Chapter 8
Mlle Cloque fut saluée par plusieurs familles avec lesquelles elle échangea quelques mots, mais Geneviève s'étonna de voir les parents de ses bonnes amies du couvent et qui connaissaient sa tante de longue date, lui adresser un maigre salut du haut de la tête, tout en prenant des airs pincés.
--Tante, dit Geneviève, avant de nous en aller, il faut tout de même dire bonjour à mesdemoiselles Jouffroy et à Léopoldine?
--Les demoiselles Jouffroy ne me disent plus bonjour, dit tristement Mlle Cloque.
--Ah çà! tante, mais qu'est-ce qu'il y a donc? On tomba, à ce moment, sur M. Houblon et ses filles. Ce fut, entre ces demoiselle, des embrassements et des petits cris et des compliments à perte de souffle. Les quatre filles de M. Houblon avaient été élevées à Marmoutier, et la plus jeune, d'un an seulement en avance sur Geneviève, n'en était sortie que l'année précédente. Prétexte à mille questions, au remuement de nombreux souvenirs que dominait aujourd'hui le récit du scandale de Léopoldine Archambault.
Les cinq jeunes filles, qui marchaient devant, entrèrent sans aucune hésitation chez Roche, et il fallut répondre immédiatement aux politesses de Mlle Zélie.
Mlle Zélie avait pris au contact d'une clientèle choisie les manières d'une femme du monde. Elle avait la large bouche des bonnes personnes et le regard d'une maîtresse de maison accueillante qui, avant la première parole, semble vous dire: «vous voilà; je vous attendais.» Il ne faudrait cependant pas croire que dans cette grande maison de la rue Royale, régnât la petite intimité toute provinciale, la familiarité de quartier d'un magasin Pigeonneau, par exemple. Il ne fût jamais venu à l'idée de M. Houblon d'élever la voix chez Roche. Lui-même s'y fût jugé ridicule. C'était déjà là une atmosphère de grande ville et le ton de la passion y semblait déplacé.
Mlle Cloque fut grondée. Pourquoi ne la voyait-on plus? Mme la comtesse de Grenaille venait tous les jours.
La pauvre tante de Geneviève fit ce qu'elle put pour maîtriser un mouvement d'inquiétude et d'impatience au rappel d'une rencontre possible avec les Grenaille qu'elle évitait. Depuis des semaines, elle n'avait plus mis le pied rue Royale, et elle était d'ordinaire si peu accoutumée à redouter de trouver la comtesse, lorsqu'elle venait succomber ici à la gourmandise d'un baba, qu'elle n'y avait pas songé en entrant.
--Je ne sors plus guère, mademoiselle Zélie; je me fais bien vieille, voyez-vous...
Et l'oeil expert de Mlle Zélie voyait en effet qu'elle disait plus vrai peut-être encore qu'elle ne croyait. Les traces des grands soucis de Mlle Cloque s'accentuaient de jour en jour.
--Allons! allons! cette belle jeunesse-là va avoir vite fait de nous ragaillardir!... Voyons, mesdemoiselles, faut-il que je vous serve? Tout l'étalage est à vous... Ah! mille pardons!...
Mlle Zélie était appelée vers un autre groupe. Les cinq jeunes filles se regardaient avant d'oser choisir dans leurs petits paniers plats grillagés, un des gâteaux innombrables, frais, appétissants.
--Dépêche-toi, Geneviève, dit Mlle Cloque, je n'ai pas l'intention de rester longtemps.
Geneviève étendait la main. Elle s'arrêta pour dire aux demoiselles Houblon:
--La voilà!...
Elle montrait Léopoldine qui passait, semblant se disputer en dessous avec ses deux tantes. Sans doute celles-ci avaient été averties de l'épisode de l'omnibus par la soeur converse, et l'on essayait de vider cet incident en famille, au lieu d'entrer comme tout le monde à la pâtisserie.
Mais Léopoldine, s'avisant qu'on la regardait, fit volte-face, sans consulter ses tantes qui furent obligées de la suivre, et elle apparut, fière comme un paon, dans un des deux salons qui composaient la maison Roche.
