Mademoiselle Clocque

Chapter 5

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Ces demoiselles se retranchèrent aussitôt derrière leurs autorités:

--Le Frère Gédéon, dirent-elles, vient de nous parler d'une façon, ma foi, fort sage...

--Le Frère Gédéon? interrompit Mlle Cloque, mais, mes bonnes amies, nous venons de le quitter, monsieur Houblon et moi; est-ce qu'il serait plus sage qu'il y a un quart d'heure?

--Toujours est-il, ma chère amie, que nous n'avons point entendu jusqu'ici de paroles si sensées, si mesurées, n'est ce pas, Hortense?

--Ah! çà, mais de quoi se mêle-t-il, le Frère Gédéon? Il ne nous a jamais donné son avis sur ces histoires!

--Le Frère Gédéon, insinua finement M. d'Aubrebie, est un garçon d'une excessive prudence: il trie son grain et le sème selon la convenance des terrains...

--Que voulez-vous dire? fit l'une des demoiselles Jouffroy?

--Rien du tout, Mademoiselle, continuez donc votre récit.

--Le Frère Gédéon nous disait tout simplement que c'était sur l'avis formel du Pape, que monseigneur l'Archevêque avait penché vers l'adoption du projet...

On s'exclama de nouveau. L'avis formel du Pape? Ah! par exemple! on ne s'attendait pas à celle-là! L'avis formel du pape! Mais qu'est-ce qu'il en savait, le Frère Gédéon? Est-ce que c'était à lui que Mgr Fripière était venu raconter ses entretiens avec Sa Sainteté? Ne dirait-on pas en vérité que le Frère Gédéon est à tu et à toi avec l'Archevêque; n'allait-on pas aussi bientôt apprendre qu'il mangeait à sa table?...

--S'il ne mange pas à sa table, opina Mme Chevillé, tenez compte qu'il est du dernier bien avec des personnes qui ne se font pas faute d'y manger...

Tout le monde comprit l'allusion au comte de Grenaille-Montcontour. Le déjeuner de la veille à l'archevêché, le départ en landau avec l'abbé Janvier avaient fait assez de bruit. Par égard pour Mlle Cloque, on ne la releva point, mais la pauvre fille sentit le poids de ce silence intentionnel, et reçut une première fois, d'une manière positive, la sensation du grand malheur qui la frappait, elle et sa nièce. On comprenait qu'il ne fallait plus prononcer devant elle le nom du comte de Grenaille.

Mais, M. Houblon, fouetté par le sentiment du danger s'exalta, pérora, pesta, invoqua tous les saints du paradis, électrisa son auditoire, l'étourdit, le tint comme fasciné sous l'éclat de son éloquence. Ah! il avait de quoi foudroyer le Frère Gédéon; il eût retourné bout pour bout l'avis du Pape! Tout au moins durant le temps qu'il parlait, Mlles Jouffroy recouvrèrent leur première opinion. Il était magnifique. On eût dit qu'il tenait les grandes orgues. Il fit tant de bruit que le libraire Pigeonneau ouvrit la petite porte de son atelier de reliure et parut, en longue blouse blanche, l'air effrayé derrière ses lunettes de travailleur modeste.

Pigeonneau était un homme timide et calme qui se montrait rarement et passait pour un niais à côté du brillant de sa femme. Cette apparition et cette figure effarée donnèrent à comprendre à quel point l'air était ébranlé; ce fut comme le signe tangible de la période de troubles qui s'ouvrait.

Assurément il n'y avait là que le marquis d'Aubrebie qui ne tremblât point. Il dit, sur un ton plaisant qui fit l'effet d'un jet d'eau froide sur toutes les cervelles flambantes:

--Eh bien! monsieur Pigeonneau, vous voilà, encore là au lieu de préparer vos paquets: il paraît qu'on vous fait déménager!...

--Déménager? dit Pigeonneau, complétement ahuri.

--Ces messieurs prétendent, lui dit sa femme, que l'on va commencer les travaux de Saint-Martin.

--Ah! fit Pigeonneau.

On crut qu'il allait ajouter une réflexion appropriée au sujet, mais il dit simplement, en homme qui n'a pas de temps à perdre, et du côté de sa femme:

--Dis donc, ma bonne, as-tu prévenu monsieur le proviseur que ses volumes seront prêts pour les quatre heures?

