Mademoiselle Clocque

Chapter 3

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Et toutes ces dames achevaient de se monter la tête avec cette épithète malsonnante. Aucune d'elles ne doutait qu'il ne fût suffisant de la prononcer pour rendre odieuse désormais l'idée même de toute construction autre que l'ancienne, la grandiose, la sainte Basilique démolie et rasée par les mains révolutionnaires. D'un coup, la question qui, depuis des mois, agitait les esprits, changeait d'aspect. Elle cessait de se présenter sous le caractère purement religieux et esthétique qu'elle avait jusqu'alors revêtu, pour s'aggraver d'un caractère politique. Il ne s'agissait plus de savoir s'il était ou non plus convenable d'élever une église colossale ou une église moyenne. L'église moyenne s'identifiait avec la République. Un bon catholique ne frayait pas avec la République. Voilà qui était net. Cela allait éviter à bien des esprits indécis ou paresseux à se prononcer, l'embarras de formuler un jugement.

On n'osait pas trop parler de Monseigneur, car il est délicat de s'exprimer sur la trahison d'un chef, et toute l'acrimonie s'accumulait sur la tête du vicaire général.

--Est-il sorti? demandait-on.

--Non; on ne l'a pas vu.

--Peut-être déjeune-t-il avec M. le Chapelain?

--Ce n'est pas probable; il y a un grand déjeuner à l'archevêché en l'honneur de Monseigneur l'évêque d'Héliopolis.

--Mademoiselle Cloque! Vous devez savoir cela, vous, par vos amis. M. le comte de Grenaille n'est-il pas lié avec l'évêque d'Héliopolis?

--Certainement! certainement! fit l'héroïne de la matinée.

Elle était plus curieuse de voir sortir les Grenaille-Montcontour que le vicaire général. Selon le raisonnement qu'elle s'adressait, M. de Grenaille ne pouvait plus hésiter à déclarer son opinion, tenue jusqu'ici si scrupuleusement secrète. Et, après l'article du journal d'hier, auquel son propre fils avait attribué le sens précis d'une insinuation injurieuse à son adresse, il était inadmissible qu'il ne donnât pas à ses ennemis un éclatant démenti en se rangeant ouvertement du côté des protestataires.

On eût voulu que le vicaire général se montrât au moment où l'agglomération des fidèles dans la rue gardait un aspect imposant. Quelle tête ferait-il en face de la manifestation? C'est ce dont il serait assez plaisant d'être témoin. Quelques personnes, notamment Mlle Jouffroy, deux soeurs âgées, pensionnaires au couvent de l'Adoration perpétuelle, se déclaraient d'avis qu'on lui fournît un témoignage démonstratif du mécontentement général. Qu'entendaient-elles par là? A voir les plis courroucés de leur visage et le froncement de sourcils de ces deux filles agitées par une pieuse colère, on pouvait s'attendre à tout.

Malheureusement, le public commençait à se répandre et à se clairsemer. On vit sortir l'organiste, M. Houblon, homme maigre et haut qui prêtait gracieusement le concours de son talent à la chapelle de Saint-Martin ainsi qu'à sa paroisse. Il éleva des bras pareils à des signaux de détresse, et, suivi de ses quatre filles, se confondit dans la foule des dévotes. Le vicaire général ne paraissait point, non plus que la famille de Grenaille-Montcontour. Les chevaux du landau avaient des impatiences, et le cocher était obligé de leur faire exécuter un mouvement de va-et-vient dans la rue, tout en prêtant l'oreille à l'appel du groom établi près de la porte de la chapelle.

Tout à coup, celui-ci siffla. M. et Mme de Grenaille causaient amicalement avec le Frère bleu qui rentrait à son guichet. Mlle Cloque s'avança les saluer, et ils descendirent ensemble le trottoir en se dirigeant du côté de la voiture.

Le comte était un homme d'une soixantaine d'années, portant beau, de haute taille, le teint chaud, les cheveux blancs, le menton rasé, avec des moustaches et des favoris d'ancien blond, fort soignés, d'une vraie distinction. La comtesse était une grande et forte femme, qui eût paru obèse sans le port de grenadier qu'elle avait et qui semblait lui donner la force de soutenir allègrement toute surcharge physique. Elle conservait les dents superbes et des cheveux châtain foncé durs comme crins. Elle conduisait elle-même, chassait à courre et tenait le verbe haut. Avec cela, une mise toute provinciale: pas plus de goût pour sa toilette que pour l'intérieur de sa maison.

