Chapter 8
»--Madame de Bréville n'avait pas eu le temps d'assurer votre sort, sans doute? Mais vous abandonner ainsi..... ah! c'est affreux. Il fallait que tous ces gens-là eussent le coeur bien dûr. Pourquoi la soeur d'Armand ne vous emmena-t-elle pas avec elle?--Oh! ce ne fut pas de sa faute: on ne le voulut pas. Je ne savais que devenir, lorsque Jacques parut devant moi. Il me prit par la main, me consola, dit, entre ses dents, bien des choses que je ne compris pas... puis, m'emmena chez lui, où il avait déjà soin de sa vieille tante... Ah! c'est un brave homme que Jacques!.... je restai trois ans chez lui. Alors arriva un nouveau malheur: le feu consuma sa demeure. Jacques n'avait plus rien; je ne voulus pas rester encore à sa charge... Heureusement, M. Grandpierre eut pitié de moi, et il voulut bien me prendre dans sa maison... Il y a quatre ans que j'y suis. M. Grandpierre me traite avec douceur: sa femme gronde parfois, mais enfin j'étais habituée à mon sort, lorsqu'il y a quelques jours, en apprenant que M. Armand de Bréville, que sa soeur étaient revenus dans ce pays, je ne pus me défendre d'éprouver de nouvelles espérances.... Je crus.... oui, j'osai penser que ceux qui m'avaient traitée comme leur soeur, dont j'avais pendant long-temps partagé les plaisirs, se souviendraient de Madeleine, et voudraient au moins la revoir, l'embrasser une fois;.... car ce n'est pas leurs bienfaits que je désire, mais leur amitié dont je suis jalouse... Madame de Bréville appelait Armand et Ernestine ses enfants, et je les aimais comme les enfants de ma bienfaitrice!... Eh! bien, monsieur,..... je ne les ai pas vus;... ils ne m'ont pas fait dire d'aller à Bréville... Ah! voilà ce qui me fait le plus de peine..... car j'ai un grand désir de les voir..... de les embrasser..... Aussi, combien j'envie le sort de ceux qui vont chez eux, combien je voudrais être à leur place!.... Voilà pourquoi, monsieur, en apprenant que vous allez chez mes compagnons d'enfance, je vous ai regardés souvent à la dérobée... J'aurais voulu vous dire mille choses pour ceux que j'aime toujours, quoiqu'ils ne pensent plus à moi;.... mais je n'osais pas... et je conçois que j'aie dû vous paraître singulière..... et bien hardie peut-être, de vous regarder si souvent.»
Le récit de Madeleine a vivement intéressé Victor; il lui promet de parler d'elle à Armand et à sa soeur; il lui fait comprendre que ses amis d'enfance, tout en ayant conservé le souvenir de la petite protégée de madame de Bréville, peuvent ignorer qu'elle habite si près d'eux, puisque la jeune fille convient que ni Jacques ni personne de chez Grandpierre n'a été à Bréville depuis que le jeune marquis y est revenu. L'espoir entre dans l'ame de Madeleine; ses yeux brillent déjà de plaisir: elle remercie Victor. Dans l'effusion de sa joie, elle lui presse tendrement les mains; mais, dans ces marques de reconnaissance, il n'y a rien que d'innocent; le jeune homme le voit bien; aussi ne profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour lui prendre un autre baiser.... Il est vrai que Madeleine n'est pas jolie.
On entend la voix de madame Grandpierre, qui appelle la jeune fille. Celle-ci s'écrie: «Oh! mon Dieu, je vais être grondée!.... En causant avec vous, monsieur, j'ai oublié le déjeûner;... mais c'est égal... vous m'avez fait espérer qu'Armand et Ernestine pouvaient encore m'aimer un peu..... je veux être grondée à ce prix-là.....»
Madeleine va s'éloigner... elle revient vivement vers Victor et lui dit d'un air honteux: «Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand et Ernestine, en parlant de M. le marquis, votre ami, et de sa soeur... ce sont mes souvenirs d'enfance qui me trompent encore... mais je sais bien que je ne dois plus les nommer ainsi.... et quand je les verrai, oh! je saurai conserver le respect que je leur dois... pourvu qu'ils me permettent de les aimer comme autrefois!...»
