Madeleine

Chapter 9

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«Fais-moi le plaisir de te taire!» puis il reprend plus haut: «Ceci est tout une histoire que je me réserve de vous conter plus tard... Quant à votre promenade.... pour moi je suis prêt à vous accompagner.

»--Non, non, pas ce matin, dit Armand, je veux que vous vous reposiez, que vous preniez un peu connaissance de ma propriété.

»--Je vais donner des ordres pour le logement de ces messieurs, dit madame de Noirmont, car je suis sûre que mon frère n'y a pas encore pensé.--Ma foi, tu as raison, ma chère amie, je n'y songeais pas!....--Moi, je vais voir si Chéri est encore au billard.»

Les dames s'éloignent. Armand promène ses amis dans les jardins, qui, par leur grandeur, pourraient passer pour un petit parc... Victor et Dufour admirent l'heureuse distribution des terrains; une jolie pièce d'eau, un bois, une grotte, des bosquets touffus attirent tour à tour leurs regards. Mais Armand se promène avec indifférence dans cet agréable séjour, et à chaque exclamation qui échappe à ses hôtes, il s'écrie: «Oui, cet endroit est assez agréable; mais c'est bien froid, bien monotone, auprès de Paris...

»--Vous voudriez ici des madame Flock pour égayer le paysage.--Oh! ce n'est pas celle-là qui m'occupe.... il y a déjà long-temps que j'ai changé... j'ai maintenant une blonde délicieuse.... Elle a figuré quelque temps dans la danse à l'Opéra, mais un prince russe lui a fait quitter le théâtre.--Et vous lui avez fait quitter le prince russe?--C'était déjà fait!..... C'est une femme fort amusante..... elle a conservé, de son premier état, l'habitude de faire des pirouettes, des pliés ou des ronds de jambes au moment où l'on y pense le moins: de sorte que tout en jasant dans son salon, elle se met tout-à-coup à voltiger, à faire des battements, et quelquefois, pendant que vous lui faites une tendre déclaration, elle vous jette brusquement le bout de son pied à la hauteur de votre épaule.--Ah! mais!... ce doit être fort gentil tout cela! dit Dufour; j'aimerais beaucoup une maîtresse semblable... si ce n'était pas si cher...--C'est aussi ce que me dit Saint-Elme... car Saint-Elme prend mes intérêts à coeur.... il veut que je quitte ma danseuse, il ne veut pas que je me ruine!--Oui, reprend Dufour, il ne veut pas que vous vous ruiniez avec votre danseuse..... Je comprends. Est-il riche, ce monsieur Saint-Elme?--Il est fort riche; il possède plusieurs propriétés....--De quel côté? Il me l'a dit... je ne m'en souviens plus. Ah! il a des vignes en Bretagne!...--Des vignes en Bretagne!.... je ne connais guère de bon vin dans ce pays-là.--Au fait, je céderai aux conseils de Saint-Elme, je quitterai ma danseuse. Oh! j'aime le changement... J'ai déjà quelque chose en vue, mais il faudrait que je fusse à Paris; car, je vous le répète, messieurs, il n'y a rien ici qui puisse captiver... Vous ne connaissez encore de nos voisines que madame Montrésor.--Pour celle-là, j'avoue qu'elle fait très-bien de ne songer qu'à son mari!--Vous verrez les autres dames du voisinage... c'est raide, guindé, apprêté... et puis! ne me parlez pas de faire l'amour en province quand on a l'habitude du laisser-aller de Paris. Si du moins on jouait le soir pour tuer le temps... moi, je conviens que j'aime le jeu..... cela émeut, cela fait éprouver des sensations.--Comment! est-ce qu'on ne joue pas dans ce pays?--Si fait!..... mais vous ne devineriez jamais à quoi.... quel est le jeu dont madame Montrésor est folle et qu'elle a mis à la mode dans plusieurs maisons des environs....--Le jeu d'oie?...--Pis que cela!.... le loto!...

»--Le loto! dit Victor en riant.--Oui, le loto! et notez bien qu'il ne faut pas causer pendant qu'on tire les boules, sous peine d'entendre rappeler trois ou quatre fois les mêmes numéros. On nous y a attrapés une fois, Saint-Elme et moi, mais nous avons bien juré que ce serait la dernière.