Très jolie, d'une beauté provocante, avec son teint mat et ses magnifiques cheveux noirs, le nez bourbonnien un peu trop accentué peut-être, mais une bouche exquise, une taille superbe pour ses dix-huit ans, et une toilette, grâce au scandale de la voiture, qui éclaboussait la modeste petite tenue réglementaire de Geneviève et les accoutrements grotesques de Mlles Houblon. Elle vint, sans gêne aucune, tendre la main à celles-ci qui se mirent assez gauchement à rougir pour elle et à rester embarrassées, louchant sur leur soucoupe et sur leur papa, sans savoir si elles devaient ou non répondre. Ce que voyant, Léopoldine, sans plus se préoccuper, mangea avec un appétit féroce dû aux quinze jours du régime de la soeur vachère.
Mlles Jouffroy, blêmes de dépit, entre leur nièce dont elles étaient peu fières, et les deux principaux basiliciens vis-à-vis desquels elles avaient eu l'humiliation d'avouer l'existence du «fonctionnaire de la République», se drapaient dans une dignité artificielle, et pinçaient les lèvres, croyant voir partout des provocations et jusque même dans les amabilités de Mlle Zélie.
Les jeunes filles s'écartèrent peu à peu de Léopoldine qui, demeurée seule, continua de manger face à la rue où des jeunes gens tournaient longuement la tête, attirés par cette jolie fille à la bouche goulue et éblouissante.
Tout à coup, Mlle Cloque, restée debout pour ne pas prolonger cette station, demanda à M. Houblon une chaise et un verre d'eau.
--Qu'avez-vous? fit M. Houblon.
--Rien du tout, dit-elle; mais je me fatigue vite et il fait si chaud!...
Elle avait vu entrer, dans le salon d'à-côté, M. et Mme de Grenaille-Montcontour accompapagnés de Marie-Joseph et de leur jeune belle-fille, la juive.
Et il fallait n'avoir pas l'air ému surtout devant Geneviève; et il allait falloir affronter le contact et même les gracieusetés de ceux qu'elle considérait comme les pires ennemis de toutes ses conceptions morales, de la raison d'être de toute sa vie, de sa foi; et assister à la rencontre des deux jeunes gens que sa conscience refusait d'unir, mais qu'elle ne pouvait séparer brusquement en ce moment-ci sous peine d'exposer la tendre et sensible Geneviève à donner lieu, malgré soi, à un scandale plus grave aux yeux du monde que celui de Léopoldine: à s'évanouir peut-être d'émotion, en face du sous-lieutenant.
Mlle Cloque pria Dieu de l'assister, et elle trouva la force de se lever et de garder toute sa présence d'esprit lorsque la famille de Grenaille pénétra dans la pièce. Elle les regarda s'approcher, les uns derrière les autres, par la porte, entre les étagères de verre garnies de bocaux de pralinés ou de boîtes de sucre d'orge en piles. C'était la jeune juive qui venait d'abord, en toilette noire, un transparent sur les bras nus, d'une beauté à faire retourner toutes les têtes sur son passage. Le sous-lieutenant la suivait; puis venaient le comte et sa femme aussi grande que lui.
Ce qui soutint Mlle Cloque dans l'attitude de réserve qu'elle s'imposait, ce fut une indignation aussitôt éprouvée par elle à se rendre compte de ce qu'elle appelait l'extraordinaire inconscience de cette famille. Comment! C'étaient ces gens-là qui menaient toute l'histoire de la Basilique; ils savaient que cette aventure passionnait et révolutionnait la ville; ils étaient attaqués et traînés dans la boue tous les jours par le parti adverse qui s'agitait sans cesse davantage; ils se trouvaient en présence d'une sainte fille reconnue comme la tête même de l'opposition, en face de M. Houblon, auteur de la protestation d'hier,--et ils venaient, la main tendue, la figure souriante, poussant devant eux leur fils qui ne demandait qu'à épouser, comme dans les contes, «la fille de l'ennemi». Seulement, ici, c'était en pleine guerre qu'on allait à la noce. C'était donc qu'ils n'attachaient aucune importance à la guerre. Ne disait-on pas que, pour eux, la Basilique, c'était une affaire qu'ils traitaient? Hors des heures de négociations, ils n'y pensaient plus.
