Mademoiselle Clocque

Chapter 18

Chapter 183,822 wordsPublic domain

Sa barbe était assez bien, entière, blonde et frisée; mais il sortait de chez le coiffeur qui lui avait rasé les joues à la tondeuse. Elle le jugea stupide d'avoir été le chez le coiffeur avant de venir au rendez-vous. Il avait d'assez jolies dents très blanches, mais presque point de lèvres ni de moustache: une espèce de malheureux petit bout de duvet d'un blond si clair qu'on aurait dit qu'il était blanc, et dont trois ou quatre poils, un peu plus longs, descendaient de chaque côté de la bouche.

«Jamais, pensa Geneviève, je ne me laisserai embrasser par cet homme-là.»

Il était en redingote, soigneusement boutonnée, et en chapeau haut de forme.

«Eh bien! se dit la jeune fille, comment serait-il, s'il venait officiellement demander ma main?»

Il était surtout terriblement ému. On sentait sa crainte de laisser échapper quelque sottise devant Geneviève, dans le premier moment, et il parlait à la tante aussi troublée que lui.

L'abbé Moisan entretenait Geneviève qui n'écoutait que le notaire lancé à bride abattue à la conquête de Mlle Cloque. Dans sa précipitation, le malheureux conservait son lent parler tourangeau aux consonnes lourdes, aux voyelles de brebis bêlante. Geneviève saisit au vol les mots d'«hiver _rigoureux_», de «saison plus _propice_» et «d'air _printanier_».

«Il est trop bête, non, décidément, il est trop bête!»

Combien de fois s'était-elle moquée, à Marmoutier, de ces expressions endimanchées où excellaient les filles de parvenus!

Mlle Cloque s'étant ressaisie, avait dirigé le notaire sur une voie plus intéressante, et il donnait la description de la Celle-Saint-Avant. La musique militaire entamait un pas redoublé, et, dans l'intervalle des éclats de piston, on entendait des «excellente étude... frais généraux... amortissement... vignobles et sapinières... grande voie ferrée... clientèle du château... société de l'endroit...» Il faisait valoir sa marchandise.

Geneviève se refusait à admettre que l'on pût parler de ces choses-là de prime abord, comme au marché.

Mlle Cloque ayant osé une allusion discrète aux «principes religieux», il parla de «sa vieille mère»; il s'étendit sur des détails intimes que personne ne lui demandait. Il prononça quelques mots dont Geneviève ignorait complètement la signification: «cadastre» et «main-levée d'hypothèque légale». Ces termes, qui eussent pu lui être très désagréables, lui donnèrent cependant à entendre que cet homme possédait des connaissances techniques, une sorte de science, quelque chose enfin qui le releva un peu à ses yeux. Mais quelle idée d'aller parler de cela à une vieille fille qu'on n'a jamais vue!

L'abbé Moisan jugea qu'il était temps d'opérer un contact entre les deux principaux intéressés. Il remua son siège, le posa de biais, cogna contre des chaises voisines qu'on recula complaisamment par égard pour un ecclésiastique; il parvint à faire vis-à-vis au notaire et lui tapa sur le genou:

--Eh bien! dit-il, j'espère que vous êtes à votre affaire: on sait que vous vous y connaissez en musique!

--Oh! oh! fit modestement le notaire.

--Monsieur est musicien? demanda Mlle Cloque.

--Oh! mon Dieu, Mademoiselle, je racle un peu de violon... comme tout le monde...

--Comme tout le monde!... dit l'abbé, ah! que non pas! Ce n'est pas déjà si commun.

--Et vous, Mademoiselle, dit le jeune homme à Geneviève, vous êtes musicienne aussi, sans doute?...

C'était la première parole qu'il lui adressait.

Sa voix trébuchait sur un imperceptible trémolo, et, comme il s'était commandé de profiter de cette occasion de parler, il avait débité cette phrase sans aucun naturel, mais au contraire, du ton le plus haïssable dans le genre commun et convenu.

Geneviève n'était aucunement intimidée; elle sentait clairement sa supériorité sur cet homme. Elle n'éprouvait point de pitié pour lui, malgré que son émotion fût touchante. Elle le détestait simplement d'être si bête.

