Chapter 2
Mlle Cloque se demanda si elle allait confier à sa bonne toute l'étendue de ses angoisses. Elle pensa que cette femme ne comprendrait jamais la liaison de choses en apparence si indépendantes.
--Vous verrez, ma pauvre Mariette, vous verrez! c'est moi qui vous le dis.
Et elle se ressouvint des premières appréhensions qu'elle avait eues lorsque s'ébaucha ce projet de mariage avec les Grenaille-Montcontour. Certes c'était une des meilleures familles de Touraine, et la petite Cloque, sans autre dot que sa grâce naturelle et le renom de vertu de sa vieille tante, devait regarder comme une surprise heureuse le fait d'avoir été distinguée par le jeune sous-lieutenant. A vrai dire, c'était un bonheur inespéré, et personne autre que Mlle Cloque n'eût aperçu là de nuage.
Elle en avait aperçu pour une raison d'une délicatesse toute particulière.
Les Grenaille-Montcontour, d'authentique et très ancienne noblesse, mais d'une fortune qu'on soupçonnait insuffisante à soutenir un train assez brillant, avaient marié leur fils aîné à une jeune fille israélite. L'amour l'avait voulu, à ce qu'on affirmait, et beaucoup d'âmes généreuses en demeuraient persuadées. D'ailleurs, disait-on, il y a juif et juif, et il fallait considérer que les Niort-Caen, bien avant leur alliance avec les Grenaille-Montcontour, avaient donné au catholicisme une précieuse recrue: une Niort-Caen, dont on rappelait la conversion retentissante, dirigeait à Paris une institution religieuse. Enfin c'était encore à l'occasion d'une conversion que les deux familles destinées à s'unir étaient entrées en relations, depuis déjà plusieurs années. Le zèle de la comtesse de Grenaille avait amené à la religion un jeune protégé de la famille Niort-Caen, garçon intelligent et sans fortune, qui depuis lors ayant prononcé ses voeux, se trouvait aujourd'hui à la tête d'une petite boutique d'objets de piété, à la porte de la chapelle Saint-Martin, en qualité de Frère vulgairement appelé «à rabat bleu.» Ce Frère jouissait du privilège évangélique attribué au «pécheur converti»; et il était, à lui seul, plus choyé que «cent justes» par les fidèles de Saint-Martin.
C'en était assez, en vérité, pour que le monde le plus scrupuleux n'eût pas lieu de faire la grimace. On ne la faisait pas trop; les Niort-Caen chez les de Grenaille s'effaçaient, se faisaient oublier; et la jeune femme était si charmante qu'on ne voyait pas de différence entre elle et les femmes élevées le plus chrétiennement, sinon l'extraordinaire saveur de sa beauté. Où donc, alors, était le nuage?
Le voici. Mlle Cloque avait observé finement, et dans mille petites circonstances de l'apparence la plus insignifiante, qu'il y avait une fêlure aux principes moraux, religieux ou politiques des Grenaille-Montcontour. En quoi consistait-elle, il eût été bien difficile de le préciser; cela n'était rien ou presque rien du tout, puisque cela ternissait à peine la figure que faisait cette famille dans la société tourangelle. Néanmoins, il y avait une indéfinissable issue par où s'écoulait le suc qui maintient l'intégrité et l'originalité absolues des vieilles maisons françaises.
Le vase où meurt cette verveine D'un coup d'éventail fut fêlé...
D'une manière générale, cela pouvait se traduire par une sorte de mollesse à soutenir certaines opinions qui, au gré de Mlle Cloque, étaient fondamentales d'une société chrétienne. C'était, par exemple, une nuance de libéralisme qui allait s'accentuant de jour en jour. On commence par être libéral en matière politique; puis on le devient rapidement en matière de religion et de morale. De là à l'opportunisme, il est clair qu'il n'y a qu'un pas. On disait couramment: les Grenaille _admettent_ ceci, admettent cela. Bon pour ceci ou cela; mais que n'admettraient-ils pas demain? On citait ce trait bien significatif de l'aisance avec laquelle cette maison glissait à toute évolution inquiétante: à quelqu'un qui interrogeait M. le comte, à propos des récentes persécutions des jésuites: «Mais, enfin, si vous aviez encore des fils à instruire, les mettriez-vous au Lycée?» M. le comte de Grenaille-Montcontour avait répondu: «Pourquoi pas?» Et quelques-uns avaient frémi. C'était une réponse qu'il n'eût pas faite avant l'influence des Niort-Caen.