Mlle Cloque n'osa placer aucune parole importante. Ils causaient du beau temps qu'il faisait, lorsqu'un mouvement se produisit dans la foule. On venait de voir surgir dans l'entre-bâillement de la porte la figure ronde et rosée de M. le vicaire général. Il n'était pas encore couvert et causait assez vivement avec quelqu'un demeuré à l'intérieur.

Que de malheureuses femmes frissonnèrent! On s'attendait à un scandale.

Il salua la personne avec qui il s'était attardé et s'avança délibérément jusqu'au seuil de la chapelle, où il leva le nez, prit le vent, mit son chapeau et se dirigea pour sortir, dans l'espace libre qu'ouvraient devant lui instinctivement les manifestants. Il considéra ce recul comme une marque de respect et avança en s'inclinant légèrement jusqu'au groupe formé par les Grenaille-Montcontour et Mlle Cloque, entre le landau et une grande porte ouverte sur la cour d'un droguiste. La manifestation épiait ces quatre personnes. La pauvre Mlle Cloque blêmit, et les jambes faillirent lui manquer.

Avec la plus chaleureuse cordialité, M. l'abbé Janvier aborda M. et Mme de Grenaille-Montcontour. Il fut tout de suite apparent qu'ils s'attendaient là, que c'était un rendez-vous. En effet, la comtesse dit à Mlle Cloque que ces messieurs déjeûnaient à l'archevêché avec Mgr l'évêque d'Héliopolis; et sur quelques mots très aimables et pleins de promesses sous-entendues, pour sa charmante petite Geneviève, elle tendit la main à la vieille fille. Le vicaire général monta à côté de la comtesse; le comte s'assit lestement sur le strapontin; et le landau se dirigea vers la rue Néricault-Destouches où il tourna et disparut.

Mlle Cloque murmura intérieurement:

--Mon Dieu! donnez-moi des forces; faites-moi la grâce de ne pas tomber!...

Et, d'un courageux effort sur elle-même, elle se redressa et se tint ferme.

La situation était plus tragique pour elle que pour aucune des personnes présentes à cette volte-face. Car elle seule, sans doute, était informée du véritable sens de l'article ambigu du _Journal du Département_. Elle seule savait, à l'heure actuelle, la gravité de l'attitude que venait de prendre le comte de Grenaille. En adoptant le parti de l'archevêché et le «projet républicain», non seulement il trahissait la cause du parti catholique dont il était l'ornement, mais il endossait la responsabilité des insinuations calomnieuses du journal; il reniait l'acte chevaleresque de son fils Marie-Joseph! C'était un coup d'état, une révolution. Demain, ce soir, tout à l'heure peut-être, par les feuilles de l'après-midi, tous apprendraient que M. le comte de Grenaille-Montcontour publiquement accusé de soutenir les projets gouvernementaux «_dans un but qu'il restait à élucider_» n'avait répondu qu'en affirmant son adhésion à ces projets. C'était pour les Basiliciens la perte d'un appui des plus précieux et sur lequel beaucoup avaient témérairement compté; mais pour Mlle Cloque c'était la question du mariage de sa nièce vis-à-vis de quoi venait de se creuser un précipice beaucoup plus terrible qu'elle n'avait osé le redouter.

Les deux demoiselles Jouffroy vinrent les premières au-devant d'elle. Elles ne dirent rien. La colère et l'indignation atteignent parfois un degré d'intensité que l'expression verbale est inhabile à traduire. Mais leur contenance parlait pour elles. Leurs traits, leurs bras, toute leur personne étaient affaissés, échoués, abîmés. Leurs coques grises tremblotaient de chaque côté de leurs yeux noyés. Toutes les deux pareilles, elles se ressemblaient comme deux jumelles. Leur dépit s'augmentait de la déconfiture de leurs belles menaces. Elles avaient donné à entendre qu'elles briseraient les vitres au nez du vicaire général. Et elles s'étaient écartées à son passage, comme tout le monde, sans oser proférer un cri. Elles avaient assisté, comme tout le monde, à l'espèce de défi que leur jetait à la face leur ennemi plein d'insouciance et de bonne humeur en transformant en hommage--par inconscience ou par une souveraine habileté--leur équivoque manifestation.