»--Eh bien! moi, messieurs, dit Dufour, j'avoue que je ne suis pas ennemi du loto!... c'est un jeu où l'on ne peut pas s'échauffer.... où l'on ne perd pas plus qu'on ne veut. Je ferai la partie de madame Montrésor.--Alors, elle vous adorera.»

Victor et Dufour sont installés chacun dans une jolie chambre; Armand laisse ses hôtes en leur disant: «Messieurs, je n'ai pas besoin de vous rappeler qu'à la campagne c'est liberté entière, chacun doit faire ce qu'il lui plaît: pourvu qu'on se rejoigne aux heures de repas, c'est tout ce qu'on demande. Au revoir! je vais parler d'affaire avec mon beau-frère!.... Ah! c'est un bien digne homme que M. de Noirmont!... mais je le trouverai encore plus aimable s'il veut m'acheter cette maison, ou du moins me prêter l'argent dont j'ai besoin pour payer les dettes que j'ai laissées à Paris!»

Armand s'éloigne, et Dufour dit à Victor: «Comment! il a déjà des dettes?--Apparemment!--Pourquoi donc son cher ami Saint-Elme, qui a des vignes en Bretagne, ne lui prête-t-il pas d'argent?... Hum!... ce Saint-Elme a vraiment un aplomb... un _flouflou_ qui étourdit!... Il m'appelle son cher Dufour,... son ami!... il m'a presque prouvé que c'était moi qui étais dans mon tort pour le tableau!... Du reste, il joue supérieurement au billard, d'après ce que j'ai vu ce matin. Ha ça! pourquoi n'as-tu pas encore parlé de cette petite Madeleine à laquelle tu t'intéressais tant?... pourquoi me coupes-tu la parole quand j'allais en dire un mot?....--Parce que ce n'était pas le moment. Comment! à peine arrivés dans cette maison, où nous ne connaissons qu'Armand, tu veux que j'aille entamer un sujet si délicat!... laisse-moi me reconnaître!... je n'oublierai pas cette jeune fille, je veux tâcher de sonder un peu les sentiments de madame de Noirmont pour elle... Si Madeleine devait être mal reçue par les compagnons de sa jeunesse, ne vaudrait-il pas mieux lui épargner ce chagrin? Je me flatte qu'il n'en sera rien; mais ne te mêle pas de cette affaire, tu gâterais tout!--Merci!--Si la société qui vient ici est aussi ennuyeuse qu'Armand le prétend, je n'ai pas non plus l'idée que nous resterons fort long-temps dans sa terre!...--Allons!... te voilà aussi, toi, regrettant déjà Paris, les amours, les maîtresses que tu as laissées là-bas!...--Je n'ai rien laissé de bien regrettable; mais tu sais, mon cher Dufour, que je ne puis vivre long-temps sans avoir quelque sentiment dans la pensée,... qu'il faut toujours que mon coeur soit occupé...--Ton coeur! hum... tu es bien honnête d'appeler cela ton coeur....... Mais, tranquillise-toi, tu trouveras quelque bergère ou quelque provinciale qui t'occupera..... A ce petit Armand il faut des danseuses!... des femmes qui pirouettent en faisant l'amour!..... Toi, qui n'aimes pas les femmes entretenues, tu trouveras dans les champs, dans les fermes, de l'amour véritable et du lait tout chaud. Il me semble qu'avec cela on peut passer la belle saison. Moi, je crois que je me plairai ici! et certainement je n'aurai pas fait le voyage pour ne rester que quelques jours!.... Voilà une chambre où je serai très-bien pour peindre... et dans le jardin, j'ai déjà remarqué plusieurs points de vue délicieux.... Ah! il ne faut pas oublier d'envoyer chercher nos valises à Laon...»

Victor laisse Dufour et retourne près de la société. Le peintre fait alors l'examen de sa chambre; il regarde dans tous les coins, ouvre chaque armoire, et compte ce qu'il y a de matelas à son lit et d'épingles sur la pelotte de sa cheminée. Après avoir fait une reconnaissance exacte de son local, il sort pour se rendre au salon: arrivé près de l'escalier, il entend parler avec feu au-dessous de lui; il s'arrête spontanément, parce que, chez Dufour, le désir d'entendre ce qu'on dit est un sentiment qu'il ne peut vaincre. Il a bientôt reconnu la voix de madame Montrésor et celle de son mari.