Les Grenaille observaient une prudente réserve depuis le commencement de l'affaire de la Basilique. Cependant on n'ignorait pas que le comte eût des connaissances tout à fait exceptionnelles en matière d'archéologie. C'était une question qui devait l'intéresser; il pouvait apporter aux partisans de la reconstruction de l'antique monument l'appui précieux de ses lumières. On n'osait pas l'interroger par crainte de l'entendre émettre un avis défavorable, ce qui eût été le signal de la guerre. Quant à lui, il se taisait. Lors du mouvement suscité par la lacération des plans du projet gouvernemental, la famille de Grenaille était partie pour Vichy.
Mais la question avançait; les grondements souterrains allaient aboutir à un déchirement du sol déjà si oscillant; l'heure arrivait où il deviendrait inévitable de prendre un parti. Que fallait-il pour cela? Un éclat. L'article du journal le faisait prévoir comme prochain.
Et la pauvre Mlle Cloque achevait tristement son dîner en songeant à cette menaçante perspective. La douleur de ses hautes aspirations compromises était cruellement avivée par le souci du sort de sa chère Geneviève qu'elle devait aller voir le lendemain, dimanche, à Marmoutier.
Quand elle descendit au jardin, elle ne trouva pas la seille d'eau que lui apportait régulièrement Mariette, et dans laquelle elle puisait avec son petit arrosoir afin de soigner elle-même ses plantes. Elle alla vers la cuisine et appela Mariette qui ne répondit point. Enfin, elle aperçut la vieille bonne sous le porche par où la maison de plomberie communiquait avec la rue de l'Arsenal; elle causait avec la mère Loupaing, malgré la défense que lui en avait faite maintes fois sa maîtresse. Elle se hâta d'accourir et prévint l'observation qui la menaçait:
--Mademoiselle! Vous ne savez pas ce qu'il y a? Paraît que Loupaing se présente au conseil municipal: les affiches sont commandées!
Mlle Cloque leva les yeux au ciel, en haussant une épaule.
--Loupaing, au conseil municipal! soupira-t-elle.
Et elle ne put se retenir de jeter un regard de pitié sur la maison de cet ivrogne imbécile et méchant. Il scandalisait le quartier par sa débauche, et le voisinage par les mauvais traitements infligés à sa femme, une pauvre patiente laborieuse qui ne criait que sous les coups par trop vifs, et ne se plaignait jamais. Entre les branches d'un magnolia au feuillage rare, Mlle Cloque vit Loupaing accoudé ce soir, à la fenêtre de sa chambre, côte à côte avec sa femme. Il était en gilet de flanelle rouge, sans manches; les gros muscles de sa chair nue formaient d'épaisses saillies. Il regardait fixement, sans que l'on sût jamais où, de son oeil incertain. Sa femme était tranquille et muette, près de lui, en camisole blanche.
--Paraît qu'il a promis de ne plus sortir le soir, d'ici l'élection, dit Mariette; c'est Mme Loupaing qui est contente!...
--La malheureuse! elle veut donc qu'il ait le temps de la couper en morceaux? Cet homme-là me fait peur. Tenez, je rentre; vous arroserez vous-même, Mariette; et que je vous reprenne à bavarder!...
--Mademoiselle aimerait donc mieux ne pas apprendre ce qui se passe?
--Ce qui se passe? Ah! on l'apprend toujours bien assez tôt!