Quelques mines abattues se joignirent à elles, tandis que la plupart s'en allaient derrière M. Houblon dont les grands bras de sémaphore annonçaient la tempête.

Ce fut la jeune femme du libraire catholique, Mme Pigeonneau-Exelcis, qui fit remarquer la pâleur excessive de Mlle Cloque; et elle se hâta de la soutenir en lui donnant le bras. Il n'était que temps; Mlle Cloque allait céder à un étourdissement. Par bonheur, la porte du couvent était entre-bâillée; ces demoiselles n'eurent qu'à la pousser, et on installa promptement la malade sur une chaise qu'avança la soeur tourière, dans une petite cour pavée où il y avait des lis en pots au pied des murs. On alla chercher des sels, de l'éther, et tout en se livrant à cette besogne charitable, on racontait à la tourière les événements. La bonne vieille soeur, la figure embobelinée dans un bonnet blanc tuyauté du front au menton, ne se laissait guère atteindre par ce qui s'agitait de l'autre côté du cloître où elle était enfermée depuis un demi-siècle, et elle dit, après le récit de si grandes choses:

--Monsieur l'aumônier a été pris d'une attaque de goutte ce matin, et la messe de huit heures a eu quarante minutes de retard...

Mlle Cloque revint doucement à elle. On apercevait, par le jour d'un porche, la verdure du jardin planté de hauts tilleuls. Deux formes blanches passèrent au bout d'une allée. Puis on ne vit plus rien remuer; et l'on n'entendait que le bruit d'un torchon époussetant les chaises du parloir d'où il venait une grande fraîcheur. Mme Pigeonneau-Exelcis demanda si elle ne pouvait pas profiter de l'occasion pour emmener sa fillette, avant le déjeuner. Mais la soeur ouvrit des yeux comme si on lui demandait d'abjurer sa religion:

--Y pensez-vous, madame Pigeonneau? Ces demoiselles sont à l'Instruction religieuse, à cause du retard de la messe de ce matin...

--Ah! la messe a été en retard?

Et la bonne soeur répéta ce qu'elle avait dit un instant auparavant et qu'on n'avait point écouté. Puis, pour réveiller tout à fait Mlle Cloque, elle la taquina sur un sujet passé à l'état d'habitude:

--Vous voyez bien, Mademoiselle, si votre nièce était en pension ici, elle serait venue vous embrasser, et c'est ça qui vous aurait ragaillardie!...

--Mais non, dit en souriant la malade, puisque c'est l'heure de l'Instruction religieuse...

--C'est vrai! c'est vrai! Ah! mademoiselle Cloque a réponse à tout.

Et ce sujet était plein d'amertume pour la vieille tante de Geneviève. Car elle l'avait mise au Sacré-Coeur parce que l'on ne cite rien de mieux que le Sacré-Coeur pour l'éducation d'une jeune fille. Elle allait toujours aux extrêmes, en toutes choses. Et que de mérite elle avait à cela! Car on ne cite rien non plus de plus coûteux que l'éducation au Sacré-Coeur. Le couvent de l'Adoration perpétuelle eût été beaucoup plus à la portée de ses ressources. Mais le moyen de marier brillamment une jeune fille élevée côte à côte avec la petite Pigeonneau, fille du libraire?

--Ma bonne amie, firent Mlles Jouffroy, vous déjeunerez avec nous. Nous ne vous laisserons pas vous en aller chez vous après cette faiblesse...

--Vous êtes bien bonnes! Je n'ai guère d'appétit. Il faut pourtant que je reprenne des forces pour aller voir ma Geneviève cet après-midi... Mais Mariette; que dira Mariette si elle ne me voit pas rentrer?... Vous ai-je averties que Loupaing va être conseiller municipal?

Tout le monde haussa les épaules.

--On fera prévenir Mariette, ne vous inquiétez pas; madame Pigeonneau va avoir la complaisance d'envoyer un commissionnaire jusqu'à la rue de la Bourde; n'est-ce pas, chère petite dame?