--Oui, oui, dit Mme Pigeonneau qui se hâta de baisser la tête en inscrivant des chiffres sur une facture.

Mais quelques fines mouches s'étaient aperçu qu'elle avait rougi légèrement à cause de l'impair que venait de commettre son mari en risquant une allusion à l'établissement de l'État.

--Comment! dit une dame pincée qui venait d'entrer. Vous fournissez le Lycée, à présent?

Cette phrase amère était prononcée par Mme Bézu, personne importante et qui avait été candidate à la présidence de l'Ouvroir en même temps que Mlle Cloque. On la soupçonnait de jalousie.

--Oh! se hâta de répondre Mme Pigeonneau, sans redresser encore la tête, ce n'est rien: de simples impressions en or sur volumes de prix; vous savez: deux petites branches de laurier et en dessous: «Offert par le conseil général.» Il n'y a que mon mari qui fasse ici ce genre de travail, vous comprenez, on ne peut pas refuser...

Et, comme ce petit incident était suivi d'un silence, Mme Pigeonneau ajouta ingénuement:

--Encore, pour les branches de laurier, leur avons-nous mis celles qui nous servent pour les Révérends Pères Jésuites...

--Mme Pigeonneau! s'écria le marquis, après cette réflexion charmante, vous êtes adorable et Pigeonneau est le plus heureux des hommes.

Cela fit rougir encore Mme Pigeonneau toute courbée sur le pupitre de la caisse, au point qu'on ne voyait d'elle que ses beaux cheveux, le bout de son nez, et sa gorge bien serrée qui caressait les feuilles commerciales. Mais le libraire n'entendant point les allusions spirituelles, rentra à la reliure sans faire attention à ce que l'on disait, et rassuré quant à lui, du moment qu'on ne se battait pas.

--Prenez garde, ma belle petite, reprit Mme Bézu, c'est par des inconséquences de cette sorte que l'on perd sa maison. On ne peut pas servir à la fois Dieu et le diable, fût-on aidée dans cette besogne par tous les beaux esprits de la ville.

Le marquis répondit d'un sourire gracieux à l'inclinaison de tête qui avait accompagné ce trait à son adresse.

--Les affaires sont les affaires, hasarda quelqu'un.

--Hélas! Madame, on ne le voit que trop! dit Mme Bézu dont les yeux brillaient comme si elle avait une révélation à produire. Et il y a mieux à dire: c'est que tout devient affaires par le temps qui court... Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée? eh bien, jusqu'à preuve du contraire, je ne serais pas éloignée de croire que ce sont des hommes d'affaires qui mènent en ce moment-ci la barque de Saint-Martin...

--Oh!

--Il y a trop d'argent à remuer pour que quelque bon financier ne se soit pas trouvé là et n'ait pas imposé adroitement sa volonté.

Ces paroles firent naître un nouvel embarras chez les personnes qui voulaient éviter que l'on parlât de cette question en présence de Mlle Cloque. Quelques-unes, gênées, se retirèrent; les autres souhaitaient que M. Houblon reprît la parole: au moins celui-ci n'était pas compromettant; on sentait qu'il disait toujours des choses excellentes, quoiqu'on ne se souvînt jamais de ce qu'il avait dit.

M. Houblon était soufflant encore, non pas épuisé toutefois, et visiblement prêt à recommencer au moindre signe, tant sa bonne volonté était grande.

Mlle Cloque lui évita cette peine. L'âme de la malheureuse souffrait toutes les angoisses. Elle comprenait les réticences généreuses de ses amis, sans en pressentir encore complètement le sens. Elle résolut, en rassemblant son courage, d'aborder carrément la question. Ses membres tremblaient; il lui semblait qu'elle tînt sur les genoux sa chère petite Geneviève et qu'elle l'étouffât comme un pauvre pigeon. Elle la revoyait, hier encore, la tête sur son épaule, lui faisant son joli aveu d'amour et de confiance en le jeune homme dont elle allait elle-même placer le père sur le banc des accusés.

Elle avait fait signe qu'elle voulait parler, ce qui avait rendu attentif autour d'elle, car elle était ordinairement comme un oracle pour toutes ces dames; et l'émotion lui coupait la voix. Enfin, elle dit:

--Il faut savoir tout sacrifier quand les grands intérêts de la religion sont en jeu. Je ne voudrais pas que l'on s'interdît de rechercher la lumière qui peut être très cruelle pour nous, mais qui peut aussi innocenter ceux qui souffrent de nos soupçons...

