Part 24
Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse un peu flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que M. Juillet m'avait fait l'honneur de me manifester et à cause peut-être d'une plus particulière complaisance à mon égard, dont un jour, en souriant, elle s'était elle-même faite l'interprète. Elle croyait sincèrement m'être agréable en suscitant ces retours d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme qui avait de l'indulgence pour les affections sentimentales, comme toutes les femmes que l'amour, «ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle disait elle-même, n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait pas plus mon état d'esprit qu'elle n'avait compris le mouvement qui me tenait farouchement heureuse, terrée au fond de Neuilly.
Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas que c'était une certaine fièvre qui me soutenait, non le cours normal de mon sang! que ma résignation était une passion, et que ce n'était pas quelque chose d'agréable qui me pouvait plaire!
En m'entendant juger du haut d'une impartialité de glace son neveu tout couvert d'une jeune renommée, elle eut un regard surpris, elle se tut un instant, parut réfléchir, et me dit:
--Il ne faut pas vous dessécher le cœur, mon enfant!...
Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait tout le sens. Inconsciemment prononcé ou bien résultat de l'expérience d'une femme comme madame Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles. Intransigeante, à n'en pas douter, sur tous les grands principes directeurs de la vie, je suppose que madame Du Toit, comme elle me l'avait laissé entrevoir dans un autre entretien, admettait avec le ciel des accommodements que le grand zèle de Pascal eût raillés: pour elle, le souvenir attendri d'une passionnette innocente était un dérivatif possible à la rigueur d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au milieu de l'ouragan déchaîné, c'était la détestation furieuse de la moindre peccadille, qui, aujourd'hui, me donnait des forces!...
XXII
L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux à mon besoin. La voir, la voir agir, cette martyre à l'extatique supplice, me reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop à la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions, fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à causer des plaisirs permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent, écoutant encore la voix séraphique de madame Du Cange; et, en effet, sur les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de Charlotte, par un étrange effet de la transparence d'une même âme, une beauté analogue à celle de mon ancienne maîtresse générale se répandait et me subjuguait. La supériorité de Charlotte sur moi, sa constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient à augmenter l'illusion de mes jeunes années aux pieds d'un être qui représentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration directe d'en haut. Charlotte n'avait que du dédain pour la seule expression de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais dont le timbre est cependant à l'unisson de je ne sais quel cri profond de mon cœur: «_Faites que toutes les choses de la terre me soient amères..._» Elle m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes, soulignées de sa main, tous les jours relues dans un petit volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset que je croyais connaître, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des yeux, non du dedans: «... _Que je retire mon cœur de toutes les choses créées_...» Et, comme elle me répétait cela, je me mis à pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle, autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avoué tout à coup que son mari ne l'aimait pas.
«Que je retire mon cœur de toutes les choses créées...» Sublimité!... épouvante!... Terre!... ciel!... arbres chéris!... lumière du jour! Pelouses arrosées, ombres de l'été, petite allée qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur, parfum de la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô nuits d'été divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude de l'appel informulé de nos lèvres!... Petits enfants!... êtres humains!... figures aimées!... «toutes les choses créées!...»
Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» Elle avait franchi, elle, le cercle où l'on s'attendrit et où l'on pleure! Un paradis prématuré l'avait reçue, où je voulais m'élancer et la joindre; mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes à la seule évocation des choses créées!...
Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle était vraiment très grande et très pure; elle n'essayait pas de me capter en me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une récompense, une compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle me parlait seulement de la nécessité de «vivre bien» et de l'abnégation qui en est le moyen unique.
Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état particulier où nous mettent les larmes et qu'on peut comparer à une mer agitée dont le fond obscur lui-même se soulève, voilà que je pousse un cri imprévu:
--Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!...
Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours entre deux doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que par un seul mot j'allais la rendre pitoyable à mon cas; ce que j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les liens qui ont noué mes membres avec la trop charmante création de Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle façon et jusqu'à quel point j'avais aimé!...
Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi terrorisée que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufrée. Elle recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitôt, et sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude donna un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;--et là, elle recouvra sa beauté d'ange,--tout, en elle, ordonna: «Va-t'en!»
Je pensai instantanément à la figure que j'avais faite lorsque l'homme que j'aimais m'avait parlé d'amour: j'avais dû être pareille, exactement, à ce qu'était Charlotte recevant la confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon cœur. Ah! je comprenais qu'il eût fui!
--Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!... puisque je vous confesse un péché d'intention presque ancien et expié, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande aile protectrice qui m'a sauvée de la faute et qui est quelque chose de bien plus auguste que moi, que ma volonté, que notre vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté dans nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes maîtresses, dix ans écoutée et poussée plus loin même que notre esprit: jusqu'à notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;... quelque chose d'un bien plus large et plus fécond enseignement que n'eut été ma résistance volontaire, isolée, chétive... ne vous scandalisez pas, Charlotte! ne me méprisez pas! j'ai peut-être été un instrument utile entre les mains de Dieu...
Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. Dure à elle-même et dure à tous,--par une étrange contradiction, vouant sa vie au soulagement des maux,--elle était haussée à l'héroïsme constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore, malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, devait aux siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi, à toutes les veuleries, à toutes les compromissions...
Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne discuta même pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que les plus infamantes invectives: la désespérance de me sauver jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais failli commettre était la marque d'une incurable dégénérescence.
Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais à droite et à gauche: à madame Du Toit qui me trouvait le cœur trop aride; à Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande tendresse de ce même cœur; à ma vieille amie dont la conception de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idéalisme; à mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la sainteté, mais que sa superbe attitude morale même rendait cruellement dédaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!...
Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude des basses terres m'obligeait à tenter l'ascension des sommets; et la blancheur de leur neige, à peine entrevue, trop pure, pour mes yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accrochée par mes vêtements de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est possible...
Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate, les yeux hagards, effrayée de la perte de ma dernière amie, effrayée de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec ceux qui vivent et avec ceux qui dominent complètement la vie. Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un soleil de juillet féroce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient peut-être pas de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas. Des cloches sonnaient l'_Angélus_ de midi. A la porte de notre jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds plus lumineux que le soleil, épiaient mon retour.
O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à vous, ne plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'était-ce pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je cherchais?... Suzanne et Jean m'entraînèrent au pavillon. Ce n'était pas à cause de mon retard à déjeuner qu'ils me guettaient, c'était parce que Suzanne avait réussi à démolir la toiture du petit théâtre édifié si soigneusement par son père, et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout entière,» disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme le minuscule édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à donner des représentations à son frère. On l'asseyait, lui, dans un panier haussé à la dignité de fauteuil d'orchestre, et sa sœur, tour à tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, était indifféremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation entre les quatre montants du cartonnage, elle était réduite à exécuter tous ses mouvements en piétinant sur place.
Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle se crût sur la scène d'un «théâtre?»
--Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture enlevée?
--Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce théâtre ne pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire quelques agrandissements... Des dégagements, regarde un peu, nous n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce qui se passerait...
Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait «agrandissements!» comme son père...
L'avant-veille de ce jour même, le papa étant absent pour ses travaux en province, un monsieur ne s'était-il pas présenté à la maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que mon mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, d'après mes plus minutieux calculs, nos dépenses étant réduites à l'extrême et les travaux en cours d'exécution étant importants, nous pouvions vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit: notre petite maison ne représentait pour lui qu'un garde-meuble. Pauvre petite maison de Neuilly, à laquelle je m'étais, quant à moi, si vite accoutumée, et qui plaisait aux enfants! Dans la modestie, et dans l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie de notre âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à quoi bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul, s'élever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour escalader un ciel d'où Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'œil de Dieu ne me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce que je sens cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?
XXIII
Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet, je reçus à midi, au moment de nous mettre à table, une dépêche de mon mari, datée de Dinard. Que faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe «de hauteur moyenne». «Lettre suit», portait le maudit papier qui si souvent fait l'économie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la semaine précédente?
Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à Neuilly, que je n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas invitée cette année à Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à ma porte, avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en possession d'une dépêche plus explicite; elle venait s'informer si j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonçait, à elle, qu'un grave accident était arrivé à Pipette. Je lui appris qu'à moi mon mari réclamait des vêtements de deuil.
A elle comme à moi on avait voulu épargner la vérité tout entière. Nos deux tronçons d'information réunis formaient quelque chose de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu! Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite santé, disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite Pipette!... Nous demeurâmes là à nous morfondre, à nous épuiser en conjectures, madame Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il fallait conclure de nos deux télégrammes réunis.
La lettre annoncée par mon mari me parvint le lendemain matin seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonnés à la hâte: «C'est moi qui suis chargé d'accompagner le corps. J'arriverai à la gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre petite, étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé, paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des parents dépasse toute imagination.» A la gare, à l'heure dite, bien avant l'arrivée du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et madame Du Toit. Les Albéric étaient à Dinard; c'était par eux que ma vieille amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière heure, disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme et à ses beaux-parents littéralement fous de douleur. «Par un hasard heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouvé là pour accompagner la pauvre enfant dans son dernier voyage.» Et nous nous regardions tous les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos lèvres l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de notre crainte plus grande que la stupéfaction et la douleur même de cette mort: la crainte que cette mort ne fût pas le résultat d'une étourderie, d'un accident fortuit...
Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le jour où je l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins, j'avais connu en elle une décision rapide et téméraire, et il y avait en son esprit quelque chose de sérieux qui s'ignorait parce que le sérieux n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte à côte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais: «Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer à faire rentrer cette enfant sous le toit paternel!...» Et madame Du Toit, j'en suis sûre, se disait que l'événement eût peut-être été évité, si, pour obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné Pipette à elle-même. Hélas! hélas! que de choses inconciliables en ce monde! En effet, une amie eût été bonne à ce cher petit être, forcé comme la pauvre et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!... On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, mais par indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de plaisir!...
Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant à lire dans tous les journaux le fait divers rapporté d'une façon identique, madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit son doigt ganté sur le bras et me dit:
--Cette petite avait un amour au cœur!...
Je m'en doutais, mais je blêmis:
--En êtes-vous sûre... et comment?...
--Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en était ouvert à moi... Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages: n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une jeune fille aussi déterminée!
Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en eût eu comme elle!
Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes d'une prétendue libération des mœurs! Monsieur Juillet, si libre, lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle, il n'était qu'embarrassé!
Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe, descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle ne valait pas mieux que ses parents.
Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait fait ses preuves...
--Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?...
--Elle était retournée à l'office manger le quart d'un plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au bain; ils se sont souvenus de ce détail après...
--C'est affreux! C'est affreux!...
A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation, elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit nœud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un papillon. Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer... Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et là-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours! au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée, descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but d'identification, la trace des petits pieds nus...
Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette! Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du bonheur de vivre! vous étiez là, percée par le trait le plus noir que les plus sombres mœurs puissent décocher contre la créature humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque au cœur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle, du moins, en aperçoit l'au delà radieux!
Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander à mon mari: «Mais, enfin, comment vous trouviez-vous à Dinard?» il me dit:
--Les cousins avaient tant insisté!
Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; il en avait un peu honte; il avait préféré s'en cacher.
Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. Albéric avait assez à faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite sœur anéantissait comme la première révélation de notre sort mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage; on l'emporta pareille à une malade; l'appréhension de voir le cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, la faisait hurler d'horreur. Les parents, c'étaient deux paquets inertes, des colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques, ils demeurèrent en cet état, et même Gustave n'y put paraître, le médecin le maintenant au lit comme un enfant sensible à qui l'on cache les préparatifs mortuaires. Il échappa, ainsi, à la vue des tentures, des cires brûlantes, des candélabres d'argent et aussi du clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il esquiva, par une défaillance non feinte, l'église, les chants divins, trop grands pour lui, le piétinement derrière le char lugubre, et le spectacle,--auguste, celui-là,--de la restitution d'une partie de lui, pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui ne rit pas.
Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. Pareil accablement fut d'un effet considérable. C'est la faiblesse des parents qui avait poussé leur enfant à la mort; chacun le savait, le disait; personne qui se privât d'incriminer une inertie connue de tous et à ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé la mesure commune. Leur responsabilité dans l'événement? mais ils l'ignoreraient toujours! Que leur fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût fait comprendre! Inconscients ils avaient vécu, inconscients ils avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, l'image physique de leur douleur écartée, ils renaquirent peu à peu à leur vie facile de corps simples.
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