On entendait le petit bruit des cuillers contre les soucoupes, et le babillage des jeunes filles. Subitement, tout s'interrompit. Marie-Joseph s'inclinait profondément devant Mlle Cloque et se retournait aussitôt vers Geneviève, en lui adressant de la tête et de toute la souplesse de son corps le plus gentil des saluts. La jeune fille rougit en lui donnant la main. Les quatre demoiselles Houblon se reculaient, tandis que Léopoldine ouvrait des yeux émerveillés sur le joli sous-lieutenant.
Le comte et la comtesse vinrent complimenter Geneviève de ses succès. On se mêla et l'on dit des choses banales. On mit la réserve de Mlle Cloque sur le compte de sa faiblesse, car elle était visiblement troublée et ne parvenait point à dissimuler son malaise. Les conseils lui furent prodigués; il n'était question que d'hygiène. Les Grenaille excellaient dans les soins corporels. La comtesse nomma une méthode de gymnastique suédoise. Dès le matin, au saut du lit, elle la pratiquait; puis elle marchait un certain nombre d'heures; elle avait maigri de huit livres. Elle mettait une telle ardeur à parler que sa voix couvrit heureusement une phrase fâcheuse qu'adressait une des demoiselles Houblon à la juive, en lui demandant si elle avait été élevée au Sacré-Coeur.
Cet entretien tout physiologique sauvait la situation. On n'en était pas redevable au seul hasard. Il répondait aux préoccupations dominantes et aux habitudes familières des Grenaille-Montcontour. «Très bien, très bien, mais la santé avant tout,» tel était le mot favori de la comtesse.
Mlle Cloque était retombée sur sa chaise, et elle avalait de temps en temps une gorgée d'eau. Son chapeau, orné de dentelles noires, était noué, sous le menton, par des brides de soie, au noeud bien fait. Sous ses bandeaux de cheveux gris encore épais, ses yeux emplis d'anxiété cherchaient un refuge illusoire au milieu d'une conversation qui lui était étrangère. Elle n'avait jamais fait de gymnastique ni suédoise ni autre, et la tournure toute morale de son esprit se refusait à reconnaître l'importance de cette cure exclusivement matérielle. Elle pensait qu'elle se porterait très bien si la religion était triomphante et si sa nièce était heureuse.
--Est-ce que Mademoiselle a pris des leçons d'équitation? demanda la comtesse.
C'était une chose à laquelle la vieille tante n'avait point songé.
--Comment! fit Mme de Grenaille, mais c'est indispensable!
--Pas pour faire une honnête femme, dit Mlle Cloque.
On trouva que Geneviève, qui tout à l'heure avait rougi assez vivement, était pâlotte. Tout le monde la regarda, ce qui lui ramena le sang à la figure.
--Elle est délicieuse, dit le comte. Quel est donc, ajouta-t-il, cette jeune personne, au corsage jaune, qui goûte d'un si bon appétit?
Mlles Jouffroy qui étaient restées tapies au fond de la pièce, en entendant ces mots s'agitèrent. La comtesse les reconnut et alla vers elles, étonnée qu'elles ne fussent point mêlées au groupe de Mlle Cloque et des Houblon. Ces demoiselles lui présentèrent avec empressement Léopoldine. On appela le comte et le sous-lieutenant qui s'inclinèrent, le papa extasié devant une si belle santé, le fils flatté dans sa vanité de joli garçon, de l'attention que n'avait cessé de lui accorder l'élégante jeune fille.
--Eh bien! s'écria la comtesse, du ton qu'elle avait pour commander de seller son cheval, on voit que Mademoiselle ne sort pas de pension!
--Elle en sort, firent timidement les demoiselles Jouffroy.
Et leur conversation se perdit dans le bruit général. A cause de la beauté de Léopoldine et de la juive, des messieurs étaient entrés et la pâtisserie s'emplissait. Mlle Cloque profita de la circonstance pour se lever et entraîner sa nièce. M. Houblon l'imita. Dans la mêlée, les Grenaille ne les virent pas sortir.