La jeune fille salue de nouveau Victor et s'éloigne lestement, en sautant par-dessus les carottes et les choux qui encombrent le jardin. Victor se dit, en la regardant aller: «Cette petite a de l'ame, de la sensibilité, et une délicatesse de sentiment qui n'est pas commune: c'est dommage qu'elle ne soit pas jolie.... et pourtant, c'est peut-être plus heureux pour elle, cela l'exposera moins aux séductions...»
Victor quitte le jardin et se rend dans la salle basse où il a soupé la veille; il y trouve Dufour, qui s'est établi sur une table, et s'occupe à dessiner madame Grandpierre et son fils Babolein, qu'il réunit en camée. La vieille femme pose avec une dignité comique, ne tournant la tête que pour gronder Madeleine, qui n'a pas encore mis le couvert, mais reprenant bien vite la position qu'on lui a indiquée. Quand au grand Babolein, sa figure niaise et lourde ne change pas un moment d'expression.
«Je fais nos excellens hôtes,» dit Dufour en voyant entrer Victor. «Madame Grandpierre a une superbe physionomie... des traits bien caractérisés... Avec son fils à côté, cela tranchera.... Ne remuez pas, madame Grandpierre, je vous en prie!... je n'ai plus que quelques coups de crayon à donner.... Je voulais faire aussi notre hôte.... mais ce sera pour une autre fois... Je viendrai vous voir en me promenant dans le pays... j'entrerai faire la causette avec madame Grandpierre... j'aime les braves gens, moi!... Ah! il faudra aussi que je fasse l'ami Jacques.... avec sa blouse.... son bonnet.... ça fera bien!...
»--Je te conseille de lui faire aussi tenir sa faux,» dit Victor en souriant; «tu sais que cela lui donne un air qui t'a frappé hier?
»--C'est bien! c'est bien!» dit Dufour en se pinçant les lèvres; «je lui ferai tenir ce que je voudrai!.... Madame Grandpierre, vous pouvez vous lever... j'ai fini.»
Dufour présente son camée; la paysanne prend d'abord le portrait de son fils et le sien pour une seule figure, mais on parvient à lui faire distinguer son profil, et elle se trouve très-ressemblante parce que son bonnet est exactement copié.
Le déjeûner est servi, on se met à table. Dufour mange comme quatre, et, tout en déjeûnant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les joues de son fils et coupe du pain à la maman. Cette fois, c'est Victor qui le presse pour le faire quitter la table, parce qu'il ne veut point passer sa journée chez les paysans. Enfin, Dufour se lève, embrasse madame Grandpierre, embrasse Babolein, frappe sur le ventre à son hôte, et s'éloigne comme s'il quittait ses parents. Pendant ce temps, Victor a payé leur dépense, et il dit tout bas à Madeleine, qui s'est approchée de lui et le regarde timidement: «Je ne vous oublierai pas; bientôt, je l'espère, vous aurez des nouvelles de vos amis d'enfance.»
CHAPITRE II.
La Société de Bréville.
En suivant le chemin qui doit les mener chez le jeune Bréville, Victor raconte à Dufour sa conversation avec Madeleine, et termine son récit en lui disant: «Tu vois maintenant pourquoi cette jeune fille nous regardait en soupirant et avait envie de nous parler... c'était pour nous entretenir des amis de son enfance; ce que tu jugeais mystérieux, extraordinaire dans la conduite de cette petite, s'explique fort simplement..... il n'a fallu que quelques mots pour cela; si tu m'en crois, Dufour, à l'avenir tu te laisseras moins aller à ton penchant pour les conjectures, et surtout à cette méfiance qui te fait toujours supposer le mal, ou du moins des choses qui ne sont pas.
»--C'est bon! Monsieur Victor, je vous suis très-obligé de vos avis! La conduite que cette jeune fille a tenue avec nous est expliquée... c'est fort bien, mais cela ne nous apprend pas ce que c'est que cette petite Madeleine... elle ne connaît pas ses parents!..... et la marquise a pris soin d'elle!..... et cette marquise, qui la traitait comme sa fille, la laisse en mourant exposée à mourir de faim si des paysans n'avaient pas eu pitié d'elle... Est-ce que tu trouves tout cela clair, toi? Alors, tu y mets de la bonne volonté.
»--Clair ou non!... qu'est-ce que cela nous fait?... ce n'est plus de tout cela qu'il s'agit.