Mlle Cloque remonta à sa chambre, et se pencha un instant à la fenêtre sur la rue de la Bourde. L'air de juillet était lourd, la nuit tombait doucement. On entendait sans le voir le marteau de l'infatigable savetier. A chaque porte, des femmes étaient assises ou debout, en petits groupes immobiles. Un nouveau-né criait comme un animal qu'on égorge; des enfants jouaient dans la rue, butant contre les jambes des chasseurs à pied qui rentraient par trois ou quatre à la caserne. Sur la droite, dans le ciel obscurci, on pouvait voir la tour de l'Horloge, l'un des débris de la vieille Basilique. Un gros camion voiturant des eaux minérales passa en faisant trembler les maisons. Une fenêtre s'ouvrit à l'hôtel d'Aubrebie, et la marquise agita de nouveau le «drapeau blanc»; sans doute le marquis faisait un tour de jardin et la malheureuse folle éprouvait le vide de l'exil du prince. La grosse cloche de l'horloge tinta; une sonnerie de clairon vint des casernes; les soldats passaient en courant. Peu à peu les bruits s'apaisèrent; les groupes, au pas des portes, disparurent; de temps en temps seulement quelques coups de marteau sur le cuir marquaient que le savetier travaillait encore.
III
LA CHAPELLE PROVISOIRE
Rien n'indiquait, dans la rue Descartes, l'existence d'une chapelle, si ce n'était une simple croix de bois appliquée contre le mur au-dessus d'une porte, et sur laquelle on lisait, en caractères à demi effacés: SANCTO MARTINO. Un aveugle se tenait perpétuellement sur le pas de cette porte avec une sébile de plomb à la main; il avait la figure rongée par les piqûres de la petite vérole et il semblait que ses lèvres se fussent épaissies et desséchées à force de murmurer, sans répit, du même ton de mélopée plaintive: «Ayez pitié, Messieurs, Mesdames; ayez pitié d'un pauvre aveugle...»
Les deux marches franchies, et avant de pousser les tambours de cuir noir, on trouvait, à droite, un guichet ménagé au centre d'une étroite vitrine où pendaient des chapelets et des scapulaires. En appliquant l'oeil aux mauvais petits carreaux, on distinguait dans une pièce exiguë et mal éclairée, des rangées de casiers et de tiroirs, une petite table, et un «Frère à rabat bleu» fort laid, et portant sur un nez biblique une énorme paire de lunettes aux verres du même ton que son rabat, ce qui le faisait appeler communément le _Frère bleu_ par les personnes ignorant qu'il avait reçu en religion le nom de Frère Gédéon.
La plupart de ces dames, en entrant dans la chapelle, avaient un mot à dire ou une question à adresser au Frère Gédéon. Il était le vivant répertoire de toutes les nouvelles ecclésiastiques, et sa complaisance était sans bornes. Derrière son guichet, pareil au préposé aux renseignements dans une banque ou une gare de chemin de fer, la lèvre soulevée d'un facile sourire et la courbe du nez flexible comme un arc décochant ses traits avec précision et sans cesse rebandé par un génie mystérieux, il répondait et renseignait sur les offices, sermons, bénédictions, missions, pèlerinages, déplacements d'évêques ou de prédicateurs, nouvelles de Rome, nominations, mouvement de la propagande, échelles des guérisons miraculeuses, etc., etc., au point de constituer à lui seul une concurrence appréciable à la _Semaine religieuse_. Beaucoup de fidèles négligeaient depuis qu'il était là de s'abonner à cet organe de l'archevêché sous le prétexte que le Frère Gédéon avait des renseignements de meilleure main.
Quand Mlle Cloque arriva pour la messe de neuf heures, au milieu d'un sombre remous de vieilles dames, elle risqua un oeil au guichet, malgré l'heure avancée. Elle était si avide d'apprendre ce que l'article du _Journal du Département_ contenait de fondé! Le Frère Gédéon se leva, contrairement à son ordinaire; il ouvrit même la porte de sa petite boutique et fit signe à Mlle Cloque: «Entrez donc, Mademoiselle...»
Le coeur de la pauvre fille battait. Qu'est-ce qu'il pouvait y avoir, mon Dieu?
--Eh bien, fit-elle, nous avons du nouveau?
--Je le crois bien! lui glissa le Frère, sur un ton confidentiel, et c'est pour cela que je ne veux pas vous le dire devant tout le monde: hier soir à neuf heures, le sous-lieutenant Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour s'est rendu aux bureaux du _Journal du Département_, accompagné de deux officiers, et il a souffleté le rédacteur en chef.