Geneviève ne comprenait pas; elle crut que l'on passait seulement de l'autre côté pour saluer quelqu'un. Sa tante la poussa dans la porte, tout en jetant à Mlle Zélie le chiffre des gâteaux que l'on avait pris. Ce ne fut qu'une fois dans la rue, que la jeune fille osa retourner la tête, et elle vit, à travers les glaces, entre un Anglais tout blond et un grand élève des Jésuites en redingote mal taillée, le sous-lieutenant qui causait avec Léopoldine.
Alors, sans comprendre pourquoi elle avait lieu de s'attrister, elle se sentit tout à coup le coeur gros, comme cela ne lui était jamais arrivé. Elle fut sur le point d'interroger naïvement sa tante; mais quelque chose encore d'inconnu lui fit avorter la question sur les lèvres. Elle marchait avec les grandes demoiselles Houblon sur le large trottoir de la rue Royale. Il lui sembla qu'elle ne voyait et n'entendait plus rien. Elles étaient toutes, d'ailleurs, un peu timides et gauches dans la rue et ne parlaient guère. Pour couper les silences, tantôt l'une, tantôt l'autre de ses amies se retournait vers Geneviève et lui disait:
--Quelle chance, n'est-ce pas, d'être en vacances!
--Oui, répondait Geneviève.
M. Houblon reprenait près de sa vieille amie la question des suites retentissantes qu'il prévoyait au manifeste anti-gouvernemental. On s'en était ému dans les diocèses voisins, Dieu merci encore vierges du poison républicain. A Poitiers, notamment, où l'évêque avait été l'ami et le confident du comte de Chambord; à Angers, que gouvernait Mgr Freppel, un mouvement se dessinait en faveur des catholiques tourangeaux et du grand saint Martin. La pieuse agitation gagnerait Paris qui caressait alors, lui aussi, le projet grandiose du Sacré-Coeur de Montmartre. S'il le fallait on irait à Rome. Il était tout prêt à partir: il lançait un pied et tout le corps en avant comme s'il exécutait déjà le premier pas de cette noble mission.
--Hélas! soupirait Mlle Cloque, nos ennemis sont déjà bien avancés. On ne rachètera pas les terrains vendus.
--Sauvons l'honneur! s'écriait M. Houblon en brandissant sa canne. Je compte, dit-il, confidentiellement, frapper un grand coup à l'occasion de la fête de Saint-Martin, au mois de novembre. Il nous faut 15.000 pèlerins autour du tombeau et une seule voix imposante s'échappant de toutes ces poitrines pour flétrir les profanateurs!
--Dieu peut faire un miracle. Vous avez raison, mon ami, ne désespérons jamais.
Ils avaient obliqué à droite par la rue de l'Ancienne Intendance qui aboutissait à la rue Saint-Martin. On aperçut Mme Pigeonneau-Exelcis, dans l'ombre de son magasin, qui adressait de discrets signes de la main pour fêter le retour de Geneviève. Il fallut entrer. La librairie semblait un peu désertée. Les ralliés au Chalet républicain l'abandonnaient. D'un coin sombre se leva le marquis d'Aubrebie occupé à palper des petites statuettes de saint Louis de Gonzague. Il avait l'oeil pétillant comme lorsqu'il venait de dire une méchanceté ou de lâcher quelque égrillardise enrubannée à la mode d'antan.
--Fi! le vilain coureur! dit Mlle Cloque.
--Hélas! ma bonne amie, je suis passé chez vous sans vous rencontrer; vouliez-vous que je fisse ma partie avec Mlle Pelet?
--Vous l'avez donc vue?
--Je l'ai fait déjeuner.
--J'espère, au moins, que vous lui avez servi son paquet?
--Non, dit-il, je vins la voir, au dessert: elle était ivre.
--Comment! vous avez fait boire cette malheureuse! mais c'est ignoble!
--Ce qui est ignoble, c'est qu'elle ait perdu l'habitude de boire et de manger. La seule vue de la table l'a grisée. Elle est si gourmande! Je n'oserai jamais lui faire de chagrin.
--Oui, on sait qu'il suffit d'un défaut pour vous attendrir... Enfin! Dieu vous pardonnera peut-être parce qu'il y a un peu de bonté en vous.