»--Qu'en sais-tu?... tu blâmes la conduite d'Armand et de sa soeur, qui ont abandonné la petite..... mais qui te dit qu'ils n'avaient point quelques raisons pour cela?..... cette Madeleine est peut-être un enfant de l'amour... et, avant de s'intéresser à elle, avant de parler d'elle à ceux chez qui nous allons, moi, j'aurais voulu savoir si ce n'était pas indiscret, si...
»--Dufour, tu me fais pitié avec tes craintes! on n'est jamais indiscret quand on fait une bonne action: c'est en faire une que de plaider la cause de cette pauvre fille, qui, après avoir été élevée dans l'aisance, avoir reçu un commencement d'éducation, est réduite à servir dans un cabaret. Certes, je ne vaux pas mieux qu'un autre, je fais bien des folies, bien des sottises même!... mais toutes les fois que je pourrai obliger quelqu'un, je ne calculerai pas si cela ne peut en rien me compromettre, et je suis enchanté que cette jeune fille ne soit pas jolie, parce qu'au moins cette fois on ne mêlera point d'amour ni de séduction dans ma conduite.
»--Pas jolie, pas jolie, murmure Dufour. Après tout, ce n'est pas un monstre... Il y en a beaucoup de plus laides,... et je ne voudrais pas jurer que... Ah! voilà sans doute la maison de M. Armand..... Diable! mais c'est fort élégant cela..... Et tu dis qu'il n'a que dix mille livres de rente?»
* * * * *
Victor marche en avant; il ne répond pas au peintre, qui le suit en disant: «Si ce M. de Saint-Elme est ici, nous allons voir ce qu'il me dira pour m'avoir fait promener mon tableau de la forêt de Compiègne... Et la commission que j'ai été obligé de payer... Oh! décidément, ce beau monsieur-là m'est suspect... Ce doit être lui que j'avais vu dans le restaurant à vingt-deux sous.»
* * * * *
Les voyageurs sont arrivés devant une belle maison de campagne, qui se trouve sur la route, devant une vaste plaine, d'où l'on aperçoit les villages de Gizy, Samoncey et quelques maisons élégantes, où de riches habitants de Laon et de Sissonne viennent passer la belle saison.
Victor traverse une cour, et, sans parler au concierge, entre dans la maison. Dufour, qui vient après lui, s'approche de la loge du concierge, en disant: «Ce Victor est étonnant... il entre comme chez lui... On ne nous connaît pas ici;... on pourrait croire... Eh bien! est-ce qu'il n'y a personne chez le portier?»
Une grosse fille arrive, tenant dans ses bras un enfant auquel elle fait manger de la bouillie.
«Je viens voir M. Armand de Bréville, dit Dufour. J'espère qu'il est ici, car il m'a invité, ainsi que mon ami, qui a passé devant.
»--Oui, monsieur, oui, M. de Bréville est ici... Vous allez trouver tout le monde dans la maison... Je crois qu'ils jouent au billard à c't' heure.
»--Ah! il y a un billard ici,... tant mieux... Et tout le monde y est?... Est-ce qu'il y a beaucoup de monde ici?
»--Mais, dam'... comme à l'ordinaire... M. Armand,... M. Saint-Elme...--Oh! je le connais celui-là.--Madame de Noirmont et son mari, et puis deux voisins... Allons donc, Fanfan; est-ce que t'en veux pus?--Prenez garde, vous lui mettez de la bouillie dans le nez... Est-ce que c'est à vous, ce gros compère-là?...--Oh, non, monsieur; c'est mon petit frère...--Je disais aussi, vous êtes trop jeune pour avoir déjà un marmot... Quel âge avez-vous?--J'avons quinze ans, monsieur.--Peste!... quelle commère,... quelle carnation!... et à quinze ans vous êtes déjà concierge?...--Oh! avec maman; c'est qu'elle est à la cuisine, elle...--Ah! j'entends... elle cumule les emplois... Ha ça!... mais je cause là,... vous dites qu'on est au billard... De quel côté ce billard?--Prenez l'escalier sous le vestibule: et tout en haut; gn'y a pas à se tromper.--Merci, mon enfant!... Prenez garde à votre petit frère... vous lui en donnez trop à la fois...»
