Mademoiselle Clocque

Chapter 21

Chapter 213,625 wordsPublic domain

Mlle Cloque qui gardait ses deux mains ouvertes, en offrande généreuse, dit encore:

--Je ne m'attendais pas à être accueillie de la sorte... J'étais là-haut, chez le dentiste, avec ma nièce qui vous a aperçues par la fenêtre... Je n'ai pas résisté à un grand désir... A mon âge, il faut saisir les occasions par les oreilles. J'ai pensé que Notre-Seigneur m'envoyait celle-ci pour pratiquer son divin précepte: aimez-vous les uns les autres...

Les deux soeurs étaient en ébullition. L'aînée, sans délier ses mains unies à rebours par l'indignation, sautillait sur place en branlant la tête. La cadette se démenait, courait jusqu'à son récent poste d'observation, revenait précipitamment regarder sous le nez l'infortunée messagère de paix. Elle dit, semblant cracher chacun de ses mots:

--Mais, Mademoiselle Cloque, vous exercez là un métier qui n'a guère de nom!...

--Un métier? dit Mlle Cloque.

Mlle Zélie jetait déjà le bras sur ces demoiselles, comme pour apaiser un incendie qui se déclare.

--Il est vrai, reprit Hortense, qu'_on_ vous le fait peut-être exercer sans que vous vous en doutiez!...

Mlle Cloque les regardait tour à tour et levait les yeux au ciel. Elle ne comprenait rien.

--Vous croyez peut-être que nous sommes ici, en face de votre dentiste, pour notre bon plaisir? Savez-vous pourquoi nous sommes ici, ma soeur et moi? Nous sommes ici pour chercher le secret du malheur de notre nièce...

--Du malheur de votre nièce?...

--Oh! vous faites l'ignorante! Vous n'avez jamais rien su de ce qui se passe! c'est comme pour l'affaire Pelet!... Il est vrai, encore, que l'_on_ ne vous raconte sans doute pas tous _ses_ petits secrets...

Mlle Cloque se regimba:

--Qui çà, l'_on_? de qui çà, les petits secrets?

--Ma bonne, dit l'aînée qui n'avait point parlé, trêve de circonlocutions. Je ne veux pas vous demander pourquoi vous êtes ici, en ce moment et non chez le dentiste, près de Madame votre nièce, ni qui vous a dépêchée vers nous dans le but attendrissant de tomber dans nos bras! Je vais vous dire deux mots seulement qui vous ouvriront les yeux. M. Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour trompe sa femme. Il la trompe impudemment: c'est un coureur, un galantin, tout ce que vous voudrez, ceci est la fable de la ville...--Avec qui trompe-t-il sa femme--tout au moins une fois entr'autres?--Voilà ce qu'il importe que nous sachions afin d'essayer d'extirper le mal en sa racine.--Or, vous allez comprendre tout de suite où je veux en venir--c'est pourquoi nous sommes ici, le samedi, en face du dentiste qui a la pratique de votre famille et autour duquel le mari de notre pauvre Léopoldine rôde incessamment, ce _jour-là_, depuis plus d'un mois.. Si Mme Giraud était descendue avec vous, de chez le dentiste, elle eût pu vous confirmer immédiatement nos paroles, puisqu'elle a parfois sans doute la bonne fortune de se trouver sous les pas de M. Marie-Joseph, et puisqu'elle a même le privilège de recevoir ses confidences, ce qui lui est arrivé notamment il y a juste aujourd'hui six semaines...

--Vous en avez menti! s'écria Mlle Cloque, en s'appuyant contre une console de marbre. Ce que vous dites est une infamie... Mon Dieu! soupira-t-elle, pardonnez-leur, car elles ne savent ce qu'elles font.

--Voyons! mesdemoiselles! voyons! ânonnait Mlle Zélie, je suis sûre qu'il y a dans tout cela un malentendu.

--Dites-leur, Mlle Zélie, dites-leur, je vous en prie, vous qui connaissez Geneviève, que ce qu'elles imaginent est odieux!...

--Ah! ah! ah! fit Hortense: elle est bien bonne! C'est Mlle Zélie elle-même qui a été témoin de la scène!

