Part 8
J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant, j'étais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du Sacré-Cœur, la plus mal informée des réalités de la vie, la plus profondément imprégnée d'idéalisme, la plus passionnément vouée aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté ma petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville de toutes les lumières; et moins de dix mois avaient suffi à m'y enliser assez avant, au milieu des seuls intérêts matériels, pour que le principal ami de mon mari me touchât de ses doigts obscènes et m'offrît de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique manquant de finesse, était remarquablement intelligent, adroit, prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la chose possible!... A un homme d'une telle expérience, doué d'une telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire que je pusse devenir, après dix mois de mariage, sa maîtresse, pour avoir une voiture!... O souvenir immaculé de mon père! O vertu antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de mon cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... De si furieux contrastes me heurtaient, me frappaient à me laisser endolorie et toute rompue de courbatures.
Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat? dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prétention! Oui, mon émoi peut sembler ridicule, peut sembler excessif à plus d'une femme d'aujourd'hui, moins compliquée que nous n'étions. Mais nous étions compliquées. Notre esprit, notre cœur et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées, et de cette idée entre autres, que nous étions respectables; respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions l'honneur, à cause des mœurs dont nous représentions la fleur, et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait touchées. En nous manquant, on offensait quelque chose ou quelqu'un de bien plus grand, de bien plus précieux que nous; et si notre sensibilité était tant émue, c'était par le ricochet d'une sorte de sacrilège. Que voulez-vous? Nous étions ainsi faites, ou l'on nous avait faites ainsi.
La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la première et la plus vive. Après, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre que les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être pour mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et, ce qui était pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence, tenait mon mari pour peu capable, contrairement à tout ce qu'il avait jusqu'ici laissé croire. Dès que les affaires ne sont point aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquiétait pour mon mari qu'une déconvenue de ce genre devait certainement abîmer, plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en dît rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un peu débonnairement de l'argent à sa sœur, gaspilleuse; et son rêve à lui était la fortune!...
En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma chambre et essayais de me remettre la figure en état. Mon mari entra, faisant la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il me dit seulement:
--Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire ses amitiés...
--Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je vous avoue...
--Grajat? Il est parti.
--Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent, vous savez...
L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire à mon mari ce qui s'était passé entre Grajat et moi dans la salle à manger, et ma première parole, éclairée par l'expression de tout mon visage que je voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le visage de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage s'immobilisa, un instant court, mais appréciable; il réfléchit le temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit:
--C'est un mufle.
Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son entrevue avec sa sœur, soit par ce que je venais de lui révéler. Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un «mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le palier.
Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.
Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide, bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant. Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier: «Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous? avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!... Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis, hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti. J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti.
Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais interrogé,--avec quelles transes! avec quels frissons!--ce monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais, tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le cœur me tourna...
Je dus rentrer précipitamment, parce que le cœur me tournait. Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure, prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant bord sur bord...
Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi, depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation, quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb.
Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y retrouverais mon mari; il y avait chance que sa sœur n'y fût pas aujourd'hui,--l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien tourner;--et Grajat n'y venait plus.
Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui? aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir. Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...
Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression. Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les sourcils!...
D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame Du Toit et de M. Juillet que j'étais franchement heureuse de retrouver. Tous les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès notre première entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui, auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait contée. Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'était éprise éperdument d'un homme qui, sur le point de se fiancer à elle, avait obéi brusquement à une irrésistible vocation religieuse; à trente ans, il abandonnait une carrière brillamment commencée, une grande fortune et l'amour, pour aller, pendant trois années de noviciat à la Compagnie de Jésus, laver la vaisselle, balayer les ordures et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement le comble de ses vœux et avait été martyrisé au Thibet. La fiancée, trahie pour une si grande cause, n'avait pas épousé M. Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgré la perte de trois enfants; et même elle dissimulait à peine, sous un visage naturellement grave, la flamme, discrète comme une veilleuse d'église, mais aussi perpétuellement entretenue, d'un culte intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait certainement des joies peu communes.
Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à me voir. Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la présence de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans l'imagination; c'était le premier homme spirituel que je voyais; mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agréer les choses sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment à dire; son esprit était une excuse; il disait de lui-même: «Dieu! que je dois être ennuyeux!»... Et moi, naïve, je lui répondais: «Oh! non, oh! non», avec un accent de conviction qui le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni mécanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries, ni bestialités, ou qui, à l'occasion même de ces sujets traités autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il y a en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en nous de fondamental et même d'éternel: non, non, il n'était pas pour moi ennuyeux! Il répondait à mes plus lointains, à mes plus secrets désirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'âme en l'embellissant. Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste, un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui et jamais de ce qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il ne fît rien. Il disait de lui: «Moi? je ne serai jamais qu'un ancien élève de l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement, sous le prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance de caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait énergiquement l'indépendance et il blâmait avec sévérité sa recherche. Il y avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait qu'à prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose d'énigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme singulier.
Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si mal commencée et de ne même pas m'inquiéter de ce colloque confidentiel, interminable, entre Grajat et le président Du Toit, qui faisait, à distance, je le voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tête!
M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»--«Quoi donc?»--«Quels livres avez-vous sous la main?» Je lui dis, en riant et croyant qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois livres de Sermons et les petits traités de morale que mon mari m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a presque rien de mieux! Les avez-vous lus?»--«Non.»
Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre les mains des trésors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous avertit que ce sont des trésors, nous les regarderons à peine. Mon mari m'avait donné quelques petits livres, «comme ouvrages de dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et j'avais hâte d'être rentrée à la maison pour en entreprendre la lecture, et je me promettais de passer une bonne soirée...
IX
Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père, ma grand'mère et maman, venant à Paris visiter l'Exposition, pénétrèrent dans notre appartement le jour même et à l'heure précise où mon mari reçut une «assignation à comparaître devant le tribunal, etc., conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais de les prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais dans l'antichambre obscure, quand ma bonne, ahurie, me dit à l'oreille que la concierge venait de monter une «feuille de papier bleu», remise par un huissier. Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille fine pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton mari a un procès?»... Je ne savais pas de quoi il s'agissait; je n'eus que le temps de courir cacher la feuille bleue. Mon mari rentra avant que je n'eusse pu seulement la lire. Je la lui remis, à la dérobée, en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument rien!» Mais il ne quittait pas sa face blême depuis le jour du colloque de Grajat avec le président Du Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené de travail. Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon mari se refusait obstinément à me dire en quoi consistait ce procès. Je lui disais: «Oh! moi, j'ai vu venir ça de longtemps: rappelez-vous la soirée où votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage? Allez-vous me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la jeune fille? Allons donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, votre ami, avec le président Du Toit, indissolublement, en prévision d'affaires qui devaient bientôt traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait: «Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle, Madeleine» fut désormais sa réponse à toutes mes fiévreuses hypothèses, et Dieu sait si j'en fis, des hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne voulait point me parler tant que mes parents étaient là, de peur que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le plaisir que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux valait peut-être qu'ils fussent à Paris durant cette crise, parce que leur présence m'absorbait au moins tout le jour. Je leur servais de guide à l'Exposition. Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés tous les trois, de me voir si documentée; mais rien, des progrès que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce que, pour eux, la science de mon mari devait être sans bornes: c'était une opinion qui datait du jour où il leur avait été présenté et où il avait parlé, une heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il devait y avoir une «promotion de l'Exposition...» Qui donc leur avait fait espérer cela, grand Dieu? Ce ne pouvait être que moi-même, dans une de ces lettres de toute jeune mariée, où l'on annonce comme exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses seulement les chiffonnaient: la première était que l'on n'eût point encore trouvé pour mon frère Paul la situation promise; la seconde était qu'on ne m'entendît jamais appeler mon mari par son petit nom «Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas commencé à nous tutoyer. Ma grand'mère revint là-dessus principalement, tous les jours.
Maman couchait dans notre chambre de réserve; les grands parents dans l'appartement de leurs amis, les Vaufrenard, faubourg Saint-Honoré. Cela donnait lieu à des complications de rendez-vous, à de folles allées et venues. Ah! l'on s'en donnait de la peine! Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et j'avais de nouveau éprouvé ma traversée de Calais à Douvres. Maman, loin de s'alarmer, souriait, et elle me dit: «C'est peut-être un excellent signe...» Moi, j'attribuais cela à la fatigue et à mon tourment secret touchant les damnées affaires de Grajat.
Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins Voulasne bien que j'eusse grande appréhension d'une rencontre de gens si dissemblables. Cette appréhension, je n'étais pas seule à la ressentir, évidemment, car lorsque nous nous présentâmes à l'hôtel de la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués par un petit bleu de madame Du Toit. Je ne crus guère au petit bleu, mais je reconnaissais bien là mes cousins, incapables de s'astreindre à la moindre formalité. A quoi bon, après tout, les confronter avec mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes les sortes de formalités, et si étrangers aux plaisirs que le nom seul leur en était suspect? Grand-père et grand'mère pincèrent le nez, à la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant entendu parler, mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la fortune des Voulasne. Mes parents étaient d'un monde extrêmement délicat sur la question argent, et qui se fût fait scrupule de réaliser un gros bénéfice même licite; mais ils étaient admiratifs et béats devant la richesse acquise.
Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les excuses de «Gustave et d'Henriette» d'une façon, ma foi, fort gentille. Je me souvins que la première fois que j'avais gravi ces mêmes marches de l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma grand'mère au cas où jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mère était là; Pipette s'adressant à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma grand'mère faisait bonne mine, faisait même des frais pour cette petite! Pipette, devinant la curiosité des gens de province, leur fit faire «le tour du propriétaire», salons, galerie, billard, etc., et les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mère s'extasiait! Quand nous sortîmes de l'hôtel, elle avait oublié la dérobade des cousins Voulasne; elle déclarait leur habitation magnifique et leur «cadette» une enfant gâtée, c'était évident, mais «qui devait avoir un cœur d'or...»
--Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.
La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; l'union toute proche de cette famille avec celle du président Du Toit pour mon grand-père, inspirèrent à ma famille un optimisme curieux et une tranquillité parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province, par habitude d'économies outrancières, à croire à la détresse générale, et à tendre le dos à la catastrophe sans cesse prédite par les journaux d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre de prospérité universelle qu'était l'Exposition, leur causait une espèce d'ébriété innocente.
Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage une impression tout à fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman, à la suite d'une visite que nous fîmes ensemble chez le médecin, qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit enfant.
A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre figure.
X
Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les femmes, pourquoi le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous mettons à parler de cela, il faut négliger complètement le reste. Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que cela m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout, et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit garçon, et, là-dessus, en dire long, sans avoir à exprimer rien qui tienne à mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous savons ce que sont ces événements-là; et si dans le cours de ma vie j'ai eu quelques émotions, quelques épreuves dont le sens m'a paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été la femme la plus ordinaire, la mieux disposée à trouver que le monde est bien fait, la moins désireuse de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement. J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, clair, incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un seul, que je touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la seule voie, de se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons maintenues, tout le temps voulu, dans cette disposition favorable!
Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au point de ne plus souffrir des misères de ce monde; mais, franchement, il nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne que la nôtre, qu'elles puissent passer tout près de nous, sans doute, nous frôler même, mais,--on a de ces illusions-là dans les rêves,--qu'elles ne sachent point nous atteindre, en vertu d'un privilège extraordinaire attaché à notre fonction.