Cinq ou six dames, qui parurent lancées par un ressort, sautèrent confusément dans la brèche qu'ouvrait Mlle Cloque:

--Ma bonne amie, croyez qu'il est aussi douloureux pour notre coeur que pour le vôtre de nous voir contraintes à juger sévèrement la conduite de personnes...

--Ah! ça, s'écria M. Houblon, qu'est-ce que c'est que tout cela? De qui voulez-vous donc parler?

--Comment! objecta quelqu'un, vous ne savez rien? D'où sortez-vous?

Immédiatement les demoiselles Jouffroy se ressaisirent:

--Vous nous parlez depuis une heure; vous nous dites des choses!... On ne sait plus où en donner de la tête, et au fond vous n'êtes pas du tout informé!...

--J'avoue... balbutia M. Houblon, que ce mystère...

--Allons! taisez-vous donc! dit vivement Mlle Jouffroy, la cadette, ce n'est pas la peine de faire des embarras quand on en est à l'A. B. C. Si vous voulez nous permettre de prendre l'histoire _ab ovo_, nous ne serons pas en peine de vous prouver avec le Frère Gédéon...

--Pardon! mademoiselle, dit Mme Bézu qui avait allumé la mèche et qui tenait absolument à mettre le feu aux poudres, si bien informées que vous soyez par le Frère Gédéon, je doute que ce soit l'ancien protégé de la famille Niort-Caen qui ait pris soin de vous éclairer sur la seule question qui nous intéresse en ce moment: à savoir, s'il y a quelqu'un qui ait été en mesure de mener en sous ordre l'affaire de la construction de Saint-Martin; et, au cas où quelqu'un aurait été en mesure de le faire, qui est le personnage. Or, nous nous trouvons aujourd'hui en présence de deux faits: _primo_: la vente des maisons dites de l'oeuvre de Saint-Martin à une société financière; _secundo_: la présence, non officielle, bien entendu, mais effective et constatée à la tête de ladite société d'une personne dont j'ai déjà prononcé le nom...

--M. Niort-Caen! acheva elle-même Mlle Cloque.

Et elle fit un suprême effort pour supporter cette terrible nouvelle qui dépassait ses appréhensions.

--Vous l'avez dit, ma chère, fit l'ancienne candidate à l'Ouvroir, en se rengorgeant.

--Comment! fit-on de tous côtés, c'est Niort-Caen qui est à la tête de la Société?

--Ce M. Niort-Caen n'est-il pas Israélite? demanda M. Houblon.

--Ça se sent assez! fit Mme Bézu. Il est vrai, ajouta-t-elle, pour ceux qui pouvaient avoir oublié son union intime avec les Grenaille-Montcontour, il est vrai qu'il a marié sa fille dans une maison si catholique!...

--Mais, observa Mlle Cloque qui n'avait pas perdu la tête, qu'est-ce que cela prouve? Il fallait bien vendre ces maisons à une société quelconque, si l'on était résolu à ne pas en user, et la présence de M. Niort-Caen dans cette société ne signifie pas...

--Comment! ne signifie pas! Mais c'est un juif, ma chère amie, faut-il vous répéter que c'est un juif?... Tout le monde sait qu'il est fort riche, riche à entretenir plusieurs familles--(ceci était d'une perfidie atroce,)--et l'on connaît l'influence dont il dispose. Et vous voudriez nous faire croire qu'il n'a pas usé de son ascendant pour faire échouer un grand projet religieux?...

--Son ascendant! son ascendant sur le monde des libres-penseurs, je vous le concède; mais il s'agissait là d'un projet intéressant surtout les autorités ecclésiastiques...

--Et c'est vous, ma chère amie--vous qui avez mis hier en voiture M. le comte de Grenaille-Montcontour avec M. le Vicaire général--qui allez nous dire que M. Niort-Caen n'a pas dans son entourage de quoi peser sur les autorités ecclésiastiques? Ah! non, je ne reconnais plus vos lumières!... Perdrions-nous nos facultés, ma bonne? Serions-nous décidément nous aussi en décadence? Qui ne sait deviner ne sait point gouverner!...

Mme Bézu se vengeait en torturant sa concurrente à la présidence de l'Ouvroir dans le présent, et en essayant de la compromettre dans l'avenir.