Mlle Cloque tomba sur une chaise. Mlle Zélie, furieuse qu'on ait abusé de sa parole, levait les bras et disait tout haut:

--Ah! bien! si on m'y repince jamais, à dire quelque chose!...

Mais le mal était accompli. Il ne fallait songer qu'à l'atténuer.

--Oh! dit-elle: j'ai été témoin... j'ai été témoin de bien peu de chose... Ne vous tourmentez donc pas, mademoiselle Cloque; ils ont fait seulement un petit brin de causette devant la porte du dentiste...

Mlle Cloque recommença à respirer. Elle était certaine qu'il n'y avait rien et que la vérité allait se découvrir sur-le-champ.

--Ah! ça, Mlle Zélie, s'écria Hortense, j'espère bien que vous n'allez pas nous faire passer pour des menteuses ou des imbéciles! Et le couloir, s'il vous plaît! qu'en faites-vous? Vous l'avez digéré, vous, peut-être, le couloir? Mais pas nous, je vous le garantis.

--Qu'est-ce que c'est que ce couloir? demanda Mlle Cloque.

--Rien du tout! dit Mlle Zélie. Ces demoiselles se tourmentent, voyez-vous! Dame, pour ces choses-là, on se monte vite la tête!...

--Le couloir! reprit elle-même Mlle Cloque; je suis curieuse de connaître cette grave affaire du couloir.

--Allons donc! ça ne vaut pas la peine...

Mlle Cloque insistait ironiquement, en frappant le sol du bout de son ombrelle:

--Le couloir! le couloir!

Les deux soeurs, sous leurs chapeaux à rubans violets, tout pareils, avaient un même tremblement de la tête, et leurs yeux furibonds jetaient un défi commun à Mlle Cloque et à Mlle Zélie.

--Mon Dieu! dit celle-ci; j'ai vu le militaire s'enfoncer dans le couloir derrière cette chère petite dame: j'ai pensé tout de suite qu'elle avait dû laisser tomber quelque chose qu'il a eu la complaisance de lui reporter. Il faut dire qu'il est ressorti presque aussitôt.

--C'est tout?

--C'est la pure vérité, mademoiselle.

Mlle Cloque se releva.

--Et c'est de là que vous partez pour tenter de salir une malheureuse femme qui a dû être tout simplement accostée dans la rue par un homme qu'elle a connu étant jeune fille?...

--Oh! «connu!» Il y a connu et connu! dit Mlle Jouffroy. Il y a des degrés de connaissance, après lesquels, quand on a une fois rompu, on ne se connaît plus.

--Elle eût peut-être mieux fait de ne pas répondre au salut de M. de Grenaille-Montcontour, mais remarquez que cette abstention eût été injurieuse pour lui...

Hortense qui était encore une fois retournée à son poste d'observation, dans l'autre pièce, revint les deux mains en l'air et les abaissa aussitôt en s'en frappant les genoux:

--Il n'est plus au café! dit-elle; il n'est plus au café! Nous allons bien voir!...

L'aînée se précipita elle-même aux glaces.

--Ah! ça, s'écria Mlle Cloque avec dégoût, est-ce que vous auriez la prétention de me faire croire que l'on se donne des rendez-vous derrière mon dos?

Les demoiselles Jouffroy se mirent à rire.

--- Cela suffit! dit Mlle Cloque. Je vais chercher ma nièce qui est entre les mains du dentiste et je vais vous l'amener ici-même, si vous voulez bien me faire l'honneur de m'y attendre. C'est devant elle, entendez-vous, c'est devant elle que vous formulerez vos accusations!

Les deux soeurs se trémoussèrent devant les glaces, cherchant à découvrir le lieutenant. Assurément il attendait la jeune femme au passage; il était dissimulé quelque part; à moins qu'il n'eût eu le front de pénétrer comme l'autre fois dans le couloir. Il ne serait pas mauvais qu'il se trouvât nez à nez avec la vieille!