--Mais comment donc! Mais trop heureuse de pouvoir vous être agréable! Je vais y aller moi-même, parce que votre bonne croirait sa maîtresse perdue si un homme de peine lui expliquait cela tout de travers...

--Non, madame Pigeonneau, vous ne ferez pas cela, je ne le souffrirai pas!

--J'y cours; j'en ai pour un moment. Au revoir, Mesdemoiselles, bonjour ma chère soeur: je viendrai prendre ma fillette à deux heures et demie...

Elle fit sonner l's douce: «z et demie» et s'esquiva.

--Vous êtes trop gentille! Au revoir, chère madame Pigeonneau.

Et quand la femme du libraire fut partie:

--Quelle excellente petite femme! dit Mlle Cloque.

--Bah! fit Mlle Jouffroy, la cadette, elle est enchantée de vous rendre service; c'est une façon de vous dire: n'oubliez pas de prendre chez moi le livre de mariage...

--Oh! la mauvaise!

Mlle Jouffroy, la cadette, avait la dent pointue. On reprochait d'ailleurs, en secret, à madame Pigeonneau-Exelcis d'être jolie. Non pas que personne eût pu jamais l'accuser de mésuser de sa beauté; mais, le charme physique laisse toujours planer quelque inquiétude morale.

Mlle Cloque eut la force de monter jusqu'au premier, dans l'appartement qu'occupaient ses amies. Le couvent recevait une douzaine de pensionnaires libres, veuves ou célibataires, qui, moyennant un prix modique, jouissaient dans cette paisible maison d'un confortable des plus avantageux. La tante de Geneviève ne gravissait jamais sans un profond soupir les larges escaliers de pierre à rampe de fer forgé, donnant sur des paliers plus spacieux que son jardin et où s'ouvraient les doubles portes soigneusement calfeutrées, rembourrées et lourdes comme des portes d'église. De beaux christs d'ivoire, des images de la Vierge, un peu mesquins sur l'immense surface des panneaux blanchis; une atmosphère de quiétude et d'ordre intime; le parfum du voluptueux servage divin et de l'éternité assurée, ornaient et emplissaient cet enviable refuge. Quel délice de reposer ses yeux, par les hautes fenêtres, sur la crête bien taillée des tilleuls, sur le pieux va-et-vient des religieuses toutes blanches et sur les ébats innocents d'enfants dont les voix et les cris venaient trois ou quatre fois par jour vous revigorer l'esprit et le coeur! Ne plus voir l'oeil louche du futur conseiller municipal, sa lance braquée sur le revers des fusains, ni l'accablante tristesse du «drapeau blanc» de la folle, c'était le rêve de Mlle Cloque; et elle y ajoutait encore le désir d'économiser le loyer de la rue de la Bourde qui absorbait ses maigres revenus. Mais à cause de Geneviève il fallait faire figure; tant que Geneviève ne serait pas mariée, il ne fallait pas songer à venir s'enterrer dans une «maison de retraite» dont le nom sonne une certaine fêlure de pauvreté.

Une soeur converse, au doux visage de bienheureuse, apportait le repas dans de grands paniers cylindriques à plusieurs étages, en fer blanc pour les plats chauds, en jonc pour le pain et les desserts. Elle était chaussée de sandales de feutre, et son pas insonore la laissait prendre tout à coup pour une apparition. Elle faisait sa besogne et recevait les observations avec un étrange contentement; on eût dit qu'elle servait à la table des Anges.

--Eh bien! soeur Brigitte, ça ne vous fait donc rien que le bon Dieu soit frustré d'une si belle Basilique?

Soeur Brigitte sourit et répondit sans hésitation:

--Notre Seigneur Jésus-Christ a dit: «Mon royaume n'est pas de ce monde...»

Et elle emporta le fromage, déjà retournée, quant à elle, à sa tranquille béatitude.

IV

GENEVIÈVE

Quand Mlle Cloque allait voir sa nièce Geneviève, le dimanche après-midi, elle prenait ordinairement le tramway qui partait de la rue Royale, traversait la Loire sur le pont de pierre et s'arrêtait alors au faubourg de Saint-Symphorien. Il y avait encore un bon kilomètre à faire à pied, et c'était un de ses soucis d'être rencontrée sur cette route poussiéreuse en été, boueuse en hiver, par les familles des compagnes de sa chère pensionnaire, dont les voitures la devançaient. Elle disait que le médecin lui ordonnait la marche; mais ce n'était qu'une des mille économies secrètes qu'elle réalisait pour faire face aux frais de cette pension luxueuse.