--Je fais de la musique de temps en temps, dit-elle sans complaisance. J'ai surtout aimé cela autrefois. Mais, maintenant!...

Elle eut un petit geste qui signifiait: «Maintenant, vous savez, ce que ça m'est égal!...»

Il la regardait en écoutant sa réponse, et, par une sorte d'attention indéfinissable, il avait ôté son binocle. Elle lui en sut presque gré, car ses yeux ainsi étaient moins laids, quoiqu'il les fermât à demi, et que le double sillon rosé creusé par la pince, à la racine du nez, donnât à leurs environs l'aspect pénible d'une blessure. Ils contenaient une telle crainte de la minute présente, un tel désir de ne pas inspirer d'antipathie, une si franche admiration des deux créatures dont on lui avait des années durant vanté les mérites, enfin un si vif sentiment de sa propre petitesse en face de cette jeune fille distinguée, que le coeur de Geneviève fut un moment ébranlé. Elle se dit: «Comme il doit être bon!» Mais aussitôt: «Jamais je n'aimerai cette tête-là!»

Elle n'ajouta rien à sa petite réponse sèche. Il comprit qu'il lui avait déplu dès le premier coup d'oeil. Cela acheva de le démoraliser. Il fallait parler. Il hasarda une réflexion qui parut saugrenue, à propos de la Marche Indienne de Sellénick accueillie autour d'eux par des applaudissements. Geneviève en conclut que, comme musicien, il était bon à conduire les noces de village; et elle le vit, en imagination, faisant grincer l'archet sur son instrument.

Mlle Cloque qui découvrait au notaire des qualités sérieuses sans toutefois être séduite par un homme aussi simple, demeurait fort embarrassée. L'abbé s'efforçait d'insuffler de la chaleur dans l'entretien; à défaut de paroles heureuses, il remuait sans cesse, de sorte qu'on remplissait les vides par de petites réflexions sans aucune portée: «Oh! pardon, Mademoiselle!... J'ai failli vous marcher sur le pied... On est beaucoup mieux ainsi... Je n'aime pas entendre la musique de trop près... Si je me mets comme cela, je vais tourner le dos à ces dames!... Nous aurons peut-être trouvé le moyen de nous caser, quand le concert sera fini...» On faisait tout ce qu'on pouvait pour sourire à chaque mot.

L'abbé remua si bien que les deux jeunes gens finirent par se trouver l'un à côté de l'autre. Alors, il accapara la tante afin de leur permettre de causer tous les deux.

Jules Giraud prit un parti héroïque. Il jugea qu'il perdrait son temps à essayer de faire du luxe. Il nommait ainsi dans sa pensée les tentatives de conversation sur des sujets généraux où il faut être profond ou élégant si l'on n'est pas capable de singer l'un ou l'autre. Il dit tout franchement à Geneviève que c'était bien inutile de chercher midi à quatorze heures quand on avait très peu de temps à rester ensemble et qu'on savait très bien pourquoi l'on se voyait. Elle fut un peu surprise de cette netteté; puis elle réfléchit vite que ce qu'il disait un peu gauchement, était précisément ce qu'elle avait pensé elle-même. Et elle l'écouta.

Il tremblait moins et s'exprimait mieux. Rien n'est tel que d'aborder de front le _sujet_. Il servit une partie des renseignements déjà fournis à la tante, car, livré à lui-même, il n'avait pas une grande variété de choses à dire et se bornait à ce qui lui semblait essentiel. Elle entendit à nouveau la série des «frais généraux, des vignobles et sapinières, de la grande voie ferrée et de la société de l'endroit.» Il reparla avec une piété très réelle de sa «vieille bonne femme de maman» qui pleurait de joie à l'idée d'avoir une fille. Il ne cherchait pas à attendrir, ni à surfaire quoi que ce fût; il étalait avec sincérité le «tableau de sa situation».

Il n'avait pas escompté l'avenir pour payer son étude. Tout était réglé; le moindre bénéfice entrerait directement dans le ménage. Il avait tout à fait repris son assiette, il allait, il allait, sans difficulté, se sentant appuyé sur le terrain des faits positifs. De plus, et, sans posséder une sensibilité très aiguë, il devinait la jeune fille plus attentive. Elle le regardait de temps en temps d'un clin d'oeil bref qui signifiait: «Oui, oui, je comprends». Mais son regard, alangui par les longues rêveries et l'ennui, se relevait vers le lointain, semblant s'accrocher à un oiseau invisible, à une feuille d'arbre, à la frise de faïence qui se trouvait maintenant juste en face d'elle et qu'un rayon de soleil rendait étincelante.

