Mademoiselle Clocque

Chapter 20

Chapter 203,950 wordsPublic domain

Le notaire était souvent en courses, dans son cabriolet. Il revenait à demi trempé et sentant le «chien mouillé». Il demandait à changer de flanelle et de chaussettes. Et il venait achever de se remettre devant une grande flambée de sarments dans la cheminée de la cuisine. Il se frottait les mains vigoureusement, se tâtait, se tapotait d'un bout à l'autre. Alors, il disait qu'il se trouvait bien, et qu'il faisait joliment bon de vivre.

Avant le dîner, le ciel étant calmé, il chaussait des sabots et sa femme de légères galoches à semelles de bois, et tous deux allaient au potager donner la chasse aux limaçons. On cueillait les lentes coquilles mobiles sur le sable humide, au milieu des allées, ou bien l'on s'amusait à suivre les petits rubans visqueux jusque dans les bouillées d'oseille où l'on détachait l'escargot crachant et renfonçant soudain sa mauvaise humeur. «Pouah!» faisait Geneviève quand par hasard elle en écrasait un. Elle criait aussi, lorsque, tandis qu'elle était penchée, un poirier lui pleurait dans le cou. Son mari ayant été, à cette occasion, chargé de l'essuyer, l'embrassa. Elle lui dit:

--Occupe-toi donc plutôt de tes sales bêtes!...

Et il alla devant, portant les limaçons dans un pot de grès recouvert d'une assiette ébréchée.

Cependant la terre ayant reçu l'eau du ciel répandait un parfum de noces mystérieuses, et, après la secousse de l'atmosphère, le silence des petits vergers et des champs et l'apaisement universel des choses vous soulevait le coeur, d'un désir à faire pleurer.

Un chat parut sur la crête d'un des murs; il marchait avec des précautions sur les cimes à demi séchées des moellons. Il s'arrêta tout à coup, une patte levée, en regardant fixement Jules et Geneviève de ses yeux étranges de métal jaune.

Geneviève eut un petit rire nerveux en voyant ce chat. Son mari sourit et lui dit:

--Comme tu es enfant! Qu'est-ce qui te fait rire?

Elle n'en savait rien.

De l'horizon encore sombre et troublé vint un dernier roulement de tonnerre affaibli. Elle frissonna et rentra à la maison.

Le soir, comme ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte sur le même potager, Jules lui dit:

--Mais, avec tout ça, on n'a pas réglé le compte du dentiste.

--Puisqu'il n'a pas fini, dit Geneviève.

--Sais-tu bien que tu es un peu capricieuse? Voyons; tu as eu cinq ou six semaines pendant lesquelles il fallait absolument aller à Tours, chaque samedi, pour te faire soigner la bouche. Tu ne laisses pas ton dentiste aller jusqu'au bout, et maintenant tu ne veux plus y retourner!... Je ne te comprends pas.

--Je voudrais que la dent me fît mal, dit Geneviève, alors j'y retournerais... Mais, je t'en prie, laisse-moi tranquille avec ce sujet-là!

--Les temps orageux te rendent nerveuse. Oh! je vois bien ça, depuis quelque temps.

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?... Sortons-nous?

Il alla dans le corridor prendre son chapeau et sa canne.

--Ta canne! dit-elle, je te demande un peu si tu as besoin d'une canne pour aller faire les cent pas sur ta route où l'on ne rencontre pas âme qui vive! C'est bien un endroit pour faire des embarras!...

Il reposa sa canne et reparut les deux mains libres. Elle haussa imperceptiblement les épaules.

Ils allèrent le long de la route, comme chaque soir. Ils marchaient, tantôt côte à côte et tantôt se donnant le bras, selon l'humeur de la jeune femme, du côté de Port-de-Piles, jusqu'à la rencontre du rapide. Ils s'arrêtaient pour voir passer cette barre lumineuse et ronflante qui, tout à coup, rayait brutalement la nuit. La fuite éperdue des trains vers l'horizon était toujours d'un grand effet sur Geneviève.

Son mari à qui elle avait confié son impression, la sentant trembler à son bras, lui disait:

--Il n'y a pourtant pas de quoi être jaloux des gens qui sont là-dedans, ce n'est pas déjà si agréable de voyager la nuit...

Il la serrait un peu contre lui, et ajoutait:

--Avoue qu'on est tout de même mieux ici, dans un bon dodo...

Et ils revenaient.