Dufour entre dans la maison, examine le vestibule qui est pavé de dalles, jette un coup-d'oeil dans une salle à manger dont la porte est ouverte, puis monte l'escalier en se disant: «C'est fort bien tenu... Pour peu qu'il y ait du terrain avec cela... c'est une jolie propriété.»
Dufour arrive au haut de l'escalier. Là, on a décoré une grande salle en forme de tente; et, de cet endroit où l'on a placé le billard, la vue s'étend au loin sur tous les environs.
M. de Saint-Elme est en train de jouer avec un grand homme, qui a une assez belle figure, mais un air froid, fier et peu aimable; un autre monsieur plus jeune tient une queue de billard à la main, et semble attendre son tour: celui-là a une jolie petite figure bien ronde, bien fraîche et bien insignifiante, ce que l'on appelle communément une figure d'ange bouffi.
Victor cause avec Armand, qui vient au-devant de Dufour, et lui adresse les politesses d'usage. Pendant que celui-ci y répond, M. de Saint-Elme accourt prendre la main du nouveau-venu, et la lui serre en l'accablant de témoignages d'amitié. Dufour fait ce qu'il peut pour retirer sa main, et répond assez froidement aux avances du petit-maître qui va toujours son train. Mais le grand monsieur a déjà répété deux fois d'un air d'impatience:
«Monsieur de Saint-Elme, c'est à vous à jouer!....--Oui, c'est à vous à jouer, dit le jeune homme; car M. de Noirmont n'a pas carambolé...--Je ne le cherchais pas, monsieur; je n'ai voulu que coller mon joueur; et je crois que j'ai assez bien réussi... C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme....
»--Pardon, messieurs, je suis à vous... C'est que je suis si enchanté de revoir mon ami Dufour... Messieurs, félicitons-nous,... nous possédons dans cette campagne un des premiers artistes de la capitale.»
Le grand monsieur, qui semble peu sensible à tout ce qui touche les arts, se contente de faire une légère inclination de tête à Dufour en reprenant: «C'est à vous à jouer, et vous êtes collé...--Oh! ça m'est égal, je touche partout.»
En effet, Saint-Elme donne son coup de queue sans avoir à peine visé, et il bloque la bille de son adversaire, qui ne peut retenir une légère grimace, tandis que le jeune homme s'écrie: «Supérieurement joué... c'est un bloque dans mon genre!... A mon tour... vous allez voir, messieurs!...»
Saint-Elme revient vers Dufour, qui admire déjà un point de vue; il lui frappe sur le bras, en lui disant: «Mais à propos, je vous en veux, monsieur Dufour, oh! j'ai à me plaindre de vous!
»--De moi, monsieur!» répond le peintre en le regardant avec surprise, «parbleu! voilà qui est fort! Il me semble, au contraire, que ce serait moi qui pourrais...--Permettez, mon cher Dufour; est-ce que je ne vous avais pas prié de me céder au prix qui vous conviendrait un délicieux tableau de la forêt de Compiègne?...--C'est justement de cela que je voulais vous parler....--Eh bien! mon cher, ce tableau, je l'attends encore... Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas envoyé?--Par exemple, c'est trop fort cela! je vous l'ai bien envoyé; mais vous me donnez une adresse où vous ne logez plus... C'est fort désagréable de faire promener ainsi un tableau.--Qu'est-ce que vous me dites là?... Où donc a-t-on été?--Rue Saint-Lazare, où vous m'avez dit...--Rue Saint-Lazare! ah! étourdi que je suis!... Mais il y a un siècle que je ne demeure plus là....--C'est ce qu'on a dit au commissionnaire.--Ah! mon cher Dufour,... que je suis désolé de cette erreur! mais de retour à Paris, j'espère que nous réparerons cela... Tout ce que je sais, c'est que les mille francs en or qui vous étaient destinés, sont dans un coin de mon secrétaire, d'où ils n'ont pas bougé depuis ce temps...--C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme.--Pardon, messieurs, c'est que j'avais à coeur de m'expliquer avec mon ami Dufour.»
Dufour ne sait plus que penser; et il se dit: «En tous cas, ce gaillard-là a un fil, un aplomb étourdissant!
»--Laissons ces messieurs jouer à leur aise, dit Armand à Victor et à Dufour; venez voir mon petit parc... je pense que nous y trouverons ces dames, et je serai bien aise de vous présenter à ma soeur.»
