Chapter 4
Et Mlle Cloque eut soudain peur d'apprendre des horreurs par la bouche de sa nièce. Elle chercha à détourner la conversation, mais Geneviève sans aucune gêne et avec une candeur qui ne laissait pas le moindre soupçon d'arrière-pensée:
--Elles s'écrivaient des billets; c'est défendu.
--Ah!
Par une des grandes portes vitrées ouvertes sur une terrasse à balustrade gothique donnant sur les jardins, on voyait passer et repasser Mlles Jouffroy et madame de Montgomery dont le nez long et distingué émergeait de profil, hors de la cornette tuyautée. A leur air il était évident que l'affaire de Léopoldine bouleversait la maison.
Presque toutes les fois que Mlle Cloque venait voir sa nièce, il y avait à Marmoutier un événement qui absorbait les esprits. C'était une retraite, un sermon, la visite d'un évêque, la rougeole, une canonisation ou des nouvelles alarmantes de la santé du pape. Et, invariablement, il fallait consacrer cinq bonnes minutes pour le moins, à tirer la jeune fille de ce réseau d'anxiétés dont la portée dépassait rarement l'enceinte du couvent, mais qui s'exaltaient outre mesure dans l'imagination de ce petit monde clôturé.
La pauvre tante ne savait par quel bout aborder le sujet de ses propres tourments autrement intéressants pour Geneviève que les mésaventures de Léopoldine. Telle est la force du milieu, que cette grande jeune fille pour qui il était question d'un brillant mariage et qui avait manifesté de son inclination naturelle pour le bel officier de cavalerie, semblait, après avoir été replongée une semaine ou deux dans sa vie de couvent, avoir à briser comme une coquille pour ressaisir le souvenir du monde extérieur.
Et la détresse de Mlle Cloque s'augmentait à tort, de la crainte de détruire par un mot les jolies chimères qui donnaient tant de grâce ingénue à cette cervelle de dix-sept ans. Mlle Cloque s'imaginait que l'on tue d'un mot les chimères! «Vais-je lui dire que ce mariage court grand risque d'être compromis?» pensait-elle. «Vais-je lui donner à entendre que si ce mariage ne s'accomplit point, elle aura désormais à partager ma pauvreté que je lui ai à peu près dissimulée jusqu'ici en l'entretenant à grand'peine dans cette maison?»
Elle lui prenait les mains, et, avant de lui parler encore, elle s'attardait à examiner si ses ongles étaient bien taillés; si elle se soignait les dents qu'elle avait délicates comme un grand nombre de Tourangelles. Elle lui regarda les cheveux emprisonnés dans l'affreux filet:
--On va donc enfin pouvoir coiffer comme il faut cette petite tête-là! soupira-t-elle.
C'était une transition aux choses de la vie mondaine. Elle chercha à lire dans les yeux de velours de la jeune fille, s'ils la suivaient sur ce terrain. Geneviève rougit tout à coup.
L'image du sous-lieutenant Marie-Joseph se présentait à son esprit à propos de cette question de coquetterie. La tante vit que les choses allaient plus vite encore qu'elle ne l'avait prévu, et, surprise par cette promptitude, elle donna de l'avant dans le sujet qu'elle se préparait depuis une heure à adoucir au moyen de mille détours:
--Nous serions donc bien fâchée, petite coquine, si notre lieutenant venait à nous manquer?
Et elle lui chatouillait le menton, du bout du doigt.
Geneviève se contenta de rougir davantage.
Évidemment elle n'avait pas compris, elle avait tenu au contraire cette phrase pour une taquinerie heureuse. Le coeur de la pauvre vieille battait. Elle s'étonnait d'avoir osé tant dire d'un coup et de n'avoir pas semé la moindre inquiétude. Tout était à recommencer.
Madame de Montgomery opéra une diversion. Elle venait de prendre congé des demoiselles Jouffroy, et, en traversant un coin du salon, elle s'arrêta au groupe de Mlle Cloque et de sa nièce, ce qui était un honneur pour la meilleure de ses élèves et pour sa digne parente.
