de Nelly, M. et Mme de Guessaint visitaient les pays lointains dont on rêve: le Caire, Thèbes, Memphis, Khartoum, la cité guerrière, en plein Soudan. Ils revenaient à Paris, et passaient l'été, l'automne et l'hiver en France, au bord de la mer. Faustine ne voulait plus retourner à Chavry, qui lui rappelait des jours si douloureux. Puis, ils repartaient encore tous les trois. Cette fois, ils commençaient par Vienne, pour finir par Jérusalem. Le Danube, le Bosphore, l'Asie Mineure, la Syrie révélaient tour à tour aux jeunes femmes leur poésie et leurs mystères. Faustine laissait faire. Vivre ici ou là, que lui importait? L'espérance même du bonheur n'existait plus pour elle. Peut-être trouvait-elle une distraction à ses lourds ennuis dans ces absences éternelles, dans ces fatigues suivies de repos, dans ces paysages inconnus, toujours variés, qui se déroulaient devant elle. Huit ans s'écoulaient ainsi. Brusquement, M. de Guessaint, plus géographe que jamais, toujours préoccupé de découvertes, de conversations avec d'illustres voyageurs, s'installait enfin à Paris; il achetait l'hôtel de l'avenue Kléber; il ouvrait ses salons, il recevait beaucoup, sans que Faustine et lui fussent vraiment mari et femme.
Un jour,--il y avait deux ans de cela,--Nelly, toujours si gaie, était entrée chez son amie, la mine sérieuse.
--Mon Dieu, qu'est-ce que tu as?
--Je viens te demander un avis.
--Lequel?
--Qui me conseilles-tu d'épouser?
Faustine restait stupéfaite.
--Tu veux te marier? Toi!
--Oui.
Mme de Guessaint ne comprenait pas. Se marier, Nelly! Elle qui, huit ans plus tôt, dans les allées du parc de Chavry, lui disait: «Je veux rester fille;» elle, qui pendant ces longues courses aventureuses, faites contre son plaisir, ne les quittait pas un instant; elle qui raillait si finement les hommes pratiques, amoureux de sa dot, ou les hommes sincères, amoureux de sa personne! Faustine dit une seconde fois:
--Te marier, toi!
Et avec un accent désolé:
--Tu ne m'aimes donc plus, Nelly? Toi, ma confidente et ma sœur, tu veux me quitter? Tu connais mon existence vide, mes secrets dégoûts, le désenchantement de tout mon être. Tu connais tout cela et tu m'abandonnes!
Nelly, prise de désespoir, fondait en larmes. Elle serrait son amie dans ses bras.
--Je t'aime comme toujours! Plus que jamais, peut-être. Mais je désire me marier.
Mme de Guessaint restait un instant la lèvre entr'ouverte, le sourcil froncé; et, nettement:
--Il y a eu quelque chose entre mon mari et toi?
--Non!
--Il a osé...
--Non! non, je te le jure!
--Ah! c'est que je le connais, M. de Guessaint!
Nelly répliquait doucement:
--Moi aussi, je sais les amertumes de ton existence, les dégoûts qui t'ont prise après les premiers mois de ton mariage, et comment vous vous êtes séparés d'un commun accord.
--Tu te maries, parce que M. de Guessaint a essayé?...
--Non! encore une fois, je te le jure!
--Alors, je ne comprends plus.
--C'est bien simple, mon amie. J'ai une situation très fausse dans le monde. Un quart d'institutrice, un quart de dame de compagnie, et une moitié de vieille fille! Je ne me rendais pas compte de tout cela, autrefois. Ah! nos beaux rêves de jeunes filles, à Chavry. Hélas! les rêves... La vie a tôt fait de les effeuiller brutalement. Voilà longtemps que je réfléchis. Je ne te disais rien. A quoi bon t'affliger?
Faustine essaya de convaincre son amie. Impossible. Elle se heurtait à une volonté inébranlable. La jeune fille reprit avec sa gaieté rieuse:
--Voyons! cherchons un peu celui que je pourrais bien épouser. Il y a M. de Lustry: trente ans, fortune médiocre, visage passable, intelligence nulle. M. Harman: fortune considérable, laideur... pareille à la fortune, intelligence passable. M. Percier, agent de change; visage bon enfant, intelligence fine, excellent garçon, homme d'esprit.