Les nouveaux arrivés suivent Armand, qui, tout en les conduisant au jardin, leur renouvelle les assurances du plaisir qu'il éprouve à les voir. «Je crains seulement que vous ne vous ennuyiez ici, dit le jeune Bréville; quand on a l'habitude des plaisirs de Paris, une campagne, une société de province,... cela semble bien monotone.... Moi, je vous avoue que je commence à perdre patience, et, si vous n'étiez pas venus, j'allais repartir.
»--La campagne ne m'ennuie pas, dit Victor; j'aime le calme que l'on y goûte... cela repose un peu des plaisirs de Paris.--Moi, pourvu que je trouve des arbres, des feuilles à copier, je suis content.--Ah! messieurs, vous êtes heureux de vous satisfaire de si peu! il me faut des plaisirs plus vifs, du mouvement, de l'amour surtout.--Mais, mon cher Armand, est-ce que vous croyez qu'on ne peut pas faire l'amour à la campagne aussi bien qu'à Paris?--Et avec qui! il n'y a personne ici.... rien dans les environs qui puisse mériter nos hommages... Du moins, chez les voisins que nous avons vus jusqu'à présent, n'ai-je pas aperçu un seul minois un peu désirable.--Et les paysanes?--Oh! fi donc! laides, lourdes, sales!.... En vérité, pour avoir une bergère gentille, il faudra la faire venir de la rue de Richelieu.... Enfin, vous voilà; nous tâcherons de nous amuser; nous chasserons, nous monterons à cheval... et nous tiendrons table long-temps;.... c'est ce qu'on peut faire de mieux à la campagne...--Je me plairai beaucoup ici, dit Dufour; mais quels sont ces messieurs que nous avons laissés là-haut jouant au billard avec M. Saint-Elme?--L'un est mon beau-frère, M. de Noirmont.--C'est le plus jeune sans doute?--Non, le plus jeune est un voisin, M. Montrésor, qui habite avec sa femme une fort jolie maison à trois portées de fusil de celle-ci. C'est un jeune homme qui était dans le commerce et avait peu de fortune et d'espérances; mais une riche veuve de Laon s'est amourachée de lui; les joues bien fraîches et bien rondes du jeune homme ont séduit la dame; elle lui a offert sa main, et Montrésor a échangé sa liberté contre vingt-cinq mille livres de rentes.
»--J'épouserais une négresse à ce prix-là, dit Dufour, pourvu que je connusse bien les antécédents.--Et moi je n'épouserais jamais une femme qui ne m'inspirerait pas d'amour, dit Victor, eût-elle un million à m'offrir!--Tais-toi donc, Victor; si le million était en perspective, tu changerais d'avis...--Jamais...--Encore quelques années, et tu parleras autrement.--Je ne crois pas.--Est-ce que madame Montrésor n'est pas jolie?--Vous allez la voir... elle est au jardin avec ma soeur; vous jugerez si ce pauvre Montrésor ne paie pas un peu cher sa fortune. D'abord sa femme approche de la quarantaine, et il n'a, lui, que vingt-quatre ans; ensuite des prétentions, une coquetterie ridicule!... elle n'a jamais dû être jolie... et d'une jalousie!... Oh! il ne faut pas que son mari cause trop long-temps avec une dame ou qu'il ait l'air empressé près d'une demoiselle, car alors on lui fait des scènes, des reproches... Je ne sais même si cela ne va pas plus loin.... J'ai déjà eu occasion de juger de tout cela... A la campagne, on n'a rien à faire; il faut bien s'occuper de ce que font les autres.
»--Oui, et puis cela amuse, dit Dufour; d'ailleurs il faut savoir avec qui l'on vit.
