Madeleine

Chapter 7

Chapter 73,982 wordsPublic domain

«Est-ce que vraiment tu vas te coucher?--Pourquoi pas?--Tu ne devines donc pas où nous sommes?....--Parbleu! nous sommes dans un cabaret..... au milieu d'un bois.... Nous ne serons pas couchés aussi douillettement que chez de Bréville, mais une nuit est bientôt passée!--Tout cela ne serait rien si nous étions chez des gens honnêtes!... mais j'ai trop de raisons de croire qu'il n'en est pas ainsi... Toi, tu manges, tu bois, tu dors, tu ne remarques rien!--C'est que je n'ai rien vu de remarquable ici.--Mon cher Victor, pour un garçon d'esprit, tu as bien peu de pénétration; nous sommes dans un repaire de brigands, et cette nuit on nous assassinera pour nous voler, parce que ce scélérat de Jacques n'aura pas manqué de dire que tu as douze cents francs sur toi!...--Quelle diable d'idée as-tu là?... Tu ne rêves que voleurs et assassins!... Sais-tu que tu es cruel en voyage. Je ne te conseille pas de te marier, Dufour, car tu rêveras toutes les nuits que tu es cocu!...--Il ne s'agit pas de plaisanter... Tu sais bien que je ne suis pas un poltron; mais je trouve ridicule de se laisser prendre au piége sans pourvoir se défendre...--Et qui te fait donc présumer que nous soyons chez des voleurs?--Tout!... D'abord cette maison au milieu des bois,... ce Grandpierre et son fils, qui ont chacun six pieds de haut,... ces armes que j'ai aperçues derrière la porte,.... ce Jacques qui nous envoie de ce côté, puis qui vient lui-même nous rejoindre dans ce cabaret, quoiqu'il eût dit d'abord avoir affaire au village de Samoncey;... enfin, et c'est là-dessus principalement que nous devons asseoir nos soupçons, la conduite de Madeleine, qui n'est pas servante,... et qui est je ne sais quoi dans la maison... Oh! si tu avais observé cette jeune fille, comme je l'ai fait, tu devinerais bien qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Cette petite est triste, pâle; elle ne lève pas les yeux.... Est-ce là la tournure, l'humeur d'une paysanne?.... A table, quand elle croit que les gens de la maison ne la voient pas, elle nous regarde,... elle nous dévore des yeux;.... c'est le mot.... Pauvre petite! Je suis sûr qu'elle devine le sort qui nous attend et voulait nous sauver, nous prévenir. Au moment où nous allions nous retirer, elle avait bien vite pris la lumière pour nous conduire; mais son maître la lui a arrachée des mains, en lui ordonnant de rester en bas: il avait peur qu'elle ne nous avertît des dangers qui nous menacent. Si tu avais vu cette pauvre enfant nous suivre des yeux quand nous avons quitté la salle... Ah! cette petite n'est pas jolie, c'est vrai: mais dans ce moment je t'assure qu'elle était belle, tant ses yeux avaient d'expression!... Maintenant, examine cette chambre où l'on nous a relégués,... est-ce sombre?... est-ce lugubre?... et cette porte qui ne se ferme pas de notre côté et qu'on peut ouvrir de l'autre quand on veut?... tu conviendras que c'est fort commode.... et que dans aucune auberge tu n'as eu de chambre si mal fermée que celle-ci.»

Victor a écouté Dufour avec attention; quand celui-ci a fini, il se remet à se déshabiller.

«--Comment!... tu veux toujours te coucher?...--Mon cher ami, si nous sommes chez des voleurs, il n'y a plus moyen de nous sauver; si nous sommes chez d'honnêtes gens, tes soupçons n'ont pas le sens commun. Dans l'un ou l'autre cas, il me semble que je ferai toujours aussi bien de me coucher. Quand la mort nous frappe pendant que nous dormons, nous ne faisons que passer d'un sommeil dans un autre.

»--Je ne suis pas pressé de goûter ce sommeil-là. Pourquoi ne pas essayer de nous sauver? nous le pourrions encore peut-être... Voyons cette croisée...»

Dufour ouvre la fenêtre de la chambre; elle donnait sur une arrière-cour de la maison. Mais il faisait noir comme dans un four, il était impossible de mesurer des yeux à quelle distance on était du sol.

