Chapter 6
--Je comprends, dit-elle, je comprends pourquoi vous vous cachez pour venir chez moi, pourquoi vous avez dit sans doute aux pauvres qui venaient avec vous que vous ne receviez plus la charité dans ma maison! Vous vous fournissez à la maison d'en face! Vous passez par chez Loupaing qui tâche de vous accaparer pour faire de vous sa créature. Il vous gâte; il vous sucre votre pain; il vous nourrit au chocolat pour que vous alliez chanter ses louanges! Bon, bon, à votre aise ma fille! Vous avez l'âge de vous conduire n'est-ce pas? Eh bien! que je ne vous gêne pas plus longtemps! Puisque vous me trouvez compromettante, épargnez-vous donc désormais de respirer l'air de chez moi! Je lui souhaite beaucoup d'avancement à votre fils; s'ils manoeuvre aussi habilement que vous, il ira loin. Faites lui flatter les autorités! Grand bien lui fasse! Quant à moi, mademoiselle Pelet, retenez bien ceci: je n'aime ni les hypocrites, ni les ennemis de la religion, quels qu'ils soient. Puisque vous avez pris le parti de ménager la chèvre et le chou, allez avec ceux qui n'ont pas d'autres principes de conduite, ils sont nombreux aujourd'hui. Allez! allez! vous pouvez dire à la mère Loupaing que vous n'avez plus affaire avec la bigote du fond de la cour: je vous y autorise.
Et Mlle Cloque ferma la porte au nez de la Pelet terrifiée de cette décision à laquelle elle était loin de s'attendre, car elle n'avait pensé qu'exciter la générosité de la vieille fille en lui soulevant une concurrence. La nouvelle cliente de Loupaing reprit promptement ses gémissements interrompus par la surprise, et quitta la cuisine à pas lents:
--Et dites lui bien que ça ne lui portera pas bonheur à votre maîtresse, fit-elle en s'adressant à Mariette avec un geste de menace, non, ça ne lui portera pas bonheur, ni à elle, ni à sa nièce... On dit qu'elle ne se mariera pas déjà si facilement qu'elle voudrait... la demoiselle... Paraît qu'on y met des bâtons dans les roues; il est question de ça, par ci, par là. Oh! oh! quand on a raté son premier pas, il y en a qui disent qu'après ça c'est la guigne... ajouta-t-elle d'un oeil malin et en élevant la voix pour épouvanter Mlle Cloque.
Mariette la poussa dehors, et revint trouver sa maîtresse. Elle souleva le rideau de vitrage toujours baissé par où l'on voyait jusqu'à l'entrée de la rue de l'Arsenal, sous le porche du plombier.
--Tenez! dit-elle, regardez-la moi cette engeance! Voilà tous les Loupaing édifiés à l'heure qu'il est sur ce qui s'est passé ici, arrangé à la couleur de son esprit, bien entendu... J'aurais-t-il grand honte! Aussi je vous l'ai toujours dit, Mademoiselle: votre Pelet c'est une filouse, méfiez-vous-en! Oh! la vieille sainte Nitouche!
On voyait la longue et noire Mlle Pelet stationnant devant la porte du candidat au conseil municipal. Celui-ci était sorti avec sa mère et sa femme, en entendant les hurlements de la pauvresse; il était en chemise de nuit, de couleur, à ramages, fermée au menton par une cordelière écarlate; il riait à se tenir les côtes en regardant dans la direction de sa locataire.
--Et puis, dit Mariette, je ne sais pas pourquoi je vous montre ça; vous devez être morte de faim! Et votre déjeuner qui est tout froid!... Allez donc faire réchauffer des oeufs! autant ressusciter un mort!
--Ah! ma pauvre Mariette, mon déjeuner est fait, allez; je vous assure que je n'ai pas faim; ces choses-là me mettent à l'envers! C'est triste de renvoyer une malheureuse; mais voyez-vous bien, pour les gens qui ne veulent pas aller tout droit leur chemin, je sens que je serai toujours impitoyable. D'un côté il y a le bien, de l'autre il y a le mal; il faut choisir; quant à louvoyer de l'un à l'autre, cela ne se peut pas, cela ne se peut pas!