--Pourquoi ne me cites-tu que ces trois noms-là?
--Parce que ces messieurs sont les seuls qui aient formulé une demande en mariage.
--Eh bien, laisse-moi réfléchir. Je te répondrai plus tard.
Alors elle observa, curieuse, les allures de M. de Guessaint et de Nelly. Jusqu'alors, pendant leurs voyages, elle avait bien remarqué que Mlle Forestier haïssait Henry. Elle avait cru que cette haine contre le mari venait de la tendresse pour la femme. Mais pourquoi, après quelques mois de séjour à Paris, Nelly prenait-elle brusquement cette résolution inattendue? Pendant plusieurs semaines, Mme de Guessaint poursuivit son investigation patiente, et ne découvrait rien. Elle pensa qu'après tout, Nelly avait peut-être raison. Les rêves qu'une jeune fille caresse ne se continuent pas dans la vie. Un peu de fumée: la brise vient, et ce peu s'envole.
Devant les insistances de Mlle Forestier il fallait prendre un parti. Faustine, après avoir étudié avec soin les trois prétendus, se décida pour M. Percier. Elle connaissait bien ses défauts, mais elle estimait ses qualités. Un homme bon, sûr, loyal, très amoureux de Nelly; trop timide peut-être. Le mariage se fit. M. Percier, très épris, entourait sa jeune femme de prévenances et d'adorations qu'elle recevait avec une raillerie tendre. Pendant dix-huit mois, le ménage sembla fort heureux. Tout à coup, M. Percier imita M. de Guessaint. Jamais chez lui; galant avec toutes les femmes, excepté avec la sienne. Bientôt cependant, le monde remarqua une grande différence entre les deux hommes. On ne connaissait pas de liaison fixe au géographe passionné. Tantôt celle-ci, tantôt celle-là. Toutes les femmes lui paraissaient bonnes. Une fille de chambre bien accorte et une cocotte bien en chair, l'actrice de petit théâtre et la mondaine compromise, les grandes dames douteuses et les petites dames certaines, il allait de l'une à l'autre avec un égal sans-gêne et une inconsciente immoralité. L'agent de change, au contraire, mettait de l'ordre dans son désordre. Son choix se fixait bientôt. Et maintenant, tout Paris le désignait comme l'heureux possesseur de Mlle Aurélie Brigaut, du Gymnase.
Ainsi se dispersaient à tous les vents les rêves, les désirs et les illusions de ces deux charmantes créatures. Faustine était mal mariée; Nelly semblait l'être. Mais celle-ci gardait encore une espérance vague et inavouée. Elle ne s'en expliquait que rarement avec son amie: peut-être parce qu'elle lisait difficilement en elle-même. Faustine, elle, était la créature brisée chez laquelle rien ne vibre plus. Excepté Nelly, il n'existait pas un être qu'elle aimât profondément. Difficile dans ses amitiés, elle passait à travers le monde, inspirant un grand respect à tous, une craintive sympathie à quelques-uns. On connaissait son talent de peintre. Si elle eût daigné exposer, elle fût rapidement devenue célèbre. Mais elle craignait le bruit soulevé autour de son nom. D'ailleurs, elle aimait mieux rêver ses œuvres que les créer. Les désillusions de l'existence éteignaient lentement la divine flamme d'artiste qui brûlait dans son âme. Elle donnait ses tableaux à ses amis, à ses connaissances. Quelques peintres, des critiques délicats, s'étonnaient qu'une femme douée d'un si haut talent, affectât de le dissimuler. Un illustre paysagiste lui disait un jour:
--Je sais que vous n'aimez pas les compliments, Madame. Je ne me permettrais pas de vous en adresser un. Mais quel dommage que vous soyez si modeste, ou si... orgueilleuse!
--Ce n'est ni de la modestie ni de l'orgueil, Monsieur. C'est de l'indifférence. J'ai des idées particulières peut-être, mais très nettes. A chacun son métier. Il est naturel que les hommes poursuivent la gloire. Les femmes ne doivent chercher que l'oubli; j'entends l'oubli du monde. Le bruit n'est pas fait pour elles.
--Avec de pareilles idées, vous ne devez pas être heureuse.
--Bah! qui est heureux? Il faut envier ceux qui possèdent le repos. Le repos, c'est déjà la moitié du bonheur.