Mme Pigeonneau, montée sur un escabeau, venait d'atteindre des objets soigneusement enveloppés et faisait de mystérieux gestes à Mlle Cloque: «Venez donc voir! venez donc voir!...» Le marquis, tout en causant, ne perdait pas une ligne de la taille de la jeune femme qu'il était agréable de voir se tendre avec les bras levés, ou se courber soudain sur la table, portant sur un seul coude, un petit doigt taquinant la bouche.
Elle mouvait une demi-douzaine d'écrins tout frais déshabillés de leur fine chemise de papier de soie. Le maroquin était vert sombre, noir, chamois ou vieux rose.
--Qu'est-ce que c'est que ça? fit Mlle Cloque.
D'un mouvement du pouce, Mme Pigeonneau pesa sur les boutons de cuivre, et de magnifiques missels de mariage apparurent dans leur lit capitonné.
--Ah! très bien! fit la pauvre tante de Geneviève; c'est très joli, en effet, très joli... Nous avons bien peu de temps pour regarder vos merveilles, madame Pigeonneau, nous avons seulement voulu vous dire bonjour... Allons! fillettes...
Sur le pas de la porte, on se sépara de la famille Houblon. Le marquis accompagna Mlle Cloque et sa nièce jusqu'à la rue de la Bourde.
Le savetier cognait à tour de bras sur le cuir. La folle agitait son mouchoir blanc à la fenêtre de l'hôtel d'Aubrebie. Dans le temps d'un clin d'oeil, Geneviève pensa au grand tumulte ordonné de la vie du couvent, à la petite existence enclose derrière cette porte de la rue de la Bourde, et à l'espoir chéri de l'avenir.
IX
EXÉCUTION
Mariette vint ouvrir, et ce furent aussitôt des exclamations qui amenèrent les figures de Loupaing et de sa mère, à la fenêtre, derrière le magnolia.
--Mademoiselle a encore grandi! Comme vous avez bonne mine! Dame! ce que c'est que d'être sage!... Et des récompenses, en veux-tu en voilà, bien sûr; ce n'est pas seulement la peine de le demander...
Et la bonne fille embrassait les mains de Geneviève en la retenant au bas des marches.
--Ah! ce n'est pas trop tôt que Mademoiselle arrive, parce qu'il y a notre tante qui se fait un mauvais sang!... Hou!... Il y a tant de méchants sur la terre, voyez-vous!... Eh là là! chère mignonne, vous au moins, vous êtes un ange, on en est sûr...
Avec cette clarté de vision des natures sensibles qui changent de lieu, Geneviève regarda la petite allée sablée entre la porte de la salle à manger et la haie des fusains, l'extrémité d'une corbeille ovale de rosiers en face de l'autre flanc de la maison, et sous le magnolia, la porte basse grillagée à hauteur de genoux, et peinte en vert, qui ouvrait du côté de la plomberie, pour les personnes venant de la rue de l'Arsenal.
--Tiens! dit-elle, les fusains ont poussé... Tante, tes rosiers ont besoin d'eau.
Mais c'était pour dire quelque chose, car, au fond d'elle, elle éprouvait l'angoisse étrange que donnent les endroits connus, où l'on revient vivre après en avoir été séparé. Et, pour la jeune fille qui n'avait passé ici que des vacances monotones et solitaires, beaucoup moins gaies en vérité que les mois d'étude dans le beau couvent aux jardins immenses, aux nombreuses figures souriantes, et où elle jouissait en raison de son intelligence et de sa tenue, d'un traitement un peu privilégié, cette petite allée, cette maigre verdure et cet horizon borné par la grosse et vilaine maison du propriétaire, produisaient l'effet d'une insurmontable oppression. Il s'y joignait l'inquiétude sourde causée par tout ce qu'elle avait remarqué d'ambigu autour de sa tante depuis la descente de l'omnibus: les demoiselles Jouffroy qui ne lui disaient plus bonjour; bien d'autres personnes qui lui faisaient grise mine, et surtout cette froideur vis-à-vis des Grenaille-Montcontour, que l'on avait laissés, sans même leur serrer la main, sans un petit adieu de la tête, pendant qu'ils tournaient le dos...
A peine avait-on pénétré à l'intérieur, que Geneviève, succombant à la commotion de ses nerfs, se jeta en pleurant au cou de sa tante.
--Eh bien! voyons, mon enfant, qu'est-ce qu'il y a?
--Rien, rien, tante, je suis heureuse de te voir...
Et Mlle Cloque se demandait: «Est-ce qu'elle a compris? Est-ce que je ne vais pas être obligée de lui avouer tout?...»
On monta l'escalier; on installa Geneviève, dans la chambre toujours réservée pour elle et qui était la plus luxueuse de la maison. Le mobilier était en palissandre, un peu piqué, mais si soigneusement tenu qu'il faisait encore bonne figure. Il datait du mariage du frère de Mlle Cloque, et tout ce qui avait appartenu de plus intime à ce digne homme victime de sa probité, avait été recueilli là. Il y avait une armoire à glace, une chaise longue, et les tentures du lit et de la fenêtre étaient de reps gris uni, quelque chose de sobre et de très distingué dans ce temps-là. Une étagère montrait sur ses trois tablettes les reliques du père et de la mère de Geneviève: un porte-feuille, une bourse aux mailles d'acier, une pelote en tapisserie où étaient, piquées des épingles à tête bleue ou blanche qui avaient servi autrefois, et une de ces anciennes épingles de cravate à deux tiges réunies par une chaînette d'or. Les photographies sur la cheminée, la pendule de marbre noir avec, comme sujet, une chienne de bronze léchant un petit enfant abandonné, tout était souvenir, tout rappelait le culte des parents disparus.
Une grande fenêtre donnait sur les ferrailles, les tôles, les tuyaux, les charrettes à bras de la cour de Loupaing; il fallait se pencher et regarder directement en bas pour apercevoir les fleurs du jardinet et la verdure des fusains. Au delà du mur de clôture, sur la rue de la Bourde, on voyait l'hôtel d'Aubrebie.
Bien avant les événements qui avaient apporté tant de trouble en ses projets, Mlle Cloque avait fait faire pour sa nièce plusieurs toilettes d'un goût très entendu, qu'on était allé lui essayer à Marmoutier et qui étaient là toutes prêtes, étendues sur la chaise longue. Leur vue fit diversion, et Geneviève voulut s'habiller de suite.
--Va te reposer, tante, tu vas voir, j'irai t'embrasser...
--Mais, mon enfant, nous ne sortirons plus aujourd'hui!
--Qu'est-ce que ça fait! qu'est-ce que ça fait! je vais faire toilette pour nous toutes seules...
Ce ne fut qu'après la porte refermée, et lors qu'elle se trouva réellement seule dans cette chambre triste et silencieuse, qu'un second mouvement d'angoisse étreignit ce coeur de dix-sept ans ouvert à toutes les ardeurs et cultivé pour la tendresse par une éducation religieuse surchauffée. Elle ne pouvait plus se sentir seule. Elle appela:
--Tante! Tante! non, reviens, tu m'aideras...
Mlle Cloque avait eu le temps de passer dans sa chambre séparée de celle de Geneviève par la longueur d'un couloir; elle n'entendit pas. Alors la jeune fille se ravisa à la pensée que sa tante se moquerait d'elle, car elle était sévère pour les caprices et n'admettait pas que l'on changeât d'idée.
Affalée sur la chaise longue et livrée à elle-même, ce qui n'arrivait jamais au couvent, elle s'abandonna à la rêverie tout en enlevant son corsage. La figure de Marie-Joseph passait et repassait à ses yeux. Et, plus encore par un pressentiment de femme que par raison, elle avait l'impression que quelque chose de mauvais s'était produit. Aussitôt, elle joignit les mains, leva les yeux sur le crucifix, posé au chevet de son lit, et dit: «Mon Dieu! mon Dieu! éloignez de moi le malheur!» Sa piété était si naïve et si vraie qu'elle ne douta pas que Dieu ne fût touché par son grand désir, et elle se releva, presque rassurée. Les images qu'elle avait coutume de caresser dans ses moments heureux de confiance se représentèrent à son esprit.