Mlle Cloque remontait tranquillement chez le dentiste. Elle avait essuyé tant d'ignominies, ces dernières années, que l'abominable calomnie des Jouffroy ne lui laissait que le désir d'en laver immédiatement sa chère Geneviève: «Mon Dieu! disait-elle, en atteignant le palier du second étage, devant la plaque de cuivre où était gravé: «Entrez sans sonner», mon Dieu! je suis sûre que vous ne permettez les méchancetés des hommes que pour donner plus d'éclat à la vérité et à la justice!...»

Elle poussa la porte du salon, au moment où Marie-Joseph saisissait la main de Geneviève.

Elle tomba, tout d'une pièce, en travers de la porte incomplètement ouverte; on entendit très bien sa tête cogner contre la porte d'abord, puis faire _blou_ en touchant le sol. Elle ne bougea plus.

Geneviève eut la force de contenir son cri, pour ne pas perdre Marie-Joseph. Elle lui dit:

--Fuyez! fuyez! Que personne ne vous voie ici! Fuyez, je vais appeler...

Il enjamba le corps de la malheureuse, et Geneviève appela. Stanislas arriva, sans trop se presser. Mais à la vue d'une femme étendue, il activa son pas pesant, et comme il courait sur le parquet, les bobèches tremblèrent aux chandeliers de la cheminée. D'un bras solide, il remit la vieille fille debout. Elle n'était pas morte; elle balbutiait. Elle avait une figure terreuse; le sourcil gauche, et l'oeil, du même côté, étaient fortement relevés, tandis que le coin de la bouche s'affaissait, comme si son visage si régulier et si uni, en tombant, se fût cassé en plusieurs morceaux. Quand elle ouvrit l'oeil droit et qu'une lumière encore parut sur ce beau masque d'honneur brisé, ce fut une épouvante, et Geneviève faiblit.

En revenant à elle, après une courte absence, elle distingua sa tante allongée sur le canapé, et auprès d'elle la personne que l'on avait vue d'abord regarder les images et qui avait paru si longtemps pousser sous la morsure de la lime ses petites plaintes inarticulées.

Le dentiste préparait lui-même des révulsifs, et il avait envoyé la bonne chercher un médecin, un fiacre, des hommes pour transporter la malade.

Geneviève, folle, se jetait aux pieds du dentiste et de la dame et les suppliait de lui dire ce qu'avait sa tante et si elle allait garder cette figure effrayante. Elle surprit sur les lèvres du dentiste le mot d'hémiplégie, puis le salon s'emplit promptement de personnes de la maison prévenues par la bonne avant le médecin. Enfin celui-ci arriva, approuva les premiers soins du dentiste et autorisa le transport immédiat au domicile «du moment qu'il y avait une personne de la famille».

Deux commissionnaires étaient là; on n'utilisa que le plus vigoureux, un colosse rouge qui répandait une odeur d'ail. Il prit à bras-le-corps la paralytique, comme on soulève un enfant. On vit pendre sur le flanc de l'homme les deux pieds inertes de Mlle Cloque, enfermés en de fines bottines de satin, à élastiques, telles qu'elle en avait porté toute sa vie. Sa tête épouvantable appuyait par le menton sur l'épaule de l'hercule; elle n'ouvrait plus son oeil droit, mais sa bouche tordue s'exténuait dans un perpétuel vagissement. Derrière l'homme, Geneviève tendait son mouchoir pour essuyer ces lèvres désormais inhumaines, d'où filait la salive.

Tout cela formait une bousculade, un gros remuement de pas sur le palier. On se tria pour descendre. Le médecin prit les devants, puis le porteur, et Geneviève. Sur les marches dépourvues de tapis, on n'entendit plus alors que le bruit des lourds talons et le tâtonnement du bout de la semelle de celui qui allait porter jusqu'à la voiture pour une petite commission de quarante sous, l'informe paquet à quoi en était réduite Mlle Cloque.

Le fiacre était au bord du trottoir, la portière ouverte.

En face, à la porte de chez Roche, les demoiselles Jouffroy qui avaient vu sortir l'officier attendaient, campées fièrement, dans l'attitude de la plus haineuse provocation, que la vieille fille osât leur amener sa nièce. Et elles dégustaient d'avance la médiocre satisfaction de voir seulement leurs têtes au débouché du couloir.