«--Il y avait déjà long-temps que vous avez quitté le billard, monsieur?...--Non, ma Sophie, je t'assure.--Je vous dis qu'il y avait long-temps que vous étiez descendu... et que vous rôdiez dans la cour près de cette grosse fille!...--Ah! Sophie! par exemple... peux-tu croire...--Enfin, monsieur, que faisiez-vous près de cette fille?...--Je la regardais donner la bouillie à son petit frère.--Comme c'est intéressant de voir cette grosse masse de chair donner de la bouillie à un marmot!... un homme comme vous, aller regarder une paysanne!...--Mais, Sophie, puisque tu ne veux pas que je regarde les dames de la société.--Non, certes, je ne veux pas que vous en regardiez aucune! vous êtes un libertin!... un volage!... et si je vous laissais faire, je crois que cela irait bien!...--Vraiment, ma chère Sophie, je ne sais pas à propos de quoi tu me dis cela...--C'est bon! c'est bon! monsieur, j'ai mes raisons!... Allons, rentrons!... Mais ce soir, si l'on se promène, songez que je vous défends de donner le bras à madame de Noirmont...--Cependant la galanterie,... la politesse...--Je n'ai pas besoin que vous soyez si galant! ce n'est pas pour les autres que je vous ai épousé! Une femme mariée doit donner le bras à son époux; c'est beaucoup plus décent... Venez, monsieur!»

La conversation finit là. Au bout d'un moment, Dufour descend l'escalier en se disant: «Je commence à croire que ce jeune homme paie un peu cher sa fortune... c'est un benêt!... Ah! comme je vous ferais marcher sa Sophie, moi!...»

Toute la compagnie est réunie dans le salon du rez-de-chaussée. La société s'est augmentée de deux personnes: un monsieur d'une quarantaine d'années, à la titus, mais poudré et frisé en pain de sucre, de manière que le haut de sa tête forme une pointe, sur laquelle il paraît qu'il ne met jamais son chapeau. Sous ce cône est une figure qui serait insignifiante, si elle n'avait pas de la prétention à l'observation: les deux petits yeux grisâtres dont elle est décorée restent toujours fixés long-temps sur le même objet, parce qu'une personne qui reste pendant cinq minutes les yeux attachés sur un objet qui ne l'occupe pas est naturellement très-préoccupée, et, quand on est sans cesse préoccupé, c'est que l'on est nécessairement observateur: voilà du moins ce que s'est dit M. Pomard, c'est le nom du monsieur coiffé en pain de sucre. Ajoutez à ce portrait du coton dans les oreilles et un col de chemise qui monte jusqu'aux yeux, et vous pourrez vous faire une idée du personnage qui a fait graver sur ses cartes de visites: _Pomard, propriétaire éligible_.

L'autre personne est une demoiselle qui n'est pas jolie, mais est fraîche, grasse, et porte dans ses traits et dans ses manières un air de bonne humeur et de gaîté qui l'embellit, parce qu'elle a de ces figures auxquelles la mélancolie ne siérait point.

Suivant son habitude, Dufour va bien vite près de Saint-Elme lui demander quels sont ces nouveau-venus, et le bel homme lui répond avec l'air suffisant qui lui est habituel: «Mais ce sont d'assez bonnes gens... c'est le frère et la soeur... M. Pomard est un ancien employé dans les droits réunis; il est à son aise et ne fait plus rien. Sa soeur, mademoiselle Clara, est encore à marier, quoiqu'elle approche de la trentaine:... mais il paraît que, jeune, elle a fait la difficile, et maintenant elle trouvera difficilement... Ils habitent Gizy,... le village à côté... Du reste, c'est bien nul auprès de nos délicieuses sociétés de Paris; mais à la campagne il faut tout voir.»

Dufour remarque que madame Montrésor ne perd pas de vue son mari et mademoiselle Pomard. On annonce que le dîner est servi, et Sophie se pend au bras de son mari pour qu'il n'offre pas la main à d'autres. Tout le monde est dans la salle à manger, que M. Pomard est encore dans le salon, les yeux fixés sur un guéridon; on est obligé de l'appeler deux fois, et il arrive enfin en disant: «Ah! pardon... c'est que je pensais!...»