--Maintenant, dit-il, Mademoiselle, il s'agira de savoir si tout ça vous convient?

--Si tout ça me convient? dit-elle, un peu comme si elle descendait d'un rêve; mais, Monsieur, rien de tout cela ne me fait peur.

--Oh! merci! dit-il.

Il laissa déborder tout son bon coeur dans cette exclamation. Il était soulagé d'un poids immense. Il respira. Elle sentit une nouvelle fois l'excellence de cette nature d'homme, et le regarda, le temps d'un éclair. Il avait de petites gouttelettes qui perlaient sur la surface très blanche du front. Mais une force qui ne venait pas d'elle, et qu'elle sentait tomber on ne sait d'où, lui releva les yeux là-bas, sur le petit point brillant de la frise de faïence.

Le notaire interpréta mal la fuite de ce regard et crut comprendre qu'elle savait par l'abbé tout ce qui le concernait, et qu'elle attendait qu'il s'expliquât sur des points qui pouvaient lui «faire peur». Il poursuivit, moitié souriant, mais une crainte revenue dans son regard implorant:

--Il faut vous dire, Mademoiselle, que nous ne sommes pas sortis de la cuisse de Jupiter. Mon «pauvre père», de son vivant, était sabotier.

Elle ne broncha pas à ce mot.

Chez lui, le Tourangeau reprit le dessus quand il ajouta sur un ton de malice traînante:

--Ce qui ne l'a pas empêché d'amasser quelques sacs d'écus...

Et il rit.

Geneviève pensait aux fleurs de la juive, à la rose de Marie-Joseph, et à la piqûre rouge au doigt... Cela avait été, là-bas, à cent mètres d'ici, une après-midi. On entendait aussi la musique militaire.

Le rire de Jules Giraud l'éveilla; elle revint à elle et sourit par complaisance. C'était bien malgré elle, que, durant un court instant, elle avait perdu les paroles du notaire.

Il lui dit, rassuré par son sourire:

--Ça ne vous fait pas peur, ça non plus?

--Quoi donc?

--Oh! dit-il, vous ne voulez pas me le faire répéter!

Elle se demanda: «Que diable a-t-il bien pu dire?... Bah! qu'importe?»

Et elle continua de lui sourire en allumant un peu son oeil, mais, à la façon des paresseux qui, pour s'épargner d'insister, préfèrent simuler avoir compris.

Il se laissa prendre à ce genre de léger mensonge, inconnu des êtres simples qui tiennent toujours à s'informer, et ne recueillit que le sourire et que l'oeil animé qui l'avait un moment regardé en face, avec un commencement presque de familiarité.

Le galop final tirait à sa fin; on était sur le point de se séparer. Il avait encore quelque chose à dire. Il se dépêcha, en laissant tomber sa voix. Cette fois, elle le regardait pendant qu'il parlait. Ce fut lui qui baissa les yeux:

--Mademoiselle, dit-il, c'est bien le moins que vous me connaissiez jusqu'au bout, puisqu'il s'agit de passer sa vie ensemble... Je ne veux pas vous tromper, sur rien... Eh bien, je sais qu'il y a des personnes qui sont plus ou moins difficiles, comme ça, sur les petites choses... Voilà: je me suis fait mettre deux dents fausses.

Il allait les lui montrer. Un tonnerre d'applaudissements brouilla tout. On se levait et chacun se déplaçait immédiatement. L'abbé regarda d'un oeil malin les deux jeunes gens:

--Eh bien! dit-il, il me semble que nous avons rompu la glace!... Ah! cette jeunesse!...

Pour ne pas être remarqués, on se sépara.

Le notaire dit qu'il était enchanté d'avoir fait la connaissance de ces dames. Elles s'inclinèrent.

Elles se trouvèrent presque aussitôt nez à nez avec M. Houblon et deux de ses filles.

--Tiens! s'écria une de celles-ci, comment! vous étiez là?

Le papa qui était la franchise même disait en même temps:

--Nous vous avions vues, mais comme vous étiez avec une personne étrangère, nous n'avons pas osé, vous comprenez...

--C'était un ami de M. le Chapelain.

--Parfaitement! firent en choeur les trois Houblon, et ils affectèrent de parler d'autre chose afin de prouver leur discrétion. Les deux demoiselles Houblon qui n'étaient pas là, donnaient des leçons de musique, et celles qui étaient là ne trouvaient pas à en donner. Cela ne se disait pas et l'on ne faisait jamais allusion--par discrétion--à l'absence des deux soeurs.

Geneviève songea que son entrevue avec Jules Giraud notaire à la Celle-Saint-Avant, avait pu exciter des jalousies.

XV

LE PETIT BONHEUR

La grande route nationale, parallèle à la ligne de Paris-Bordeaux; sur un espace de cent cinquante mètres environ, des maisons à droite et à gauche: deux auberges avec l'enseigne de zinc représentant, l'une un _Cheval blanc_, l'autre une _Lamproie_; la gendarmerie avec un drapeau tricolore, également en zinc; un boulanger; la mairie, qui ne se distingue des autres bâtiments que par les affiches sur papier blanc fripé et le cadre grillagé contenant les actes de l'état civil; un renfoncement formant une petite place: l'église; un chemin de bifurcation; l'alignement reprend; on lit des réclames du chocolat Menier et du _Petit Journal_ sur des murs gris; puis une grosse maison: quatre fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier et unique étage, la maison du notaire.

Les pannonceaux nouvellement dorés brillent au-dessus de la porte d'entrée.

Et après, c'est la route encore, toute droite, soigneusement entretenue, souvent déserte; au loin, la brouette du cantonnier portant un panier et un gilet à manches; un blanc troupeau d'oies qui, gravement, traverse.

C'est la Celle-Saint-Avant.

Geneviève, connue ici depuis un an bientôt, sous le nom de Madame Giraud, se tient d'ordinaire à la dernière fenêtre du rez-de-chaussée, vis-à-vis d'un petit meuble à ouvrage; et les rares passants de la route peuvent reconnaître son profil penché. Lorsque, fatiguée de lire ou de travailler, elle lève la tête et hasarde un coup d'oeil au dehors, elle voit le maréchal ferrant, le marteau levé, et la croupe d'un cheval de trait présentant son sabot. L'odeur de la corne roussie l'oblige souvent à fermer la fenêtre. Parfois ses yeux demeurent longtemps fixés sur l'ardente petite flamme rouge de la forge, qui brûle au milieu d'un trou d'ombre.

«Ainsi, écrivait-elle à sa vieille tante, la vie est donc d'attendre la fin de chaque journée derrière une vitre en regardant toujours le même objet? Je me souviens de l'oeil de Loupaing, du catalpa, de la petite fontaine, et de ce pauvre balai pris dans la glace! Et, en face de mon forgeron, il me semble, je ne sais pourquoi, que ces choses d'autrefois étaient un spectacle très agréable... Pourtant, cet homme qui ferre ses bêtes du matin au soir, n'a point mauvaise figure et ne me veut pas de mal; tandis que le beau-frère du plâtrier (!!!... est-ce loin déjà ces histoires-là!) te fera mourir de chagrin si tu t'obstines à ne pas le quitter. Sans compter que rien ne s'oppose à ce que j'aille dans mon jardin qui est dix fois grand comme le tien, et qui pousse! c'est une vraie bénédiction. On espère qu'il y aura beaucoup de fruits cette année... Si tu voyais les poiriers! Je pense avec joie, ma bonne tante, que lorsque nous cueillerons nos poires, ton maudit bail sera expiré, et que tu seras là, avec nous. Tout de même, si tu avais été moins «entêtée» (attrape! tant pis!) tu aurais bien pu venir t'installer avec nous plus tôt. Enfin!...