Après une allusion discrète aux récompenses que la fin de l'année scolaire réservait à Geneviève, elle toucha avec une prudence extrême à «l'état» qui allait succéder pour elle à celui de jeune fille. Elle dit qu'il était possible d'être une sainte au milieu du «siècle» comme à l'abri du cloître, malgré les embûches sans cesse croissantes du démon. De grands devoirs, d'ailleurs, s'imposaient actuellement aux femmes chrétiennes. Quant à celles qui avaient l'honneur de partager le sort des futurs héros de l'armée française...
Mlle Cloque ne put s'empêcher de l'interrompre, et lui lança à brûle-pourpoint la nouvelle du scandale de la Basilique. Madame de Montgomery l'écouta quelques instants avec condescendance, mais sans passion, et, ayant entendu plusieurs expressions acrimonieuses à l'endroit de «l'archevêque nageant dans les eaux du gouvernement», elle salua avant de s'être compromise et se retira.
--Oui, ma pauvre enfant, continua Mlle Cloque, c'est une affaire bien triste pour les consciences chrétiennes, et prions Dieu qu'elle ne soit pas pour nous la cause de grandes déconvenues... de grands malheurs...
Geneviève écoutait avec le demi sourire des âmes innocentes et tranquilles, rassurée quant au danger religieux de ces histoires, du moment que Madame de Montgomery n'avait pas paru y ajouter d'importance.
--Tu ne sais pas, ma chère enfant, que le père de monsieur Marie-Joseph s'est lancé dans le parti des adversaires de la Basilique?...
Une nouvelle roseur colora les joues de Geneviève. Les partis ne la touchaient point, c'était bien clair; mais le nom de Marie-Joseph la troublait dans des régions presque ignorées de sa conscience. Osait-elle seulement penser à lui, avec cette étrange servilité d'esprit des natures comme la sienne, foncièrement et scrupuleusement soumises aux méthodes spirituelles imposées, aux examens de conscience quotidiens, aux confessions très fréquentes? Qui sait si un directeur ne lui avait pas interdit de reposer ses courts instants de rêverie sur cette figure fascinante? Mais à son seul nom, son sang bougeait.
--Et si monsieur Marie-Joseph était du parti de son père et qu'il s'entendît avec son père pour compromettre le triomphe de l'Église?
--Oh! quant à ça, dit Geneviève, je saurai bien l'empêcher d'être si méchant!
--D'être aussi méchant que les autres, peut-être; mais tu ne l'empêcherais pas d'être du parti de nos ennemis... Et toi, toi? Qu'est-ce que tu ferais entre les deux camps?
--Moi?.. Dame! ma tante, il faudrait bien que je sois du parti de mon mari...
Mlle Cloque trembla. Elle fut atterrée de cette phrase innocente et instinctive à quoi aboutissaient quinze années de l'éducation la plus sévère et la plus intransigeante. «Il faudra bien que je sois du parti de mon mari.» Et c'était la meilleure élève du Sacré-Coeur de Marmoutier qui disait cette phrase de taille à faire remuer sur leurs fondements toutes les murailles du couvent! Que serait-ce de la multitude des petites têtes de linottes élevées là autour de Geneviève qu'on leur a sans cesse proposée comme exemple? Une fois la porte refermée sur la figure de Mme Cantalamessa, cela se disperserait à tous les vents, prendrait le premier chemin venu, se modèlerait au gré de maris rencontrés dans les bals ou dans les casinos et ayant puisé eux-mêmes leurs principes et leur direction de vie dans les casernes ou dans les cafés du quartier latin!
--Et, si, par hasard,--je dis par hasard, bien entendu,--si, par hasard, et sous le prétexte que la vieille tante n'est pas de son parti, ce jeune homme ne... voulait plus t'épouser?...
Elle prenait des précautions, car elle croyait par ces mots d'utile prévoyance semer la terreur dans l'âme de la jeune fille.
Mais Geneviève la décontenança par un sourire étrange et charmant, le sourire que les peintres d'autrefois ont mis sur les lèvres des saintes femmes, et qu'on ne voit qu'aux figures chrétiennes, le sourire de la foi complète, absolue.
--Tu n'as pas peur que cela arrive?
--Non, fit Geneviève.
--Non! Mais pourquoi? voyons, ma chère petite, il faut penser à tout; il faut tout prévoir, surtout le pire, hélas! en ce bas monde. Eh bien sur quoi te fondes-tu pour avoir tant d'assurance? songe donc, mon enfant, que ce jeune homme n'est même pas encore ton fiancé; il n'a pas été autorisé à t'offrir une fleur; vous n'avez rien échangé?...