«Referme ta fenêtre, mon cher ami, dit Victor; je n'ai pas envie de me casser le cou pour éviter un danger imaginaire. Je ne suis nullement convaincu que nos hôtes soient de malhonnêtes gens.... Ce Grandpierre a au contraire une bonne figure qui respire la franchise....--C'est-à-dire, l'ivrognerie.--Parce que lui et son fils ont six pieds de haut, je ne vois pas que ce soit une raison pour suspecter leur loyauté. Enfin, cette jeune fille t'a fait des signes: si elle te dévorait des yeux, c'est que probablement tu lui as inspiré un doux sentiment... tu auras fait sa conquête,... c'est très-possible; tu n'es pas mal quand tu n'y penses pas...--Victor, tu as bien tort de ne pas me croire!...--J'aime mieux me coucher;.... je te conseille d'en faire autant... Nous avons beaucoup marché aujourd'hui, et tu dois être aussi fatigué que moi... Bonsoir, Dufour.... Demain tu feras des études superbes dans le bois; et, si la petite Madeleine te fait toujours des mines, tu pourras peut-être faire aussi une étude avec elle.»

Victor s'est mis au lit malgré les remontrances de son ami; celui-ci ne sait à quoi se décider. Il se promène dans la chambre, s'arrête, écoute contre la porte du couloir, puis contre celle qui est condamnée. Bientôt Dufour s'aperçoit que son compagnon de voyage est endormi; la vue du repos que goûte Victor lui donne envie de l'imiter: malgré ses inquiétudes, il sent que le sommeil le gagne; mais, avant de se mettre au lit, il veut faire une revue exacte de leur chambre, pour s'assurer s'il n'y a point quelque trappe, ou quelque issue autre que la porte condamnée.

Dufour prend la lampe et commence son inspection: il tâte les murs et regarde sous les meubles; il ne découvre rien de suspect. Arrivé devant la porte, objet de ses craintes, il la pousse, l'examine de bas en haut. Cette porte est vieille, elle a de larges fentes en divers endroits; en regardant ces ouvertures, Dufour croit apercevoir au loin une faible lumière. Il va poser sa lampe dans un autre coin de la chambre, et revient braquer son oeil contre une fente de la porte. La lumière augmente, un léger bruit se fait entendre. Dufour est tout oreille, et s'écarquille les yeux pour mieux voir. Le bruit approche; ce sont des pas... deux personnes s'avancent du fond d'un corridor qui est sans doute devant cette porte. L'une de ces personnes éteint une lumière. Dufour reconnaît Madeleine, et à côté d'elle l'homme qui les a guidés dans le bois.

Jacques parle à la jeune fille. Arrivés à quatre pas de la porte, ils s'arrêtent, et Dufour peut les entendre. La jeune fille verse des larmes; l'homme en blouse lui prend la main.

«--Consolez-vous, Madeleine, consolez-vous... les pleurs, ça ne sert à rien. J'sais ben que c'est la grande ressource des femmes!... quand elles ont du chagrin, elles s'en prennent à leurs yeux... Mais, faut pas vous désoler comme ça... on ne sait pas encore ce qui peut arriver!...

»--Ah! mon cher Jacques.... c'est en vain que vous voulez me consoler! je vois bien que c'est fini!... qu'il n'y a plus d'espoir... Je voudrais en vain prendre sur moi et avoir du courage... je m'étais habituée à ma situation... je la supportais sans me plaindre; mais à présent, oh! à présent, je sens que je serai plus malheureuse.

»--Je vous dis que vous êtes un enfant de pleurer.... et pour qui?.... mon Dieu! pour des gens qui n'en valent pas la peine, qui ne méritent pas vos regrets...

»--Oh! le scélérat!.... le gredin! se dit Dufour, c'est de nous qu'il parle, j'en suis sûr, et il trouve que nous ne méritons pas qu'on s'intéresse à notre sort... Hum! brigand! si j'avais un pistolet, comme je t'ajusterais par le trou de cette porte!»

Au bout d'un moment et après avoir essuyé ses yeux, la jeune fille reprend:

«Vous trouvez qu'ils ne méritent pas l'intérêt que je leur porte..... Ah! Jacques!.... vous ne pouvez penser comme moi, vous; vous ne pouvez sentir ce que j'éprouve pour eux... j'espérais que cela tournerait autrement... je vois bien qu'il faut renoncer à cet avenir dont je m'étais flattée. Mais rester ici... ce Babolein... madame Grandpierre... Hélas! je suis bien tourmentée!...