«Jules m'a encore emmenée hier avec lui en cabriolet. Ce sont des promenades qui ne sont pas bien attrayantes, car la voiture est très incommode et les chemins où il me mène sont atroces. Mais je n'ose pas refuser de l'accompagner tant il est heureux de m'avoir avec lui. Tant et si bien que j'ai attrapé un peu froid en l'attendant dehors, pendant qu'il faisait un inventaire; et je recommence à souffrir des dents. Il faudra donc bon gré mal gré que je me paie le voyage de Tours, probablement samedi prochain. Tu penses que ce sera _bon gré_! Jules me conseille d'y aller samedi, quoique les trains et le salon du dentiste soient bondés, à cause de la réduction sur les billets, qui est assez importante ce jour-là.

«J'ai eu la lessive cette semaine. C'est ça qui en est un tracas! Heureusement la maman Giraud m'est d'un grand secours. Elle ne vient que lorsqu'il y a à payer de ses mains. On perdrait son latin à tenter de la faire asseoir. Quant à la mettre à table avec nous, c'est une affaire d'état! et encore je suis obligée de me regimber pour l'empêcher de nous servir.

«Ah! quand j'entends les trains qui roulent là-bas, sur cette grande ligne qui n'en finit pas, ni par un bout ni par l'autre, tante, mon coeur se serre. Il en passe là, dans le temps d'une journée, des gens en costume de voyage--comme nous en avons tant vus, en Suisse, te rappelles-tu?--D'où viennent-ils? Où vont-ils? Pourquoi est-ce que j'ai une espèce de vertige à savoir qu'il y a des gens qui passent?... Je ne les vois pas; ils ne me voient pas derrière ma vitre: il y a, entre nous, le maréchal ferrant, et, plus loin, une rangée de peupliers... Voilà de drôles d'idées. Ne te moque pas de moi, au moins!

«A bientôt, ma tante chérie, à samedi, je t'embrasse.

«Ta GENEVIÈVE.»

Le samedi matin, à 8 heures et demie, le cabriolet était attelé devant la porte ornée des pannonceaux, et le notaire, debout, en flattant les naseaux de sa jument, attendait «Madame». Elle qui se pressait si peu, d'ordinaire, n'était jamais en retard pour aller à Tours; elle descendait avec des cartons à chapeaux, un sac de voyage, mille brinborions, et plus élégante que le dimanche. On s'élançait sur la grande route droite, à l'opposé de la direction de Tours, pour aller joindre la station de Port-de-Piles, à huit ou dix minutes. Jules Giraud n'osait s'éloigner de sa bête toujours un peu fringante au sifflet des locomotives; Geneviève le quittait avant d'entrer dans la gare:

--N'oublie pas de prendre un aller et retour!

--Sois tranquille. A ce soir!

Seule, elle se sentait les membres légers. Elle eût été au bout du monde.

Le train rattrapait promptement le cabriolet sur la route parallèle. Geneviève agitait son mouchoir par la portière, jusqu'à la rangée de peupliers.

Quand elle se rasseyait, les personnes de son compartiment, quelles qu'elles fussent, avaient régulièrement le petit sourire de sympathique et maligne connivence: «Ah! bien, j'espère qu'on s'en fait des adieux!»

Une heure après, le train s'arrêtait et poussait de grands sifflements pour demander la voie en vue de l'immense plaine, carrefour de lignes de chemins de fer, terminée au loin par les douces collines de la Loire, et où s'étend Tours, tout à plat. On ne voyait émerger de la ville que les flèches grises de la cathédrale, quelques églises, les deux hautes tours de l'ancienne basilique et, depuis peu de temps, une sorte de pâtisserie informe, blanchâtre, comparable à une grosse cloche de plâtre, qui était la nouvelle église de Saint-Martin.

En marche ralentie, on coupait l'extrémité de la longue avenue de Grammont plantée d'arbres, et l'oeil de la jeune femme embrassait d'un coup le prolongement en droite ligne: la rue Royale,--depuis peu nommée rue Nationale,--le pont de pierre, la Rampe de la Tranchée, et tout là-bas, adossé aux coteaux, le Sacré-Coeur de Marmoutier: un monde d'évocations!

Avant l'heure du déjeûner, elle était dans les bras de sa tante. Et c'étaient aussitôt des questions précipitées, superposées, enchevêtrées, un babillage sans fin que ne réussissaient à interrompre ni la sombre exaltation religieuse qui croissait chez Mlle Cloque d'une manière inquiétante, ni l'appétit que ce déplacement matinal donnait à Geneviève. A chaque fois, on eût dit qu'elle revenait d'un long voyage.