--Oh! si! s'écria Geneviève.
--Quoi donc, quoi donc? Voyons! Il t'a parlé; il t'a dit quelque chose?
--Oh! oui.
Geneviève confuse jeta sa jolie tête sur l'épaule de sa tante, et ses yeux se mouillèrent sans qu'elle pût parler.
--Il t'a dit?... il t'a dit?... Allons, ma chère petite enfant, il t'a dit quoi?... il t'a dit qu'il... t'aimais?
Geneviève toute troublée fit signe que oui, puis elle releva la tête en regardant sa tante de ces yeux célestes qu'a la jeune fille qui atteint l'âge de l'amour en étant demeurée complètement pure.
La bonne tante en frissonna de la tête aux pieds. Les larmes lui montèrent à elle-même en face de tant de candeur et d'une foi si touchante. Elle eut froid à la pensée de ce qui arriverait si un coeur aussi honnête était trahi. Et comme elle était justement venue pour préparer l'enfant à cette perspective, elle se sentit accablée. Elle attira la jeune fille et l'embrassa.
Deux gamines de quatorze ans qui venaient de reconduire leurs parents jusqu'à la porte du salon, arrivaient en faisant de gros yeux et bavardant la main sur la bouche. Mlle Cloque qui berçait amoureusement son trésor entendit qu'il était question de Léopoldine. En approchant, l'une des petites péronnelles souffla tout bas:
--Chut!... c'est des choses qu'il ne faut pas dire devant Geneviève...
Au retour, les demoiselles Jouffroy furent amères. Habituellement, elles plaisantaient volontiers des mésaventures éprouvées par Léopoldine qui était rangée à Marmoutier dans la catégorie des élèves indisciplinées. La grandeur de la punition affectant les proportions d'un scandale, les avait profondément troublées aujourd'hui. L'une à côté de Mlle Cloque, dans la voiture découverte, et la cadette assise en face, sur le strapontin, elles faisaient de longues figures jaunes, parlaient peu, évitaient de se regarder l'une et l'autre ainsi que leur infortunée compagne de route, et baissaient les yeux sur les eaux sablonneuses de la Loire.
Mlle Cloque qui cherchait à épancher ses propres tristesses se heurta contre ses amies à de véritables brisants:
--Qu'est-ce que vous voulez, ma chère? on ne peut pas non plus tout avoir. A votre place, je m'estimerais heureuse de voir ma nièce flattée, adulée, encensée de droite et de gauche. Jusqu'ici elle a eu toutes les récompenses; elle va enlever tous les prix; c'est une perfection. Peu s'en faut qu'on ne vous la mette dans une niche et qu'on ne lui adresse ses prières.
--Tout malheur a du bon, ajouta l'autre; je ne vois pas pourquoi vous vous désolez tant à l'idée d'une anicroche à son mariage avec un militaire: elle ne me paraît pas si taillée pour mener la vie de garnison!
La pauvre Mlle Cloque se contentait de soupirer
--Chacun ses peines, dit-elle. Et vous? ajouta-t-elle sans penser que toute parole peut être interprétée dans le sens d'une allusion blessante, j'espère bien au moins que vous n'êtes pas inquiètes du sort de cette chère petite Léopoldine. Vous avez intercédé pour elle auprès de madame de Montgomery?
--Ah! ma bonne amie, dit l'aînée, je vous en prie, ne nous accablez pas! C'est assez en vérité d'avoir subi là-bas toutes ces oeillades obliques, comme si nous avions un parent au bagne...
Mlle Cloque ne se froissait point parce qu'elle ne concevait pas la méchanceté. Elle dit encore, quelques minutes après:
--J'espère bien qu'on ne va pas vous la priver de vacances...
--Certainement non! Léopoldine sortira avec les autres: madame de Montgomery a déjà prévenu les parents qu'il fallait la marier tout de suite.
V
LA LIBRAIRIE PIGEONNEAU-EXELCIS
En sortant de la chapelle provisoire de Saint-Martin, si on tournait à droite par la rue du même nom, on passait presque immédiatement devant la librairie catholique Pigeonneau-Exelcis. C'était un magasin d'assez grande importance quoique une bonne moitié de la longue devanture fût composée d'une étroite langue léchant le mur même de la chapelle et tout juste suffisante pour l'étalage.