»--Oui, oui, je vous comprends!... Pauvre Madeleine! cela ne devrait pas être ainsi... Plus que tout autre, je dois vous plaindre, moi!...--Vous, Jacques?...--Oui, moi... mais ça ne vous servira pas de grand'chose,... malheureusement!... Allez vous reposer, Madeleine; allez, et je vous le répète, ne versez plus de larmes pour des gens qui n'en valent pas la peine.--C'est bien aisé à dire cela, mais je n'ai pas appris à commander à mon coeur!»

Jacques serre la main de la jeune fille et s'en retourne par le corridor; Madeleine ouvre une porte, disparaît, et la lumière disparaît avec elle.

«Ce que j'ai entendu me semble assez clair,» se dit Dufour en quittant la fente de la porte... «Cette jeune fille s'intéresse vivement à nous: elle voudrait nous sauver, et se désole parce qu'elle voit que c'est impossible.... Ce misérable Jacques nous tuera avec sa faux.... comme des coquelicots!.... Ah! si Victor avait entendu cette conversation! mais il dort comme s'il était chez lui... Que faire?... si j'appelais Madeleine... les autres m'entendraient aussi, et ils accourraient plus vite! Je ne me suis jamais trouvé dans une pareille situation.»

Dufour se remet à marcher dans la chambre, à écouter aux portes; mais il n'entend plus rien. La fatigue l'emporte bientôt sur l'inquiétude, ses yeux se ferment malgré lui. Il se décide à se coucher et à attendre, comme Victor, les évènements. Il place en soupirant sa montre sur la table de nuit; mais bientôt, ne l'y croyant pas en sûreté, il la fourre sous son traversin et pose sa tête dessus en se disant: «On ne l'aura qu'avec ma vie!... Je crois que j'aimerais mieux mourir que d'être volé!... dépouillé!... Qu'ils y viennent!... Je n'ai pas d'armes... mais le courage en tient lieu.... Tout m'en servira d'ailleurs.... tout jusqu'à... Ma foi, oui... cela peut donner un bon coup et étourdir un homme... Cachons-le aussi.»

Et Dufour, prenant le vase de nuit, le met dans la ruelle de son lit, entre la paillasse et le matelas. Après avoir pris toutes ces précautions, l'artiste se recouche. Il a d'abord le projet de rester éveillé; mais ne pouvant long-temps combattre le sommeil, il prend le parti de s'en remettre à la Providence du soin d'écarter les dangers qui l'environnent, et la Providence l'endort... C'est ordinairement ce qu'elle fait de mieux pour le bonheur des humains.

FIN DU PREMIER VOLUME.

* * * * *

MADELEINE

TOME DEUXIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

Le Réveil.

Le soleil éclairait la chambre où étaient couchés les deux amis lorsque Dufour ouvrit les yeux.

Le peintre ne se rappelle d'abord que confusément les événements de la veille; cependant, petit à petit, la mémoire lui revient. Dufour, tout étonné de se retrouver vivant, regarde timidement autour de lui; il aperçoit Victor qui dort encore. Leurs habits sont toujours auprès d'eux: rien n'a été dérangé dans la chambre, qui, éclairée par le soleil, paraît toute autre à notre voyageur. Elle n'a plus cet aspect sombre et mystérieux qui, la veille, lui avait tant déplu. C'est une pièce vaste, carrée, le petit papier à fleurs qui lui sert de tenture est d'une couleur gaie, et à travers les vitres de la fenêtre on aperçoit les arbres du bois, dont le feuillage, rafraîchi par l'orage de la veille, brille des plus vives couleurs.

Dufour se frotte les yeux; il se sent tout radieux, tout dispos; il glisse sa main sous son traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut s'empêcher de rire de ses craintes de la veille. Il regarde l'heure et s'écrie: «Huit heures!.... huit heures passées!..... J'espère que nous avons bien dormi!..... Ho! hé!.... Victor!... Allons donc, paresseux... il est huit heures!... Est-ce que tu ne vas pas te lever?...

»--Ha ça! nous ne sommes donc pas assassinés?» dit Victor en étendant les bras. «Il me semblait pourtant que nous étions dans un repaire de brigands...... T'en souviens-tu, Dufour?...