Soit hasard, soit à dessein, Chéri s'est placé à table à côte de mademoiselle Clara; mais on n'a pas fini le potage, que madame Montrésor, qui semble être sur des fourmis, se lève en disant à son époux:

«Chéri, donne-moi ta place, je t'en prie. Ici, j'ai le vent de la porte..... Je crains une fluxion; j'ai eu mal aux dents cette nuit.»

Chéri est obligé de se lever, ce qu'il fait en murmurant, et madame Montrésor, qui, probablement, craignait autre chose qu'une fluxion, va se mettre près de mademoiselle Clara et n'a plus mal aux dents pendant le dîner.

M. de Noirmont et Saint-Elme font presque à eux seuls les frais de la conversation. Le premier parlerait mieux s'il s'écoutait moins, et ne semblait pas persuadé qu'on doit être heureux de l'entendre. Saint-Elme est infiniment plus amusant; mais en homme adroit et qui ne veut pas abuser de ses avantages, c'est toujours en approuvant, en louant ce que M. de Noirmont vient de dire, qu'il entre en matière. De cette façon, il obtient aussi, pour ses saillies et ses bons mots, quelques sourires du beau-frère d'Armand.

Victor examine les dames; ses yeux ne s'arrêtent pas sur madame Montrésor; il les laisse un peu plus long-temps sur mademoiselle Pomard; mais l'examen ne fait pas naître un désir dans son coeur. Il regarde ensuite la soeur d'Armand; il éprouve plus de plaisir à porter ses yeux là; mais cette dame n'est nullement coquette, elle parle peu, se contente d'écouter, de sourire quelquefois, et de veiller à ce que les convives ne manquent de rien.

Le dîner se termine aussi paisiblement qu'il a commencé. Chéri fait la moue, Armand a été rêveur, Dufour a beaucoup mangé. A force de fixer une carafe, M. Pomard a mis des épinards sur son gilet, et, lorsque sa soeur le lui fait remarquer en riant, le monsieur se contente de répondre: «C'est un malheur!.... c'est que je pensais!...»

Le dîner est suivi d'une promenade dans les jardins. Là personne ne se donne le bras; chacun va à sa volonté, excepté madame Montrésor, qui ne quitte pas le bras de son mari.

Lorsque la nuit arrive, les voisins parlent de rentrer. Madame Montrésor propose déjà d'aller faire chez elle une partie de loto, mais la proposition n'a point de succès. Saint-Elme a provoqué M. de Noirmont au billard, et les Pomard déclarent qu'ils ont perdu trente-neuf sous depuis cinq jours, qu'ils sont en trop mauvaise veine, et laisseront passer la semaine entière sans jouer.

On reconduit M. et madame Montrésor jusqu'à leur demeure, qui est peu éloignée de celle d'Armand. M. Pomard et sa soeur regagnent le village de Gizy, qui n'est qu'à deux portées de fusil, et les habitants de Bréville reviennent chez le jeune marquis. Les hommes montent au billard, madame de Noirmont rentre chez elle. Après avoir fait quelques parties, Victor et Dufour laissent Saint-Elme jouer avec M. de Noirmont et vont se coucher.

«J'espère qu'on est rangé ici, dit Dufour; nous nous retirons à dix heures!... J'aime beaucoup cette vie-là...--Moi, je la trouverais un peu trop sage, si cela devait durer long-temps... Bonsoir, Dufour.--Bonsoir... Eh bien! et Madeleine... tu n'en as pas parlé!...--Le pouvais-je devant ces voisins.... ces voisines?... Demain j'espère en trouver l'occasion.--Ah! fripon! si elle était jolie, tu aurais déjà parlé d'elle!...»

CHAPITRE III.

Une journée bien employée.

Victor s'est levé de bon matin, c'est un des plaisirs de la campagne; il descend et rencontre sous le vestibule M. de Noirmont et Saint-Elme en équipage de chasse, le fusil sous le bras et la carnassière au côté.

«Nous allons abattre lièvres et perdrix, dit Saint-Elme; venez-vous avec nous, M. Dalmer?--Non, messieurs, je ne suis pas chasseur.

»--C'est une grande jouissance dont vous vous privez, monsieur,» dit M. de Noirmont en faisant résonner son fusil.--«Monsieur, comme je ne la connais ni ne la désire, il me semble que je ne me prive de rien.--Allons, en route, M. de Noirmont;... vous savez que j'ai parié avec vous à qui abattrait le plus de pièces.--Oh! je tiens le pari!--Bonne chasse, messieurs!»

Le beau-frère d'Armand fait à Victor un salut assez froid; il semble qu'un homme qui ne chasse pas ait perdu beaucoup de droits à sa considération: c'est du moins la pensée qui vient sur-le-champ à Victor, et cela ne lui donne pas une haute idée de l'esprit de ce monsieur.

Victor est enchanté d'être resté avec Armand et sa soeur; il compte profiter de cette occasion pour leur parler de Madeleine, mais il est de trop bon matin pour espérer qu'ils descendent bientôt. La grosse Nanette, la fille de la concierge, a dit à Victor qu'Armand n'avait pas l'habitude de se lever avant neuf heures. Pour attendre le réveil du frère et de la soeur, Victor va parcourir les jardins.

«Cette propriété est fort jolie,» se dit le jeune homme en passant sous des ombrages de lilas et de chèvrefeuilles. «Mais il me semble que dans cette maison il manque quelque chose... on y est froid.... cela n'est pas animé... Armand s'ennuie; il est inquiet, préoccupé... Je crois qu'il a laissé à Paris plus que des souvenirs, et que ce n'est que pour avoir de l'argent qu'il est venu ici!... Madame de Noirmont paraît douce, tranquille.... Elle aime son mari... mais cela ne peut être qu'un amour raisonnable... il a quinze ans de plus qu'elle.... Cette différence d'âge ne serait rien encore si M. de Noirmont avait l'air d'un homme amoureux... d'un homme passionné, car on est jeune long-temps lorsqu'on est long-temps sensible. Mais tous ces gens-là sont d'un calme... Il faudrait ici de l'amour... cela embellirait cette demeure. Où le prendre?... ce n'est pas chez madame Montrésor que j'irai le chercher. Mademoiselle Pomard est assez agréable... mais je ne puis me figurer qu'on soupire près d'elle: c'est encore difficile de trouver à aimer... Il faudra pourtant que je me marie un jour pour faire plaisir à mon père. Moi, je veux adorer celle que j'épouserai... je veux... Quelle est donc cette jeune fille là-bas?... Je ne me trompe pas, c'est Madeleine.»

Victor était monté sur un petit monticule situé à l'angle des murs du jardin et d'où l'on voyait au loin dans la campagne. Une jeune fille était alors assise, dans la prairie, auprès d'un paysan: c'étaient Madeleine et Jacques; tous deux causaient en regardant souvent la demeure d'Armand. Victor quitte vivement la place où il était monté; il court à travers les allées du jardin, gagne la cour, et arrive bientôt près de la jeune fille et de son compagnon.

En reconnaissant le jeune voyageur qu'elle a vu la veille, Madeleine rougit et s'écrie: «Ah! voyez-vous, Jacques, monsieur ne m'a pas tout-à-fait oubliée, puisqu'il vient de lui-même nous trouver.

»--Vous oublier!... et pourquoi pensiez-vous que je vous oubliais? ma chère enfant, vous avez donc bien peu de confiance en mes promesses?...--Monsieur, ce n'est pas moi... c'est Jacques... qui a cru.

»Eh! mon Dieu, oui, s'écrie le paysan, faut pas tant de cérémonie pour dire ce qu'on pense. Vous aviez promis à Madeleine de vous intéresser à elle, de parler à ses anciens amis. Mais, dame! comme on n'a plus entendu parler de vous hier, j'ens cru que vous aviez oublié tout ça... Je sais que ces messieurs de Paris ont tant de choses en tête!... Une petite fille que vous connaissez à peine... ça pouvait ben vous sortir de l'idée. Ma foi, ennuyé de la tristesse de cette pauvre petite, qui brûle de revoir ses amis d'enfance, je suis allé, ce matin, la prendre au point du jour. Je lui ai dit: Venez avec moi, nous allons rôder autour de c'te demeure... que vous aimez tant.... peut-être rencontrerons-nous queuqu'un qui vous engagera à entrer... car elle grille d'entrer là-dedans.... C'est ben naturel: elle a joué, elle a couru dans ces jardins jusqu'à l'âge de onze ans. La maîtresse de la maison l'aimait... au moins autant que son beau-fils et sa belle-fille.... Je crois même qu'elle préférait Madeleine; elle l'embrassait si souvent!... surtout quand elle se croyait seule... Enfin, quoiqu'elle ait vu la fin de ce bonheur à onze ans, Madeleine en a conservé la mémoire; car les jours heureux ne s'effacent pas de notre souvenir, surtout quand ils ne sont pas suivis par d'autres.»