On pouvait se fournir chez Pigeonneau-Exelcis de tous les objets du culte, depuis les calices, ostensoirs, ciboires, jusqu'au modeste chapelet en bois taillé, à trente centimes. Cette maison offrait le plus grand choix d'ouvrages pieux, et même romanesques, ceux-ci triés, bien entendu, avec le plus minutieux scrupule. Les familles y trouvaient le grand avantage de pouvoir puiser les yeux fermés dans une bibliothèque cependant très variée. Il est malaisé de faire soi-même son choix sans courir le risque de tomber sur des insanités qui coûtent aussi cher que les meilleurs livres et que l'on hésite quelquefois à brûler.
Mme Pigeonneau était une femme si délicieuse que beaucoup fréquentaient sa maison pour le seul plaisir. Elle causait bien, et affectait de n'être pas commerçante pour deux sous. Cependant il était rare qu'on s'en allât de chez elle les mains vides: témoin le marquis d'Aubrebie, dont l'impiété était notoire, qui venait là chaque matin se régaler de sa vue, et qui amoncelait chez lui paroissiens, médailles et statuettes de tous les saints.
--C'est pour ma pauvre femme, disait-il; il faut flatter ses innocentes manies.
Et ces dames qui le taquinaient fort sur son irreligion se faisaient un jeu de lui emplir les mains et les poches des mille articles du magasin Pigeonneau.
--On n'éprouvera jamais trop l'efficacité des images saintes; leur présence chez vous, monsieur le marquis, vous vaudra une fin édifiante...
Une dame Chevillé, qui craignait toujours que l'on plaisantât des choses de la religion, lança, d'un ton pointu:
--On a vu des cas bien extraordinaires!...
--Connaissez-vous celui de monsieur Dupont, surnommé le saint homme de Tours? répliquait le marquis en jouant une conviction qui mettait chacun mal à l'aise. Monsieur Dupont avait l'habitude de jeter des médailles de saint Benoît dans les fondations ou autour des édifices dont il voulait éloigner Satan. Lorsqu'il s'agit d'obtenir le consentement des propriétaires pour les travaux destinés à découvrir les fondations de l'ancienne Basilique, monsieur Dupont, fidèle à sa pieuse industrie, fut aperçu plusieurs fois, dit-on, priant dans les ténèbres et semant ses médailles dans les caves des maisons adjacentes aux ruines de l'antique église...
--Mais parfaitement! monsieur, et le fait est si vrai qu'il est rapporté dans une brochure de monsieur le chanoine Beauséjour; vous n'en nierez pas en tout cas les résultats?...
--Certainement non, Madame, et j'aurai même l'avantage de vous fournir ces résultats au complet.
On s'attendait à une des méchancetés de langue habituelles au marquis.
--Ces maisons, dit-il, aussitôt délivrées de Satan, ouvrirent quasiment d'elles-mêmes leurs entrailles et présentèrent les débris sacrés qu'elles y recélaient. Elles furent achetées, au nombre de vingt-sept, par l'oeuvre dite de Saint-Martin qui se constitua alors en vue de la reconstruction d'une basilique...
--Vous ne nous apprenez rien!
--Pardon! peut-être ignorez-vous que, par acte passé devant Me Sautereau, notaire en cette ville, rue de la Scellerie, le 19 juillet 188..., à savoir samedi dernier, le Sequestre de la mense archiépiscopale a revendu les vingt-sept maisons à la Société anonyme immobilière de Touraine, moyennant...
Il n'y eut qu'un bond. Toutes les personnes présentes ce lundi matin chez Pigeonneau-Exelcis se pressèrent autour du marquis d'Aubrebie, les unes avec des gestes de doute, d'autres de dénégation, d'autres de colère aveugle.
Ce qu'il annonçait n'avait cependant rien de surprenant, après le manifeste du sermon de l'abbé Janvier. Mais quelque averti que l'on soit des calamités, le coeur ne perd un secret espoir qu'en présence du fait accompli.