»--Allons, gronde-moi! moque-toi de moi... ça m'est égal, je suis de bonne humeur ce matin... J'ai eu tort.... je le confesse: j'ai soupçonné de braves gens... Cependant il y a du mystère dans cette maison, car, pendant que tu dormais, j'ai entendu cette petite Madeleine dire des choses singulières....--Tu as rêvé cela.--Non.... oh! je ne l'ai pas rêvé.... mais, enfin, il paraît que cela ne nous regardait pas... c'est le principal... Aussi, j'ai un appétit ce matin!..... je vais me dédommager de ma sobriété d'hier au soir; je vais déjeûner... je vais m'en donner.... Je... Aie... aie!... Holà là!... Ah! mon Dieu, je suis blessé!...»

En se promettant de s'en donner, Dufour sautait et se roulait dans son lit. Il avait oublié que dans ses inquiétudes de la veille, il avait caché un meuble nécessaire entre son matelas et sa paillasse; et, quoiqu'il eût relégué ce meuble contre la ruelle, à force de s'agiter, il venait de le briser sous lui, et un morceau aigu lui était entré quelque part.

«Que diable viens-tu de faire? dit Victor, est-ce que tu casses des assiettes dans ton lit?...--Non, ce ne sont pas des assiettes... C'est que j'avais oublié qu'hier au soir, par prudence..... n'ayant pas d'armes..... j'avais mis certain vase sous mon matelas..... Ah! Victor, regarde, je t'en prie, si je ne suis pas blessé dangereusement. Ah! ah!... Comment, Dufour, tu voulais te défendre avec....--Écoute donc, cela aurait fort bien paré un coup de poignard.--C'est une nouvelle espèce de bouclier à laquelle don Quichotte n'avait pas pensé!..... Je suis blessé, n'est-ce pas?...--Eh! non... une égratignure....--Peste!.... tu appelles cela une égratignure!.... c'est presque comme celle que la paysanne montre au _diable de Papéfignières_!... Je voudrais que cela te corrigeât de ta méfiance continuelle.--Je mettrai de la farine dessus...--Tu devrais appeler la petite Madeleine et la prier de te panser.--C'est bien... c'est bien!..... Si elle était plus jolie, tu aurais cherché à lui faire voir bien autre chose. Au reste, je vais tâcher, ce matin, de causer un peu avec cette jeune fille avant de quitter cette maison.... et de savoir pourquoi, hier, elle nous regardait en soupirant, car je suis très-sûr qu'elle soupirait.»

Victor s'est habillé. Il ouvre la fenêtre, et aperçoit un petit jardin au bout de la cour qui est derrière la maison. Dufour, qui est parvenu, non sans peine, à se lever, vient se placer aussi à la fenêtre.

«--Cette vue est gentille!... Cette cour... ce jardin... ces fleurs... et puis le bois qui encadre le tableau... Il faut que je dessine tout cela...--Il me semble qu'hier tu trouvais cette demeure fort triste.--Hier, il faisait nuit... Tiens, mon ami, il n'y a rien de tel qu'un effet de soleil pour embellir un tableau.»

En ce moment on frappe à la porte de la chambre, et les deux amis reconnaissent la voix du maître de la maison, qui demande si l'on peut entrer.

«Oui, oui, entrez, mon cher hôte!» crie Dufour en allant ouvrir à Grandpierre, auquel il tend la main, que celui-ci serre avec cordialité.

«--Je viens savoir si ces messieurs ont bien passé la nuit et s'ils déjeûneront avant de partir.--Oui, mon cher hôte, nous déjeûnerons... N'est-ce pas, Victor, que nous déjeûnerons avec notre hôte?--Volontiers.--Et quant à la nuit... oh! elle a été excellente;... je n'ai fait qu'un somme... j'ai été très-bien couché...--Je suis charmé, messieurs, que vous ayez été satisfaits.--Est-ce qu'on n'est pas toujours bien chez de braves gens?... Ce bon monsieur Grandpierre... il a une bonne figure... N'est-ce pas, Victor, que notre hôte a une figure franche,... ouverte?... Il faudra que je fasse votre portrait, monsieur Grandpierre.--Oh! monsieur est bien honnête...--Si, si, je viendrai faire votre portrait en me promenant dans le bois, quand nous serons à Bréville..... Et votre ami Jacques, le verrons-nous ce matin?--Non, monsieur; Jacques est parti depuis le point du jour, pour aller travailler en journée... Dame!... Jacques n'est pas riche... Il y a quatre ans, le feu brûla sa maison, sa récolte; il perdit le peu qu'il possédait, et, après avoir labouré son petit champ, fut obligé d'aller travailler à celui des autres; mais ça ne lui ôta pas sa bonne humeur, et Jacques n'en garda pas moins avec lui sa tante qu'est ben vieille et infirme. Oh! c'est un brave homme que Jacques;... un peu brusque..... un peu gouailleur, comme ils disent dans le pays, mais qui est estimé de chacun pour sa probité.--Eh bien! mon cher monsieur Grandpierre, ce que vous me dites-là ne m'étonne nullement..... ce Jacques a une physionomie toute particulière..... il a quelque chose qui prévient en sa faveur... surtout quand on le regarde long-temps... N'est-ce pas, Victor?»