Mlles Jouffroy qui n'étaient pas assez sottes pour s'illusionner sur ces tristes cachotteries, avaient saisi aujourd'hui l'occasion de l'étourdissement que leur amie avait eu dans la matinée, pour aller voir une de leurs petites parentes, élève aussi du Sacré-Coeur de Marmoutier, et elles avaient fait monter mademoiselle Cloque en voiture avec elles.

Marmoutier est situé dans un lieu magnifique. Sur la rive droite de la Loire basse et nonchalante, c'est un énorme bâtiment moderne construit entre un vieux portail gothique qui date de l'antique abbaye, et des collines boisées ou plantées de vignes et qu'agrémentent encore de très anciens monuments ruinés. Dans la partie plane qui s'étend au long du fleuve, ce sont des jardins à perte de vue, des allées ombreuses, des massifs de fleurs; selon les heures, tout cela s'anime et se remplit de cris, ou retombe instantanément au silence le plus complet.

Très lentement, après qu'on avait sonné à la porte, à gauche du porche ogival, une vieille petite dame arrivait et vous toisait du bas des marches en mettant sa main en auvent sur ses yeux effarouchés de la lumière. Elle était d'origine italienne et s'appelait madame Cantalamessa. Elle faisait la joie des pensionnaires qui lui trouvaient la figure d'un polichinelle barbouillé de confitures, ce qui n'était qu'exagéré. Quand madame Cantalamessa vous avait reconnu, elle vous adressait un signe d'accueil qui pouvait aller jusqu'à l'amabilité. Mais malheur à qui se présentait pour la première fois en venant demander de voir une élève au parloir. C'était à croire que cette compatriote de Juliette avait eu, contre toute vraisemblance, des aventures de jeunesse, et il semblait qu'elle rêvât sans cesse à des complots d'enlèvements contre les jeunes filles confiées à sa garde.

La formule d'un protocole sévèrement observé voulait que l'on s'informât immédiatement de la santé de Madame de Montgomery, la Supérieure, ou tout au moins de madame la Surveillante générale qui passait pour être ni plus ni moins que la propre petite-fille de lord Byron. En vertu d'une fiction non dépourvue de style, les parents ne venaient pas ici voir leur fille dans une maison anonyme où l'on achète très cher une éducation et une instruction choisies; ils venaient chez Madame de Montgomery afin de lui présenter leurs hommages, après quoi ils embrassaient leur enfant placée ici avant tout pour recevoir le lustre d'un si grand nom.

Madame Cantalamessa prit un air embarrassé qui inquiéta les trois vieilles filles. Mlle Cloque, volontiers superstitieuse et croyant que tous les malheurs s'enchaînent et vous assaillent d'un coup, s'écria:

--Geneviève est malade! N'ayez pas peur de me le dire, je vous en conjure, madame Cantalamessa!...

La religieuse se hâta de la rassurer.

--La chère enfant, Dieu merci, n'est pas malade...

--Alors, c'est Léopoldine! firent en même temps les demoiselles Jouffroy.

Madame Cantalamessa pinça les lèvres tout en faisant de la tête un signe de négation. On comprit immédiatement qu'il ne s'agissait pas de la santé. D'un ton sententieux de président de tribunal, et en affectant de répandre une amertume douloureuse sur le nom qu'elle prononçait, madame Cantalamessa laissa tomber ces paroles du côté des demoiselles Jouffroy:

--Nous avons le regret de vous prévenir, mesdemoiselles, que l'élève Léopoldine Archambault ne sera pas visible aujourd'hui, cette malheureuse enfant s'étant rendue coupable d'une faute grave.

Ces demoiselles soupirèrent. Au fond, la santé seule avait pour elles de l'importance, comme pour tous les parents, et elles étaient prêtes à accueillir en souriant la communication qui leur était faite sur un ton disproportionné. Ce n'était pas la première fois que l'on trouvait Léopoldine en pénitence!

