Madeleine, jeune femme

Part 19

Chapter 193,899 wordsPublic domain

Il parut ennuyé. Ses yeux cherchaient à se dérober en fuyant vers les mouvements heureux du tennis. En quelques minutes, en quelques paroles, à propos d'un banal sujet, et sans toucher directement la grande question qui gisait entre lui et moi, le fond de son cœur s'était révélé. Nous avions l'air de causer bien amicalement, assis sur notre vieux rouleau de pierre et dans une atmosphère de jeunesse alerte et joyeuse, et moi je recevais le plus effroyable choc de ma vie; je m'entendais annoncer, par douces paraboles, la ruine totale, irrémédiable de mes espérances; sous ce clair soleil, devant ce beau château, lieu d'enchantement, abri de tant de rêves, je voyais se fermer à jamais, à tout jamais, pour moi, les portes infranchissables du domaine de l'amour.

Je tirai de mon corsage le papier quatre fois replié. Je n'avais plus, cela va sans dire, à le donner à lire.--Il est si clair, d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais donné!...--Je le dépliai. C'était une feuille presque toute blanche. Deux lignes et demie, cela semblait être peu de chose. En déchirant le papier, je réservai la petite langue qui contenait les deux lignes et demie. Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai sur la pelouse; et de la petite langue je fis une boulette que j'avalai sous les yeux de M. Juillet.

Il me dit:

--Que diable faites-vous là?

--Vous le voyez: je mâche un morceau de papier...

Il eut un assez gentil sourire; il n'était pas du tout obligé de comprendre ce que j'avais fait.

Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons moments:

--Que vous êtes jeune! Il y aura toujours en vous de la pensionnaire!...

En effet, c'était un geste de pensionnaire que je venais d'accomplir.

Mais il restait en moi, comme en beaucoup de femmes, bien plus de ce que fut la pensionnaire qu'il ne le pouvait croire et que je ne le croyais moi-même.

Le soir de ce même jour, après le dîner, à l'extrémité de la terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder, un peu à l'écart, à la balustrade, et je regardai, au-dessous de moi, l'eau de la douve sombre et silencieuse, qui avançait comme un enterrement. C'était le soir d'un de mes plus tristes jours; j'étais tellement contusionnée que je ne pensais à rien. Une lueur, provenant des fenêtres éclairées, se diffusait à la surface de l'eau, tout juste pour permettre de discerner de menus objets qu'entraînait le courant lent et lourd: une feuille de platane, étalée comme une grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige de roseau brisée. Soudain, je poussai un cri parce que je croyais apercevoir un animal; tout le monde vint autour de moi s'accouder; c'était un pauvre petit chat de quelques jours, le ventre gonflé, les membres étendus comme la peau d'une descente de lit. On le regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce triste fossé. Madame Du Toit admonesta un domestique en lui rappelant qu'elle avait défendu qu'on jetât aucun objet dans la douve; et puis tous s'éloignèrent de moi, sauf M. Juillet, accoudé tout près. Il eût pu très bien donner une suite à la conversation de l'après-midi, à supposer qu'il n'eût ni compris ni voulu le sens définitif qu'elle avait pris pour moi. Il me parla simplement de son voyage.

Et désormais il ne craignit plus de s'approcher de moi, de causer avec moi, mais sans plus jamais faire allusion à «l'instant de démence». Notre affaire avait été réglée, une fois pour toutes, par notre échange de propos indirects, sur le rouleau de pierre.

Ma boule de papier roula pendant trois jours sur la pelouse. Du haut de la terrasse, je la voyais; quand je passais sous l'allée couverte, je la regardais, déplacée par le vent, déformée par la rosée de la nuit qui peu à peu en élargissait la tache blanche.

Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'œil, du haut du perron, fut pour cette tache blanche sur la pelouse et il s'écria:

--Ha! qui est-ce qui laisse traîner de la paperasse sur la pelouse?

Je dis:

--C'est moi!

--Cela m'étonne de votre part! dit-il.

Mais sa figure se radoucit aussitôt à cause de l'indulgence qu'il avait pour moi, femme irréprochable entre toutes!...

XVI

Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout instant M. Du Toit m'accordait ne me gênèrent pas, tant que l'amour en moi eut toute sa virulence. Un nuage épais, qui m'environnait, me cachait le monde et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent.

A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais été plongée dans une hébétude telle que l'on ne saurait dire si l'on y souffre ou bien si l'on n'y éprouve pas une espèce de plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut leur donner à croire que nous sommes insensibles. Le soir où je regardais le petit chat noyé dans la douve, et où M. Juillet me parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: «Comme elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque tous les soirs, à mon balcon, avant ce soir-là, mais ce soir-là je n'ai pas pleuré. Et, depuis ce soir-là, les jeunes gens, les jeunes filles étant partis pour faire place aux amis du président, et Pipette demeurant seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour faire danser Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, soit aussi avec M. Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se répandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner la taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent à tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes filles à marier.

Mais M. Du Toit commença à me proposer trop souvent comme exemple à la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence de sa femme. Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à cause de la présence du président et de ses nouveaux hôtes, soit qu'elle se fatiguât des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui parût inopportune, soit enfin qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec, hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale: les trois jeunes gens s'étaient montrés pourtant au mieux avec mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de la vouloir épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant pas enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette. Et de même que j'avais été le modèle proposé à sa sœur Isabelle, j'allais servir désormais d'«exemple» à Pipette!

Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux ne s'était pas présentée à mon esprit pour figurer ma conduite d'amoureuse, celle-ci bénéficiait de toute ma complaisance; soudain, un beau jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs très discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant, à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», l'idée me vint que quelqu'un pouvait se lever, là, devant tous ces juges assemblés, et déclarer que si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je serais aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, leur sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'était pas une épouvante si chimérique; quelqu'un était là qui eût pu, en somme, à la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi, à supposer un «instant de démence»,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais moi-même me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela, ç'aurait été la vérité, la vérité vraie, celle dont le visage vous éblouit!... J'eus peur.

Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je n'avais éprouvé le sentiment de la honte. L'année précédente, quand sur les marches du perron, là, tout à côté, j'avais senti que l'amour me possédait, j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans les toutes dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même osait se présenter à mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie; aujourd'hui, l'image de ce qui eût pu se faire et ne s'était pas fait s'offrant à mon esprit, je me sentais foulée aux pieds, réduite à l'état de boue.

De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me releva à mes propres yeux. C'était un chagrin immense, profond comme mon amour même; intermittent comme un sanglot. Quand mon chagrin éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et malheureuse; j'avais pitié de moi-même; je pleurais si fort, et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir ni m'en mépriser. Quand il faisait trêve, c'était pour céder à mon écœurement et à mes nausées. Alternatives de clarté et de nuit, comme dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond, j'étais d'une grande ignorance des procédés de la passion et des phénomènes que j'avais subis; ma solitude était complète; je ne pouvais m'ouvrir de mon tourment à personne; et ce que j'avais fait, l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie de ma conscience, ne se révélait à moi que par bribes, à mesure que se multipliaient en moi les intervalles lumineux.

Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, que moi, la scrupuleuse et la timorée, moi la correcte et la délicate, j'avais eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont les mœurs me scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'eût jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'eût déclaré qu'il me désirait, moi? par mes assiduités, par ma tendresse non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais dû contraindre un homme à prononcer cette formule dont la banalité et le caractère artificiel m'avaient tant stupéfaite, et tout de même satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il tînt beaucoup aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais acculé cet homme à endosser la responsabilité de détourner de ses devoirs «une femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à bavarder avec moi, oui,--surtout chez sa tante où toutes les autres femmes l'ennuyaient;--il avait même une complaisance particulière pour moi; il regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir point connue en un temps où il eût pu m'épouser; oui, oui, oui! mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme plus expérimentée que moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à temps brisé son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, mais pressentant en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit aussitôt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait en moi, sous la femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un mystérieux et insurmontable obstacle à ce que je fusse jamais la maîtresse de quelqu'un.

Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et contre moi-même; il m'avait environnée, encerclée comme la ceinture d'une forteresse; et de quel revêche système de défense avais-je dû être hérissée tout à coup pour qu'un homme qui venait de se déclarer comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, que je n'étais pas de l'espèce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le savait depuis longtemps! et c'était pour cela, probablement, qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine décision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'était ce qu'on appelle «l'air de famille», qui rapproche les plus fraîches fillettes du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'était l'air de famille qui me liait sans doute à une longue lignée d'honnêtes grand'mères, autant et plus peut-être que mon éducation si idéaliste et si pure; c'était un ensemble, une accumulation de mœurs réservées et contraintes, force puissante, bien supérieure à nous-mêmes et à notre meilleure volonté.

Dans les instants de lucidité qui me cinglaient comme des éclairs durant ma grande perturbation, je commençais à entrevoir l'homme que l'amour avait transfiguré à mes yeux et que ma chasteté héréditaire avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre, et il s'était plu à comprendre mes aspirations vers une vie moins matérielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant à comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer, sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une activité physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerçait un attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me parler à moi; comme il avait su parler, peut-être, à une madame Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, qui sût amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la légèreté que la gravité; il avait de l'admiration sincère pour les pures, et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais il appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et s'il les accompagnait dans leur chemin non classé, je ne pense pas que ce fût pour les remettre sur la grande route... Ses opinions demeuraient, en tous les sujets, cohérentes et conformes à celles qui régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas sa vie strictement à ses opinions. Il avait un démon intérieur, avouait-il lui-même, avec lequel tantôt il se colletait, tantôt, bras dessus bras dessous, il «tirait des bordées». Son oncle disait de lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les propres à rien.»

Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi. N'était-il pas sincère, à ces moments-là comme aux autres? Les moments les plus doux de ma vie!...

Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré de ma misère.

Il partit parce que madame Du Toit lui avait demandé pourquoi il n'épouserait pas la petite Voulasne.

Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir, dit:

--Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous!

Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être été jalouse. Pauvre Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce départ; et je m'apprêtais à partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler de lui trop directement, moi du moins, mais en échangeant entre nous de petites plaintes.

Il partit par le même train qui m'avait emportée l'année précédente; un train de fin d'après-midi qui permettait de se dire adieu au goûter. La voiture attendait dans la cour pavée; tout le monde vous reconduisait jusque-là; on se serrait la main, on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître sous les châtaigniers.

Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il était demeuré un des derniers dans la cour, à regarder s'éloigner la voiture. M. Du Toit ne faisait point à son neveu l'honneur d'interrompre sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là qu'entre femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant par la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des têtes de cerfs et des gravures représentant des prises de villes par le roi Louis XIV, et qui s'éclairait tout au long sur la façade Nord, par de nombreuses fenêtres, je me retournai du côté de l'allée sinueuse, et je vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques formes, à travers les vieilles vitres, les unes bleuâtres, les autres vert bouteille, certaines incolores, toutes inégalement aplanies. Cela faisait un peu mal au cœur...

Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne corde à sauter suspendue au portemanteau, et, étant repassée dans la cour pavée, sautait à la corde. J'étais convaincue qu'elle avait pourtant du chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans les moments où cela convenait le moins:

--Comme vous êtes jeune!

Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois quarts les paupières; la corde claquait à intervalles réguliers en touchant le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille tous les fils qui la pouvaient relier au monde extérieur.

XVII

On sait comment les jours mauvais se groupent d'ordinaire et se mettent volontiers bout à bout, de manière à former ce qu'on appelle une série noire. Ce ne fut pas le lendemain du départ de M. Juillet, ce ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut même pas trois heures après la disparition de la voiture sous les châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean tomba malade. Rien ne le faisait redouter dans la première partie de la journée; il avait très peu mangé au déjeuner, il n'avait rien pris au goûter, mais c'était un enfant à l'estomac capricieux à qui cela arrivait maintes fois; il jouait sans turbulence, de coutume; personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain. Tout à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je me souvins qu'on avait parlé dernièrement, à mots couverts, de peur que j'en fusse inquiète, d'un cas de croup dans le pays. Je fus épouvantée. J'ouvrais la bouche du pauvre petit qui criait comme si je l'étranglais; je lui trouvais la gorge rouge.

--Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour le moindre bobo à la gorge ils ne l'ont pas moins rouge!... Il aura pris froid;... une petite angine, peut-être!... Le croup! ma bonne amie, mais un enfant qui a le croup, on ne l'entend plus!...

--Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement; il l'aura demain!... Et la scarlatine!... Me voyez-vous ici avec une scarlatine, à huit kilomètres du médecin!...

Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener mon enfant à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi tant d'alarme sous le prétexte qu'un enfant a la fièvre?

--Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du jardinier est monté sur sa bicyclette; il va prévenir le docteur Houdart...

--Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la voiture qui conduisait justement au train de Paris!...

J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à ce que j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet enfant de vue, si je n'étais pas restée au goûter, si je ne m'étais pas attardée dans la cour pavée, dans le corridor, on eût pu encore faire signe à la voiture, et j'emmenais mon enfant à Paris!...

Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu près en même temps que la voiture: il avait laissé un mot chez le docteur Houdart, mais le docteur Houdart était en visites, et dans une direction opposée à Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans la petite ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il? Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin? Un jeune homme, nouvellement établi. Et si c'était le croup!... Dans ce temps-là on ne connaissait pas le sérum; il fallait pratiquer d'urgence une opération difficile... Envelopper mon enfant, le porter dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du soir. Si le médecin n'était pas venu à dix heures, je partirais. Mais j'étais d'avance décidée à partir: quelque chose en moi voulait, voulait absolument que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris. Mais je risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver l'état du pauvre petit? On me le disait. Je n'en voulais rien croire. C'était un entêtement étrange, farouchement obstiné. Nous avons des raisons d'agir que, vraiment, nous ne connaissons pas. Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air d'un homme méticuleux, très prudent; il ne me parut pas avoir le coup d'œil assuré du médecin qui devine; il ne pouvait rien affirmer; il fallait attendre; il reviendrait le lendemain. Il connut ma décision d'emmener l'enfant, il ne la combattit pas assez pour m'obliger à rester.

Grave affaire au château: supplications, partis divers, la plupart comprenant mon inquiétude, mais n'approuvant pas ma détermination; désespoir de Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture avait rapporté le courrier pris à la poste, et une lettre de ses parents partis pour l'Espagne!... Sans elle, sans sa sœur, sans avoir averti ni l'une ni l'autre!... «Un tour de Chauffin, disait-elle; il se venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme la jeune sœur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, l'année précédente, à pareille époque. A n'être pas chez les Voulasne, cette année, ils perdaient l'Espagne!...

Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt dans le train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, la confiance renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé me semblait le tombeau; Paris, que j'atteindrais dans la matinée, me parut le port, le salut assuré. J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un autre compartiment, afin d'éviter les contacts avec le petit malade; aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne en Touraine...

Personne ne peut douter de la sincérité de mon tourment. Quand on va oser ce que je m'apprête à dire, on ne mesure pas l'étendue de la franchise... Ma conscience, je le jure, n'éclairait pas en moi une autre pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!--et je le dis pour peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,--je me demande aujourd'hui si j'eusse éprouvé pareille démangeaison de conduire mon enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie se fût déclarée la veille, par exemple, ou trois jours auparavant, M. Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!...

* * * * *

Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions à la maison sans que le petit eût souffert du froid; c'était plutôt miracle qu'il n'eût pas été étouffé sous l'amoncellement de châles, de couvertures, de foulards, dont on nous avait surchargés au départ; d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite précipitée, nous avions pris comme bagages. Le fiacre aussitôt arrêté, je sors avec mon précieux fardeau entre les bras. A ma grande surprise, le concierge, qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il touche à peine de la main sa calotte.

--Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi le service de sauter dans la voiture qui nous a amenés et de courir chez le docteur Clair, et dites-lui qu'il vienne en commençant sa tournée, que mon petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!...

Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond duquel est la loge.

La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le carreau, fait un petit signe de tête un peu familier, elle d'ordinaire si prévenante. Je dis en passant, avec mon lourd paquet vivant sur les bras: «Ah! ma pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait pour moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre petit...» Entre femmes, on attend sur ces sujets un signe de commisération, un mot interrogatif. Madame Bailloche ne me dit rien. Des premières marches de l'escalier, je lui crie:

--Ah çà! est-ce que vous auriez été informée de mon retour?

L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu avertir le concierge par télégramme.

Madame Bailloche me répond:

--Monsieur ne nous a rien dit.

--Comment! Monsieur?...