Victor, qui ne peut plus comprimer son envie de rire, sort en disant: «Je vais voir le jardin pendant qu'on préparera le déjeûner.»

Le jeune homme traverse le corridor étroit, descend un petit escalier, et se trouve dans la cour au bout de laquelle est le jardin. C'est un petit enclos où sont pêle-mêle les fruits, les légumes, les racines dont on fait un fréquent emploi dans un ménage. Chaque coin de terrain a été mis à profit: la modeste laitue croît au pied du cerisier, le chou et le groseiller sont pressés l'un contre l'autre, et la petite feuille dentelée de la carotte se mêle au feuillage plus large et plus foncé du navet; à peine si l'on a réservé quelques chemins pour mettre un pied l'un devant l'autre.

Au fond de ce verger-potager, Victor aperçoit un petit carré qui paraît plus soigné que le reste et dans lequel on a planté différentes fleurs. Une jeune fille est assise sous un berceau couvert de chèvrefeuilles qui termine ce petit parterre; elle a les yeux fixés sur un rosier qui est à ses pieds; mais, à sa tristesse, à son immobilité, il est facile de juger qu'en ce moment ce ne sont pas les fleurs qui l'occupent.

Victor s'approche doucement de Madeleine, qu'il a reconnue, quoiqu'elle n'ait pas levé la tête; il va s'asseoir près d'elle en disant: «Voilà des fleurs que vous aimez bien, n'est-ce pas?»

La jeune fille, toute surprise, rougit, semble honteuse, et se lève en balbutiant: «Pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu venir.

»--Eh bien! je ne veux pas vous faire fuir votre jardin... car je gagerais que ce petit jardin est le vôtre?» dit Victor en retenant Madeleine par la main. Celle-ci, un peu confuse, se rassied cependant en répondant: «Oui, monsieur, c'est en effet mon petit jardin... monsieur Grandpierre a bien voulu m'abandonner ce petit coin de terrain..... j'y ai planté des fleurs, et j'en ai bien soin!...--Il n'y a aucun mal à cela, mon enfant..... Vous aimez les fleurs... plus tard vous aimerez autre chose encore... car il faut toujours que le coeur ait de l'occupation... surtout chez les femmes; et de ce côté-là je suis femme aussi. Mais, pendant que nous voilà seuls, il faut que je vous demande l'explication de votre conduite d'hier... qui a beaucoup intrigué et même inquiété mon compagnon... qui, à la vérité, s'inquiète très-facilement. Il prétend que vous portiez sur nous des regards mystérieux, mélancoliques... que vous paraissiez désirer de nous parler en secret. Mon ami a-t-il rêvé tout cela... ou avez-vous en effet quelque chose à nous dire? à nous demander?... Eh bien!... répondez donc...»

La jeune fille rougit encore plus, en effeuillant dans ses doigts une rose qu'elle vient de cueillir pour cacher son embarras. Elle ne lève pas les yeux et n'ose répondre. Victor, pour l'enhardir, se rapproche d'elle, passe son bras autour de sa taille, et, quoiqu'elle ne soit pas jolie et qu'il n'en soit pas amoureux, lui prend un baiser, tant est grande chez lui la force de l'habitude.

Madeleine se recule vivement à l'autre bout du banc; elle lève alors les yeux sur Victor, et il y a dans son regard, dans tous ses traits une expression de fierté, de mécontentement qui lui sied à ravir et qui étonne le jeune homme. Il se rapproche d'elle, et veut lui prendre la main, qu'elle retire aussitôt.