Dans l'après-midi Mlle Cloque faillit se fâcher à propos de la Pelet avec le marquis d'Aubrebie qui était venu faire sa partie comme à l'ordinaire. Le maintien des relations entre les deux vieillards tenait d'ailleurs du miracle. Était-ce à l'opposition extrême de leurs caractères ou à la puissance de l'attrait du jeu qu'ils étaient redevables de demeurer unis au milieu des bourrasques qui renversaient alors les amitiés les plus solides? En tous cas, leurs chamailleries quotidiennes restaient sans effet sur le lendemain.
Le marquis faisait régulièrement la charité à la Pelet qui lui avait été adressée par sa vieille amie.
--Je trouve, dit-il, que vous avez été avec elle un peu trop sévère... pour une petite rouerie qu'elle vous a confessée d'ailleurs assez maladroitement. Qu'eussé-je dû faire, moi, la première fois qu'elle m'a volé?
--Qu'elle vous a volé! fit Mlle Cloque en laissant tomber ses cartes.
--Oui, dit le marquis, du ton tranquille dont il narrait parfois des anecdoctes scandaleuses, dès la première fois que Mlle Pelet vint chez moi sur votre recommandation, ma bonne amie, elle déroba à l'office trois écrevisses...
Mlle Cloque bondit:
--Trois écrevisses!... Vous voulez vous moquer de moi, marquis...
--Point du tout! Elle fut prise sur le fait par la dame de compagnie de la marquise, qui eut la bonne idée de me rapporter l'aventure avant d'en avoir fait reproche à la coupable...
--Et vous ne m'avez pas avertie que la Pelet était une voleuse!
--A quoi bon? Vous lui eussiez coupé les vivres, et j'eus le pressentiment qu'elle méritait plus d'indulgence.
--Comment! de l'indulgence?
--Qu'importait à mon dîner trois écrevisses de moins? Et ce goût pour une friandise m'intéressa aussitôt à Mlle Pelet. Je donnai l'ordre d'avoir l'air de fermer les yeux la première fois qu'elle viendrait. Quand elle se présenta, on lui offrit un morceau de pain. Elle demanda, des tomates. Notez bien ceci, ma chère amie, des tomates! On les lui refusa.
--Alors?
--Alors, elle s'appropria clandestinement un petit bocal de pickles... un petit bocal de pickles, mal bouché qui se répandit en partie dans sa poche profonde, avant qu'elle ne fût sortie... On pouvait la suivre à la trace: elle a dû manger son piment sans vinaigre.
--Des pickles! s'écriait Mlle Cloque au comble de l'indignation.
--Des pickles. Je n'eus plus aucun doute: Mlle Pelet était une ancienne courtisane.
Mlle Cloque qui ne comprenait pas la relation fronça les sourcils, et recula sa chaise.
--Oui, mon amie, je dis bien: mon flair éveillé par les écrivisses ne m'avait pas trompé. Cette fille-là a vécu, m'étais-je dit. Ce n'est pas une voleuse de profession, car elle est maladroite; c'est une gourmande qui suit son impulsion. Additionnez écrevisses, tomates, condiments et... le nouvel employé des tramways: j'avais en mains toutes les marques d'un estomac et d'une conduite déréglés... Ne vient-elle pas de vous demander du chocolat?
--Oui, oui, dit Mlle Cloque ahurie, elle a demandé du chocolat.
--Brillat-Savarin le recommande comme le meilleur élément réparateur de la débauche...
--Et ces choses-là vous amusent! s'écria Mlle Cloque indignée.
--Pourquoi pas? dirait M. Houblon.
--Marquis, je vous ai prié une fois pour toutes de ménager vos allusions et vos sarcasmes!
--Pardon, ma belle... Je reviens à notre Pelet. Après la perte de mes pickles, je fus aux renseignements. Toutes mes prévisions furent confirmées. Mlle Pelet, sous le nom d'Irma Bonheur, plus vulgairement appelée la Chandelle Romaine, sur les champs de bataille, mena la vie d'une gourgandine...
--Assez! assez! s'écria Mlle Cloque en se bouchant les oreilles. Il est inutile de remuer toute cette fange. Et quand je pense que c'est M. le curé de Notre-Dame-la-Riche, lui-même, qui me l'a recommandée comme une de ses plus pieuses paroissiennes!...
--Ma bonne amie, permettez-moi de vous dire que vous vous laisserez toujours tromper par l'étalage d'un sentiment qui, selon vous, doit abriter toutes les vertus. Les fourbes sont informés de votre faiblesse et ne manquent pas de l'exploiter. Pour vous, un chrétien est honnête, un militaire est courageux et fier, un noble réunit les qualités d'un militaire et d'un chrétien; un juif mérite d'être pendu. Ne serait-il pas plus équitable de juger les hommes un à un et abstraction faite de toute idée de communauté?
--Oh! je sais que vous avez toujours des idées à part. Vous n'avez pas la prétention de changer les miennes, n'est-ce pas? Eh bien! qu'allez-vous faire de votre Pelet, à présent que vous connaissez toute cette turpitude?
--Je ferai d'elle ce qu'on fait des petits chats qui ont commis quelque incongruité: on leur met le nez dedans. Je lui raconterai ses larcins avec détails circonstanciés; elle aura peur, je la tiendrai dans la main, et je lui ferai, en retour, me dire ses aventures qui m'amuseront probablement. Cela lui vaudra un dîner qu'elle n'aura pas volé, celui-là, du moins, la pauvre vieille... J'y mettrai des épices...
Mlle Cloque fut sur le point de jeter les cartes à la figure du marquis. Elle fut ramenée à la pitié par le rappel des tristesses de ménage de ce fâcheux esprit:
--Tenez, dit-elle, regardez donc!
On vit, de loin, la tête blanche de la marquise. La pauvre folle agitait désespérément son mouchoir.
--Je me sauve, ma bonne amie, dit M. d'Aubrebie, à demain!
--A demain.
Mlle Cloque achevait de se préparer, et elle allait descendre pour aller à la bénédiction du Saint-Sacrement, quand on sonna à la porte de la rue de la Bourde. Elle avait entendu une voiture s'arrêter; la curiosité la prit; elle pencha la tête avec précaution et regarda à travers les jours de la persienne.
Elle eut une secousse en reconnaissant le landau des Grenaille-Montcontour. Les chevaux piaffaient; un cocher magnifique se tenait droit sur son siège. Le petit groom était descendu et avait la main sur le bouton de la sonnette. Elle reconnut la comtesse. C'était la première fois qu'on lui faisait une visite en si grand appareil. Les gens de la rue de la Bourde sortaient aux portes voir l'équipage. Le savetier lui-même s'était interrompu, et les deux mains appuyées contre l'étal des chaussures, il penchait la tête au dehors.
Mariette criait du milieu de l'escalier:
--Mademoiselle, qu'est-ce qu'il faut dire?
Mlle Cloque réfléchit une seconde et répondit résolument:
--Je n'y suis pas!
VII
AUTOUR D'UNE BÉNÉDICTION DU SAINT SACREMENT
Ce n'était pas à Saint-Martin qu'il y avait ce soir-là bénédiction du Saint Sacrement, mais à la chapelle du couvent de l'Adoration perpétuelle. On s'y rendait par une petite rue située derrière les halles et nommée rue Rapin, ou familièrement «la Mort aux Dévotes», à cause des bronchites qu'y prenaient ces dames en hiver. Très étroite et sinueuse, garantie du soleil par les vieux hôtels qui l'étreignaient, elle recevait les courants glacés de quelques méchantes ruelles avant d'aller aboutir à la rue Descartes, presqu'en face du droguiste dont le sort était lié à celui du magasin Pigeonneau.
Mlle Cloque, parvenue au tournant de la rue Rapin, aperçut, en face de la porte de la chapelle M. l'abbé Moisan chapelain de Saint-Martin, son directeur de conscience, arrêté à causer avec le sous-lieutenant Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour. La fatalité voulait qu'elle tombât aujourd'hui sur quelque membre de cette famille. Dans le passage où trois personnes de front se cognaient les coudes, il ne fallait pas songer à éviter la rencontre.
Ces messieurs, d'ailleurs, vinrent vers elle aussitôt qu'ils l'eurent reconnue, l'un son chapeau, l'autre son képi à la main.
Le sous-lieutenant de dragons était en petite tenue de cheval, éperonné et botté. De sa cravache il se taquinait la cuisse; en parlant au prêtre, il avait laissé tomber le monocle. Il était grand, bien fait, élégant. Il avait une jolie figure avenante, le teint doré, la moustache blonde déjà longue, ondulée au fer, très soignée, un nez dont on n'avait rien à dire, les cheveux en brosse, coiffure alors à la mode, et des yeux bleus un peu foncés, non d'un beau bleu à la vérité, mais qui vous regardaient bien en face. Dès le premier abord, la personne la moins prévenue avait la certitude que le jeune officier n'était pas l'inventeur de la poudre, mais se sentait disposée à dire de lui: «un brave garçon!»
Il parla tout de suite à Mlle Cloque, comme si de rien n'était. Il s'informa de sa santé, de son entourage; il avait coutume de la taquiner un peu cavalièrement à propos de son ennemi Loupaing; son intention était d'amener le nom de Geneviève dont il attendait que la tante parlât la première. L'abbé Moisan qui était rond en affaires, vint à son aide, en faisant de petits yeux significatifs. Mlle Cloque répondit d'une façon si brève et si sèche que les deux hommes furent étonnés. Le chapelain se tenait, par apathie naturelle autant que par prudence, à l'abri des querelles qui divisaient ses pénitentes, et il était clair que Marie-Joseph, avec l'insouciance de sa jeunesse, n'attachait pas d'importance à ces histoires.
Mlle Cloque qui ne voulait toutefois rien cacher et qui avait le parler net, trouva que le moyen le plus prompt d'éclairer le jeune homme sur les causes de sa présente réserve, était de le féliciter de la conduite qu'il avait tenue «aux débuts des événements» et qui avait été en opposition directe avec les agissements paternels.
--Aux débuts des événements? fit Marie-Joseph, semblant chercher dans sa mémoire. Ah! parfaitement, mademoiselle, voilà comment c'est arrivé. J'avais été prévenu qu'un certain X..., appartenant au _Journal du Département_, en voulait à papa, et qu'il se vengerait prochainement. Vous comprenez? Je n'attendais que le coup. Un soir, les camarades me montrent le journal au café, en me disant: «Ça y est!»--«Bon! je finis la partie et je vais giffler mon homme; qui est-ce qui vient avec moi?» Deux de mes amis se nomment; l'un d'eux lit l'article et me prévient: «Dis donc! c'est assez sale...»
--«Ça ne m'étonne pas de l'individu.» Je règle les consommations. On me dit: «Mais, lis tout de même, au moins.» Je lis et ne comprends pas un traître mot: «C'est de papa qu'on parle, là-dedans?...» Les uns répondent: «Dame! puisque tu étais prévenu du coup!...» Les autres me font: «C'est idiot.» Vous comprenez? Suffisait qu'il y eût un camarade ayant dit oui pour que je lave ça à grande eau. Nous partons; je demande l'auteur: on refuse de me le nommer. Je fiche ma main par la figure du rédacteur en chef. Échange de cartes. Le lendemain: explications. Journaliste affirme pas question papa; de son côté, papa furieux, menace couper les vivres, et patati et patata! Moi, vous comprenez? me moquais du reste: j'étais quitte vis-à-vis de l'honneur. Et voilà! dit-il, en se cinglant la botte d'un coup de cravache.
--Quel enfant terrible! fit M. le chapelain, en croisant les deux mains. Et dire qu'il ressemblait à un petit ange quand il a fait sa première communion! Vous en souvenez-vous, mademoiselle? Je suis sûr que nous avons oublié tous les excellents principes de notre Sainte Mère l'Église: Notre-Seigneur a dit: «Si l'on vous frappe la joue gauche...
--Oui, oui, interrompit Mlle Cloque, mais voyez-vous, monsieur le chapelain, on ne saurait trop recommander d'avoir avant tout les mains nettes, par le triste temps où nous vivons. Sans doute il ne faut pas aller contre les enseignements de la sainte Église, mais c'est une façon d'honorer ses père et mère que de ne pas tolérer...
--Je m'en vais! je m'en vais! dit en souriant le bon abbé qui étendait les deux mains comme pour éloigner le démon. Je ne veux pas entendre davantage les paroles de mademoiselle--que l'on dit... hérétique!... ajouta-t-il, la main sur la bouche, du côté du jeune homme, et en riant franchement. Il faut que j'aille revêtir les vêtements sacerdotaux pour remplacer M. l'aumônier qui a une attaque de goutte...
Il salua et disparut par la sombre petite porte de la chapelle.
--Et depuis lors, monsieur Marie-Joseph, vous n'avez plus relu les journaux?
--Si fait! Je sais. On veut démolir papa, mais ça ne me regarde plus. C'est des affaires de boutique... Que papa soit pour la grande église ou pour la petite, m'en bats l'oeil, moi...
--Comment! mais, jeune homme! ce sont des choses qui ont cependant de l'importance. Et, si M. le comte, accusé d'avoir fait volte-face au parti de la Basilique, dans un but qui n'est pas tiré au clair, avait soutenu résolument la Basilique--avec nombre d'honnêtes gens--il faisait tomber du coup toute insinuation fâcheuse...
--Moi, vous savez, je ne connais pas bien ces machines-là. Chacun son métier, n'est-ce pas? Papa fait comme il l'entend; d'ailleurs, m'a défendu de mettre le nez dans ses affaires. Pour la volte-face, par exemple, la vois pas. J'ai toujours entendu dire à papa que la Basilique, c'était une ânerie. Qu'est-ce que vous voulez? C'est son opinion à cet homme. Des goûts et des couleurs... N'est-ce pas? mademoiselle, c'est pas ça qui nous empêchera d'aller notre petit bonhomme de train?...
A propos! Maman a dû aller chez vous; l'avez-vous vue? Elle avait quelque chose à vous dire...
Mlle Cloque était tout à coup suffoquée. Une telle insouciance des choses qui lui boulversaient la vie, à elle, était-il possible qu'elle l'entendît exprimer par la bouche de ce grand jeune homme franc et loyal jusqu'à la brusquerie? Les causes de son tourment, de ses insomnies, de sa haute tristesse, il en parlait le sourire aux lèvres! La grande idée à laquelle elle était prête à sacrifier jusqu'au coeur de sa nièce, il la traitait du bout de sa cravache! Et l'impeccabilité du nom paternel, l'honneur, ce culte doublement héréditaire chez un officier et chez un Grenaille-Montcontour, ne le réduisait-il pas, en somme, à une question d'amour-propre vis-à-vis de ses camarades? Oh! certes, on est vite parti en guerre: un soufflet, un coup d'épée, à la rigueur une goutte de sang, et tout est dit, tout est «lavé à grande eau» selon l'expression même de Marie-Joseph. Mais, la blessure intime et profonde qui assombrit une âme noble, qui la fait se redresser pleine d'orgueil et de haine et subordonner toutes choses à la pureté du rôle que l'on joue dans la vie; est-ce qu'il y avait trace de cela sur la figure de ce garçon avide avant tout de vivre et de jouir et qui débordait de santé et de bonheur?
--Je n'ai pas eu l'honneur de voir Mme la comtesse, dit froidement Mlle Cloque.
Mais Marie-Joseph ne comprit pas. Il dit seulement, avec les mêmes yeux pleins de sous-entendus très clairs qu'il avait eus en prononçant ces mots pour la première fois:
--Elle aura beaucoup regretté. Elle avait des choses à vous dire...
Et il eut un sourire heureux. Il était tout content à l'idée d'un mariage auquel il ne voyait pas d'inconvénient, lui. Évidemment la jeune fille lui plaisait. Il ne tenait pas à une dot, du moment que papa avait dit que «ça s'arrangerait très bien comme ça». Il n'avait quitté sa mère que pendant les années de Saint-Cyr; les jeunes époux vivraient à la maison paternelle; il y aurait deux enfants gâtés au lieu d'un. Il ne voyait pas plus loin. Il trouverait même une économie à supprimer sa «chambre en ville». Et il était pressé. En honnête garçon qu'il était, peut-être évitait-il de nouer avec une maîtresse, dans la pensée qu'il aurait bientôt une gentille petite femme à lui.
Mlle Cloque le quitta brusquement, sur son dernier mot, en lui faisant un bref salut.
--Je vais être en retard à la bénédiction, dit-elle.
Et elle se confondit avec plusieurs dames qui pénétraient en même temps qu'elle dans le couloir humide et sombre.
Mlle Cloque n'avait point ici de chaise particulière et tâchait ordinairement de se placer au hasard de son arrivée, autant que possible dans le voisinage de Mlles Jouffroy qui étaient là chez elles, ayant, en qualité de pensionnaires du couvent, le droit d'entrer à toute heure, par le couloir même des religieuses. Celles-ci ne paraissaient point au rez-de-chaussée abandonné au public, hormis deux d'entre elles qui se relevaient d'heure en heure devant le Saint Sacrement perpétuellement exposé. Elles occupaient une tribune située très haut, au fond de la nef, et se prolongeant à droite et à gauche en galerie étroite. Sur les murs grossièrement blanchis à la chaux, on distinguait à peine, là-haut, les deux longues théories de soeurs vêtues de flanelle blanche qui venaient s'agenouiller silencieusement à la queue leu leu. Leurs chants limpides et frais tombaient tout à coup comme une chute d'eau soudaine sans qu'on les eût aperçues ou entendues venir.
La dévotion, passée à l'état de pratique favorite, tend à se réfugier dans les plus petits sanctuaires, comme l'avait naïvement exprimé Mariette en faisant observer à sa maîtresse qu'elle ne mettait jamais le pied dans «ses cathédrales». Sans doute Mlle Cloque obéissait depuis longtemps à cette loi en fréquentant plus assidûment Saint-Martin et la chapelle de l'Adoration que l'église de Notre-Dame-la-Riche, sa paroisse. Et il est probable que si le ciel eût permis qu'elle vît réalisé son voeu de reconstruction de la grande Basilique, elle n'eût jamais trouvé sous ces immenses voûtes le doux frisson d'intimité divine que lui procurait l'exiguïté même de ces murs familiers. Mais, ce que Mlle Cloque ne s'avouait pas non plus à elle-même, c'était que son assiduité à la chapelle de l'Adoration redoublait, depuis quelque temps, et que la cause en était qu'elle boudait Saint-Martin.
Elle boudait du moins le Frère bleu qui tenait à Saint-Martin une place considérable. Depuis qu'il était avéré que le préposé à la petite boutique d'objets de piété jouait un rôle militant dans la propagation de l'idée du Chalet républicain, il répugnait aux ferventes basiliciennes de passer en face du guichet de leur redoutable adversaire. Et, peu à peu, sans se donner le mot, sans même peut-être y prendre garde, sous les mille prétextes ingénieux que l'on se donne à soi-même pour agir, elles émigraient vers la petite chapelle voisine. Cela avait commencé par la messe de neuf heures du dimanche, où l'on ne voulait plus, bien entendu, se retrouver en face de M. Janvier; et cela gagnait les offices de la semaine.
C'était de la petite chapelle de l'Adoration qu'était partie la grande protestation, signée de plusieurs centaines de noms et portée à l'archevêché, il y avait de cela deux jours, par M. Houblon.
Mlle Cloque remarqua aussitôt que les demoiselles Jouffroy n'étaient pas là. Elle s'agenouilla à côté de leurs prie-Dieu, et, à chaque instant, elle tournait la tête du côté de la porte du couloir, afin de voir si elles n'arrivaient point. Les deux soeurs, impressionnables et versatiles, étaient devenues un sujet d'incessant tourment pour Mlle Cloque. Elle les aimait malgré leurs travers, malgré leur susceptibilité, leur jalousie, leur caractère pointu. Elle leur pardonnait tout. Et ces deux malheureuses girouettes tournaient à tous les vents. On les avait ramenées au parti de la Basilique et elles avaient signé la protestation. Le soir même elles prenaient une voiture, affolées, aux cent coups, et couraient après la fameuse liste qui faisait le tour de la ville; elles ne voulaient plus signer; elles voulaient qu'on effaçât leurs deux noms. Mlle Cloque ne parvenait pas à les persuader que c'était impossible. Elle les menait chez M. Houblon qui, après un discours de sept quarts d'heure, les rendait à leur amie et à la Basilique, aplaties, écrasées, sans plus aucune idée, sans plus aucune volonté: «des chiffons sortis de l'eau», avait-il dit lui-même, en se flattant de sa victoire.
Pour n'être point à la bénédiction, où donc étaient-elles encore? Il fallait les surveiller comme des enfants!
Par contre, il y avait là Mme Bézu, Mme Pigeonneau, les quatre filles de M. Houblon, Mme Chevillé, et toutes ces dames de l'Ouvroir qui avaient fidèlement suivi leur présidente dans sa révolte contre les compromissions et la République. La chapelle était comble. Le pauvre père Léonard, de l'ordre de Picpus, l'aumônier du couvent, s'était fait apporter sur une chaise, dans le choeur, et, en proie à son attaque de goutte, il grelottait, malgré la grande chaleur.