Mais Madame Cantalamessa ne riait pas. Pour atténuer seulement la sévérité de la nouvelle, elle ajouta que toutes ces dames avaient beaucoup prié afin d'appeler l'indulgence de Dieu sur «la malheureuse enfant,» et que l'on espérait que l'esprit du mal n'était pas ancré en elle...

--Elle est si jeune!... acheva la religieuse, afin de marquer, que, quant à elle, elle lui pardonnait déjà.

Mais il fut impossible de savoir en quoi consistait la «faute grave»; ces demoiselles verraient Madame la supérieure qui parlerait, elle, si elle le jugeait convenable. Madame Cantalamessa les fit engager avec Mlle Cloque dans un escalier de pierre, en colimaçon, où l'on remarquait dans une niche une statuette de moine assis, très populaire dans l'établissement; c'était celle de Saint-Brice, patron des mauvaises têtes. On ouvrait tout à coup sur le _salon_ qu'il fallait bien se garder d'appeler parloir, ce mot bas étant réservé aux Maisons de second ordre.

Une immense pièce blanche, au parquet ciré, emplie d'une grand murmure. Tout autour, en groupes plus ou moins épais, des familles, pères, mères, grand'mamans, frères en uniforme de collège des P.P. Jésuites, et pensionnaires de tout âge, depuis des fillettes de huit à neuf ans, auxquelles on fait manger des bonbons, jusqu'à des jeunes filles formées, presque toutes gauches sous le costume et la coiffure réglementaires dont les rubans et les médailles de sagesse achèvent l'aspect disgracieux.

A la vue de Mlles Jouffroy que l'on connaît pour venir fréquemment demander Léopoldine Archambault, on dirait qu'un coup de vent a emporté les voix. Mais elles reprennent aussitôt de plus belle, et l'on entend dans chaque groupe des «Léopoldine» par-ci, «Léopoldine» par-là, et des exclamations, et des réticences et des «chut!...» et des «ça ne se dit pas!...» enfin, tant et si bien qu'une phrase articulée net et aigu par une bambine de dix ans, arrive toute crue aux oreilles de Mlle Jouffroy la cadette: «Léopoldine est à la soeur vachère!...»

--«Léopoldine est à la soeur vachère!...» Qu'est-ce que cela veut dire? s'interrogent les trois vieilles amies.

C'est aussi ce que demandent les parents dans les groupes. Mais personne, pas même les enfants qui répandent cette stupéfiante et mystérieuse nouvelle, ne savent au juste ce qu'elle signifie. Mlles Jouffroy reçoivent les discrètes condoléances de quelques personnes de leur connaissance; Mlle Cloque dispose dans un coin favorable des chaises pour recevoir sa Geneviève. Geneviève arrive, grande, mince, d'abondants cheveux blonds, des yeux longs, taillés en amande, profonds et veloutés. Des chaînes de cuivre et d'argent supportant des médailles de différents ordres battent sa poitrine où passe en sautoir un ruban bleu large de quatre doigts. Elle se jette au cou de sa pauvre tante qui prépare des phrases pour la pressentir sur un sujet pénible.

--Dis donc, tante, tu sais? Léopoldine, est à la soeur vachère!...

--Ah çà! qu'est-ce que c'est que cette histoire-là! Qu'appelez-vous comme cela?

--Oh! tante, mais c'est tout ce qu'il y a de plus grave! Tu ne te souviens pas, il y a trois ans, c'est arrivé à une grande, nommée Jeanne-Marie Legoëlec, qui avait introduit une romance très dangereuse. Dès les premiers mots, je me rappelle, il y avait:

_Espoir charmant! Sylvain m'a dit je t'aime._

--Oh!... Mais ça ne m'explique pas la soeur vachère?...

--Eh bien! voilà. On ne communique plus avec le couvent, pendant un mois, deux mois peut-être; on est dans la ferme, à côté, avec la soeur qui s'occupe des bestiaux; il paraît même qu'on couche dans l'étable;... on dit qu'on trait les vaches!...

--Mais, enfin, qu'est-ce qu'elle a fait pour cela, cette malheureuse?...

--Qu'est-ce que tu veux? ça vaut toujours mieux que d'être renvoyée... L'autre est renvoyée, par exemple.

--L'autre? quelle autre?

--La Brésilienne.

--Qu'est-ce que la Brésilienne vient faire là-dedans?