Au débouché du couloir, elles virent d'abord le médecin qu'elles ne connaissaient point; puis le grand commissionnaire et son objet.

L'homme s'étant retourné, presqu'aussitôt dans la rue, afin de présenter plus commodément le fardeau au docteur déjà introduit dans la voiture, la tête de Mlle Cloque apparut sur l'épaule géante, par-dessus le fiacre. On la reconnut de chez Roche, à ses bandeaux blancs demeurés seuls paisibles dans le chaos de la figure pitoyable.

Instantanément, à cette vue, le mouvement de la rue s'arrêta. Seuls, un tramway et deux ou trois fiacres qui passaient rapidement continuèrent leur chemin. Mais tout ce qui était à pied convergea vers la voiture stationnant à la porte du dentiste. Mlle Zélie faillit quitter la pâtisserie. Les demoiselles Jouffroy s'avancèrent.

Mais la voiture se mit en marche; et le médecin, Geneviève et la malade échappèrent promptement aux regards. Jusqu'au premier tournant, des gamins couraient encore pour voir l'impressionnante ruine humaine.

XVII

LA FIN

Elle semblait assoupie dans son lit, sous les tentures de cretonne. Mais, de minute en minute, le vagissement sinistre agitait sa lèvre entr'ouverte, et un effort de volonté soulevait sa paupière.

Cornet avait déclaré toute médication inutile. L'abbé Moisan venait d'administrer l'absolution à la mourante, et l'on attendait le curé de Notre-Dame-la-Riche pour les derniers sacrements.

Le notaire, prévenu par le mouvement de la rue, tandis qu'il retournait prendre ces dames chez Stanislas, avait regagné en courant la rue de la Bourde. La tête à l'envers, il montait et descendait l'escalier, ouvrait et fermait les portes. Et il demandait à tous:

--Mais enfin! comment c'est-il arrivé?

Personne ne le savait.

Il ouvrait des yeux stupides derrière son lorgnon. Il passait un doigt dans son faux-col et disait:

--Moi, j'en ai ma chemise mouillée.

Geneviève présidait à tous les soins, Mariette se trouvant absente, et la femme de journée qui la remplaçait étant complètement inhabile. Quand Giraud croisait sa femme au cours de ses vaines allées et venues dans la maison, il lui disait:

--Tu vas te tuer! Ménage-toi, je t'en prie!

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Aide-moi donc!

Mais il n'était bon à rien.

Le marquis vint pour faire sa partie, à quatre heures. La petite table de jeu était recouverte d'une nappe blanche. On y avait posé un crucifix avec calvaire à trois marches de bois, qui, d'ordinaire, se trouvait sur la commode derrière les flacons de médecine italienne; et il était flanqué de droite et de gauche par des candélabres. Le courant d'air que fit la porte, en s'ouvrant, dérangea une maigre branche de buis séché, passée entre le crucifié et la croix, et Jules Giraud se précipita pour la redresser comme si cela eût de l'importance. M. d'Aubrebie alla tout droit à sa vieille amie, et l'on vit sa face indifférente se creuser instantanément sous l'influence d'une grande douleur.

Tous s'écartèrent du lit, respectueusement, parce qu'on savait la mystérieuse force d'amitié de ces deux êtres qui n'avaient jamais pu mettre une idée en commun. Elle lui avait toujours reproché sa légèreté, et lui l'avait plaisantée sans cesse sur la gravité intraitable qu'elle apportait à juger toutes choses. Il y eut un moment horrible. En face du marquis profondément affecté, la malheureuse paralytique, sans doute émue, fut prise d'un rire de faiblesse qui ne la quitta d'ailleurs presque plus. Son oeil ouvert restait sérieux et sombre, et de cette bouche tragiquement tordue, sortait le son seulement, le son d'un rire de gavroche.

Ceux qui étaient témoins de cela se sentirent frémir, et Geneviève tomba à genoux devant la petite table, aux pieds du Christ à la branche de buis. Elle dit tout haut:

--Seigneur Jésus! Ayez pitié d'elle!...

