Chapter 3
«Sais-tu bien, Victor, que j'ai déjà dépensé vingt francs aujourd'hui» dit Dufour en tâtant son gousset: «dix-sept pour dîner, deux francs de voiture, et vingt sous de macarons à la reine....--Et tu ne t'es pas amusé pour ton argent?...--Je ne dis pas; mais vingt francs, et nous ne sommes pas encore à Paris!.... Toi, tu es riche!.... Tu as un père qui a huit mille livres de rente... Tu es fils unique!.... Tu t'en moques!--Dieu merci! mon père, quoique âgé de soixante ans, se porte à merveille; j'espère bien ne pas hériter de long-temps!--Je le crois.... Je connais ton coeur; je sais que tu aimes tendrement ton père. Mais je veux dire que M. Dalmer, qui vit retiré dans sa campagne près d'Orléans, ne dépense pas le quart de son revenu, et qu'il t'envoie de l'argent quand tu en veux...--Oh! quand je veux!... c'est beaucoup dire!.... Mon père n'est pas content de moi, parce que je n'ai pas voulu épouser une demoiselle fort riche qu'il me destinait.... Elle n'était pas mal... mais des manières de province et une prétention!... Cela ne me convenait pas. D'ailleurs, j'ai tout le temps de me marier... Tiens, vois donc ces deux femmes devant nous; leur tournure est assez gentille.--Oh! ce sont des grisettes.... et moins que cela peut-être.--Doublons le pas pour voir leur figure.»
Les deux amis marchent plus vite pour dépasser deux femmes en chapeaux de paille, et mises assez modestement, qui se promenaient dans le parc, s'arrêtant souvent devant les boutiques et causant assez haut pour être entendues à quelques pas.
Il était nuit, les boutiques seules éclairaient la promenade, il n'était pas facile de distinguer des traits sous un chapeau.
«Elles sont laides, dit Dufour.--Non, elles sont gentilles, dit Victor.--Deux femmes qui se promènent sans homme à près de dix heures dans le parc de Saint-Cloud, ça ne peut pas être grand'chose.--Que nous importe, nous ne voulons pas en faire nos maîtresses.... mais nous pouvons rire un instant avec elles.--Pour rire un instant, passe!.... Quant à moi, ça n'ira pas plus loin.--Restons à côté d'elles..... nous les entendrons causer.
»Lisa, il faudra bientôt nous en aller..... je crois qu'il est tard....--Oh! nous avons le temps!.... pour une fois qu'on vient à Saint-Cloud, il faut bien s'en donner un peu!... tant pire, nous sommes parties de Paris à six heures, nous sommes arrivées à sept et demie; à peine si nous avons vu quelque chose!.... attends, que je m'achète du pain d'épices.--Tu en as déjà mangé deux morceaux.--J'en veux encore, tant pire!...»
Mademoiselle Lisa achète un carré de pain d'épices qu'elle mange en se promenant. Pendant qu'elle a fait cette emplette, pour mieux voir ces demoiselles, Victor a acheté des macarons, et Dufour un mirliton.
«Eh bien!... tu les a vues, dit Victor; elles ne sont pas mal.--Pas bien non plus!...--Tu es trop difficile.--Tu ne l'es pas toujours assez, toi.--Parbleu! pour ce que j'en veux faire... Chut... écoutons... on parle.....
»--Comme ce monsieur dans le coucou était galant avec moi, je suis sûre que c'était un homme comme il faut, il sentait le musc!--Oh! qu'est-ce que ça prouve? mon cousin le coiffeur sent toujours la vanille et le jasmin, ça ne l'empêche pas de battre sa femme et ses enfants, et d'être un mange-tout.--Oh! ma chère, ton cousin ne sent pas le musc, ce n'est plus du tout la même chose. Si tu n'avais pas eu l'air si maussade avec l'ami de ce monsieur... certainement que... enfin... ces messieurs nous auraient peut-être procuré beaucoup d'agrément ce soir...--Ah! bien obligée!... Il était gentil l'ami... il avait des mains noires comme un chaudron... Moi, si je fais une nouvelle connaissance, je veux d'un amant qui ait des gants; c'est ça qui est distingué!--Oh! Estelle, tu fais la bégueule... on ne peut jamais s'amuser avec toi!... Dieu, comme ce pain-d'épices me creuse!... j'ai toujours faim; je vais en acheter encore un morceau.--Tu te feras mal.--Tant pire.