Aller chez le dentiste, après le déjeûner, était une vraie partie de plaisir. Les personnes qui la rencontraient pendant les cinq ou six heures qu'elle passait à Tours, déclaraient ne jamais l'avoir vue si gaie. Elle voulait aller partout dans une seule après-midi, chez les Houblon, chez l'abbé Moisan qui triomphait d'avoir fait le mariage, chez Madame Pigeonneau nouvellement installée rue Nationale et à qui on avait à remettre des romans en location, chez des amies de pension mariées, et jusque même à Marmoutier, souhaiter un petit bonjour à ses anciennes maîtresses.

--Mais ma pauvre enfant! tu manqueras ton train de 4 h. 55.

--Ah! bien! la belle affaire! pour une fois, je n'en mourrais pas!... D'abord mon mari sait bien que tant que tu seras à Tours et qu'il y aura chez toi une chambre pour moi, ce n'est pas la peine de me fouler la rate pour attraper le train... Ah! par exemple, si tu n'habitais plus ici, je n'y ferais pas long feu!...

Mais elle ne doutait pas que sa tante persistât à demeurer à Tours. Mlle Cloque affirmait le contraire, et son désir était sincère d'aller vivre près de sa nièce. Car elle-même ne se rendait pas compte des racines secrètes et profondes qui la rivaient aux pieds des vieilles tours de Saint-Martin, mieux même: au spectacle quotidien et passionnément douloureux de l'exhaussement pierre à pierre du monument nouveau, quitte à endurer jusqu'à sa dernière heure le voisinage et les persécutions de Loupaing.

Pour quiconque connaissait bien Mlle Cloque, il était clair qu'elle mourrait là, au milieu de ses habitudes de souffrir, et qu'elle mourrait peut-être de la mystérieuse et cruelle volupté qu'il y a à contempler avec orgueil l'outrageant triomphe de ce que l'on juge la pire chose du monde.

--Tu ne sais pas ce que je souhaiterais? avait-elle dit elle-même à Geneviève. Eh bien! ce serait de disparaître le jour où ils mettront la dernière main à leur «cabanon moderne». C'est une grâce que je demande tous les jours au bon Dieu. Je n'ai jamais compris qu'un chef survive à une défaite, et il est encore beau de mourir de la main du vainqueur, quel qu'il soit...

Dans leurs courses de l'après-midi, une fois passé le débordement des premières confidences, la tante reprenait la rengaine de ses tristesses. Geneviève, qui connaissait tout cela, écoutait d'un air distrait et répondait en décrivant la «vie de cloportes» des gens de la Celle-Saint-Avant, dont la momification prête à rire quand on y songe au milieu du bruit des voitures et du va et vient de la grande ville.

--On dit déjà la messe dans la nouvelle crypte, figure-toi, ma chère enfant. C'est M. Janvier qui l'a inaugurée. C'est un honneur qui lui revenait de droit. Il sera évêque avant peu. Quant à l'église même, on achève les mosaïques: c'est d'un mauvais goût! il faudra que tu voies ça...

--Pourquoi, puisque ce n'est pas beau?

--Précisément! Il faut voir ça! Si nous avons une minute de reste, nous entrerons... Ah! par exemple, je me prive de parler au Frère Gédéon!

--Il est donc toujours là?

--Lui! Ah bien! Puisque Mme Pigeonneau a eu la faiblesse d'abandonner la place, tu penses qu'il en a profité! Tu verras le magasin qu'on lui a réservé dans la nouvelle construction. Ça n'a pas d'apparence sur la rue. On entre par la petite porte allant à l'escalier de la crypte, et il y a là une magnifique salle pavée en mosaïque, avec des vitraux, et consacrée à la vente. Il paraît que leur église lilliputienne était encore trop grande: on a rogné dessus pour la boutique! Tu verras: avec le dessin des fenêtres, ça a quelque chose d'oriental. Le marquis prétend que le Frère est là dedans comme un juif d'Alger: il ne manque que des babouches...

--Tu te montes la tête avec tout ça! disait Geneviève, laisse-les donc tranquilles avec leur Saint-Martin!

Et, regardant à la pendule du salon d'attente de Stanislas de Wielosowsky: