Madeleine, jeune femme

Part 18

Chapter 183,803 wordsPublic domain

Nous parcourûmes, madame Du Toit et moi, les greniers du château fleurant la poussière et le rat; nous ouvrîmes toutes les vieilles armoires afin d'y découvrir quelque objet de divertissement oublié. A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu de loto, un cor de chasse et des romances de Loïsa Puget à demi rongées, nous vîmes toute la jeunesse employée à une besogne captivante: ces messieurs avaient réussi à déplacer le rouleau de pierre qui encombrait l'allée couverte, et ils le traînaient sur la pelouse afin d'aplanir le sol destiné au tennis. Pipette en avait eu, nous dit-on, l'idée la première, bien éloignée, la pauvre petite, de penser qu'elle remuait quelque chose qui, à Fontaine-l'Abbé, n'avait pas bougé depuis plus de soixante ans!

Je m'aperçus que madame Du Toit avait du chagrin à voir changer de place le rouleau de pierre qui la gênait depuis si longtemps. J'en eus bien, moi, qui ne le connaissais que de l'année dernière; il m'avait obligée souvent, lorsque nous marchions dans l'allée trois ou quatre de front, à me détourner de mon chemin, mais déjà cette petite incommodité était unie pour moi au charme qui s'attache à presque tout souvenir.

Le tennis organisé, nous eûmes la paix durant le jour. Ils jouaient la matinée, l'après-midi jusqu'au coucher du soleil, sans se lasser jamais, sans réclamer jamais une autre occupation.

--C'est vraiment bien commode! disait madame Du Toit.

Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captivée par le sport, ne s'entretenait pas d'autre chose et n'apprenait pas à se connaître; elle allait presque lui reprocher de ne pas seulement engager quelque amourette! Ah! ce n'était pas pour le tennis qu'elle l'avait convoquée, mais pour marier la petite Voulasne. Aussi, le soir après le dîner,--adieu Beethoven et Chopin!--j'étais chargée de faire danser tout ce petit monde.

Et quelle était ma vie, à moi, au milieu de ces sauteries et de ces jeux? J'espérais.

J'espérais. J'aurais été bien en peine de dire quoi. Mon optimisme, aujourd'hui, me paraît insensé. Mais c'était ainsi. J'espérais. Je portais avec ivresse mon culte intérieur et secret. J'aimais un être, à mon gré, charmant, qui maintes fois m'avait ravie, qui, une fois, un peu forcé, il est vrai, m'avait dit qu'il m'aimait.

J'espérais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse terreur à je ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on que, pendant cinq mois, mon cœur a sauté, chaque jour, à l'idée qu'en somme il eût pu m'écrire d'une manière détournée, et même directe, à la rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant; mais quelle signification aurait eue pour moi un mot de lui! Un jour que sa tante me parlait de lui, je lui demandai:

--Ah çà! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais un mot pour moi?

--Il ne manque pas de me charger de ses bons souvenirs pour nos amis...

Cela me glaça tout le corps.

Le soir, après avoir exécuté tout ce que ma mémoire pouvait contenir d'airs de valses, lorsque j'étais remontée dans cette chambre de perse bleue où, l'année précédente, le démon qui me possédait m'avait si insidieusement imprégnée, je m'accoudais encore à mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je m'agenouille aujourd'hui à vos pieds pour vous supplier de me pardonner les douceurs que j'ai rêvées... Oh! que la femme qui a reçu de vous cette bénédiction de connaître dans le mariage le bonheur de l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout être qui s'est senti presser et briser entre des bras vraiment aimés suspende son jugement avant de me condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu, moi, la saveur du baiser d'amour!... Mon cœur battait comme celui des autres femmes; mon corps était jeune, sain; ma bouche absolument pure... J'ai tendu mes lèvres à l'air caressant de la nuit, en appelant le baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi dit son nom, tout haut--insigne et damnable folie!--ce prénom que je n'écris pas dans ces souvenirs et que je n'écrirai jamais, soit par une sorte de honte, soit par respect pour l'intimité sacrée qu'il représentait à mes espérances, soit peut-être aussi par dépit de n'avoir pas été admise à le lui dire à lui-même... J'avais l'air d'être toute seule vivante au milieu de cette magnifique campagne endormie; tous avaient achevé leur journée; moi j'attendais...

Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement monotone, à la longue m'irritait. Je me disais: «Ma vie sera comme ce bruit d'eau, toujours également mesurée, immuablement modeste, quasi imperceptible, agaçante pour qui par hasard la verrait, et elle n'aura même pas, comme cette chute d'eau minuscule, l'avantage d'être seulement appréciée par quelqu'un...» Et je pleurais, et je sanglotais sur mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre près de laquelle dormaient mes enfants, et où il n'y avait personne, au château, qui ne crût que dormait, paisiblement aussi, la femme la plus irréprochable, la plus immaculée, la plus sûre.

J'avais apporté à Fontaine-l'Abbé les trois lignes de ma lettre commencée... Je ne pouvais me résoudre ni à la détruire, ni à m'en séparer. Je la tenais enfermée dans un petit coffret de fer où étaient mes bijoux et mon argent. Étonnant besoin d'aveu, étrange nécessité de proclamer notre amour!... Si j'étais morte dans la nuit, la pureté de ma mémoire, si précieuse à mon mari et à mes enfants, en était stupidement ternie!... Je le savais, j'y songeais souvent. Je ne résistais pas au désir d'avoir là, près de mon chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter des rayons comme un phare, comme un phare que tous les initiés reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent donc tous, tous! ah! du plus loin qu'ils le pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent à mon phare celle qui dormait ici: ce n'était qu'une femme amoureuse!

Un jour, se promenant avec moi dans le potager, son sécateur à la main, madame Du Toit me dit qu'elle avait reçu une lettre de son neveu, qu'il lui demandait s'il pouvait venir la saluer à Fontaine-l'Abbé...

--Ah!

--Il ne manque pas de me prier de lui nommer mes invités; c'est un monsieur qui veut bien présenter ses hommages à sa tante, mais qui ne veut pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que je vous nomme?...

Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma présence l'empêchât de venir, je m'écriai:

--Non, non, ne me nommez pas!

--Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites cela! Craindriez-vous de l'effaroucher?...

Madame Du Toit continua, plus sérieuse:

--Plût à Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmât, je ne dis pas de vous, ma chère enfant, bien entendu, mais d'une femme comme vous,--s'il s'en fait encore!...--Hélas! il ne me ménage pas cette consolation: c'est un garçon très remarquable, chacun en convient; mais il donne raison, il faut aussi le reconnaître, à ceux qui, comme son oncle, le président, affirment que c'est en même temps un écervelé...

--Monsieur Juillet, un écervelé!...

--C'est un homme incapable de faire son choix dans la vie. Avec les plus beaux dons naturels, après les études les plus brillantes, voilà un garçon qui refuse toute espèce de situation, qui s'adonne à des travaux personnels, très séduisants, paraît-il, moi je le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages à venir... Est-ce un philosophe? un sociologue, comme on dit aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?... Tout cela implique encore un choix dans les idées, et vous oblige à prendre parti entre les idées qu'on a. Tout cela demande de la logique, de l'esprit de suite et au moins une certaine conformité entre les principes qu'on émet et la vie qu'on mène... Un moraliste! je vous demande un peu...

--Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un moraliste?

--Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un moraliste?... Mais, ma chère enfant, parce que monsieur Juillet est un... libertin!

Elle fit, en lâchant ce mot, des yeux de grand'mère courroucée, et rabattit d'un coup sec le petit fermoir de son sécateur.

J'étouffais; l'allusion encore une fois réitérée à ce libertinage me suffoquait. Je dus avoir le sang à la figure. Heureusement, l'attention de madame Du Toit était à ce moment à son neveu, non à moi. J'étais partagée entre le souci de m'informer et la peur d'apprendre.

A tout hasard, je répétai:

--Un libertin!...

--N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit, pour ne point faire de médisances.

Nous remontions les marches conduisant du potager à l'allée couverte. Aussitôt en haut, la vue du tennis, entre les troncs d'arbres, et les voix des joueurs: «_play? out!_... trente à...» s'introduisirent entre nos pensées; nous remontâmes toute l'allée sans parler. Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et rageuses qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai à madame Du Toit qui me quittait pour aller écrire à son neveu:

--Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez ici cette année que les jeunes gens disposés au mariage!...

--C'est une idée, fit-elle.

Mais je ne sus pas si elle lui avait écrit cela, non plus que si elle lui avait cité mon nom parmi ceux des hôtes de Fontaine-l'Abbé. De sorte que son arrivée, s'il venait, ne devait rien signifier pour moi.

Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!...

Viendrait-il, me sachant là?... S'il ignorait que je fusse là, quel effet ma vue lui produirait-elle?...

Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle me laissait sous son allée couverte avec une pareille angoisse. A cette angoisse s'en ajouta une autre, vers le soir, qui paraîtra tout à fait misérable, mais que je dois confesser: celle d'être laide, le lendemain, si je me laissais abîmer par le tourment!

Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se presser, quatre jours après. J'avais eu le temps de m'accoutumer soit à l'idée qu'il allait venir, soit à l'idée qu'il ne viendrait pas.

Je fus avertie de son arrivée, grâce à l'attention extrême que je portais à toutes les paroles, à tous les gestes, à tous les ordres de madame Du Toit, depuis quatre jours. Je l'entendis commander la voiture. J'étais enfermée dans ma chambre quand la voiture descendit les lacets; je ne pouvais la voir, je l'entendis bien et je suivis son bruit jusqu'à l'arrêt dans la cour pavée, sur la façade nord. Il était environ six heures du soir; je ne voulais pas me montrer avant le dîner, mais je pensais qu'il connaîtrait ma présence, au cas où sa tante ne la lui eût pas annoncée, par mes enfants qui jouaient en bas.

Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune circonstance de ma vie, autant d'appréhensions et des palpitations si violentes qu'au moment de descendre, à l'heure du dîner, ce soir-là. Je ne me mettais pas ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis un an, à en mettre, et je possédais tout ce qu'il faut pour cela. Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu l'air d'une morte.

En entrant dans la pièce où l'on était réuni, mes yeux allèrent immédiatement à lui; je remarquai même: «Comment se peut-il faire que j'aie deviné l'endroit exact où il se trouve?» C'était moi qui, en entrant, recevais tout le reste de lumière des fenêtres ouvertes sur le couchant; c'était lui qui m'apparaissait en une sorte de silhouette auréolée. Mais je ne pus pas discerner son premier mouvement. Il s'avança pour me saluer; sa main était tout à fait inexpressive; il me dit aussitôt:

--Madame je n'espérais pas vous trouver ici.

--Vous n'avez donc pas rencontré mes enfants?...

--Vos enfants?... Comment!...

Et il se mit à chercher parmi les enfants qui étaient sur la terrasse. Il avait certainement rencontré mes enfants, mais il ne les avait pas reconnus.

Et j'aperçus, après ce premier contact, qu'en effet il avait eu la surprise de me voir entrer; il y avait en lui quelque chose de gauche et de gêné que je connaissais bien pour l'avoir observé autrefois dans les circonstances où il n'était pas à son affaire. Il était si peu habile à dissimuler! Cela venait-il de la petite vexation qu'il éprouvait de n'avoir pas reconnu mes enfants? Cela voulait-il dire qu'il retrouvait, en me voyant, la confusion ou la honte de notre dernière entrevue?... Il avait la peau hâlée, bronzée; je le trouvais beau.

Il ne fut placé, à table, ni à côté de moi, ni en face de moi. En me penchant sur mon assiette, j'apercevais son nez bruni, sa barbe allongée, ses mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune.

On ne l'entendit presque pas; c'était bien toujours le même homme; il ne parlait guère pour peu que le milieu ne lui fût pas tout à fait favorable; les jeunes gens qui étaient là ne le connaissaient pas, pour la plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyèrent, à ce qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant leur jeu, et criant d'un bout de la table à l'autre, comme s'ils foulaient encore la pelouse. On s'en donnait! et la maîtresse de maison était toute indulgence, tant que le président n'était pas arrivé. Après le dîner, échange de mots banals; puis ma fonction de tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de me tourner les pages, pour la musique que j'avais à jouer cette année! Et j'allai me coucher sans avoir, en somme, rien appris.

Eh bien! il était revenu... Eh bien! nous nous étions retrouvés! Et ce n'était que cela! Pas de vitres brisées, point d'éclat; mon cœur tout seul, dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient pu entendre. «Mais, demain, pensais-je, il faudra bien que nous causions, un peu comme autrefois, quand ce ne serait que pour ne point nous faire remarquer...»

Il n'était pas pressé de me parler, c'était évident. Il eût pu me parler dans la matinée. Je ne le provoquais pas, mais j'étais loin de le fuir. Un aparté tranquille s'offrit à lui et à moi dans le jardin; il ne fit rien pour en profiter et se laissa entraîner par la petite Voulasne qui tenait à l'initier au tennis. Toute l'après-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se passa comme la veille, sauf qu'à table, il se mêla à la conversation des joueurs de tennis: il s'amusait à s'initier au jeu. Les saillies de Pipette, qui parfois étaient inouïes, le faisaient rire. A table, de côté, j'apercevais ses dents, quand il riait, et je voyais à sa physionomie une expression inconnue de moi. Cette expression n'était pas celle qui me plaisait mais, par contraste, elle avivait le souvenir de celle que j'aimais; je me torturais du regret de ce que je ne trouvais plus en lui, et j'étais jalouse de l'agrément qu'il semblait prendre en disant des bêtises avec des jeunes filles, des enfants!...

Tout à coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant, c'est-à-dire dans l'endroit le moins propre à prolonger un entretien, où nous pouvions et devions être interrompus à chaque seconde, il me rencontra et me dit:

--J'aurais voulu vous épargner la vue d'un homme qui vous a offensée...

--Offensée?...

--Oh! dit-il, vous voulez avoir oublié...

Et il ajouta, sur un ton de résignation douloureuse, mais qui me parut singulier:

--On n'oublie pas!...

Ce qui voulait dire probablement: «Vous ne pouvez avoir oublié que je vous ai offensée, et moi, je ne puis vous oublier...»

C'était correct. Pourquoi cela me parut-il plus correct que convaincu?

Je lui dis:

--Il faudrait...

Je voulais dire: «Il faudrait que nous ayons un moment de causerie.» Il me coupa, pressé sans doute par un bruit de pas dans l'escalier, et il dit:

--Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accès de démence!... Je ne me pardonnerai...

Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empêcha de poursuivre.

Il tenait donc tant à oublier? Ce n'était pas, à moi, mon souci. Il pensait à se disculper. Moi, je ne songeais qu'à me charger davantage.

Nous arrivâmes au bas de l'escalier en disant des choses banales.

Il pouvait être sincère en croyant m'avoir offensée. C'était mon attitude et ma figure involontaires, au moment de sa déclaration, qui le lui avaient fait croire.

Fallait-il que j'en vinsse à lui dire: «On n'est pas offensé quand on aime?...»

Ce fut à ce moment-là que l'idée me vint de lui donner à lire le cher papier qui me suivait partout et que je tenais enfermé dans mon petit coffret de fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une fois de plus pour en diminuer le volume, et je le portai dans mon corsage, sur la peau même, afin de le sentir. C'était mettre le comble à ma folie. Lui, s'accusait d'un accès de démence; mon accès, à moi, n'était pas isolé, il durait. Je portai ce papier deux jours sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brûlait la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie grandissante de le donner et en même temps une lâche terreur de ce que je désirais faire. Je ne parle pas de pudeur ni de remords anticipé d'une faute possible: on sent trop, hélas! qu'au point où j'en étais venue, cela ne comptait pas pour moi.

La pudeur, la honte, par un singulier renversement des rôles, elles se trouvaient, elles étaient visibles chez celui pour qui je les avais abdiquées! Positivement, son front rougissait et ses épaules tombaient en face de moi! Il n'allait pas jusqu'à m'éviter, mais ma présence lui rappelait, comme il me l'avait dit, une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier, c'était surtout le souvenir d'avoir commis une action qu'il croyait une erreur, une maladresse irréparable... L'offense? mais elle était, à mon avis, dans la recherche de l'oubli plutôt que dans l'acte qu'il voulait oublier!... S'en doutait-il un peu, et sentait-il qu'à chaque heure il aggravait son cas à mes yeux? Il ne me fuyait pas, mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait, et des mêmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers en compagnie et sans s'appliquer à terminer par un de ces tête-à-tête si faciles, ici, qui s'offraient pour ainsi dire, et qu'il me devait, à ce que je croyais... Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me semblait que non; mais c'était peut-être que les sujets, je les écoutais moins, que mon âme n'y était plus, que je pensais à autre chose?... J'enrageais, je trépignais. Je crois aussi que j'avais un peu l'air de l'attendre, de le poursuivre, et enfin de le provoquer. S'il ne m'aimait réellement pas, combien devait-il me trouver détestable! La seule pensée m'en fait frissonner aujourd'hui, et l'humiliation rétrospective m'en donne la nausée.

Une après-midi, comme je descendais au jardin, je l'aperçus sur la pelouse, assis sur le rouleau de pierre que l'on avait laissé à quelque distance du tennis. Il regardait les joueurs. Je descendis l'allée couverte où, par hasard, il n'y avait personne. Entre les troncs des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre; je parcourus deux fois l'allée. Il ne vint pas. Moi, j'allai à lui.

Je m'assis à côté de lui sur le vieux rouleau de pierre. Son premier mot fut:

--Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil?