«--Je vous ai fâchée? Mon Dieu! j'en suis désolé... ce n'était nullement mon intention.... je ne pensais pas qu'il y eût aucun mal à vous embrasser... Est-ce que dans ce pays les jeunes filles se fâchent quand on les embrasse?...

»--Monsieur, je ne suis pas habituée à de telles manières, et...--Et vous avez eu un mouvement de fierté superbe! En vérité, il aurait fait honneur à une duchesse!... Savez-vous, ma chère amie, que, pour une servante de cabaret, vous êtes bien farouche?... Allons, la voilà qui pleure à présent... je lui ai encore fait de la peine!... Vraiment, je ne fais que des sottises ce matin... C'est peut-être parce que je vous ai appelée servante que vous pleurez?... je vous assure que je n'ai pas voulu vous humilier.... Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j'aime trop les femmes pour vouloir leur faire de la peine... Allons, Madeleine, donnez-moi votre main, et faisons la paix... je vous promets que je ne vous embrasserai plus... je ne sais même pas pourquoi cela m'est arrivé... Mais aussi cet imbécile de Dufour, qui m'assure que vous nous regardiez... que vous lui lanciez des oeillades.... Vous n'êtes plus fâchée, n'est-ce pas?»

Victor a un ton de franchise, d'abandon, qui séduit, qui inspire sur-le-champ la confiance; Madeleine s'est laissé prendre la main, et elle lui dit d'un air qui n'a plus rien de sévère:

«Non, monsieur, je ne suis plus fâchée... d'ailleurs je n'avais pas le droit de l'être... Je ne suis en effet qu'une servante dans cette maison, mais monsieur Grandpierre m'y traite avec tant de bonté.... et quoique sa femme soit quelquefois un peu brusque avec moi, cependant on ne me regarde pas comme une domestique.... parce qu'autrefois... Ah! j'étais si heureuse...

»--Pauvre petite! je comprends!..... vos parents étaient à leur aise sans doute, et des malheurs vous auront forcée à entrer ici.

»--Mes parents!...... Je ne les ai jamais connus...... ils moururent quand j'étais encore au berceau... à ce qu'on m'a dit... mais une dame.... bien bonne, bien généreuse, eut pitié de moi; elle me prit avec elle, me fit élever et me traita comme son enfant: cette dame était la marquise de Bréville.

»--La marquise de Bréville?... la belle-mère d'Armand?--Oui, monsieur. Ah! combien elle eut de bontés pour moi!.... C'est lorsque son mari mourut qu'elle me fit venir chez elle... j'avais, je crois, à peine trois ans alors. Là je trouvai Armand et Ernestine.... c'étaient deux enfants que monsieur le marquis avait eus d'un premier mariage, et que ma bienfaitrice aimait beaucoup, quoiqu'elle ne fût que leur belle-mère. Armand avait trois ans de plus que moi, et Ernestine cinq; mais ils m'aimaient bien aussi; nous jouions ensemble, nous étions toujours ensemble..... Ah! que j'étais heureuse alors!... ils me traitaient comme leur soeur... je partageais leurs études, leurs occupations..... je ne pensais pas que je n'étais qu'une pauvre orpheline!... je ne prévoyais pas que mon sort pût changer. J'étais si jeune... je jouais et je chantais sans cesse... Ah! je ne soupirais jamais dans ce temps-là!...

»--Pauvre Madeleine!... je comprends vos peines... je ne m'étonne plus maintenant de vos manières gracieuses, distinguées...... de tout ce qui me surprenait en vous... Mais continuez, je vous en prie.

»--Mon Dieu, monsieur, mon bonheur dura jusqu'à la mort de madame de Bréville... J'avais près de onze ans quand ce malheur arriva... Ma bienfaitrice mourut en peu de jours;.... je ne puis vous dire toute la douleur que j'éprouvai,... dans ce moment affreux, ce n'était qu'elle que je regrettais; je ne songeais nullement à mon sort, à ce que j'allais devenir. Je pleurais celle qui m'avait tenu lieu de mère; Armand et Ernestine pleuraient avec moi, car ils l'aimaient bien aussi; mais, au bout de quelques jours, il arriva du monde, des parents..... on emmena Ernestine et Armand, et on mit à la porte la petite Madeleine, car je n'étais rien dans la maison, et, en perdant ma bienfaitrice, j'avais tout perdu!