--Seigneur Jésus! s'écria Mlle Cloque.
Et elle ressentit à cette nouvelle un mouvement de soulagement et même d'orgueil. Cette affaire était très désagréable à cause des suites qu'elle comportait, mais elle lui donnait une haute satisfaction morale, contrairement à ses appréhensions. C'était bien, ce qu'il avait fait là, ce jeune homme; ce mouvement de bravoure chevaleresque flattait immédiatement les plus intimes penchants de Mlle Cloque. Ce ne fut qu'en se ressaisissant qu'elle se demanda: mais pourquoi a-t-il fait cela?
Les yeux du Frère bleu brillottaient derrière ses conserves, et l'arc de son nez se bandait et se détendait successivement sans qu'il prononçât un mot. Enfin, voyant l'anxiété de la vieille fille, il dit tout bas, et d'un air qui voulait signifier beaucoup de choses:
--Ce jeune homme est bien, imprudent...
Soudain, les yeux de Mlle Cloque chavirèrent. Elle crut comprendre la réticence du Frère; elle la rapprocha, ainsi que la provocation du jeune Grenaille, de la queue du fameux article.
--Quoi! fit-elle; c'étaient eux que l'on visait dans l'article? Mais je vais me désabonner en sortant de la messe!... Comment c'étaient eux! Mais c'est une infamie!
--Ce jeune homme, répéta le Frère, a été bien imprudent... Vous allez manquer le commencement de la messe, Mademoiselle. M. le vicaire général est à l'autel; je vous recommande son allocution, elle sera intéressante.
Tout émue, toute frémissante, Mlle Cloque entra dans la chapelle déjà entièrement garnie de monde. Elle s'engagea dans une contre-allée qu'assombrissaient les tribunes, et se heurta à la chaisière qui lui fit un signe de tête amical et, la main en cornet sur la bouche, lui chuchota confidentiellement:
--Le sermon, Mademoiselle, écoutez-le bien: tout le monde en tremble déjà!
Au troisième rang, devant la sainte-table, une seule chaise restait libre, avec un prie-Dieu garni d'une petite boîte fermant à clef et d'une plaque de cuivre portant gravé: «Mademoiselle Cloque.» Cette chaise était placée au bord de l'allée; sa titulaire l'occupa sans déranger personne et sans même lever les yeux pour répondre à une foule de petits saluts tout prêts, suspendus à ce signe des paupières qu'elle eût pu faire, mais que l'on ne se permet plus quand le prêtre en est déjà à l'offertoire. Cependant elle fit une exception en faveur du comte et de la comtesse de Grenaille, en raison de l'abominable calomnie dont ils venaient d'être l'objet, et leur adressa en passant un fin sourire à la fois douloureux et sympathique.
A gauche et à droite d'une sorte de balcon faisant face à l'assistance, et servant de chaire, deux escaliers de bois conduisaient au choeur très surélevé et orné d'une profusion de bannières portant des noms de villes de France, adressées en hommage à saint Martin. Contre la balustrade du balcon, étaient appendus des sabres et des épées, en ex-voto, formant panoplies autour de cadres à fond de velours épinglé de nombreuses décorations parmi lesquelles les anciennes croix de Saint-Louis et du Saint-Esprit côtoyaient la Légion d'honneur et la médaille militaire. Toute la surface des murailles, d'ailleurs, aussi bien du choeur que de la grande et unique nef à toiture de bois, que Mariette appelait une grange, était couverte de plaques de marbre revêtues d'inscriptions chaleureuses et touchantes: «Reconnaissance à saint Martin», «Reconnaissance éternelle. Un père sauvé», avec les initiales et la date; «Gloire à saint Martin: un mari et un fils conservés, 1870-71», «Grâce obtenue,» «Grâce obtenue,» etc., etc. Ces murs simples et qu'on disait nus avaient la grandeur même et la beauté des angoisses humaines et de l'inébranlable foi des créatures. Sous les hommages militaires des panoplies et des croix, s'ouvrait une arcade grillée donnant sur la crypte où reposaient les restes du Thaumaturge.