Selon le vent, telle ou telle cloche semait dans la campagne sa douce invitation à la prière ou au repos du soir.

--Comme c'est joli! soupirait Geneviève, ces petites cloches, là-bas, là-bas; on ne sait pas d'où cela vient...

--Si, si, disait le notaire. Et il se faisait une coquetterie de ne jamais se tromper sur le nom de l'endroit d'où venait le son.

Elle rappelait les clochettes des troupeaux entendues en Suisse, et elle revoyait la belle route en lacets, les chevaux de la diligence au galop, la vallée profonde avec le lac tout en bas...

--Oh! oh!... faisait-elle; brrr!

Et elle se cramponnait au bras de son mari, comme si elle eût encore éprouvé le léger vertige de la descente.

--Tu as une imagination! disait-il, tu te fatigues inutilement la tête.

Alors on discutait sur la nature des lumières qu'on apercevait au loin devant soi:

--Je te dis que c'est une voiture.

--Non, puisque le dernier train est passé; c'est l'auberge.

--Et l'autre lumière en face?

--Je parie que c'est le maître d'école qui sort de la mairie avec sa lanterne.

Un éclair blanchissait l'espace: et l'on distinguait une charrette bâchée, au conducteur invisible, et s'avançant à pas de tortue. A dix mètres du véhicule on entendait le chien aplati sur l'avant, qui grognait; il semblait tenir entre les mâchoires un joujou à engrenage, longuement remonté et dont les roues dentées se froissaient avec un bruit de râpe. Puis le ressort se brisait d'un coup net: «ouap!» au passage de Giraud et de Geneviève.

Et, presque tous les soirs, avant de toucher les premières maisons du village, le notaire disait:

--Mais, m'aimes-tu un peu?

--Cette question! Est-ce que je ne suis pas ta femme? Est-ce que tu as à te plaindre de moi?

--Oh! non! bien sûr que non!

Il ajoutait:

--Je suis trop heureux... Je ne méritais pas de t'avoir... Je n'avais jamais espéré une femme comme toi.

Quelquefois, quand Geneviève voyait une grosse larme dégringoler jusqu'aux quatre brins de moustache de son mari comme pour affirmer la sincérité de ses paroles, elle l'embrassait de bon coeur.

Ce fut la vieille tante, qui, enfin, se plaignit de ce qu'on ne vînt plus la voir. Geneviève exigea que son mari l'accompagnât à Tours. Et, cette fois-ci, on alla chez le dentiste, tous les trois, après le déjeuner.

Le lieutenant était au café de la Ville. Geneviève passa, sans tourner la tête, toute fière et très solide, entre ses deux chaperons. Il l'avait vue, avec sa tante et son mari; elle en était certaine. Elle se félicitait, intimement, comme si elle eût remporté une grande victoire sur elle-même. Au premier abord, elle ne s'était pas étonnée que Marie-Joseph fût encore là, peut-être à l'attendre, à l'heure où il l'avait déjà rencontrée le samedi. En y réfléchissant, elle se dit: «Il faut qu'il en ait une patience!...» Elle se demanda s'il l'attendait tous les jours. «Oh! non! il ne vient que le samedi.» Elle compta les samedis qu'il avait dû l'attendre, depuis celui où il l'avait abordée, où il avait eu le toupet de la suivre dans l'escalier, où il lui avait dit--elle entendait sa voix, elle voyait le bout de soleil doré qui tremblait sur la moustache ondulée: «Je... Je vous aime toujours!»

Le notaire observa que, puisque Mlle Cloque restait avec Geneviève, il pouvait bien aller chez son avoué.

--Non! non! dit vivement Geneviève, ne t'en va pas!

--Quelle idée! tu n'es pas perdue, je suppose?

--Ne vous plaignez donc pas, dit Mlle Cloque, d'avoir une femme qui ne veut pas se séparer de son mari. C'est sans doute pour cela que je ne la vois plus, moi... Quand on pense qu'il y a six semaines que nous n'avons causé!...

--Pauvre chère tante, dit Geneviève.

Afin de pouvoir causer à l'aise, elle permit à Jules de s'en aller. Il était très flatté de la marque de sympathie que venait de lui donner publiquement sa femme. Il eut une trouvaille d'amoureux:

--Allons! dit-il, je vais descendre, mais tu me regarderas un peu dans la rue; tu me feras un petit signe de la main.