Le notaire prit sa femme par la taille et voulut la relever:

--Je te défends de te faire du mal, entends-tu?

La gorge de la mourante continuait à livrer passage à cette suite de petits hoquets hilares auxquels elle avait été soixante-treize ans étrangère. Et cette trahison des organes s'accompagnait du sourd balbutiement par quoi elle croyait probablement exprimer sa pensée. Le marquis demeurait penché sur ce spectacle, et il portait son attention à refouler deux larmes, une au coin de chaque oeil, que tout le monde voyait. Enfin, elle parvint à lever le bras droit et à diriger l'index vers le ciel, où son oeil l'accompagna. Et elle voulait prendre la main du marquis, tout en faisant signe: «là-haut! là-haut!»

M. d'Aubrebie prononça:

--Vous dites que vous parlerez de moi au bon Dieu, n'est-ce pas?

Alors le rire atroce s'éleva plus haut et se continua un peu après que le balbutiement fut arrêté. L'oeil se ferma un instant. Le marquis avait deviné ce qu'elle voulait dire. La tête retomba sur l'oreiller. M. d'Aubrebie s'enfuit dans le corridor.

Il faisait chaud. Cornet qui restait là, chassait avec un écran les mouches au vol alenti autour du visage immobile. Il maintenait ouvertes les deux fenêtres sur le jardin. Dans les moments de silence, le doux froissement des feuilles du catalpa éveillait aux oreilles de Geneviève de longues heures d'étés écoulés, et les grincements lointains de la scierie mécanique exaspéraient la confusion complète de tout son être. Elle ne pensait pas. Elle avait été trop secouée. Dans l'intervalle d'une heure à peine, elle avait approché de l'unique ivresse que son imagination et son coeur pussent concevoir; elle avait soutenu une lutte qui dépassait ses forces, et n'avait été sauvée que par la plus grande terreur. Ce fut dans cette première minute de calme, et abîmée aux pieds du petit calvaire, sur la nappe blanche, que l'idée lui vint: «Mais je suis maudite! Elle va mourir en me maudissant!... C'est, moi qui l'ai tuée!...»

Elle se traîna par terre sur les genoux en priant l'abbé, le docteur et son mari de sortir un moment parce qu'elle avait quelque chose à dire à sa tante toute seule.

--Ça n'a pas de bon sens, dit Giraud, de se mettre en des états pareils; tu vas te rendre malade et nous serons dans de beaux draps...

Il sortit cependant avec ces messieurs.

--Tante! tante! s'écria Geneviève, au bord du lit, tu sais qu'il n'y a rien eu! Je lui disais: «Allez-vous-en! allez-vous-en!» quand il m'a pris la main...

Mais Mlle Cloque ne parut pas comprendre. La circonstance qui l'avait foudroyée ne laissait pas de trace en sa mémoire.

Geneviève reprit:

--Je suis honnête, tante! Je suis une honnête femme!

Ce mot attendrit la malade, et sans qu'elle saisit à quoi il faisait particulièrement allusion, elle y retrouva l'un des grands soucis perpétuels de sa vie de vertu, et son terrible rire éclata de nouveau, tandis que son oeil se mouillait. Elle prit de sa main droite la main de sa nièce et l'éleva vers le crucifix qui était pendu au chevet du lit. Et on entendait, au milieu des éclats de joie de courtisane qu'un Dieu cruel permettait d'émettre à cette bouche sainte:

--...ure... ure... ure!

Geneviève dit:

--Que je _jure_? c'est ce que tu demandes, n'est-ce pas? Oui, oui, ma bonne tante! Je jure de rester honnête, toute ma vie!...

La main de Mlle Cloque retomba lourdement, à la suite de l'effort qu'elle avait fait. L'hilarité s'éteignit et l'oeil, encore une fois, se ferma. Elle devait savourer l'assurance de ce prolongement d'honnêteté, par delà sa mort, au milieu des compromissions générales. Le ciel qui l'avait tuée par le spectacle de la plus redoutable de celles-ci, du moins lui faisait la grâce du souvenir.