Beaucoup d'hommes, surtout des officiers, étaient mêlés au flot des dévotes de saint Martin; çà et là, la tache claire du dolman d'un chasseur ou une toilette de femme élégante fleurissaient la foule.
La chaisière allait de l'un à l'autre. Le tulle de deuil flottant sur les ailes blanches de son bonnet, sa vivacité, sa façon de se poser brusquement contre l'oreille d'une personne en lui vrillant toute la longueur d'un cancan, puis de s'échapper soudain, butinant de ci de là, jusqu'à telle autre oreille complaisante, l'avaient fait surnommer la Mouche. Rarement la Mouche avait manifesté une aussi grande fébrilité qu'aujourd'hui. Par son contact multiplié, chaque groupe venait de recevoir, en même temps que la petite piqûre, une maladive impatience touchant le sermon de M. l'abbé Janvier, vicaire général.
Cependant, quand il parla, on eut la secousse du coup de foudre attendu et qui surprend infailliblement.
C'était un homme très savant et très écouté qui, six mois de l'année, faisait à la chapelle Saint-Martin une sorte d'instruction positive et documentée agréable aux esprits précis. Il s'enflammait rarement et ne parlait que pour dire quelque chose, ce qui lui valait une réputation d'originalité diversement appréciée. Quelques-uns le trouvaient froid et sec, d'autres un peu terre à terre, sous le prétexte qu'il s'attachait plutôt à l'histoire religieuse qu'à la théologie; certains l'accusaient d'avoir l'esprit protestant.
Du même ton impassible et un peu monotone qu'il employait à raconter les batailles de Constantin, il aborda le sujet brûlant de la construction d'une église digne des précieux restes de saint Martin. Il tenait, comme toujours, dans la main gauche, sa montre d'argent assujettie par une petite ganse noire qui enmaillottait l'annulaire. Il parlait vingt minutes, jamais plus, et son seul geste consistait à regarder l'heure au creux de sa main.
Il affecta d'ignorer absolument qu'il eût jamais été question de construire une Basilique. A l'entendre, c'était là un projet dont il n'avait même pas eu vent. Il décida que l'heure était venue de réaliser le voeu cher à tous les chrétiens. Grâce à la générosité des fidèles, les capitaux recueillis étaient suffisants non seulement à entamer, mais à parachever, dans un délai aisément appréciable, le pieux édifice appelé à remplacer la présente chapelle provisoire. On eût dit qu'il s'agissait de construire un bazar pour une vente de charité. A aucun instant le souffle de l'enthousiasme n'ébranla sa parole. Et il y avait là des centaines de personnes qui eussent vendu leur lit pour voir surgir le monument grandiose, le manifeste universel de la puissance catholique!
M. l'abbé Janvier poursuivait l'énumération des travaux prochains. Il possédait pierre par pierre la future église de Saint-Martin. Il en connaissait les moindres détails. Aucun terme technique ne lui manquait ni ne lui faisait peur. Il ne s'excusa point de prononcer des chiffres, et de donner à son allocution l'allure d'un mémoire d'architecte, au pied même des autels. C'était, à lui, sa méthode. Au lieu d'évoquer dans les esprits l'idée du monument à l'aide d'images apocalyptiques, il en dressait petit à petit les assises solides, étayées à mesure sur ce qu'il ne craignait point d'appeler: «ce point d'appui essentiel: les capitaux disponibles».
Personne ne broncha. Autour de cette parole glaciale l'air lui-même se figeait. Les assistants se pétrifiaient. Par tant de flegme et d'audace ils semblaient anéantis. M. Janvier en qualité de vicaire général était le porte-parole de l'archevêché. Ce que l'on annonçait là, c'était l'irrévocable. Demain, probablement, les ouvriers entoureraient déjà cette chapelle noble et belle dans sa pauvreté toute nue, pour la remplacer par l'odieuse construction moderne dont le dessin et la plate silhouette étaient en ce moment si distinctement évoqués par les plates expressions de M. Janvier.
Peu à peu, une sorte de dégel se produisant à la suite de la première surprise, des têtes se tournèrent, on échangea des regards significatifs, une houle passa sur les épaules. Le respect du saint lieu interdisait toute manifestation. Pas un fidèle ne sortit. Mais on sentait comme à certains jours, sous la surface terne de la mer, la lame profonde, plus dangereuse que la tempête.