»--Mon cher Victor,» dit tout bas Dufour, «je te préviens que je ne ferai pas la cour à celle qui mange tant de pain-d'épices... ça ne me séduit pas du tout.--Attends... elles s'aperçoivent que nous nous arrêtons encore.--Oh! tu peux te présenter avec tes macarons; à coup sûr, tu seras bien accueilli. Moi, je vais leur parler en musique.»
Les deux demoiselles se remettent à marcher, mais en parlant plus bas cette fois. Dufour joue _femme sensible_ sur son mirliton, et Victor croque des macarons en s'écriant: «Voilà des masse-pains délicieux!...
»--Dieu! qu'il fait beau ce soir,» dit mademoiselle Lisa après avoir jeté un petit coup-d'oeil de côté.--«Oui, mais je veux m'en aller... Demain nous nous éveillerons tard, et madame nous grondera.
»--Ce sont des femmes de chambre!» dit Dufour en interrompant son air.
«Bah!» reprend celle qui mange le pain-d'épices, «nous arrivons toujours les premières au magasin.
»--Alors ce sont des bordeuses de souliers,» dit le peintre, et il abandonne _Femme sensible_ pour jouer: «_C'est demain la Saint-Crépin, mon cousin._
»--D'ailleurs,» reprend mademoiselle Lisa, «on peut bien s'émanciper une fois par hasard... C'est étonnant, j'ai toujours faim... Madame n'en trouvera pas de douzaines comme moi pour trotter avec des cartons dans tous les coins de Paris.
»--Ce sont des modistes, dit Victor.--Alors c'est une autre chanson... il faut jouer: _Tu n'auras pas ma rose._
»--Qu'est-ce donc que ce _fluttayot_ qui nous poursuit avec son mirliton?» dit mademoiselle Estelle.--«Ma chère, ce sont des messieurs très-bien couverts... ils nous suivent depuis mon troisième pain-d'épices... nous avons fait leur conquête... tiens-toi donc droite... s'ils pouvaient nous ramener en voiture!...--Ah! moi, j'ai peur des hommes le soir!...--Est-elle bête!... est-ce qu'un homme est autrement fait pour que le soir?...»
Pendant ce dialogue, qui avait été dit très-bas, Victor a ouvert son sac de macarons, il vient le présenter à mademoiselle Lisa en lui disant: «Si vous vouliez en accepter quelques-uns, mademoiselle, je les ai achetés à votre intention.»
Mademoiselle Lisa fait quelques façons, mais enfin elle plonge sa main dans le sac de macarons; son amie en fait autant, et la connaissance est bientôt établie. Pendant que Victor cause avec les deux demoiselles, Dufour s'obstine à rester en arrière et à jouer du mirliton, quoique son ami lui fasse signe d'avancer.
«Vous êtes seules à Saint-Cloud, mesdemoiselles? dit Victor.--Oui, monsieur... nous sommes seules par accident... nous devions y trouver neuf personnes de notre magasin... elles auront été retenues.--Vous êtes dans le commerce, mesdemoiselles?--Oui, monsieur, nous sommes découpeuses...--Ah! vous découpez des images.--Oh! c'te bêtise!» dit mademoiselle Estelle; mais sa compagne lui donne un coup de coude dans le côté et reprend: «Nous découpons les bordures de chales, monsieur; et vous... êtes-vous dans le commerce!...--Mais non, je ne fais rien.--C'est un état bien plus amusant.... Est-ce qu'il est avec vous ce monsieur qui joue du mirliton?...--Oui... c'est un musicien de l'Opéra.... il faut toujours qu'il joue de quelque chose.... Dufour, viens donc offrir un bras à mademoiselle... on sait bien que tu es excellent musicien, mais il ne faut pas te fatiguer ainsi.--Oh! ça, il est sûr que si ce monsieur continue, il n'aura plus de vent en arrivant à Paris!»