Jules Giraud frappait à la porte:

--Dis donc! Geneviève: si tu venais un peu? C'est le propriétaire, je ne sais pas comment m'en dépêtrer. Il ne veut pas croire au malheur; il vient pour une question de bail.

--Rentrez doucement, dit Geneviève, je vais descendre le mettre à la porte.

Comme elle apparaissait au bas de l'escalier obscur, Loupaing dit, avant d'avoir vu ses larmes:

--Ah! voilà quelqu'un à qui parler. C'est rapport au bail à renouveler. La bourgeoise n'est pas sans savoir que les loyers ont augmenté dans le quartier, depuis que les affaires marchent...

--Ma tante a été frappée, il y a une heure, d'une attaque de paralysie; on l'attend à passer d'un instant à l'autre...

--Comment ça se fait-il qu'on n'en sache rien à la maison? dit Loupaing, en regardant la figure bouleversée de la jeune femme.

--C'est que Mariette n'est pas là! dit-elle. Et elle laissa le propriétaire qui s'en alla. Derrière le prêtre qui apportait les saintes huiles, les femmes Loupaing, aussitôt prévenues, accoururent. Elles montèrent, ainsi que toute une séquelle de femmes voisines attirées par la mort. Celles qui n'avaient pas eu le temps d'enlever leur tablier le tenaient replié en triangle afin de n'en présenter que la face propre. Elles s'agenouillèrent pêle-mêle dans la chambre, avec des mines chagrines et des branlements de tête. Parmi elles était la Pelet qui commandait les gémissements. La porte était restée ouverte, et toute la rue de la Bourde entrait. M. Houblon, prévenu en hâte, apparut avec ses quatre filles, au milieu des bonnets. Il enjamba et s'approcha, de lourdes perles de sueur coulant de son front dénudé. Sous les onctions sacrées, la pauvre vieille alliée de cet apôtre s'efforçait d'étouffer son émotion pour retenir la suprême humiliation du rire spasmodique dont, sans doute, elle se rendait compte. Elle taisait jusque son murmure. Le mouvement désordonné de sa lèvre brisée indiquait sa prière mentale.

Le curé, en surplis, toucha avec le coton imbibé son beau front pareil à un dôme d'église. Et M. Houblon était assuré que la lueur de pensée qui veillait encore sous cette voûte allait à la Basilique impossible, à la résurrection glorieuse de la religion catholique.

Elle n'eut pas la consolation de reconnaître son grand ami. Elle reposa longuement après le sacrement. A cinq heures, elle eut une secousse; on se pressa autour d'elle et elle prononça presque distinctement:

--Pardon!... Pardon.

Mais sa paupière ne s'ouvrait plus. Elle reprit son vagissement. Elle articulait mieux, mais les mots étaient sans suite.

On distingua encore des mots favoris: «Les quatre pierres...» «médiocrité...»

Instinctivement les personnes présentes se retournèrent vers la cheminée où étaient les vestiges des monuments de l'âge de foi, ainsi que la lithographie de Chateaubriand de qui les paroles lui revenaient encore. Pendant ce temps, elle eut son dernier souffle et le calme se répandit sur son visage.

Geneviève, alors, fut prise de sanglots; les demoiselles Houblon, plus pâles que la morte, ne savaient où se mettre; l'abbé, à genoux, priait à haute voix; le marquis pleurait comme un enfant. On alluma les candélabres et on ferma à demi les persiennes. L'air du soir amena l'odeur du magnolia nouvellement fleuri. On entendait les coups de marteau du savetier. Les personnes familières à la vie de la chambre de Mlle Cloque éprouvèrent le grand vide que laissait ici cette âme envolée. Et tous sentaient qu'elle emportait avec elle, comme un siècle qui finit, quelque chose qui ne se retrouverait plus.

Pour la première fois, on vit M. Houblon, les épaules écrasées, donner comme tout le monde les signes d'un grand abattement. Seule, à la fenêtre de l'hôtel d'Aubrebie, la folle, agitant son drapeau dérisoire, faisait encore un geste d'espérance.

FIN

Châteauroux--Typ. et Stér. A. MAJESTÉ et L. BOUCHARDEAU