Quand la vingtième minute fut écoulée, M. l'abbé Janvier avait achevé de décrire jusqu'à la pointe du clocher futur et de prouver la possibilité matérielle de son exécution. Alors, comme un maçon parvenu au faîte de son ouvrage y plante un petit drapeau, il dit un mot qui, d'un seul coup, parut résumer toutes ses réticences et faire claquer son pli impertinent sur les creuses chimères d'une partie des cervelles présentes: «Mes frères, il faut être de son temps. Ainsi-soit-il.» Puis il fit son signe de croix et continua la messe.
On se contint jusqu'à la fin; mais la sortie fut fiévreuse. L'officiant n'avait pas fermé le livre sur le dernier Évangile, que nombre de personnes se hâtaient vers la porte, pressées d'échanger leurs impressions. D'ordinaire, beaucoup descendaient à la crypte déposer un cierge près du tombeau. Seuls, quelques soldats et des femmes pauvres se dirigèrent aujourd'hui du côté de l'escalier. La porte extérieure, sur la rue Descartes, était comparable à l'ouverture d'une ruche d'abeilles.
--Ayez pitié, messieurs, mesdames, ayez pitié d'un pauvre aveugle...
La malheureuse prière de l'aveugle était couverte par la rumeur bourdonnante d'une centaine de femmes qui aussitôt à l'air libre éclataient, laissaient fuser à grands jets leur indignation et leur colère. Elles restaient là, sur place, coude à coude, par groupes confus qui se déformaient ou se pénétraient d'un simple pivotement sur les talons, une phrase commencée au nez de quelqu'un s'achevant brusquement contre une autre figure: propos sans suite, incohérents, mais s'emboîtant les uns les autres à cause d'une aigreur, d'une violence communes; le ton seul harmonisait ce pot-pourri d'idées dont la plupart, émises posément, se fussent trouvées contradictoires. Les plus acharnées étaient les vieilles; on en voyait qui relevaient leur voilette sur le front pour parler mieux, et qui brandissaient leur gros paroissien entre leurs mains gantées. Et elles ne pouvaient se résigner à s'en aller, comme si, à elles toutes, là, en force, elles allaient faire quelque chose. Elles n'étaient plus cent; elles semblaient innombrables; les tambours noirs vomissant toujours deux torrents de lave humaine qui élargissaient, épaississaient et ranimaient cette grande flaque de matière en ébullition.
La rue, peu fréquentée, permettait ce rassemblement. Quelques rares fiacres rasaient le bord du trottoir opposé, le long du mur du couvent de l'Adoration perpétuelle. Deux ou trois voitures attendaient des personnes ayant assisté à la messe, entre autres le landau des Grenaille, avec deux chevaux fort bien attelés.
Plusieurs avaient cherché un épanchement au guichet du Frère bleu, mais le guichet était fermé.
Lorsque Mlle Cloque sortit, longtemps après le gros de la foule, il y eut une forte poussée vers elle. D'un accord tacite et unanime, ce mouvement la proclamait l'âme même de l'opposition. Nul ne doutait de son opinion, déjà maintes fois exprimée; son importance morale au milieu de tout le monde de la dévotion, et de plus, sa qualité actuelle de présidente de l'ouvroir de Saint-Martin la plaçaient d'emblée à la tête de la résistance.
Elle eut un mot heureux qui courut de bouche en bouche et donna une consistance et une force inattendues au parti de la Basilique: près des personnes qui l'entourèrent, elle étiqueta les plans et devis que venait d'étaler le vicaire général, de «projet républicain». Le _Journal du Département_ n'avait jamais poussé si loin, et c'était un tort, car, prononcés en temps opportun, de tels mots ruinent un parti. Le Saint Père n'ayant pas encore parlé à cette époque, aucun simulacre de paix n'existait entre l'Église et la République. Le projet que venait d'adopter l'archevêché, et que favorisait en secret le ministère, était bien un projet teinté de républicanisme. On s'en doutait; mais il fallait le dire. C'était fait.