--Comme c'est gentil! dit Mlle Cloque, quand le notaire eut le dos tourné; que je suis heureuse de vous voir ainsi tous les deux!... Sais-tu bien, dit-elle, en regardant Geneviève dans les yeux, que tu es ma seule consolation au milieu d'un monde qui s'en va tout entier à vau-l'eau! Oui, mon enfant, partout, du haut en bas de l'échelle, je ne vois que des gens qui suivent leurs petits intérêts mesquins et qui, pour le plaisir de leur ventre--oh! il faut appeler les choses par leur nom!--n'hésitent pas à renier Dieu et à trafiquer de leur âme...

Geneviève était debout et faisait à Jules, par la fenêtre, les signaux convenus. Elle pensait: «S'_il_ est encore au café, il doit voir que mon mari est en bons termes avec moi. Cela devrait suffire à le faire partir...» Mais quelque chose, au dedans d'elle, et qui s'imposait souvent à elle, en s'emparant de son intelligence et de ses membres, lui soufflait: «Mais, s'il t'aime, s'il t'aime, crois-tu qu'il va partir pour si peu?»--«S'il m'aime!» prononça-t-elle, presque des lèvres, en ouvrant des yeux hébétés. Et l'abominable dialogue de cauchemar qui la torturait depuis six semaines, se reformulait dans sa tête endolorie: «Il t'aime! il t'aime!»--«Non! non!»--«Il t'aime! il t'aime! pourquoi a-t-il monté l'escalier derrière toi?»--«Non! non! il ne m'aime pas.» --«Et toi?»

C'est alors qu'elle devenait folle, qu'elle se mettait à rire parce qu'elle voyait un chat s'arrêter sur un mur en la regardant; c'est alors que le son des cloches dans la campagne, ou la fuite du train rapide, la rendaient malade; c'est alors, parfois, qu'elle embrassait son mari. Et la voix intérieure, odieuse et chérie, ajoutait en ce moment: «Il t'attendait depuis six semaines à la porte du café, le monocle à l'oeil, te guettant dans la rue...»

Elle restait les yeux fixés en bas, droit devant elle, sur les glaces de la pâtisserie Roche, sans rien distinguer.

--Tu le vois encore? demanda Mlle Cloque.

--Qui ça? mon mari? Non.

A ce rappel, ses yeux se débrouillèrent et elle baissa aussitôt le rideau du vitrage:

--Ah! bien! fit-elle, crois-tu? J'étais là à regarder tes ennemies en face et je ne les voyais pas! C'est un peu fort!...

--Mes ennemies? demanda Mlle Cloque.

--Ces deux vieilles perruches de Jouffroy! Elles sont là chez Roche et elles lorgnent par ici tant qu'elles peuvent...

--Vraiment?... Et tu crois qu'elles regardent par ici? Elles nous auront peut-être vu monter... Pauvres filles! je ne les rencontre plus. Elles ne vont aux offices qu'à la crypte de la nouvelle église... Oh! je ne leur en veux pas! J'aurais tant aimé me réconcilier avec elles avant de mourir...

--Tu as bien le temps, par exemple!... Elles ont été assez méchantes avec toi!

--Est-ce qu'elles regardent encore?

Geneviève risqua un oeil sans toucher au rideau:

--On dirait qu'elles guettent... Qu'est-ce qu'elles peuvent bien faire là?

--Mon Dieu! s'écria Mlle Cloque; elles ont peut-être la même pensée que moi.

--Quelle pensée?

--Si elles avaient le désir de me revoir!...

--Ah! soupira Geneviève en soulevant les épaules, tu crois les gens bien généreux!

--Ma fille chérie, quand on a mon âge, vois-tu bien, on juge les gens et les choses autrement que dans la jeunesse. Je voudrais m'en aller de ce monde sans que personne pût me reprocher de lui avoir manqué gravement, et l'hostilité de ces deux soeurs, qui ont été si longtemps mes amies, m'est bien pénible... Je te prierai, si je ne peux pas les embrasser avant ma mort...

--Tante, dit Geneviève, avec impatience, je te supplie de ne pas me parler toujours comme si ta dernière heure était arrivée! Est-ce que ça a du bon sens? Tu ne te portes pas trop mal; tes jambes sont bien meilleures qu'il y a dix-huit mois!...

--Je sais que ces sujets-là ne sont pas gais, mon enfant, mais, c'est avec raison que je t'avertis parce que le Ciel m'a fait la grâce de m'avertir moi-même, afin que j'aie le temps de me bien préparer...

--Comment ça? fit Geneviève, souriant à demi.

