Chapter 16
Le 11 novembre de chaque année, on venait en effet à Tours, non seulement du département, mais des diocèses voisins et circonvoisins. Les évêques avaient coutume de se joindre à leur clergé et à leurs fidèles, et la présence de nombreux princes de l'Église donnait un éclat particulier à cette solennité. Avant l'interdiction des processions, les reliques de saint Martin étaient portées dans les rues, et, du haut d'une estrade adossée au pied de la vieille tour Charlemagne, en face de la maison de blanc et du magasin Pigeonneau, tout au bout de la rue Descartes, un cardinal donnait la bénédiction. «A un moment de cet imposant spectacle, ne manquaient pas d'écrire, le lendemain, les feuilles religieuses, on se fût cru sur l'immense place de Saint-Pierre, dans la capitale même de la chrétienté, alors que le Très Saint Père prononce _urbi et orbi_... etc.» Depuis qu'un maire radical avait supprimé les manifestations extérieures du culte, la fête de saint Martin se célébrait plus modestement, il est vrai, dans l'intérieur de la chapelle. Mais, cette dernière année, on avait pu espérer un regain de l'ancienne affluence, la _Semaine Religieuse_ et le _Journal du Département_ ayant annoncé que la cérémonie de la fête de saint Martin devait être la dernière célébrée à la vénérable chapelle provisoire. C'était peu de jours après, en effet, que ce lieu devait être abandonné «à la pioche des démolisseurs» pour être «dignement remplacé» disait le premier organe, «par le magnifique temple nouveau élevé au grand Thaumaturge des Gaules, grâce au _touchant accord_ des fidèles»; «pour céder, disait l'adversaire, à la tyrannie occulte des franc-maçons et des juifs, dont les mains unies à la même truelle imposaient désormais jusques aux sols sacrés leurs humiliantes architectures».
M. Houblon avait lancé dix mille convocations à tous les cercles catholiques, à toutes les associations de bienfaisance, à tous les membres de la société de Saint-Vincent de Paul, de la Confrérie du Tiers-Ordre de Saint-François, etc., etc. Il assistait à l'arrivée des trains de pèlerins, en compagnie de «commissaires» choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles, et portant à la boutonnière un insigne bleu céleste, frangé d'or, de la longueur de la main. Ces messieurs distribuaient aux pèlerins d'autres insignes, acceptés volontiers, prêtant à confusion: «Vive saint Martin!» y lisait-on en caractères argentés. N'était-ce pas la dévotion à saint Martin qui amenait effectivement tous ces étrangers?
M. Houblon avait eu des minutes de triomphe en conduisant par les boulevards cette foule docile que son aspect honnête et sa parole ardente échauffait le long du chemin. Il lui faisait crier: «Vive saint Martin!» Et elle criait. Les personnes de la ville, croyant à une opposition violente contre les choses accomplies, avaient eu peur un moment.
--Où allons-nous? s'étaient risqués à demander quelques pèlerins.
--Au Cirque! avait répondu M. Houblon, afin de nous entendre sur la conduite à tenir...
Il avait loué de ses propres deniers le Cirque de la ville, pour y parler devant les pèlerins assemblés.
On ne comprit pas; on demanda des éclaircissements; il en donna; on comprit moins encore. Enfin la lumière se fit; on ne s'était point du tout entendus. Ces braves gens ignoraient pour la plupart l'existence du parti basilicien. Ils venaient assister aux fêtes, quelles qu'elles fussent. D'ailleurs ils pensaient premièrement à déjeuner. Ils se disloquèrent, se répandant dans les hôtels et les auberges.
M. Houblon eut environ trente personnes au Cirque. Il parla néanmoins; il les conquit, les maintint fermement tout le jour. Mais que faire d'un troupeau si mince? On s'abstint: c'est la force du faible. Pendant les cérémonies, et pour ne point entendre les paroles de triomphe de M. l'abbé Janvier, M. Houblon, des plans à la main, promena pacifiquement les trente protestataires autour de la colossale enceinte présumée de l'ancienne Basilique. Ensemble ils foulèrent dans, toute son étendue probable, le sol qu'honora jadis le monument deux fois ruiné par les temps modernes. Très loin de la rue Saint-Martin et de la Chapelle, ayant passé par un labyrinthe de petites rues, ils n'avaient pas atteint l'emplacement de l'antique _atrium_, «ou déambulatoire» prononçait M. Houblon. Il n'y avait pas à dire, les plans étaient là; on les leur faisait toucher du doigt. Et le cicérone passionné décrivait la chose énorme telle qu'elle avait dû être, telle que des yeux plus fortunés l'avaient vue. Il prononçait des mots techniques mêlés à de fortes images évocatrices. Si celles-ci laissaient un doute dans l'esprit des auditeurs, on retombait inébranlablement sur les autres. Il parlait de basiliques _trichores_ et d'absides _Pentachores_. Il citait des descriptions tirées de manuscrits du IXe siècle:
--_Ingrediens templum_... etc.
Et se retournant tout à coup vers le nord, le plan à la main, un bras étendu vers la droite:
--_A parte orientis_... s'écriait-il.
Par moments, dans son exaltation, il oubliait de traduire, ce qui ne produisait pas mauvais effet.
--La tour? messieurs, dit-il, en répondant à une interrogation, mais la tour elle-même, quel que soit son éloigneraient de la bâtarde reconstitution actuelle, ne posait pas le pied en dehors de l'enceinte!
--Oh! s'écriait-on, en signe d'admiration.
Et il en citait la preuve tirée de Grégoire de Tours:
--Un pèlerin, disait-il, avait tenté d'emporter secrètement quelque pieux souvenir de la Basilique: de la cire ou de la poussière du tombeau. Il n'y put réussir et revint la nuit pour les vigiles. Ayant alors rencontré le câble qui sert à mettre la cloche (_signum_) en mouvement, il en coupa un fragment: _nocte ad funem illum de quo signum commovetur advenit_. Ce texte, ajoutait-il, prouve clairement que la tour n'était pas en dehors de l'église.
Tous, peu à peu, finissaient par voir comme lui le monument des temps anciens englobant les deux tours survivantes. Il se grossissait à leurs yeux, de tout ce qu'il eût fallu détruire pour le remettre debout. Et le sentiment du gigantesque s'emparait de leur esprit. Ils allaient, allaient, par de petites rues, débouchaient dans de grandes, s'infiltraient à nouveau dans des boyaux tortueux:
--Jusque-là? demandait quelqu'un.
--Jusque-là! répondait victorieusement M. Houblon.
Il avait accompli seul déjà ce pèlerinage rétrospectif. Il s'enivrait aujourd'hui, de fournir à ses trente compagnons un rêve grandiose.
--Voyez-vous? disait-il, en levant sa canne sur les misérables bicoques, de bois.
Ils levaient les yeux. Ils voyaient la Basilique!
--Ce cher M, Houblon, disait Mme Pigeonneau, a dû dépenser beaucoup d'argent dans ces histoires-là...
--On prétend qu'il est fort gêné.
--Et avec tout ça, il ne case point ses demoiselles. Enfin, monsieur le marquis, quand on a charge de famille, est-ce qu'on ne devrait pas tout de même penser un peu aux choses sérieuses?
--C'est un artiste, disait M. d'Aubrebie.
--C'est un saint! disait Mlle Cloque. Il n'a pas cessé un seul instant d'avoir le courage de sa foi. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une pointe de fierté, ne sommes-nous pas tous logés un peu à la même enseigne? Vous-même, chère madame Pigeonneau, n'êtes-vous pas un tantinet compromise?
--Oh! moi!...
Et l'aimable femme souriait, creusant à ses joues grasses deux fossettes exquises. Elle semblait exempte d'inquiétude. On admirait sa confiance.
--Vous avez raison, madame Pigeonneau! Dieu n'abandonne jamais ceux qui se confient à sa divine Providence.
La jeune femme souriait encore:
--Ce n'est pas dans l'intention de médire de la Providence, mademoiselle Cloque, mais, pour en revenir encore à M. Houblon, regardez un peu ce qui lui arrive:--soit dit entre nous, bien entendu, car je crois qu'il serait joliment mécontent s'il apprenait qu'on parle de cela.--Il paraît qu'il avait compté toucher ses cachets, comme organiste à Notre-Dame-la-Riche. En tous cas, il en avait fait la demande. Vous pensez s'il faut qu'il soit bas, le cher homme, pour en arriver là, lui qui a toujours prêté gracieusement son concours. Eh bien! savez-vous ce que la Fabrique a répondu à sa demande? Elle l'a prié de cesser ses services, tout simplement! On va lui nommer sous le nez un autre organiste appointé.
--Le pauvre homme, qui tenait l'orgue pour son plaisir! Il n'aura même pas la consolation de s'entendre!
--On attendait toujours le résultat de la fameuse liste aux trois cents signatures! observa le marquis; le voilà!
--Il faut avouer que ce n'était pas de ce côté-là qu'on l'attendait.
--On n'est jamais trahi que par les siens.
Bien qu'elle n'apprît plus guère, hélas, que de mauvaises nouvelles, Mlle Cloque fut vivement affectée du malheur de son grand ami.
--Je l'ai vu hier, disait-elle à Geneviève, en s'acheminant vers chez le dentiste; il était comme l'ordinaire; on n'aurait pas cru qu'il lui fût arrivé quelque chose... Quel exemple que cet homme-là!
Elles traversèrent la rue Royale avec la rapidité d'oiseaux effarouchés, tant on craignait,--du moins la tante,--la rencontre des Montcontour.
Il était loin le temps des stations chez Roche, des bonjours à Mlle Zélie à travers les glaces: «à tout à l'heure!...» des promenades dans le gai mouvement de cinq heures. Et le battement de coeur que donnait autrefois l'hôtel du Faisan qui symbolisait l'arrivée en vacances! Il semblait à Geneviève que des années avaient passé durant un seul triste hiver.
Jadis, Mlle Cloque menait chaque année sa nièce se faire examiner la bouche par Mönick. Mais l'illustre chirurgien ayant augmenté ses prix, à mesure que diminuaient les ressources de la vieille fille, on avait fait fléchir son amour-propre, et on allait pour la première fois chez le concurrent, situé juste en face, moins cher, aussi fort, disait-on, et nommé Stanislas de Wielosowsky.
C'était un Polonais blond et gras qui avait un violon et un pupitre à musique derrière le terrible fauteuil machiné. Il parlait d'une voix douce à l'accent agréable:
--Des dents de nacre, fit-il.
--Oh! oui, dit Mlle Cloque, elle a une dentition très délicate.
Il promenait le petit miroir entre le double hémicycle des fines dents transparentes.
--Il y en a une piquée, dit-il. En voici une autre... Oh! oh! ajouta-t-il, en soulevant la lèvre, d'un doigt parfumé: ce sont les gencives!... qui est-ce qui soigne donc cette jeune fille-là?
Mlle Cloque n'osa prononcer le nom du médecin homéopathe, qu'elle n'avait plus fait venir d'ailleurs, depuis la première faiblesse de Geneviève.
--Mon Dieu, dit-elle, embarrassée, il n'y a que sept ou huit mois qu'elle est sortie de pension... C'était le docteur Gatineau qui les soignait là-bas, n'est-ce pas, mon enfant?
--Elle a besoin de fortifiants. Regardez-moi ça: est-ce que ce sont là des gencives?
C'était le défaut de Mlle Cloque d'apporter trop peu d'attention aux soins physiques. Peut-être était-elle coupable d'une certaine négligence. Mais aussitôt son attention éveillée, voilà qu'elle croit tout perdu; elle voit sa Geneviève en danger; elle s'accuse d'avoir manqué de prévoyance; elle jetterait tout au feu pour sauver sa chère enfant; son imagination est partie; le dentiste est obligé d'atténuer ses premières paroles. Elle avait été jusqu'à lui dire:
--Mais enfin, Monsieur, y a-t-il _encore_ moyen de réagir?
Le chirurgien avait souri:
--Fichtre! je l'espère bien, Mademoiselle. Le médecin nous ordonnera quelque régime ferrugineux, et nous nous occuperons de ces deux dents-là.
Tout de suite, on courut chez Cornet.
Au premier aspect de Geneviève, il se mit en colère:
--Non d'une pipe! s'écria-t-il, vous n'avez donc pas fait ce que je vous ai dit?
--Comment? s'écria la pauvre tante interloquée, mais, docteur, vous n'aviez rien ordonné...
Il la regarda de son oeil gris qui, sous l'épais sourcil retombant, semblait vous lorgner au travers d'une jalousie:
--Je n'avais rien ordonné!... je n'avais rien ordonné!
Il prononça cela sur un ton bougonnant qui signifiait: «Il faut donc vous mâcher les choses? Il faut vous écrire cela sur un papier pour que vous compreniez!...»
L'oeil et l'intonation étaient si expressifs, qu'elle saisit aussitôt une allusion au pupitre. En effet, il lui avait conseillé de l'ouvrir. C'était une ordonnance. Si elle l'eût suivie et eût fait part au docteur de sa découverte, il eût peut-être trouvé un moyen, lui, d'éviter le dépérissement de la jeune fille.
Mlle Cloque tremblait de tous ses membres, contrairement à Geneviève qui ne s'impressionnait aucunement, conservant vis-à-vis de ces paroles inquiétantes, la figure tranquille, muette et résignée qu'elle avait toujours eue dans l'intervalle des crises de chagrin.
Cornet ayant fiché sur ses cheveux gris une toque grasse, s'était assis à son bureau, et il écrivait.
--Cette fois-ci, dit-il, on va donc vous mettre sur du papier ce qu'il faut faire. C'est une ordonnance cela!
Il plia son papier en deux après l'avoir séché devant un grand feu de coke. Il ouvrit un petit tiroir du bureau, où des flacons minuscules, étiquetés sur le bouchon, passaient le cou par les trous réguliers d'une mince plaque de liège.
Sa main malpropre et savante glissa sur le clavier de poisons et s'arrêta, sans le secours des yeux, à la petite bouteille qu'il fallait. Il en versa quelques gouttes, comptées attentivement, dans un flacon vide, et reboucha le tout en faisant grincer le liège. Puis il lut tout haut l'ordonnance qui acheva d'exténuer Mlle Cloque. Elle fit observer, d'une voix que couvrait la montée des larmes, en répétant quelques-unes des prescriptions:
--«Changer de milieu, voir des figures nouvelles»; passe encore s'il le faut, mais, mon cher docteur, comment voulez-vous que nous allions «dans les montagnes?»... et en Suisse, par-dessus le marché! Je ne parle pas de mon âge; Dieu merci, je me remue encore, mais il y a malheureusement la question... pécuniaire.
--Le voyage n'est pas si cher, dit Cornet, et c'est là-bas que vous pourrez trouver au meilleur compte le moyen de passer trois ou quatre mois hors de chez vous, toutes conditions réunies. Allons! allons! si je vous ordonne cela, c'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.
Comme il les reconduisait, la jeune fille étant passée devant, il retint la tante par le bras et lui dit dans l'oreille:
--Question de vie ou de mort.
Si elle ne mourut pas sur ce coup, elle, la pauvre vieille, ce fut que son amour pour l'enfant opéra un miracle. Elle eut le courage de mentir immédiatement à Geneviève:
--Heureusement, son dernier mot m'a rassurée.
--Ah! dit Geneviève.
Pendant trois semaines, la maison de la rue de la Bourde fut sens dessus dessous. Mariette avait commencé par jeter les hauts cris à l'annonce du voyage de ces demoiselles, et avait prononcé:
--C'est la fin de tout!
Les Loupaing étaient venus demander à la locataire «si ce n'était pas une façon de donner congé.»
--Dame! est-ce qu'on sait jamais, quand on s'en va si loin!...
Et ils donnaient des signes d'inquiétude et de regret. Ils étaient d'ailleurs d'une prévenance parfois obséquieuse. C'était à qui des trois offrirait ses services, à tout propos, souvent sans propos aucun. Le plombier avait fait poser un toit de zinc au petit hangar, et surveillé lui-même le travail.
--Mais ça va me coûter les yeux de la tête! avait objecté Mlle Cloque.
--Taisez-vous donc! On s'arrangera. Est-ce que je vous demande quelque chose?
Le plâtrier était venu en personne blanchir le pan de muraille où s'adossait la cage à poules.
Et, bien avant que la lumière du printemps eût percé le ciel gris, Loupaing armé de la lance arrosait le jardinet de sa locataire, de préférence à sa propre cour.
--Si nous avions passé l'été ici, avouait Mlle Cloque, je crois que cet être-là eût fini par devenir ennuyeux. On n'est plus chez soi.
C'était le moment où les bourgeons des rosiers commençaient à s'ouvrir, et les fusains ranimaient le bout de leurs branches par un vert tendre et frais. Entre les membrures du catalpa, les feuilles nouvelles allaient bientôt redessiner de chimériques images. Et la fontaine, tarie durant l'hiver, s'était remise à égrener son murmure favorable aux songes.
--Pourquoi nous en aller? disait Geneviève enracinée aux lieux mêmes de son lent martyre.
--Parce qu'il le faut! répondait la tante. Elle avait dû vendre des titres pour faire face aux dépenses du voyage. Ce n'était pas assez que ses revenus diminuassent: elle entamait son petit capital. Le pire, peut-être, avait été de donner ordre à son banquier, à travers le grillage: «Il s'agirait de vendre ces trois obligations...» Il la connaissait pour lui payer ses coupons chaque trimestre. Il lui avait fait remarquer que son intérêt consistait plutôt à...
--Si, si! vendez! je vous prie!
Elle avait cru qu'il la regardait avec un air de pitié.
Mais les mots de Cornet lui bourdonnaient sans cesse aux oreilles: «Question de vie ou de mort.»
La tournée des adieux fut courte, puisque tous s'étaient retirés d'elle. On recommanda au marquis d'éviter les mauvaises connaissances. On embrassa Mme Pigeonneau et les rares personnes qui se trouvaient chez elle. Ce fut en serrant la main de l'infortuné M. Houblon que le coeur de sa vieille amie se souleva. L'ex-organiste ne confessait rien de sa détresse; il parlait toujours, et d'espoir en l'avenir!
M. l'abbé Moisan sollicita de sa pénitente un moment d'entretien particulier afin de lui toucher encore une fois un mot de son petit notaire.
--Ce garçon est complètement gagné par le portrait qui lui a été fait de mademoiselle votre nièce. Vous avez tort de ne pas accepter au moins une entrevue avant votre départ... Il habite un pays sain; c'est pour ainsi dire la pleine campagne, et à une heure d'ici, sur la grande ligne de Paris-Bordeaux...
--Mais monsieur l'abbé...
--A quoi cela vous eût-il engagée? Une entrevue et tout est dit. Au cas où la Providence eût regardé cette combinaison d'un oeil bienveillant, la chère enfant eût pu trouver la santé et le bonheur quasi à votre porte et sans recourir à des expéditions lointaines...
Mais Mlle Cloque traitait, à part soi, de rengaines la proposition de l'abbé Moisan. Outre qu'elle jugeait imprudent de parler mariage en ce moment à Geneviève, elle préférait encore pour celle-ci le voyage et son imprévu, à la piteuse solution d'un véritable enterrement dans un village.
--Plus tard, monsieur l'abbé, nous verrons; nous avons le temps de penser à cela.
Vers le milieu de mai, un omnibus du chemin de fer vint prendre ces demoiselles, rue de la Bourde. On empila les bagages brutalement au-dessus de leurs têtes. A chaque heurt violent, elles sautaient, l'une et l'autre, sur la banquette, car leur vie enclose et abritée des rigueurs physiques leur donnait une sensibilité excessive.
Mariette bougonnait:
--C'est autant fait pour voyager que moi pour dire la messe!
--Adieu! adieu!
--Portez-vous bien!
Le gros vacarme de l'omnibus attira aux fenêtres quelques figures de femmes hébétées. Elles se retournaient vers l'intérieur pour annoncer ce qu'elles avaient vu. D'autres sortirent. Et, il s'en trouva un grand nombre dehors pour commenter l'événement.
XIV
EXTRÉMITÉS
Elles passèrent cinq mois dans une pension suisse au bord du lac des Quatre-Cantons, adonnées, par ordre du médecin, à un régime excellent pour la jeune fille et qui fatiguait la tante. Chaque jour, on allait prendre le repas de midi à la succursale située dans la montagne. C'était une petite ascension de trois kilomètres en belle route, avec la vue du lac sans presque aucune interruption. Les couleurs remontaient aux joues et aux lèvres de Geneviève; Mlle Cloque soufflait et se plaignait d'avoir un coeur de poulet. Elle demandait à Dieu de le lui laisser battre jusqu'à temps que sa nièce fût ressuscitée. Et elle tricotait des jambes, bien courageusement, le long des lacets poudreux de ce beau chemin.
On revenait par une diligence où il y avait des prêtres très sales, en pantalon et en chapeau de paille, et qui fumaient des cigares nauséabonds. La roue, paralysée par le «sabot», labourait le sol incliné en soulevant des nuages de poussière. Geneviève attentive à toutes choses, comme une enfant, se disait en ballon, bien au-dessus de la terre, et quand les nues s'entr'ouvraient sur la perspective magnifique et vertigineuse, elle s'agrippait au bras de sa tante:
--Regarde là-bas, là-bas, dans le fond, comme c'est beau! Comme c'est bon!...
La voiture, à son gré, n'allait jamais assez vite.
Les jolies montagnes se miraient avec des complaisances de femmes, à la surface polie des eaux couleur d'olive, tandis que derrière leur écran, un ciel de lilas et d'oranges se livrait à d'éclatantes débauches.
Les soirées étaient belles et douces. Dans le petit salon, on dansait quelquefois. Ou bien on allait s'asseoir et causer en rêvant, au bord de l'eau toujours lumineuse, même les nuits où l'on est privé du plaisir de la lune.
Geneviève avait été demandée deux fois en mariage. D'abord par un Genevois assez riche, très convenable et protestant, que l'on avait écarté aussitôt. Ensuite par un jeune substitut de la Vendée, voyageant avec sa famille, et qui, à l'énoncé de la dot, était parti.
Ni à l'une ni à l'autre de ces propositions, Geneviève ne s'était révoltée. Sa forte raison renaissait avec la santé. Le va-et-vient constant des touristes cosmopolites élargissait le monde à ses yeux. Elle avait dit à sa tante:
--Ah! si on pouvait voyager toujours!...
Le souvenir du passé n'était plus assez vif pour qu'elle désirât même s'en entretenir. Une seule allusion y avait été risquée au moment de l'arrivée de plusieurs familles françaises:
--Ce serait drôle, avait dit Geneviève, qu'_ils_ aient l'idée de venir faire leur voyage de noces par ici...
Tout allait si bien qu'on avait prolongé le séjour jusqu'aux extrêmes limites de la saison.
Ces demoiselles ne rentrèrent à Tours qu'en octobre.
Ce fut tout juste si on les reconnut.
--Ah! bien! s'écria Mariette en recevant Geneviève au bas du marchepied de l'omnibus, ça se voit que vous n'avez pas mangé de la vache enragée dans vos pays!
Mais, en apercevant les cheveux tout blancs et la figure de la tante, elle mâchonna cette réflexion:
--C'est celle-là qui a avalé tout le mauvais air.
Il se trouva des gens pour remarquer que, dès le lendemain de son retour, Mlle Cloque avait été chez son banquier, place d'Aumont, avant d'aller à la messe. La rue de la Bourde, excitée par le long voyage en Suisse, prétendait que c'était «un fameux coup pour la vieille fille d'avoir mis tant d'argent à l'étranger pour marier sa demoiselle et d'être revenue bredouille:
--Faut être orgueilleux pour aller chercher si loin!
--Ça veut des princes, on est bien obligé d'aller en dénicher là où il y en a...
--Dame! quand on a été rebutée par un comte, c'est bien le moins qu'on prenne un marquis pour en effacer l'affront...
--Il y en a qui commenceraient par payer leur dû...
--Pas possible!... Qui est-ce qui vous a dit ça?
--Eh bien! et la Pelet pour quoi donc qu'elle est faite? C'est cette pauvre Mme Loupaing qui en est pour ses deux termes de juillet et d'octobre.
--Autrement dit: c'est les Loupaing qui paient le voyage.
Mlle Cloque, en froissant quelques billets de banque qu'elle repliait avec soin dans son porte-carte, demanda à Mariette si le propriétaire serait chez lui dans l'après-midi.
--C'est-il pour lui porter de l'argent? dit Mariette. Eh! pardi, ne vous dépêchez donc point, un coup que le terme est passé. Il ne réclame rien: allez donc au plus pressé.
--Au plus pressé? dit Mlle Cloque.
--Bien sûr! n'y a-t-il pas la couturière qui est venue ici trois fois le mois dernier, avec sa note, rapport aux costumes de voyage de Mademoiselle? Ah! dame! les déplacements, les voyages économiques, ça n'est pas pour rien!... Elle a dit qu'elle reviendrait tantôt, du moment que ces demoiselles étaient arrivées.
--C'est bon! c'est bon! fit Mlle Cloque en s'asseyant précipitamment.