Dufour se décide à s'approcher de mademoiselle Estelle, à laquelle il adresse quelques mots; mais bientôt il se penche vers Victor et lui dit à l'oreille: «Ah! mon cher ami,.... la petite de gauche sent l'échalotte d'une manière ignoble!....--Qu'est-ce que ça fait?... le soir...--Le soir, l'odeur est la même!....--Nous allons leur faire prendre des petits verres, ça leur ôtera ce goût-là.--J'aimerais autant quitter tout de suite ces demoiselles.--Eh non! elles nous feront rire en revenant....--J'espère que tu ne veux pas étudier les moeurs avec celles-là?...»
On était alors revenu près du café. Victor offre d'y entrer; il fait asseoir les deux demoiselles à une table en dehors, et leur propose du punch, mais Lisa dit qu'elle meurt de soif et préfère de la bière. Ces demoiselles se jettent sur la corbeille d'échaudés; tout en les avalant, mademoiselle Lisa s'écria: «C'est dommage qu'on ne donne pas de pain-d'épices ici; c'est bien bon avec la bière.»
Victor ne répond rien, mais il quitte la table, et, au bout de quelques minutes, revient avec un énorme rond de pain-d'épices qu'il présente à mademoiselle Lisa; celle-ci, pour prouver qu'elle est sensible à cette galanterie, attaque sur-le-champ le grand rond, et Dufour dit tout bas à Victor: «Tu lui en fais trop manger..., ça finira mal!»
La conversation s'anime: Victor aime à faire babiller les grisettes. La plus âgée ne clôt pas la bouche, l'autre est moins bavarde, mais le peu qu'elle dit annonce plus que de la simplicité.
«Bête comme une oie et empoisonnant l'échalotte, c'est gentil! dit Dufour; jolie trouvaille à ramener à Paris....; j'aimerais mieux donner le bras à madame Mouron.»
Ces demoiselles consentent à accepter des petits verres pour faire couler la bière, et ensuite du punch pour faire passer les petits verres. Le grand rond de pain-d'épices disparaît avec tout cela, et mademoiselle Lisa demande au garçon des gâteaux de Nanterre, mais on ne peut lui en procurer.
«Vois donc l'heure qu'il est, dit Dufour; si nous n'allions plus trouver de voiture!--Allons-nous-en bien vite!» dit mademoiselle Estelle.
Lisa quitte à regret la table; Victor lui offre son bras, qu'elle accepte. Mademoiselle Estelle reste immobile devant Dufour, qui jure entre ses dents en maudissant Victor; enfin, il prend son parti, il saisit le bras de la demoiselle, et la fait marcher au pas redoublé à travers le parc.
Il est onze heures passées, le dernier coucou vient de partir au moment où les deux couples arrivent sur la place, il n'y a plus que des voitures bourgeoises qui attendent leurs maîtres. Dufour jure comme un damné, Victor rit, mademoiselle Estelle pleure en disant à son amie: «Là! c'est ta faute aussi.... tu n'en finissais pas de manger!...--Eh bien!... est-elle bête!... elle pleure, à présent... nous reviendrons à pied... tant pire!... il fait beau, ça nous promènera.
«--Que le diable t'emporte avec tes aventures, dit Dufour à Victor; j'ai envie de pleurer aussi..., moi.--Veux-tu coucher ici?--C'est cela! avec les découpeuses, peut-être! J'en serais bien fâché!... Allons, en route, puisqu'il le faut;.... mais si je puis, en chemin, attraper une place de lapin, je ne la manquerai pas...--Et tu m'abandonnerais, n'est-ce pas?... Ah! tu en es capable!»
Pendant que ces messieurs se parlent, mademoiselle Lisa, après avoir dit quelques mots à l'oreille de son amie, l'a emmenée vers un côté où la lune n'éclaire pas. Dufour se retourne, et, ne voyant plus les deux grisettes, s'écrie: «Elles ne sont plus là!... Ah! mon ami! il ne faut pas les attendre, sauvons-nous!....--Mais ce serait mal de les laisser ainsi?...--Oh! parbleu!... elles sont bien venues sans nous... En route!»
Et Dufour se met en marche vers Paris; Victor le suit, tout en le priant de s'arrêter. Mais ces messieurs n'ont pas fait trois cents pas qu'ils entendent crier: «N'allez donc pas si vite!.... nous voilà....»
Dufour double le pas; c'est en vain, ces demoiselles les atteignent. «--Comment! vous étiez en arrière, mesdemoiselles? dit le peintre; j'étais persuadé que vous étiez devant, et nous courions après vous.
«C'est Estelle qui s'était trouvée incommodée.--Non! c'est toi, Lisa!--Toi aussi!
«Il ne faut pas vous quereller pour cela, mesdemoiselles, dit Victor; il n'est pas défendu d'être indisposé! mais prenez mon bras et continuons notre route.»
Les grisettes se pendent au bras qu'on leur offre; on se remet en marche. Dufour, de fort mauvaise humeur de soutenir mademoiselle Estelle, la fait aller très-vite.
«Si tu nous jouais un peu de mirliton, dit Victor, cela embellirait notre voyage.--Non, je ne suis plus en train.--Alors, ces demoiselles devraient nous chanter quelque chose.--Oh! je n'ai pas envie de chanter, moi.... ce pain-d'épices me fait un drôle d'effet!..... Et toi, Estelle?--Moi, c'est le punch qui m'a bouleversée. Quand on n'est pas habitué aux choses fortes?....
«--Je prévois que nous allons faire une route bien agréable,» dit tout bas Dufour.
Arrivées à Boulogne, ces demoiselles veulent s'arrêter pour reprendre haleine. On s'arrête, elle disparaissent; alors Dufour prend encore sa course, malgré les prières de Victor, qui le suit cependant. Mais bientôt ces demoiselles les rejoignent. Dans le bois de Boulogne, nouvelle station, nouvelle disparition des grisettes, nouvelle fuite de Dufour, qui est encore rattrapé.
«Pourquoi donc partez-vous toujours sans nous? dit mademoiselle Lisa.--Ma foi, il paraît que ce soir j'ai des éblouissements, je me figure toujours vous voir courir devant... n'est-ce pas, Victor?--Oui, je l'ai cru aussi!»
Dans les Champs-Élysées, ces demoiselles veulent encore s'arrêter. Cette fois, dès qu'elles sont éloignées, Dufour se met à courir de toutes ses forces, Victor en fait autant. Ils arrivent, sans avoir repris haleine, à la place de la Révolution.
«Pour cette fois, nous sommes sauvés! s'écrie Dufour. Ah! respirons un peu; j'espère qu'elles ne nous rattraperont plus...--Ah! ah!... ces pauvres filles! les laisser dans les Champs-Élysées!... à cette heure!...--Si elles ne nous avaient pas rencontrés, ne seraient-elles pas revenues seules?.... Parbleu! on ne les enlèvera pas, et, si cela arrivait, elles en seraient enchantées.--C'est un trait d'écolier que nous leur faisons là!--Ça leur apprendra à se méfier du pain-d'épices. Ensuite, avoue, Victor, que ces demoiselles ne nous convenaient pas du tout!--Crois-tu donc que j'aurais voulu pousser plus loin la connaissance? Oh! c'est qu'avec ta manie de vouloir étudier les moeurs..... tu veux observer tant de choses!--Tu te trompes, Dufour; je ne crois pas que nous ayons fait du mal en causant, en riant avec ces deux grisettes, et mes intentions se bornaient à cela. N'imite pas ces censeurs austères, ces tartufes de moeurs qui jettent les hauts cris pour les moindres plaisanteries, voient du libertinage, de la séduction dans tout, et vous gratifient si vite du nom de mauvais sujet. En général, ces gens si sévères, en apparence, valent beaucoup moins au fond que ceux dont la conduite les scandalise si fort. L'homme qui cache ses penchants sous un masque hypocrite, qui calcule ses séductions, ménage la femme qui lui résiste et dénigre celle dont il ne veut plus, cet homme-là est, à mon avis, le véritable mauvais sujet.
«--Eh! mon Dieu! mon cher Victor, ne te fâche pas!... je ne me fais nullement ton censeur... Est-ce que je vaux mieux qu'un autre, moi?... et si ces petites découpeuses avaient été jolies! mais elles ne l'étaient pas. Adieu! voilà ton chemin, et voilà le mien.»
Les deux amis se séparent. Victor rentre chez lui, mais en se déshabillant il fait tomber de sa poche plusieurs cartes; ce sont les adresses de M. Mouron.
Il lit: _Au Rasoir qui coupe tout seul, Mouron, coutelier, fait tout ce qu'il y a de plus nouveau, donne le fil au plus juste prix, etc., etc._
«Je ne pense pas avoir jamais besoin de cette adresse,» se dit Victor en se couchant, «mais enfin gardons-en une... on ne sait pas ce qui peut arriver. J'ai rendu un grand service à la famille Mouron, et on lit dans certain opéra-comique: _Un bienfait n'est jamais perdu._»
CHAPITRE III.
Une soirée d'hommes.
Plusieurs mois se sont écoulés depuis la fête de Saint-Cloud. L'hiver a ramené les bals, les soirées, le jeu; plaisirs plus dispendieux et moins sains que ceux que l'on prend sur une pelouse verdoyante ou sous l'ombrage d'un bois épais; mais s'il est des plaisirs pour tous les âges, il en faut aussi pour tous les goûts; il y a des gens qui passent leur vie, été comme hiver, à battre ces petits cartons inventés pour distraire le roi Charles VI, et ceux-là ne trouveraient aucun charme à un beau paysage, à l'aspect d'un soleil levant.
Victor et Dufour se voient toujours, mais moins souvent qu'en été. Victor Dalmer, maître de son temps, va beaucoup dans le monde, suit les bals, les soirées, les spectacles. Dufour, plus âgé et n'ayant rien à attendre de ses parents, travaille pour augmenter sa réputation, et économise pour grossir son revenu. Une amitié sincère le lie à Victor, et si leur manière de vivre les tient éloignés l'un de l'autre, ils n'en ont que plus de plaisir à se retrouver. Les personnes que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours celles qu'on aime le mieux.
A l'époque du carnaval, Victor va un matin trouver Dufour dans son atelier.
«--Eh bien! mon cher Dufour, qu'est-ce que nous faisons ce carnaval? nous amusons-nous?--Ma foi!... comme tu vois, je m'amuse à finir un petit tableau..... c'est une vue prise à Moret... au-dessus de Fontainbleau... près du moulin... je mettrai là de petites figures, un garçon qui gardera une vache... une jeune fille qui puisera de l'eau...--J'aimerais mieux voir deux amants s'embrasser.--C'est ça!... des polissonneries!... Je sais bien que tu aimerais mieux cela que des vaches. Tu es toujours libertin?...--Ah ça, veux-tu une fois quitter les études, ton atelier, tes palettes, et venir t'amuser?--Qu'est-ce qu'il y a donc?--Hier, Armand de Bréville est venu me voir.....--Ah! ce jeune homme de Saint-Cloud.....--Eh bien! est-il toujours passionné pour les plaisirs?--Plus que jamais!... Je ne l'ai pas vu souvent cet hiver, mais je sais qu'il a eu pour maîtresses les femmes les plus à la mode..... Il mène bien vite sa fortune...--D'autant plus que s'il n'a, comme tu m'as dit, que dix mille livres de rentes, il ne faut pas vouloir faire le sultan avec ça!...--Il a pris cabriolet!--Et son bel ami, ce beau monsieur qui commande si bien un dîner, qui débouche si élégamment le champagne..... M. Saint-Elme ou _de_ Saint-Elme?--Il ne quitte pas Armand, ils sont inséparables... Mais venons au but de ma visite: Armand donne jeudi une soirée; en me priant d'y venir, il s'est souvenu de toi, il m'a dit que tu lui ferais grand plaisir en y venant aussi.--Eh bien! j'irai..... Au fait, ce jeune homme est fort poli, il ne m'a fait que des honnêtetés. Nous l'avons quitté un peu brusquement à Saint-Cloud, et je ne veux pas refuser son invitation... Ah ça, c'est bien vrai qu'il m'a invité... tu ne prends pas ça sous ton bonnet?--J'étais sûr que tu en douterais!..... tiens, voilà son invitation par écrit...--A la bonne heure, j'aime mieux cela; c'est plus dans les règles..... Est-ce un bal qu'il donne?--Non, une soirée d'hommes, sans façon; il y aura peut-être deux ou trois dames... mais pas des dames à cérémonies.--Tant mieux! car je ne suis pas habitué au grand monde, moi, je me suis concentré sur ma palette... je ne vais jamais en soirée... J'y aurai l'air gauche..... emprunté..... mais c'est égal... J'irai te prendre jeudi, à huit heures, n'est-ce pas?--C'est trop tôt!... à neuf heures et demie...--Si tard! c'est donc une nuit qu'on va passer?--Sans doute; à une soirée d'hommes, on passe toujours la nuit. D'où diable sors-tu donc?--Alors, il nous donnera à souper?--Sois tranquille, rien ne manquera, j'en suis persuadé.--C'est convenu, jeudi à neuf heures, je serai chez toi.»
A l'heure indiquée, Dufour se rend chez Victor qui n'a pas encore commencé sa toilette, et se dispose lentement à la faire.
«Tu m'avais dit que c'était une soirée sans façon, dit l'artiste, et tu t'habilles.--Je m'habille sans façon.... Tu vois bien que je vais en bottes. Je vois que tu ne seras pas prêt à dix heures et demie. Tu comptes me faire aller en soirée à onze heures; je te préviens que tu te trompes: j'irai me coucher, mais je n'irai pas chez ton jeune homme. Quand je suis en train de rire, de m'amuser, que l'heure se passe, ça m'est égal; mais je n'ai pas le courage d'aller chercher la plaisir quand je sens le sommeil qui me gagne, et il m'est arrivé, au moment d'aller à un bal qui commençait tard, de me fourrer dans mon lit, au lieu de mettre le pantalon collant et les bas de soie que j'avais sortis de l'amoire.--Calme-toi, tu n'iras pas te coucher; me voilà prêt. Un fiacre nous attend. Partons.»
Armand de Bréville occupe un logement fort élégant dans la rue du Mont-Blanc. Un domestique annonce ces messieurs. Dufour a déjà examiné l'antichambre et la salle à manger; il dit bas à Victor: «C'est un appartement complet ceci.... et pour un garçon.... Il va donc se marier?...»
Victor sourit et introduit son ami dans un joli salon de forme octogone et qu'éclairent des globes de verre dépoli suspendus au plafond. Il n'y a encore dans cette pièce que quelques jeunes gens qui causent en se reposant sur des fauteuils.
Armand sort d'une pièce voisine qui est également éclairée, et vient recevoir les nouveaux arrivés. Il serre la main de Victor et remercie très-gracieusement Dufour de s'être rendu à son invitation; puis, après avoir échangé quelques compliments, s'écrie: «Messieurs, vous êtes ici chez vous; faites ce qui vous plaira.» Après avoir dit ces mots, il retourne dans la pièce d'où il était sorti.
«Qu'est-ce qu'il va faire là-dedans?» demande le peintre à Victor.--«Je n'en sais rien... vas-y voir.... On peut circuler.--J'irai tout à l'heure... Et qu'est-ce que c'est que ces jeunes gens qui sont ici?....--Est-ce que je les connais plus que toi..... excepté deux ou trois que j'ai déjà rencontrés en soirée. Sais-tu, Dufour, que tu es bien original avec-tes questions?... Tu es terriblement curieux!--Ce n'est pas par curiosité, mais c'est pour m'instruire. C'est très-élégant ici... très-recherché même.... Mais ton jeune de Bréville est déjà bien changé!... Quel diable de métier a-t-il fait depuis cinq mois que je ne l'ai vu!.... Il est pâli, maigri... il a les yeux tout tirés.--Il a fait l'amour.--J'ai aussi fait l'amour quelquefois; mais ça ne me changeait pas comme cela!...--Tu n'en prenais qu'à ton aise, toi!--Je ne sais pas ce qu'il en a pris, lui! mais, s'il continue le même régime, il n'ira pas loin. C'est dommage, il est gentil ce jeune homme, et on voit qu'il a été bien élevé... Ah, j'entends parler haut... je reconnais la voix... C'est mon monsieur au pantalon de tricot... Peste! nous sommes superbes aujourd'hui!»
M. Saint-Elme entrait en ce moment dans le salon; sa mise était un négligé fort élégant. Cette fois, rien ne faisait disparate dans sa toilette, qui était de très-bon goût.
Après avoir salué la compagnie, comme on se salue entre hommes avec qui on est fort lié, Saint-Elme s'approche de Dufour, et lui sourit comme s'il était enchanté de le revoir.