--Ma Geneviève! il faut te dire que j'ai eu dernièrement une petite attaque...

Geneviève pâlit:

--Et tu ne m'as rien dit? tu ne m'as pas appelée?

--Cornet a dit tout de suite que c'était inutile, pour cette fois-là. Il m'a administré je ne sais quelle drogue qui m'a tellement secouée qu'en moins de huit jours j'étais debout. C'est à cause du tracas qu'a eu cette pauvre Mariette que je lui ai donné quelques jours de congé pour aller voir son fils. Si elle avait été ce matin à la maison, elle t'aurait tout raconté, malgré ma défense.

Geneviève était bouleversée. Mais elle voulut cacher son inquiétude:

--Enfin, tante, c'est passé! Et tu vois que tu es solide, puisque te voilà si bien rétablie!

Et elle embrassa sa tante. Il n'y avait plus personne dans le salon, et Stanislas, en ouvrant à la dernière cliente qui devait passer avant elles, leur avait adressé le sourire qui signifie: «A vous, tout à l'heure!»

Soudain, Geneviève eut une émotion rétrospective et ne put contenir ses larmes. Elle se jeta au cou de sa tante:

--Ah bien! dit-elle, tout de même, si je m'attendais à celle-là, par exemple! Et dire que je n'ai rien su de tout cela... J'aurais bien dû m'en douter... Je suis sûre que c'était cela qui me mettait la tête à l'envers, là-bas...

--Mon enfant! ma chère petite enfant! disait Mlle Cloque, en la pressant sur son coeur, ne te fais pas de chagrin; dis-toi que je m'en irai bien tranquille puisque je te laisse honnête et pieuse femme, telle que ton père eût souhaité te voir...

Elle ajouta, tout bas, en confidence:

--Je crois que le bon Dieu exaucera mes prières et me prendra dans ses bras quand ils auront consommé l'abaissement de notre sainte religion devant les pouvoirs publics...

Et elle mettait un doigt devant sa bouche, comme pour signifier: «Chut! chut!... n'en dis rien!...» en faisant des yeux qui savouraient par avance l'orgueilleux contentement d'une belle mort.

Mais elle revint à la minute présente.

--Est-ce qu'elles regardent encore?

--Oh! dit Geneviève, qu'est-ce que ça fait? laisse-les donc.

--Non! non! Va voir à la fenêtre, je t'en prie. J'ai mon idée.

--Oui, dit Geneviève: c'est même assez drôle: il y a Hortense qui ne quitte pas des yeux soit la fenêtre, soit la porte. Elles ont l'air de se cacher.

Mlle Cloque se leva:

--J'ai mon idée, répéta-t-elle. Mon enfant, ton tour va venir dans un instant; je vais descendre, et si les choses se passent bien, tu me retrouveras à la pâtisserie... J'ai mon idée; j'ai mon idée!...

Geneviève se prit le front. Des images discordantes et entremêlées se dessinèrent à ses yeux. La lugubre confidence de sa tante, son héroïque résignation devant la mort annoncée, sa joie mystique de vieille fille vertueuse, et d'un autre côté cet acharnement à se réconcilier avec les demoiselles Jouffroy,--maintenant les tantes de Marie-Joseph,--la perspective d'un rapprochement entre les deux familles--après l'aventure de l'escalier et le tumulte depuis lors de sa cervelle et de ses sens,--lui causèrent une espèce d'affolement craintif. Elle pensa tout à coup: «mais les Jouffroy sont là pour surveiller Marie-Joseph!...»

--N'y va pas! dit-elle à sa tante.

--Si, mon enfant, je sens que Dieu me commande cette action qu'il approuve. Ne perdons pas de temps. A tout à l'heure. Je t'attendrai chez Mlle Zélie.

Elle l'embrassa et descendit.

On entendait dans le cabinet du dentiste le ronronnement de la lime mécanique ramonant par pesées réitérées la dent de la patiente, une dame assez bien, que l'on avait vue longtemps, là, tranquille, à regarder des images. Et, quand la lime cessait de mordre, la bouche, sans doute maintenue ouverte par le doigt parfumé de Stanislas, émettait des sons plaintifs, inarticulés: «ahan... ahan... ahan!...» sans que s'interrompissent les coups réguliers de la pédale ébranlant l'étrange rouet.

La porte donnant sur le palier fut vivement ouverte. Une tête d'homme parut, qui inspecta d'un clin d'oeil toute la pièce. Geneviève crut mourir. Elle avait vu Marie-Joseph.

Elle n'eut certainement pas la force de crier. Il était près d'elle. Il disait:

--Il le fallait bien! il le fallait bien! Depuis le temps que je vous attends... Je vous aime... Je vous aime... Geneviève!

Elle ramassa ses forces pour lui dire:

--Vous êtes perdu! allez-vous-en: vos tantes sont en face, chez Roche...

--Allons donc! dit-il; vous voulez me faire peur: mes tantes sont au diable. En tout cas, je les y envoie...

--Mais la mienne, la mienne! ma tante sort d'ici.

--Je le sais bien! c'est pour ça que j'y suis!

--Vous êtes fou!

--Je ne dis pas non, mais je vous aime!...

Elle s'était levée pour lui montrer les demoiselles Jouffroy chez Roche. S'il ne s'en allait pas, il ne lui restait à elle qu'un parti: fuir, et sur-le-champ. Mais elle n'aperçut plus ces demoiselles chez Roche. Elle vit Mlle Cloque y entrer. L'arrivée de celle-ci avait peut-être fait reculer les deux soeurs. Il était possible, grâce à cette circonstance, qu'elles n'eussent pas vu l'officier pénétrer dans le couloir du dentiste. Et la scène qui allait inévitablement avoir lieu entre les trois vieilles filles les retiendrait.

Elle pensa: «C'est un peu fort! il faut que Dieu lui-même s'en mêle!»

Le sentiment toujours stupéfiant des combinaisons qui semblent l'oeuvre d'une ironique puissance souveraine, s'empara d'elle en même temps qu'elle retombait anéantie sur une chaise.

--Puisque vous venez le samedi, balbutiait Marie-Joseph, je puis vous voir... Je vous verrai...

Elle faisait signe de la tête: «non, non!...»

--Allez-vous-en! dit-elle, je vous en supplie! Vous vous perdez et vous me perdez en même temps! Mon mari peut revenir: ma tante est à trois pas d'ici...

--Geneviève! nous avons été séparés par des histoires stupides... C'est vous qui deviez être ma femme...

--Oh! oh! si vous l'aviez bien voulu!...

--Ah! oui... fit-il, les parents... l'argent... On ne fait pas ce qu'on veut... Je ne suis pas heureux.

--Vous n'êtes pas heureux...

Il s'aperçut que le mot qu'il venait de prononcer s'emparait de toute l'attention de Geneviève.

--Non! non! insista-t-il. Il y a une femme qui nous est destinée, et si on la manque, toute la vie est gâchée...

Elle trouva cela joli. Ses yeux remontèrent à ce niveau de l'espace où elle avait coutume de rencontrer les rêves. Elle semblait regarder une des têtes de femmes au pastel. Elle la voyait tout juste pour recueillir sur ces traits séduisants les songeries qu'elle avait eues ici durant les heures d'attente; et à toutes ces songeries, Marie-Joseph était mêlé. Aujourd'hui, il était là; il lui parlait d'une voix émue; il s'échauffait; il s'approchait d'elle. Même, elle avait déjà retiré sa main qu'il essayait de prendre. Dans le petit mouvement, elle avait rencontré les yeux du jeune homme, et vu le beau serpent d'or qui ondulait sur sa lèvre.

--Allez-vous-en! disait-elle encore.

Mais elle ne pensait même plus à ce qu'elle disait. C'était à peine si elle distinguait les paroles brûlantes que lui-même prononçait. Dans le temps de quelques secondes, c'étaient ses trois années de torture d'amour qui lui revenaient, jusque dans leurs moindres détails, avec une précision qui lui incisait la chair à nouveau, et une abondance qui l'étouffait. La rose et la goutelette de sang, la brusque entrevue chez Roche, la lettre de la tante mise à la boîte, les papiers du pupitre, le long hiver, le profil dans le catalpa, et jusqu'à la vue de la frise de faïence, au concert militaire, pendant que Jules Giraud parlait du sabotier!... Et son existence dans le village perdu: le maréchal ferrant, le tilbury du vétérinaire et la promenade du diabétique; les lessives étendues dans le jardin clos de murs, et l'ombre émouvante des nuits sur la campagne, que les trains balafraient d'une longue écorchure: pas un souvenir, pas une image, pas une parcelle du temps ou de l'espace, pas une minute de ses jours ou de son sommeil qui n'eussent été imprégnés du regret de lui, du secret et fol espoir de seulement lui parler un jour! Si elle ne lui disait pas tout cela d'un coup, dans cet instant unique, où elle respirait son souffle et sentait le parfum de ses cheveux, il était donc inutile et vain d'avoir vécu ces longues heures de martyre solitaire, et combien il était vain de recommencer à vivre après cela!

Elle croyait qu'elle allait le lui dire, qu'elle allait s'abandonner en dépit de tout; elle entr'ouvrait les lèvres.

Elle prononçait:

--Allez-vous-en! allez-vous-en!

De l'autre côté de la porte, les pesées rythmées de la pédale, mêlées aux «ahan... ahan...» de la femme, et au léger murmure explicatif du dentiste, accompagnaient en sourdine le colloque haché et fiévreux.

Geneviève dit encore:

--Allez-vous-en! je vous jure que vos tantes étaient là en face. C'est un miracle qu'elles ne vous aient pas vu!...

Il ricana. Il était prêt à tout braver pour suivre son désir.

Et ce mépris de la minute qui vient exaltait la pauvre amoureuse. Elle trouvait l'officier superbe et chevaleresque, aussi beau qu'elle l'avait rêvé. Il la grisait par une longue litanie de mots d'amour dont elle avait parfois imaginé quelques-uns, accoudée sur son pupitre aux confidences, mais qu'elle n'avait jamais entendus.

Elle portait sur les genoux un petit sac qui tomba. Marie-Joseph le ramassa et le lui remit. Un de ses doigts lui toucha la main. Elle eut un mouvement nerveux et se recula, en faisant glisser sa chaise. Le bruit l'affola; elle se leva; elle croyait que toutes les portes s'ouvraient. Elle eut un regard de démente. Mais aucune porte ne s'ouvrit; tout était tranquille. Dans le cabinet du dentiste, l'opération semblait d'une lenteur anormale, bien qu'en réalité il n'y eût pas dix minutes qu'elle durât.

--Comme je voudrais mourir! soupira-t-elle, en retombant sur sa chaise.

A ce mot, il comprit qu'elle était rendue. Il eut, avant de se précipiter sur ses lèvres, la petite halte infinitésimale qui suit la certitude de la victoire. Quoique innocente, elle comprit la solennité de cette seconde, et son geste pour le repousser prévint celui qu'il allait faire. Elle répéta:

--Allez-vous-en! allez-vous-en!

Il saisit la main qui l'écartait.

Mlle Cloque s'était acheminée avec de grands battements de coeur chez Roche. Tout en traversant la rue Nationale, elle priait Dieu plutôt que de préparer les termes d'un discours propre à gagner ses deux anciennes amies. «Quand je leur ouvrirai les bras, se disait-elle, elles n'auront pas la cruauté de me repousser!» La perspective de ce pardon la comblait; elle goûtait par avance la douceur des larmes qu'on allait répandre. Sa nièce, de là-haut, l'avait vue trottiner avec une légèreté inaccoutumée.

Les demoiselles Jouffroy, faisant le guet derrière les glaces de la pâtisserie, avaient été prises, en la voyant descendre seule, d'une agitation qui n'était point calmée lorsqu'elle entra.

Elles étaient passées, en discourant avidement avec Mlle Zélie, dans le second salon, ce qui fit que Mlle Cloque trouva la première pièce vide. Elle tremblait un peu. Elle franchit la porte, entre les bocaux de chocolat praliné et les boîtes de sucre d'orge, par où elle avait vu s'avancer un jour toute la famille de Grenaille-Montcontour. Elle lut immédiatement, et malgré sa vue basse, la plus grande gêne sur tous les visages, y compris celui de Mlle Zélie.

Elle s'avança néanmoins. Sa grande honnêteté rayonnait sur sa figure. Son coeur débordait. Elle sentait tout le Ciel se réjouir avec elle. Elle souriait. Elle tendit ses deux mains franches, et elle dit sur un ton qui faisait justice de toutes les malheureuses petites querelles humaines:

--Voyons! Nous ne nous embrassons pas?

Ces demoiselles témoignèrent un ahurissement complet. Simultanément, elles croisèrent les mains en les retournant à l'envers et abaissant les bras. Elles eurent des yeux troubles, se regardèrent, prirent à témoin Mlle Zélie qui cachait, elle aussi, une certaine émotion, en souriant à tout le monde.

La cadette poussa une exclamation:

--Eh bien! ma chère, voilà ce qui s'appelle de l'aplomb!