Mlle Cloque avait trop de chagrin pour comprendre autre chose que la gravité de la nouvelle.

VI

LA PELET

--Mademoiselle, il y a encore Loupaing qui regarde par ici!... je vois son oeil sur la fenêtre.

--Eh bien! ma pauvre Mariette, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Fermez-la, votre fenêtre!

Mlle Cloque se souleva dans son fauteuil en abaissant ses lunettes, et elle risqua un regard à travers le rideau de vitrage du côté de la maison du propriétaire. Elle aperçut en effet le plombier borgne dont l'oeil incertain semblait sans cesse fixé sur elle.

Loupaing ne sortait plus, depuis sa candidature, afin qu'on ne l'accusât pas de courir les mauvais lieux et de rouler sous les tables des débits de vin. Il avait remplacé sa mère à la fenêtre et ne quittait son poste d'observation que pour faire à sa femme des scènes qui mettaient la maison et le voisinage sens dessus dessous.

Mlle Cloque rentrait de la messe du matin, et, après une de ces affreuses discussions chez le libraire qui s'accentuaient de jour en jour, elle avait justement appris, de sa marchande de fruits, en traversant les halles, que Loupaing ne cachait pas sa joie des ennuis de sa locataire. Il s'était vanté qu'aussitôt membre du conseil municipal il ferait gratter ou effacer toutes les croix qui offusquaient dans la rue l'oeil du libre penseur, et interdire l'usage des cloches. En parlant de la vieille fille à qui il avait voué une haine de brute, il avait dit: «Je vas me payer quelque chose de rupin, ça sera de la voir crever de dépit sous mes yeux.» «Sous mes yeux! répétait la marchande de la halle, c'est qu'il ne sait seulement pas compter, car il n'en a qu'un, le vilain monstre!...» Le bon mot avait couru tout le long de l'étal des fruits. Mlle Cloque était seule à ne l'avoir pas trouvé drôle.

--Allons, Mariette, dépêchez-vous de finir la chambre, c'est le jour de vos pauvres; ils vont arriver avant le déjeuner.

--J'y vais, mademoiselle, j'y vais. Mais vous ne m'enlèverez pas de la caboche que c'est cette canaille-là qui vous jette un mauvais sort avec son oeil... Lui et puis votre marquis, mademoiselle en pensera ce qu'elle voudra, mais en voilà assez pour nous faire damner, le temps de notre éternité.

--Mariette, vous n'avez pas assez de confiance dans le bon Dieu; il est plus fort que tous les méchants.

Les journaux de la semaine étaient en pile devant elle sur une commode contenant des papiers, des souvenirs, les reliques sentimentales de sa vie. Au mur, des photographies, des daguerréotypes, des images pieuses, une lithographie de Chateaubriand, un portrait du comte de Chambord.

Malgré elle, elle reprit un journal de ces derniers jours, avec cet acharnement que l'on a à relire vingt fois un paragraphe contenant la preuve rigoureuse d'une vérité qui vous anéantit.

La semaine n'avait été qu'un orage aux formidables éclats. Les journaux s'injuriaient; les journalistes se battaient à coups de plume et à coups d'épée. Tous les républicains soutenaient le projet de la petite église, et les conservateurs étaient divisés: la _Semaine Religieuse_ ayant pris le parti de l'Archevêché ainsi qu'un journal bonapartiste qui avait osé imprimer, sous l'image du petit chapeau de Napoléon, que les monuments grandioses étaient antipopulaires. Le _Journal du département_, avec quelques feuilles de choux sans importance, avait assumé tout le poids de l'opposition aux pouvoirs civils et religieux.

En quelque endroit que l'on allât, on n'osait plus lever les yeux à cause du sentiment pénible qu'il y a à rencontrer dans un ami de la veille un adversaire armé jusqu'aux dents. Il n'était plus question que de la Basilique ou du Chalet républicain.

Mlle Cloque comptait déjà plus de dix familles qui ne la voyaient plus. Du côté des fournisseurs, elle avait elle-même brisé non seulement avec le grand magasin de blanc du franc-maçon Rocher, mais avec son charcutier et son marchand de comestibles qui avaient commis l'imprudence d'avouer leur sympathie au projet de l'église moyenne. Par contre, la petite épicerie Duvignaud située fort loin et affichant les principes les plus ultramontains, était en train de s'attirer la clientèle de tous les partisans de la Basilique.

Mlle Cloque avait retourné son fauteuil pour ne pas voir Loupaing. Elle s'agitait, réfléchissait, implorait Dieu. Ses lunettes étaient relevées sur son front; ses deux mains étaient jointes, les doigts croisés, sauf les deux index tout droit tendus, appliqués en forme de compas, et dont elle se fourrageait les lèvres en gardant des yeux fixes.

--Eh bien! criait Mariette dans l'escalier, faudra donc que je vous appelle aujourd'hui pour déjeuner?

--J'y vais, ma fille, j'y vais. Est-ce que vos pauvres sont venus?

--Il n'y a que la Pelet qui est encore en retard, je lui ai pourtant dit, la dernière fois, «Mademoiselle Pelet, si vous ne venez pas en même temps que les autres il n'y aura plus rien pour vous...»

Mlle Cloque n'était pas à table depuis cinq minutes, que la cuisine retentissait des gémissements ordinaires à la Pelet. Si on n'eût été au courant de ses manières, on eût juré que la malheureuse venait de se faire écraser.

--Mariette! dit mademoiselle Cloque, après avoir frappé sur son verre pour bien montrer qu'elle était à table, donnez-lui tout de suite, et qu'elle s'en aille; a-t-on idée de crier comme cela! Et puis, je ne veux pas qu'elle entre sans sonner. Avez vous remarqué que depuis qu'elle ne vient plus avec les autres, elle arrive par la rue de l'Arsenal? Elle sait pourtant bien que je n'aime pas qu'on passe par chez Loupaing...

--Mademoiselle, c'est qu'elle dit qu'elle ne peut plus manger, rapport à ses entrailles...

--Ses entrailles?... Eh bien! donnez-lui de quoi acheter quelque chose pour se soigner.

--Ah! pardi, Mademoiselle, si vous voulez vous en débarrasser, vous ferez aussi bien de venir vous-même, parce que, telle qu'elle est aujourd'hui, moi, je n'en viendrai pas à bout...

--Allons! qu'est-ce que c'est encore que cela?

Mlle Cloque se leva et entre-bâilla la porte de la cuisine; elle tendit une pièce de monnaie:

--Tenez mademoiselle Pelet, prenez donc cela, et laissez-nous, parce que nous n'avons pas le temps de causer aujourd'hui.

La pauvresse était installée sur une chaise; elle se leva en poussant des plaintes déchirantes:

--Eh! là, là, mon Dieu! là, là, mon Dieu! que la bonne Sainte Vierge vous protège! Faut-il! faut-il! mon bon Jésus, endurer tant de mal sur la terre!

--Où est-ce donc que ça vous fait mal?

--Eh! là, là! pardi, je n'en sais quasiment rien: on est si malheureux!

--Vous ne pouvez donc pas venir avec les autres? Je vous préviens que c'est la dernière fois que je vous reçois à part...

--Heu! heu! faut-il! faut-il! J'ai encore eu bien du mal à arriver, rapport à mon garçon que j'ai été voir là-bas, là-bas, à Saint-Avertin, où ils l'ont mis, le pauvre chérubin...

--«Où ils l'ont mis?... le pauvre chérubin?» Mais, est-ce qu'il n'est pas content de la place qu'on lui a obtenue dans les tramways? Vous devriez pourtant vous estimer heureuse, mademoiselle Pelet; vous savez combien j'ai eu à batailler avec ces dames de l'Ouvroir qui ne s'occupent pas ordinairement des filles-mères, et qui n'aiment pas beaucoup solliciter quelque chose des autorités?

--Eh! là, sans doute que ce n'est pas une mauvaise place; mais tout n'est pas rose, non, tout n'est pas rose, surtout quand on a femme et enfant.

--Oui, enfin, je vois que ça ne va pas si mal. Pour ce qui est du petit, est-ce qu'on n'a pas fait remettre pour lui tout un paquet avec des effets?

--Si bien, mademoiselle, tout un trousseau quasiment: des affaires si belles, pardi, qu'on n'ose seulement point les mettre... Heu là, là! Mon bon Dieu de misère, est-il possible aussi d'être si vieille quand on n'a que ses bras et ses jambes?... Car pour le reste, autant ne point en parler. Voyez-vous, mademoiselle, c'est les entrailles qui ont toujours été chétives... Le pain, c'est comme si je le jetais dans le ruisseau et que j'irais le voir passer à l'autre bout de la rue; mademoiselle, sauf votre respect, c'est l'image exacte.

--Mariette, avez-vous encore un peu de bouillon? Faites-le lui donc chauffer.

La vieille poussa des gémissements inarticulés en hochant la tête.

--Eh bien quoi? Ça ne vous va pas, le bouillon?

--Heu! heu! Si fait, mademoiselle, si fait; c'est ces messieurs qui racontent aujour-d'aujourd'hui, que le bouillon c'est comme qui dirait de l'eau à la rivière. Ce qu'il me faudrait, c'est du chocolat, je le sais bien; mais il y a Mame Loupaing, la mère, qui m'a arrêtée par le bras tout à l'heure histoire de me dire que tout ce que j'aurais à lui demander, fallait pas me gêner, parce que son fils va être dans les honneurs. C'est joli à son âge, et vu qu'il n'est qu'un simple travailleur. Elle m'en a donné deux petites tablettes; je ne mourrai toujours pas de faim d'ici après-demain; car pour ce que j'en mange, c'est pas une souris qui s'en contenterait... Il y a encore du bon monde...

--Ah! vous allez chez Loupaing, à présent? Est-ce que vous lui parlez aussi du bon Dieu et de la Sainte Vierge?

--Eh! là! ma pauvre demoiselle, on va chez l'un comme chez l'autre. C'est-il pas le plus généreux que le bon Dieu bénit, sans se préoccuper s'il pense noir ou bien blanc? Voilà qu'ils disent à cette heure qu'on ne peut pas avoir la puissance en même temps qu'on est dans la dévotion; eh bien! faut-il pas qu'il y en ait qui soient au pouvoir? Eh! là, pardi, que ça soit ceux-ci, que ça soit ceux-là...

--Dites-donc! mademoiselle Pelet, est-ce que c'est pour venir me parler ce langage-là qu'on vous a donné du chocolat chez Loupaing? Je vous préviens une fois pour toutes que cela ne me plaît pas et que si cela se renouvelle, je vous prierai de passer devant ma porte sans vous arrêter.

--Heu! heu! je vous aurais-t-il fâchée, mademoiselle, qui êtes bonne comme le bon Dieu en personne? Eh! là, là, j'ai-t-il du malheur! On dit, on dit comme ça sans penser à mal; nous autres on n'est pas bien habiles; et puis il y en a qui prennent de travers ce qu'on a dit!... Si ça vous chagrine que j'aille chez Mame Loupaing, ma chère demoiselle, je n'irai plus; je n'irai plus, j'en lève la main! Plutôt que de vous chagriner, je le dis bien, j'aimerais mieux me laisser mourir sur mes deux malheureuses tablettes de chocolat sans seulement y toucher de la dent. Je me remettrai au pain, faudra bien: je m'y remettrai!... Tenez! il y a plus fort encore, j'aimerais mieux que mon fils perde sa place sous prétexte que je me fais entretenir par les bigotes, comme ils disent, ou bien que je m'entends avec vous pour construire la Basilique!

Mademoiselle Cloque l'arrêta:

--Qu'est-ce que vous dites là? qu'est-ce que vous dites là? Que votre fils perde sa place? les bigotes, la Basilique? Ah! ça, est-ce que j'entends bien? Dieu me pardonne, c'est à ne pas en croire ses oreilles! Qui est-ce qui lui a procuré sa place à votre fils, après l'avoir tiré de la misère avec sa femme et son enfant, après l'avoir nourri trois mois, habillé, logé? Est-ce que ce ne sont pas ces dames de l'Ouvroir? C'est à elles, entendez-vous bien, à ces bigotes, comme vous les appelez, que la compagnie des tramways à accordé la faveur de prendre votre fils...

--Je le sais bien, ma chère demoiselle; je le sais bien, mais voilà qu'ils disent à cette heure que c'est la Ville qui va reprendre les tramways, enfin des affaires où je ne comprends goutte, vous pensez bien!... et dame, la Ville, ça ne plaisante pas, et tous ceux qui ne sont pas de leur bord, à ce qu'il paraît, va-t-en voir s'ils viennent!

Mlle Cloque joignit les mains et leva les yeux au ciel. Elle était abasourdie par l'explication de la conduite que tenait depuis quelque temps la Pelet.