Je lui dis que non. Alors il me dit:

--Mais votre petite cousine Voulasne est charmante! regardez-la donc jouer...

Je dis:

--Elle a le diable au corps.

--Joli diable, dit-il, et quel corps!

Je fus choquée, peut-être à cause d'une certaine piqûre de jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilité absolue où j'étais de m'accoutumer à entendre un homme parler sans périphrase du corps d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt ans, peut-être aujourd'hui même, pareille susceptibilité paraîtra ou déjà paraît bien extraordinaire. Nous étions ainsi. Je fus choquée. Il le vit, d'un bref coup d'œil suivi d'un certain froncement des sourcils que j'avais surpris chez lui, je m'en souviens bien, le soir même de la déclaration. Avais-je donc fait, mon Dieu! encore le même visage?

Et, parce qu'il s'aperçut qu'il m'avait choquée, il fit tout de suite l'aimable; il me dit des phrases où s'enchâssait au moins par deux fois l'expression «une femme comme vous». C'était une expression qu'il avait employée autrefois en me parlant de moi, sans que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait que je savais ce que cela voulait dire et je n'étais pas fâchée que l'on voulût dire cela de moi. Aujourd'hui, cette expression me paraissait manquer de sens. Je lui demandai, avec un peu d'irritation dans le ton:

--«Une femme comme moi!... une femme comme moi!...»

Il me dit sans hésiter:

--Une femme née pour être un exemple à toutes...

--Merci.

Et il me tint, comme inédit, un discours que je lui avais déjà entendu prononcer sur les deux catégories de femmes, aussi tranchées que des espèces différentes. l'une honnête et qui, si elle manque à le demeurer, commet une erreur, l'autre qui se trompe aussi lourdement si elle prétend l'être sans en avoir la vocation.

Je n'accordais pas grande attention au discours, d'abord parce que je le connaissais et ensuite parce que je faisais cette remarque: «Jamais, autrefois, il ne se fût répété devant moi... parce que ma présence, en lui étant agréable, provoquait chez lui une attention active et minutieuse qui l'eût fait se souvenir de paroles déjà dites, et qui suscitait sa pensée, l'inspirait.» Entre temps, je remarquais aussi que son discours était le développement rigoureux de la croyance qu'il avait de m'avoir offensée... Mais l'impression qu'il me donnait d'un si grand refroidissement à mon égard m'obligeait à me demander: «Croit-il vraiment m'avoir offensée? Ou tient-il à me le faire croire afin que je ne l'invite pas à m'offenser davantage!» Peut-être s'aperçut-il que je l'écoutais peu; il me dit tout à coup:

--Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier blanc...

J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes souliers de drap blanc sur le timon en fer rouillé qui servait à tirer ou à pousser le vieux rouleau de pierre.

Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour sauver mon soulier, touché du doigt ma cheville.

Étrange chose! contradictions, complexités insondables de notre nature: de cet homme à qui, s'il m'eût emportée dans ses bras, je me fusse abandonnée corps et âme,--du moins, à ce qu'il me semblait--je ne pus supporter ce contact léger. Je retirai ma jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagéré, d'un mouvement de patte de grenouille galvanisée; et, sans que ma volonté y fût le moins du monde intervenue, je m'écartai un peu de mon voisin sur le siège de pierre. Et je dus, encore une fois, c'est probable, faire la figure de mes arrière-grand'mères!...

Il eut, lui, un œil lassé qui se reporta d'instinct sur un objet agréable et suivit les mouvements du «corps» de Pipette. Et ce qu'il eût aimé alors à dire, il ne me le dit pas.

Je suivais, à la dérobée, son regard. J'en souffrais si cruellement que je dis:

--«Elle» est destinée à faire une très honnête femme, savez-vous?

--Qui? me dit-il, en se retournant vers moi.

--La petite Voulasne.

Il éluda ma question:

--Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles sont bien insignifiantes.

--Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes filles bien élevées. Tout le monde dira d'elles ce que vous dites...

--Mais on les épousera...

--Et elles serviront d'exemple...

Ma riposte était un peu vive. Il dut la trouver hardie; il se tourna de mon côté, et ses deux sourcils demeurèrent suspendus; il était embarrassé pour répondre; il me dit:

--Je leur souhaite de n'être pas aimées par d'autres hommes que leurs maris: ceux qui les aimeraient souffriraient inutilement; elles aussi, peut-être.

--Ces femmes-là, quand elles aiment, aiment souvent plus que les autres!

--Des amoureuses repenties!... dit-il.