Après avoir fait comprendre à Jacques pourquoi il n'a pas encore parlé de la jeune fille, Victor s'écrie: «Je suis enchanté de vous trouver ici; le moment est favorable pour vous présenter à vos anciens amis. Venez, je vais vous conduire dans les jardins; nous y attendrons le réveil d'Armand et de sa soeur; je veux préparer la reconnaissance.... je suis sûr que cela se terminera bien.»

Madeleine rougit et pâlit presqu'en même temps: l'idée d'aller dans cette maison où elle a passé son enfance lui cause tant d'émotion, qu'elle sent ses genoux fléchir. Elle s'appuie sur Jacques en lui disant: «Mon ami..... faut-il que je suive monsieur?

»--Oui sans doute, répond Jacques, puisque monsieur veut bien s'intéresser à vous. Allez ma petite Madeleine... retournez dans la demeure de votre bienfaitrice... vous y serez mieux... et plus à votre place que dans le cabaret de Grandpierre....»

Jacques serrait la main de la jeune fille; sa figure avait perdu son expression moqueuse pour en prendre une presque touchante.

«Venez,» dit Victor, en prenant à son tour la main de Madeleine,... «le temps se passe... Je veux leur parler avant qu'ils vous voient.--Et vous, Jacques, vous ne venez pas avec nous?--Moi!.... oh! c'est inutile... je serais de trop là... D'ailleurs faut que j'aille à mon travail...... Adieu, Madeleine!... ne tremblez donc pas ainsi, pauvre enfant!»

Jacques a fait quelques pas pour s'éloigner, il revient tout-à-coup vers Victor, et lui dit en lui serrant la main avec force: «Surtout, monsieur, songez bien que ce n'est pas de la pitié que l'on doit témoigner à Madeleine... Si ceux qu'elle aime toujours ne la reçoivent qu'avec froideur... j'vous en prie, monsieur, ramenez-moi Madeleine; si elle ne veut plus retourner chez Grandpierre, où l'amour de Babolein et les criailleries de sa mère commencent à l'ennuyer, eh bien! elle viendra chez moi, et Jacques sera fier de pouvoir la nourrir encore.»

Le paysan s'éloigne en achevant ces mots. «Ce brave homme vous aime beaucoup, dit Victor.--Oh! oui, monsieur, c'est mon meilleur ami!...--J'espère que ses craintes ne se réaliseront pas, je suis certain que votre présence fera le plus grand plaisir à Armand et à sa soeur.--S'il était vrai!... que je serais heureuse!....--Venez,..... donnez-moi le bras,... appuyez-vous sur moi.--Ah! que vous êtes bon, monsieur!... Mais la pensée que je vais revoir la demeure de ma bienfaitrice,... de celle qui m'a servi de mère,... me cause une émotion... c'est plus fort que moi... C'est du plaisir que j'éprouve et pourtant j'ai envie de pleurer.--N'êtes-vous donc jamais venue vous promener dans cette propriété pendant l'absence des maîtres?--Non, monsieur, jamais... Le concierge était un homme brutal;... il aurait fallu lui demander la permission, et puis Jacques me disait: «Pourquoi iriez-vous là, ma petite? En sortant de ces beaux jardins, il vous faudrait rentrer dans le cabaret de Grandpierre, et cela vous ferait encore plus de peine... Il vaut mieux tâcher d'oublier le passé...--Je suivais le conseil de Jacques,... mais je n'oubliais pas le passé malgré cela.»

On est arrivé à l'entrée de la maison. Il n'y a personne dans la cour. Madeleine la traverse avec Victor, qui la conduit sur-le-champ dans les jardins. En se revoyant, après sept années, dans les lieux où elle a passé les plus beaux jours de sa vie, Madeleine respire à peine; elle ne peut assez regarder autour d'elle; ses yeux voudraient en un instant revoir toutes les places qui lui sont connues, comme sa pensée vient de les parcourir. Les souvenirs de sa jeunesse sont pour elle mêlés d'amertume par l'idée de sa situation, et pourtant elle pousse un cri de plaisir à chaque objet qui frappe sa vue. Accablée par ces émotions successives, elle est obligée de s'arrêter.