»--Quant à mon beau-frère, M. de Noirmont, que vous avez vu là-haut, il n'a que trente-huit ans, quoiqu'il en paraisse davantage. C'est peut-être déjà beaucoup pour être le mari d'Ernestine, qui est dans sa vingt-troisième année, mais M. de Noirmont rend ma soeur très-heureuse: c'est un homme prétentieux, cérémonieux, qui est un peu fier de sa naissance, un peu vain de sa fortune; mais, dans le fond, c'est un très-brave homme, il a de belles qualités, de plus est excellent chasseur... et très-fort joueur d'échecs: son plus grand défaut est de croire qu'il fait tout bien et ne peut se tromper en rien. Du reste, Ernestine est heureuse avec lui; mais aussi ma soeur est si douce et d'un caractère si égal!.... Point coquette, n'aimant ni le grand monde ni les plaisirs bruyants,.... enfin tout l'opposé de moi, et puis d'une sévérité de principes!... d'une vertu!...--Toujours l'opposé de vous?...--Oh! ma foi, oui!... Ah! messieurs, ménerions-nous une vie si gaie si toutes les femmes ressemblaient à ma soeur?... Mais chut! la voilà avec madame Montrésor qui sort de cette allée.... Quand madame Montrésor est ici, elle ne quitte presque pas ma soeur; elle craint sans doute que son mari ne fasse la cour à Ernestine... Ah! ah! pauvre femme... Messieurs, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle de ces dames est ma soeur.»
Deux dames s'avançaient vers ces messieurs: l'une, grande, sèche, jaune, était coiffée d'un bonnet surchargé de fleurs et de noeuds de rubans; ce bonnet, noué sous le menton avec de la gaze, de la dentelle, et mille petites découpures, ne parvenait cependant point à embellir une figure fanée où tout était grand, excepté les yeux; et la prétention avec laquelle elle balançait cette tête, qui était au bout d'un col d'une grandeur démesurée, loin d'avoir du charme, ajoutait un ridicule au peu d'agrément de cette dame.
Celle qui l'accompagnait était d'une taille au-dessus de la moyenne; sa tournure était simple et pourtant distinguée, sa figure douce n'avait rien qui charmât au premier abord, des cheveux bruns, des yeux châtains, pas très-grands, une bouche agréable, sans être petite, un beau front, un teint pâle et légèrement animé; enfin, rien de remarquable à citer dans ses traits; ce n'était ni une tête grecque, ni un profil antique, mais de ces femmes dont on dit seulement: «Elle est bien;» que l'on regarde d'abord avec indifférence, que l'on fixe ensuite avec plaisir, et que souvent on finit par ne plus pouvoir se passer de regarder!
Armand s'adresse à cette dernière en lui disant:
«Ma chère Ernestine, je te présente M. Victor Dalmer, un de mes bons amis dont je t'ai parlé plus d'une fois..... et M. Dufour, peintre fort distingué... Ces messieurs veulent bien nous consacrer quelque temps..... je leur sais beaucoup de gré d'avoir consenti à quitter Paris pour s'enterrer avec nous au fond de la Picardie. J'espère que tu te joindras à moi pour tâcher de leur rendre ce séjour le moins ennuyeux possible.
»--Il ne dépendra pas de moi, mon ami, que ces messieurs se plaisent à Bréville, et je leur en ferai les honneurs du mieux qu'il me sera possible.»
Cette réponse est accompagnée d'un sourire aimable, auquel ces messieurs répondent par une profonde inclination de tête; puis Dufour dit à l'oreille de son ami: «Elle est bien, la soeur... mais ce n'est pas une beauté... Elle n'a que vingt-trois ans... elle les paraît... Elle est bien pâle... est-ce qu'elle a été malade!...
»--Monsieur de Bréville!» s'écrie madame Montrésor, après avoir honoré les nouveau-venus de deux belles révérences, «où est donc Chéri?... qu'est-ce qu'il devient?...
»--Qu'est-ce que c'est que ça, _Chéri_? dit Dufour, un petit chien?...
»--C'est son mari!» dit Armand en souriant, et il répond à la grand dame: «Monsieur votre époux est au billard avec Noirmont et Saint-Elme.
»--Ah! mon Dieu! quel amour de billard maintenant!... c'est donc une passion!... il y passe toutes les journées.... Il est vrai que Chéri y joue comme un ange! eh! d'abord il fait tout bien!... Mais je croyais qu'on avait parlé d'une promenade dans les environs pour ce matin?
»--Madame, dit Armand, vous nous permettrez de remettre cette partie; ces messieurs, qui arrivent, doivent être fatigués...
»--Oh! nullement!... nous devions arriver hier au soir, mais nous nous sommes perdus dans le bois; puis la nuit est survenue, enfin nous avons été très-heureux de trouver à coucher chez des paysans...--En vérité!
»--Oui, dit Dufour, et dans la maison où nous avons couché, il y avait une...»
Victor interrompt brusquement Dufour et lui serre la main en lui disant à l'oreille: