Mademoiselle Clocque

Chapter 7

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Mlle Cloque ayant compris que ces demoiselles ne viendraient pas, avait appliqué les deux mains sur ses yeux, et, à genoux devant le brillant ostensoir, elle se réfugiait en Dieu.

Sa foi et son amour étaient sans bornes. Elle eût fait une martyre. Et ces instants d'anéantissement devant le Maître bien-aimé étaient, par l'intensité de l'ivresse, une ample compensation à ses misères. Elle n'apportait aucune jactance dans sa piété; ce n'était pas pour se montrer, pour entretenir sa renommée de vertu qu'elle venait là. Elle venait là comme à la source même de toute beauté, de toute pureté, de tous désirs sublimes. Elle savait que l'être parfait était là, à quelques mètres d'elle. Ses yeux pouvaient se porter sur l'apparence même de l'incessant miracle. Et il lui arrivait de les sentir se mouiller d'admiration et d'étonnement, à cause d'une si grande chose, si proche d'elle. Même dans les moments de ses pires détresses, quand elle venait tomber là pour prendre le ciel à témoin de sa douleur, si elle se rendait compte de la présence de Dieu, elle demeurait bouleversée et ne savait que dire: «Mon Dieu, je vous remercie!»

Il y avait à l'harmonium invisible, là-haut dans la tribune, une soeur d'un très beau talent et dont la voix était délicieuse. M. Houblon disait d'elle: «C'est une sainte Cécile.» Et en effet, il est rare qu'une voix humaine vous communique une impression religieuse aussi vive que le faisait l'organe de cette blanche recluse. La divine passion qui l'animait et la candeur du sentiment d'amour qu'elle répandait dans cette petite nef communiquaient aux pieuses filles réunies là un avant-goût du ciel. Un jour, la soeur s'était interrompue de chanter, au beau milieu d'une bénédiction. Elle était tombée évanouie, au bas de l'harmonium. On avait mis vingt minutes à la ranimer. Elle avait dit, en se réveillant, qu'elle avait vu les anges. On n'en était pas étonné; on s'attendait à ce qu'elle fût quelque jour ravie en Dieu.

Le doux ébranlement de ce miracle possible donnait une solennité particulière aux cérémonies de la chapelle de l'Adoration. Ah! comme on était bien là pour oublier les misères de la vie! «Comment, disait Mlle Cloque, ceux qui sortent d'aussi près de Dieu, peuvent-ils encore être méchants?»

A un tintement de cloche qui vint de l'intérieur du couvent, les deux soeurs adoratrices, qui portaient un long manteau d'écarlate sur leur robe blanche, se relevèrent du pied de l'autel où elles étaient prosternées depuis une heure, et firent, d'un même mouvement, une longue et profonde génuflexion. Deux autres soeurs toutes pareilles entrèrent et vinrent les relever de leur garde d'honneur.

M. l'abbé Moisan se leva et entama de sa bonne voix grasse le _Tantum ergo_ dont une toute petite flûte, en haut, indiquait les premières notes. A quoi l'harmonium trémolant et ronflant répondit d'un vaste éclat sonore, toutes les soeurs, ainsi que le public, chantant à l'unisson. Les nuages troublants de l'encens s'élevaient des cassolettes balancées par deux petits enfants de choeur qui se faisaient des signes des yeux et pouffaient, à cause du Père Léonard qui avait des grimaces de douleur. Quand le moment de la bénédiction fut venu, le malheureux goutteux fit signe au sacristain qu'il voulait se mettre à genoux. On vit les gros bottons dans lesquels ses pieds malades étaient emprisonnés, et l'un des deux gamins laissa éclater son rire pareil au bruit d'un petit jet de vapeur. Le sacristain le giffla et eut à peine le temps d'agiter la quadruple sonnette au tintement prolongé; M. Moisan faisait décrire à la sainte hostie un grand signe de croix au-dessus des têtes courbées des fidèles, et l'on entendait les gémissements étouffés du Père Léonard à genoux.

Une sonnerie plus longue que la première relevait les têtes. Mais Mlle Cloque demeurait alors souvent plongée dans une sorte de langueur bienheureuse où se baignait sa pensée, où s'épanchait son coeur, où, l'espace de quelques minutes d'illusion, elle touchait ses chimères.

Les cierges étaient éteints; il n'y avait plus que de rares personnes dans la chapelle, et on n'entendait plus que le murmure charmant des religieuses continuant à prier dans les tribunes, quand Mlle Cloque se reprit à la vie. Elle reconnut Mme Pigeonneau-Exelcis qui avait eu la gracieuseté de venir se mettre à côté d'elle, afin de la prendre à la sortie. On échangea un signe des yeux:

--Comme c'est aimable à vous!

--Est-ce que vous venez?

--Mais certainement.

Et, dès qu'elles furent dans le corridor sombre allant à la rue Rapin:

--Vous ne savez pas ce qu'a fait Mme Bézu? dit Mme Pigeonneau, d'un ton fiévreux et indigné. Figurez-vous qu'elle vient de me flibuster la clientèle des Dames Delignac, un pensionnat qui nous valait plusieurs mille francs d'affaires! Oh! j'ai reçu mon congé tantôt: un avis d'après lequel on se fournira désormais uniquement chez l'éditeur Mame... C'est assez clair.

--Mais, ma bonne, voyons! Qui est-ce qui vous dit que c'est Mme Bézu?...

--- Qui est-ce qui me le dit? Vous étiez là l'autre matin, Mademoiselle, quand elle a appris que nous faisions quelques petits travaux pour le Lycée? Vous vous rappelez comme elle m'a secouée. Je me suis dit: «Mme Bézu n'est pas femme à s'en tenir à une observation. Par où va-t-elle me procurer du désagrément? Tiens! elle a sa demoiselle chez les Dames Delignac; eh bien! ma fille, il va t'arriver une surprise de ce côté-là.» Voilà la surprise. Et que je vous prévienne, mademoiselle Cloque, elle a juré de vous supplanter à l'Ouvroir!...

--Quant à cela, si Mme Bézu est en mesure d'y accomplir plus de bien que moi, je n'y vois pas d'inconvénient. C'est un honneur que je n'ai pas ambitionné et j'ignorais jusqu'à présent qu'il s'obtînt par l'intrigue. Mais, madame Pigeonneau, je suis bien attristée de ce que vous me dites! Je le regrette d'autant plus que Mme Bézu est demeurée des plus fidèlement dévouées au saint parti de la Basilique... Peu m'importent les attaques personnelles, voyez-vous bien, du moment que l'on est d'accord sur les principes...

--Ne vous fiez pas à cela, mademoiselle Cloque! Mme Bézu vous lâchera quand elle le croira de son intérêt.

--Mon Dieu! qu'est-ce que vous me dites là? Ces dames avaient tourné dans la rue Descartes, et, frôlant les murs du couvent, elles passaient en face de la chapelle de Saint-Martin. Mlle Cloque saisit le bras de Mme Pigeonneau-Exelcis:

--Qu'est-ce que je vois? dit-elle. Ah ça! est-ce que j'ai de bons yeux? Voilà Mlles Jouffroy qui sont au guichet du Frère Gédéon!...

--Ah! s'écria Mme Pigeonneau, si vous voulez être édifiée du côté du Frère Gédéon, sachez qu'il nous fait depuis quelques jours une concurrence ouverte: nous n'avons pas un objet au magasin qui ne soit aujourd'hui dans sa boutique!... Oui, Mademoiselle, vous n'avez qu'à y aller voir. Il a toute la série des paroissiens, des Imitations, des Journées du Chrétien, des livres de première communion!... J'y ai envoyé hier quelqu'un, en cachette, demander un tome d'Henri Lasserre et les lettres d'Ozanam: on me les a apportés immédiatement! Vous verrez qu'il vendra des romans!...

--Oh!... madame Pigeonneau!

Une voix bien connue les appela, à une dizaine de pas en arrière:

--Ne courez donc pas si fort, mesdames!...

C'était M. Houblon qui avait été prendre ses quatre filles à la chapelle de l'Adoration. Ces demoiselles, de dix-huit à vingt-trois ans, toutes habillées de même et sans goût, grandes et plates et presque laides, tenaient la largeur du trottoir, et leur papa marchait sur la chaussée, la redingote toujours boutonnée, le petit chapeau de feutre mou relevé négligeamment sur son front brûlant.

Mlle Cloque et la femme du libraire se retournèrent d'un même mouvement et s'arrêtèrent. Mais la voix de M. Houblon était parvenue jusqu'à Mlles Jouffroy qui, l'oeil appliqué au guichet, n'avaient pas aperçu jusque-là ces dames. On se regarda de part et d'autre. Les deux soeurs étaient prises.

On les vit aussitôt s'agiter dans cette petite entrée de la chapelle qui était constamment grande ouverte sur la rue. Leur teint jaune, leurs coques grises, les rubans violets de leurs chapeaux, vire-voletèrent comme deux papillons levés soudain d'une même fleur. Que faire? Mon Dieu! que faire? Elles ne savaient plus où donner de la tête. Comment expliquer aux deux terribles enquêteurs Mlle Cloque et M. Houblon, leur nouvelle visite au Frère bleu? Elles prirent rapidement congé de celui-ci et foncèrent contre le danger comme deux bêtes affolées:

--Nous ne faisions que passer...

--Nous venions justement de chez vous, madame Pigeonneau...

--Nous avions absolument besoin d'un petit, renseignement...

Heureusement le groupe était assez nombreux, parla présence de Mlles Houblon, et leur désarroi se trouva noyé dans les nouvelles de la santé et des travaux des quatre jeunes filles:

--Comme elles ont bonne mine!

--Et la chaleur ne vous incommode pas?

--Toujours musicienne?... A la bonne heure.

--Dieu me pardonne! je crois qu'elles ont encore grandi!

--Mauvaise herbe croît toujours! dit le papa.

--Oh!

--Oh!

--Oh!

--Geneviève? Mais elle sort après-demain, jeudi.

--Léopoldine aussi, ajoutèrent immédiatement Mlles Jouffroy.

--Et on vous les amène toujours au _Faisan_? n'est-ce pas, Mademoiselle? C'est vraiment bien commode...

--Certainement. L'omnibus du Sacré-Coeur sera à l'Hôtel du Faisan à quatre heures moins le quart.

Les jeunes filles battaient des mains. Ne pourrait-on pas aller embrasser Geneviève à la descente de l'omnibus?

--Et aussi Léopoldine? ajouta l'aînée des demoiselles Houblon qui avait l'âge de savoir vivre.

--Mais oui! mais oui!

--Ah! quel bonheur!

Ce fut comme l'annonce d'un voyage d'agrément.

--Sont-elles gaies!

--Quelles charmantes fillettes!

--Ah! que c'est joli, la jeunesse!

--Dieu bénit les nombreuses familles.

--Hélas! soupira M. Houblon,--avec un à-propos digne d'un homme éloquent,--comme les rois, qu'il bénit et qu'il découronne!...

Il faisait allusion à la perte de sa femme, morte depuis plusieurs années, et qu'il s'obstinait à regretter malgré qu'elle l'eût à demi-ruiné, rendu ridicule et beaucoup ennuyé.

Chacun eut une figure grave et les jeunes filles se turent.

Mais les demoiselles Jouffroy qui avaient absorbé au guichet l'influence du Frère Gédéon, en manifestaient l'insurmontable oppression. Elles se regardaient, à qui parlerait la première. Enfin, Hortense, la cadette, leva tout à coup des yeux de suppliciée sur M. Houblon:

--Ah! monsieur Houblon, dit-elle, Dieu seul est juge de ce que vous nous avez fait faire... Mais nous craignons, hélas, d'être bientôt les victimes de notre bonne volonté. Cette malheureuse liste...

--Cette malheureuse liste? s'écria M. Houblon en se redressant de toute sa taille, et déjà prêt, s'il le fallait, à parler sept quarts d'heure de suite, comme la dernière fois.

En le voyant bondir, si résolu, les deux soeurs furent prises d'un tremblement. Au fond elles ne demandaient pas mieux que d'être encore une fois converties par lui, d'être persuadées qu'elles avaient bien fait de signer.

--Mais, dit Hortense, il paraît que la liste a été copiée à la préfecture, et les infortunés qui ont des parents fonctionnaires...

--Ah! ceux-là, par exemple, fit M. Houblon, en se frottant les mains, ils sont fricassés!

La terreur envahit le visage de Mlles Jouffroy. Elles agitaient les mains, roulaient des yeux, dodelinaient de la tête; elles bégayèrent.

--Eh quoi? fit Mlle Cloque, n'êtes-vous pas complètement indépendantes, et libres de vos actes?

--Si, si, dirent-elles; mais... mais il y a... il y a le père de Léopoldine, notre pauvre frère...

--Monsieur votre frère? Mais vous ne nous avez jamais donné à penser qu'il fût fonctionnaire! Un homme qui met sa fille au Sacré-Coeur?

--Précisément! c'est précisément à cause de cela que nous n'en parlions pas, d'abord pour éviter des tracasseries à la chère enfant, ensuite pour ménager la situation du père, vous comprenez? On a besoin de faire vivre sa petite famille, et si l'on savait qu'un receveur particulier...

--Où ça, est-il receveur?

--A Grenoble.

--C'est loin.

--Mais! que ne disiez-vous que vous aviez les mains liées? dit M. Houblon.

--Alors, vous croyez réellement que notre signature peut compromettre?...

--Tout est possible, par le temps qui court! s'écria l'auteur du fier manifeste signé par trois cents fidèles. La franc-maçonnerie est affamée, c'est une hydre aux cents bouches _quaerens quem devoret_!

Et il faisait des yeux effrayants, très sérieusement convaincu, d'ailleurs, que le texte rédigé par lui était propre à allumer l'incendie aux quatre coins du globe.

--Eh bien! dit l'aînée des demoiselles Jouffroy, en se mettant à trépigner comme une enfant colère, ce que vous avez fait là, Monsieur, est infâme. Je vous le dis à la face, et devant tous! Vous êtes un grand coupable! Jeter ainsi des familles sur la paille!...

--Voyons! mon amie, voyons! fit Mlle Cloque en s'efforçant d'adoucir le conflit, car elle sentait par les regards des deux soeurs qu'elles lui donnaient à partager la responsabilité de la mésaventure.

--Ma chère, dit Hortense, sur un ton aigre, je ne vous conseille pas de parler: vous avez assez mis la main à la pâte dans ces affaires, pour ne pas vous montrer outrecuidante quand on vous ouvre les yeux sur les précipices...

--Mais il n'y a pas de précipices! vous ne savez rien encore, ayez donc la patience d'attendre un peu avant de compromettre la sainte cause... Il n'y a point de grande chose accomplie sans quelques sacrifices...

Mme Pigeonneau s'agitait parce qu'elle avait hâte de rentrer au magasin, et elle n'osait se retirer au milieu de la bagarre.

--Voyons! Mesdemoiselles, glissait-elle de temps en temps, il doit y avoir malentendu...

Les quatre jeunes filles pâlissaient et se tenaient rangées derrière leur père qu'elles tiraient à tour de rôle par la manche ou par les basques de sa redingote en lui soufflant:

--Allons-nous-en! Allons-nous-en!

M. Houblon se trouvait dans un cruel embarras. Son désir était de se mettre à parler et de convertir; mais, dans le cas présent, il se heurtait au caractère éminemment dangereux de son manifeste: il ne pouvait soutenir qu'il était anodin.

On était arrivé au coin de la rue Saint-Martin, vis-à-vis le grand magasin de blanc mis à l'index par les Basiliciens, et les commis, de l'intérieur, se montraient en souriant, entre des mouchoirs de batiste et des cravates de soirée, ce combat de catholiques.

--Le Frère Gédéon ne nous a pas trompées!... s'écriaient les demoiselles Jouffroy.

Au nom du Frère Gédéon, Mme Pigeonneau commit l'imprudence de se mêler à la lutte:

--Le Frère Gédéon, dit-elle, ferait bien de s'occuper de ce qui le regarde... On ne fait pas de commerce dans une église.

--Oh! vous, ma petite, dit Hortense, prenez: garde qu'il ne vous en cuise de faire de la politique dans votre magasin!

--Mais, mesdemoiselles..

--Il n'y a pas de «mais, mesdemoiselles» et puisque vous parlez du Frère Gédéon, nous vous ferons observer que si vous étiez aussi souvent à votre boutique qu'il se trouve à la sienne, lui, peut-être ne déserterait-on pas la vôtre pour aller chez lui... Chacun à sa place, en ce bas-monde, ma petite, on ne vous l'envoie pas dire!...

Mlle Cloque aperçut les employés du libre-penseur qui s'amusaient beaucoup derrière le linge blanc:

--Mesdames, dit-elle, je vous en supplie, ne nous donnons pas en spectacle!...

Mais les demoiselles Jouffroy étaient montées, ne voyaient et n'entendaient plus rien; elles croyaient tout perdu du moment que M. Houblon ne se défendait pas, et elles parlaient à tort et à travers, vidant d'un coup toutes leurs petites rancunes secrètes, et essayant de compenser leur faiblesse de caractère par l'avidité de leurs propos.

Mlle Cloque fit signe, d'un geste impérieux:

--Séparons-nous!

Chacun tira immédiatement de son côté. Les deux soeurs se trouvèrent isolées et parlant dans le désert. Ce fut le Frère Gédéon qui dut essuyer la queue de la tempête. Mais, cette fois-ci, c'était lui qui les tenait.

VIII

EN VACANCES

Le centre de la vie commerciale de Tours est la rue Royale, que Loupaing s'était promis de faire débaptiser aussitôt assis au conseil. C'est une grande et belle voie qui traverse toute la ville en se prolongeant en ligne droite, sur une étendue de plusieurs kilomètres, par l'avenue de Grammont d'un côté, et de l'autre, par le pont de pierre jeté sur la Loire, et la Rampe de la Tranchée. C'est rue Royale que sont situés tous les grands cafés, les cercles, les coiffeurs, les modistes, les libraires, les marchands de musique ainsi que les dentistes et les pâtissiers, renommée de la ville. Des tramways la parcourent d'un bout à l'autre; on y voit à certaines heures des équipages assez brillants, des charrettes élégantes conduites par un officier, voire même des mails poudreux venus des châteaux des environs. Du temps de Mlle Cloque, il y avait à Tours beaucoup d'Anglais venus--cela est obligatoire à dire--«tant pour jouir de l'heureux climat du Jardin de la France, que pour y prendre le langage le plus pur», et l'on rencontrait fréquemment sur les trottoirs de la rue Royale, de blonds jeunes gens au visage rasé, au teint généreux, au pas démesurément long, et tenant à la main les accessoires du tennis. De quatre à cinq, avant le départ des trains, l'animation atteignait son comble, surtout le samedi, et notamment autour de chez Roche le célèbre confiseur.

L'hôtel du Faisan, un des plus importants, était situé rue Royale, et précisément dans le voisinage de Roche et du dentiste Mönick dont la gloire était alors presque européenne.

Mlle Cloque en s'acheminant vers le Faisan, ne manqua pas de jeter un petit coup d'oeil aux pâtisseries destinées à être enlevées en un tour de main par les pensionnaires de Marmoutier. Elle rencontra à travers les glaces, le regarda la fois amical et hautain, réservé et serviable, prometteur et sucré de Mlle Zélie, préposée depuis trente ans au maintien de la qualité traditionnelle des babas. Elle lui répondit d'un signe de tête: «A tout à l'heure!»

Pendant les vacances de Geneviève, on venait là souvent, l'après-midi, et l'on était toujours sûre d'y rencontrer quelques figures amies.

Mlle Cloque arriva en même temps que deux grands omnibus remplis de jeunes têtes tournant et virant de droite et de gauche, comme des oiseaux échappés. Elle avait reconnu Geneviève. Les familles se pressèrent autour du marchepied, avides d'embrasser leurs enfants, avant même de se reconnaître entre elles.

Il y eut un instant de brouhaha indescriptible, de baisers, d'interrogations sur la santé, sur les prix, sur mille détails particuliers: «Mère chérie!... Et grand'maman?... Bonjour Tatave... Tu as encore oublié tes peignes?... Madame de Montgomery... Mon étui à musique... Non, figure-toi, on s'est gorgé de crème!... C'est mon scapulaire... Sept fois nommée... Oh superbe! Monseigneur y était... Je monterai à cheval, dis papa?... Les élections sont si mauvaises...»

Et, dès que sont prononcées ainsi les phrases essentielles qui établissent le premier contact avec le monde, ce sont encore des doigts sur la bouche, comme lors de la dernière visite de Mlle Cloque au salon du couvent, et l'on entend dans chaque groupe: «Oh! cette Léopoldine!... Non, cette fois, c'est vraiment trop fort!... Si tu avais vu la tête de la malheureuse soeur converse!... Il faut que cette Léopoldine ait le diable au corps!... Oui, oui, il paraît qu'elle est possédée!... Et pas moyen de l'arrêter!... La soeur en fera une maladie... Nous avons ri de tout notre coeur!...»

--Mais qu'est-ce qu'il s'est passé? interrogent les parents.

Et l'on se tourne vers Léopoldine qui, dès le premier abord avait attiré tous les regards par un corsage et un chapeau d'une recherche qui contrastait outrageusement avec le costume d'uniforme de toutes ces demoiselles. Mlles Jouffroy et leur jeune parente étaient allées se réfugier dans un coin de la cour de l'hôtel, entre des lauriers en caisse, les deux vieilles filles complètement hébétées de la note discordante de cette toilette et des clignements d'yeux et des commentaires qu'elle provoquait.

--Figure toi, tante, dit Geneviève à Mlle Cloque, nous n'avions pas passé la porte du couvent que la voilà qui se met à ouvrir un grand carton à chapeau qu'elle tenait sur ses genoux, et à tirer de là-dedans un corsage jaune et un chapeau! Avec elle, il faut toujours s'attendre à des choses extraordinaires; mais, tu sais, on n'aurait pas tout de même cru ça! La soeur qui était près de la portière, c'est-à-dire à l'autre bout, et qui ne perdait pas Léopoldine des yeux, car il avait même été question de l'envoyer toute seule à part, et c'est pour ne pas trop l'humilier qu'on ne l'a pas fait--on a eu bien tort;--, où est-ce que j'en étais? ah! eh bien! la soeur lui dit: «Mademoiselle, vous regarderez dans votre carton à chapeau quand vous serez arrivée. Jusque-là, tenez-vous comme tout le monde...» Si tu avais vu la figure de Léopoldine! non, rien que d'y penser j'en tremble encore: «Je fais ce qui me plaît!» dit-elle. La soeur converse, bien entendu, n'a pas grande autorité, n'est-ce pas? elle lui dit: «Mademoiselle, je dirai à Mme de Montgomery que vous avez été impolie!...»--«Vous direz à Mme de Montgomery que je me f... d'elle et de sa boîte.» Oui, oui, c'est comme ça qu'elle a parlé, croirais-tu? «Et puis, dit-elle, vous pouvez encore lui _rapporter_, puisque c'est là votre joli métier, que je lui ai fait un pied de nez, et que je lui ai tiré la langue; et à vous aussi, belle dame!...» On a cru qu'elle devenait folle. La pauvre soeur était toute rouge. Elle criait par la portière: «Arrêtez! arrêtez!» Mais, figure-toi, nous entrions dans le faubourg de Saint-Symphorien; je fais observer à la soeur: «Prenez garde, ma chère soeur, de donner lieu à un scandale public, dans la rue; montée comme elle l'est, Léopoldine ne saura plus se contenir.» Nous continuons à rouler. Mais voilà-t-il pas. Léopoldine qui se met à ôter son corsage, en pleine rue! La soeur crie, pleure, perd complètement la tête. C'était moi l'aînée, dans tout ça, n'est-ce pas? Je dis à ces demoiselles: «Mesdemoiselles, détournez la tête et baissez tous les stores! Nous demanderons pardon à Dieu de ce qui s'est fait ici...» Alors, sans se tourmenter, tout comme si elle avait été dans son alcôve, la malheureuse continue de se déshabiller et elle prend dans son carton le corsage jaune que tu lui vois, et le chapeau qu'elle a sur la tête... C'est encore heureux qu'elle n'ait pas pu avoir une robe dans son carton?... Figure-toi qu'elle avait une glace! Où la cachait-elle! C'est défendu, tu penses bien! Elle se regarde, elle se bichonne, et puis, pan! elle jette à la figure de la soeur son corsage d'uniforme: «Tenez! dit-elle, eh! là-bas, vous, la dame du bout, voilà votre sale casaque! ça sent la vache; vous ne pensez pas que je vais entrer dans le monde civilisé avec ça sur le dos!... Vous voulez que je reste comme les autres? Alors pourquoi est-ce qu'on ne me laisse pas avec les autres? Pourquoi est-ce qu'on me met à l'écurie, et qu'on intercepte mes lettres, et qu'on m'empêche de crier à mon père que je suis martyrisée dans votre jésuitière... Oui, jésuitière! Vous n'êtes pas contentes? Eh bien, tenez: Vive la République! entendez-vous, Vive la République!...» Il était temps que nous arrivions!

Le même récit se répandait dans chaque groupe, et l'on voyait de tous côtés, entre les omnibus, les voitures, les chevaux que l'on dételait ou attelait, jusqu'au bord des cuisines où des marmitons en bonnet blanc passaient affairés, des mamans, des papas, des soeurs ainées, tous penchés et attentifs à une aventure assez grave pour absorber l'intérêt du moment. Il n'y avait plus guère à cette heure que les deux demoiselles Jouffroy, entre leurs caisses de lauriers, qui ignorassent l'exploit dont l'héroïne au corsage jaune avait bien garde de se vanter.