Mme Pigeonneau était debout derrière une des tables de vente qui faisaient le tour de la pièce carrée et où étaient étalées de superbes Imitations de Jésus-Christ en maroquin, couchées chacune en son écrin de soie blanche. La jeune femme appuyée sur les deux bras droit tendus, présentait en agréable saillie les formes pleines de sa poitrine serrée dans un jersey bleu marine. Elle dirigea ses yeux noirs sur le vieillard qui semblait s'être fait un malin plaisir à annoncer cette catastrophe:
--Monsieur le marquis, dit-elle, en s'oubliant à relever un peu trop sa lèvre ombrée sur la rangée inégale des dents qui étaient sa partie faible, vous êtes, ce matin, un oiseau de bien mauvais augure...
Toutes ces dames la remercièrent d'un signe de tête, parce qu'elle embrassait leur chagrin commun.
--Le sort de mon magasin, reprit Mme Pigeonneau, est lié à celui de la chapelle. Si l'on nous met à la porte d'ici, où me conseillez-vous de le porter? On ne peut cependant pas vendre des objets de dévotion dans la rue Royale...
--En quelque endroit que vous fixiez votre saint commerce, ma bonne petite, nous vous suivrons: n'en doutez pas!
--Vous pourriez vendre autre chose, opina le marquis.
On lui tourna le dos. On l'invectiva. On s'emporta. On commenta la nouvelle avec chaleur et indignation.
Peu à peu l'entretien retomba aux petits sujets des préoccupations habituelles:
--Dans un temps comme le nôtre il faut plus que jamais aider les personnes bien pensantes.
--Vous avez joliment raison, madame, et tenez, je me permets, pour ma part, de vous recommander l'épicier Duvignaud, rue du Commerce: il a une petite femme très comme il faut, et il vote bien...
--A propos, savez-vous que Rocher, le directeur des Grands Magasins de blanc, est franc-maçon?
--Allons donc!...
--Il assistait samedi au banquet du Conseil municipal!
--Grand Dieu! C'est à ne plus savoir où prendre ses fournisseurs. Mais comment avez-vous appris cela? moi, j'y vais tous les jours dans cette maison de blanc!...
--Je l'ai appris d'une source autorisée: c'est Mlle Cloque dont le propriétaire, comme vous savez...
--Ah? Eh bien, tenez, vous ne me ferez jamais comprendre comment une aussi sainte fille persiste à demeurer dans un pareil bourbier. Figurez-vous que cet énergumène se promène dans son jardin, depuis les chaleurs, en gilet de flanelle, les bras nus!...
--Le fait est que ce n'est pas un spectacle pour une petite pensionnaire qui sort du couvent, car Mlle Cloque va avoir sa nièce ces jours-ci...
--Et l'on dit même qu'elle l'aura longtemps...
--Çà, c'est méchant. Qu'est-ce qui vous prouve que le mariage...
--Le mariage! mais vous ne savez donc pas ce qui se passe?
--En effet, est-ce que le jeune homme ne se bat pas en duel avec un journaliste?
--Il s'agit bien de cela! L'affaire est arrangée; il y a eu des explications... Il y en avait besoin, d'ailleurs... Si tant est que l'on puisse s'expliquer dans un cas aussi...
--Que voulez-vous dire?
--Comment! Mais vous n'avez donc pas lu l'article de samedi soir?
--Si.
--Eh bien, la fin... la fin de l'article!... Ah! si vous n'avez pas compris, tant pis pour vous! Ce n'est pas moi qui vous mettrai le doigt dessus, ce serait de la médisance.
--... Que le comte de Grenaille aurait des intérêts dans les affaires de Saint-Martin?
--Ce n'est pas moi qui vous le fais dire!...
--Je me suis laissé conter qu'il vit un peu aux crochets des bons juifs qui ont épousé son fils aîné...
--Chut! Voici Mlle Cloque.
Mlle Cloque arrivait cahin-caha, flanquée de M. Houblon, l'organiste. Deux fois grand comme la vieille fille qu'il accompagnait, il la contraignait par le feu de sa parole à relever tout en l'air sa figure défaite par les récentes émotions. Il était sanglé dans une redingote de drap noir, malgré la chaleur, tandis qu'un léger chapeau de feutre mou se retroussait sur son front ruisselant; il faisait des gestes désespérés, et courbait et relevait tour à tour son échine, comme s'il eût éprouvé par instants la chute du ciel sur ses épaules, et se fût redressé successivement par l'effort d'une résistance héroïque.
Mlle Cloque l'affectionnait et elle disait de lui qu'il avait l'âme la mieux trempée pour la lutte. Elle lui avait inspiré le culte de Chateaubriand; il avait lu une partie de ses oeuvres et tirait de cette noble admiration des avantages dans le monde.
L'entrée des deux amis au magasin Pigeonneau ranima les conversations. Ils apportaient avec eux la force communicative de leur indignation raffermie par la nouvelle de la vente des maisons, qu'ils venaient de puiser toute fraîche au guichet du frère Gédéon.
--Alors, dit Mme Pigeonneau-Exelcis, il ne me reste plus qu'à fermer boutique!...
--Madame, dit M. Houblon, je ne jurerais pas qu'avant huit jours on ne vous signifiât congé: la maison que vous occupez--pour le bien de la religion et pour notre agrément à tous,--cette maison, dis-je, est au nombre des quatre immeubles,--que le ciel m'entende! je dis bien: des quatre immeubles--sur vingt-sept!... qu'ait conservés la mense!... C'est sur ce sol que s'élèvera la misérable masure, la bicoque, le chalet!... que les temps modernes--oh! bien modernes!--se proposent d'élever à la gloire de saint Martin!
Le mot de chalet, véritable trouvaille, fut saisi, relancé; il revint, bondit à nouveau; chacun le voulut prononcer à son tour. On l'unit à l'épithète jaillie la veille de la colère de Mlle Cloque, et l'église future fut dès lors stigmatisée du nom de _Chalet républicain_.
--Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria Mme Pigeonneau, mais, où irons-nous?
--Rassurez-vous, Madame, fit M. Houblon avec fermeté, il passera encore d'ici là de l'eau sous les ponts, et le parti des honnêtes gens n'a pas dit son dernier mot!...
--Que comptez-vous donc faire? demanda M. d'Aubrebie.
--D'abord nous organiser...
--Oh! oh! mais, cela sent la guerre civile?
--Pourquoi pas? fit M. Houblon en se redressant de toute sa taille.
On admira beaucoup sa décision et sa hardiesse. Mlle Cloque, assise sur une chaise qu'on s'était empressé de lui offrir, applaudit en criant:
--Bravo! cher monsieur, bravo!
Ce «pourquoi pas?» était encore un mot qui resterait.
--Cependant... allait répliquer M. d'Aubrebie.
Mais on lui ferma la bouche de dix cotés à la fois. D'abord il n'était qu'un parpaillot, il n'avait pas voix au chapitre. Pouvait-on nier qu'il y eût des guerres saintes? On cita les Croisades. Le mot de «Dieu des armées» fut prononcé.
Le marquis était tout petit vis-à-vis de M. Houblon. Il avait la figure rasée, mobile, expressive; il faisait peu de gestes, parlait sans passion et n'élevait presque pas la voix. Il semblait que son adversaire, pareil à un don Quichotte et qui ne remuait pas un membre sans avoir l'air d'agiter des ailes de moulin à vent, l'assommât.
--Permettez! insista M. d'Aubrebie: c'est entre chrétiens que vous rêver de vous exterminer, et mon modeste rôle ne saurait consister qu'à marquer les points. Puis-je, en simple curieux, vous interroger sur les forces respectives des deux camps?
--Peu importe! dit M. Houblon; nous combattons pour la justice: Dieu et saint Martin sont avec nous!...
--Seront-ils contre l'archevêque?
Le débat allait s'échauffant et pouvait donner de l'inquiétude lorsqu'entrèrent Mlles Jouffroy qui s'étaient attardées à converser avec le Frère bleu. Les premiers mots qu'elles prononcèrent causèrent un si grand étonnement que le ton de la discussion devenue générale baissa d'un coup.
Elles apportaient un air résigné qui contrastait singulièrement avec leur attitude provocante de la veille.
--Après tout... dirent-elles, et sur le ton particulier qui promet toutes les concessions.
--Comment! «après tout»? leur fut-il vertement répliqué. Il n'y a pas d'«après tout!»
C'est tout l'un ou tout l'autre, n'est-il pas vrai, Mesdames? C'est l'Église digne de Dieu et du saint Thaumaturge, ou c'est la maçonnerie des conseillers municipaux. Est-ce que ces demoiselles nous apporteraient un projet intermédiaire?
Ce disant, M. Houblon ploya sa taille flexible en une sorte de point d'interrogation dont l'impertinence provoqua un mouvement approbatif.