Madeleine

Chapter 27

Chapter 273,632 wordsPublic domain

»--Mademoiselle doit avoir trouvé les billets... ou vu entrer depuis votre départ celui qui les a pris...... mais elle a avoué que personne n'était venu... qui donc, si ce n'est elle, se serait emparé de cette somme?... Allons, Madeleine, rendez à M. le comte ce que vous avez trouvé ce matin dans sa chambre... et il vous pardonnera... quoiqu'à sa place...

»--Je n'ai rien trouvé... rien... je le jure,» répond Madeleine en tombant à genoux. «Ah! monsieur, vous pouvez me fouiller!...--Oh! parbleu, mademoiselle, je pense bien que vous n'avez pas gardé cette somme sur vous;... vous l'aurez cachée, bien cachée sans doute, mais on saura vous faire parler... vous allez à l'instant même nous suivre à Bréville.

»--M. de Noirmont, reprend le comte, je ne sais si je dois consentir... rien ne prouve que cette jeune fille soit coupable...--Tout me le prouve, à moi. Si elle est innocente, elle se justifiera... On retrouvera vos billets. Sortons et fermons les portes de cette maison, afin que personne ne puisse y entrer. Nous en donnerons la clé à mademoiselle, qui la remettra elle-même au garde.... M. Dufour, vous aurez la complaisance de rester près de cette maison pour attendre le retour de Jacques; vous lui direz ce que je me suis permis de faire et le prierez de venir sur-le-champ à Bréville.... Venez, mademoiselle.......--Ah! monsieur, ne craignez pas que je fasse aucune résistance... je vous suivrai... je ne chercherai point à me sauver!»

Malgré la répugnance du comte, on fait ce que veut M. de Noirmont. On sort de la maison, dont on ferme avec soin la porte; on donne les clés à Madeleine, Dufour reste pour prévenir Jacques. La jeune fille marche en tremblant entre M. de Noirmont et M. de Tergenne; mais celui-ci a pitié de sa souffrance, et il la force à prendre son bras en lui disant: «Soutenez-vous sur moi, et ne tremblez pas ainsi... Si vous êtes innocente, vous ne devez rien craindre, et si vous êtes coupable j'empêcherai que vous soyez punie.»

On arrive à Bréville. Madeleine ne pleure plus, elle semble avoir retrouvé son courage; on la fait entrer dans le salon du rez-de-chaussée, où Armand, qui a repris ses sens, est encore, ainsi que les dames et Victor.

En apercevant la jeune fille, Ernestine s'avance pour l'embrasser; M. de Noirmont arrête sa femme, en lui disant: «De grâce, madame, suspendez vos témoignages d'amitié... vous saurez bientôt si mademoiselle les mérite...... M. le comte n'a pas retrouvé la somme qu'il a laissée chez Jacques..... Madeleine seule peut avoir trouvé cet argent... le fait est incontestable... mais elle ne veut pas l'avouer...

»--Ah! monsieur... que dites-vous! Madeleine coupable d'une bassesse!... Non, je connais la grandeur de son ame... elle est innocente... et je serai toujours son amie.»

En disant ces mots, Ernestine s'élance vers la jeune fille, elle la presse dans ses bras, l'embrasse tendrement. Victor s'est aussi approché de Madeleine; il prend une de ses mains qu'il serre dans les siennes, en disant: «Et moi aussi, je suis sûr qu'elle n'est pas coupable, et je serai son défenseur.»

Madeleine ne répond rien aux témoignages d'amitié de ses amis; elle n'est occupée que d'Armand qu'elle a aperçu dans le fond du salon, et dont le morne abattement contraste avec l'agitation de toutes les autres personnes.

«Madame,» dit le comte en s'adressant à Ernestine, «je n'accuse point cette jeune fille;... j'ai cédé aux désirs de monsieur votre époux en l'amenant ici,...... mais j'espère que tout s'éclaircira.

»--Moi! monsieur le comte, reprend M. de Noirmont, je ne me laisse ni convaincre, ni aveugler par l'enthousiasme de l'amitié; les faits parlent: si mademoiselle n'a pas pris vos billets, elle a dû voir entrer le voleur. Avez-vous vu quelqu'un?... dites-le, alors on cherchera, on s'informera...

»--Non,... oh! non, monsieur, je n'ai vu personne!...» répond Madeleine en détournant ses yeux qui étaient fixés sur Armand.

«--Il me semble, monsieur, dit Victor, que vous devez, avant tout, attendre l'arrivée de Jacques; peut-être a-t-il vu les billets, les a-t-il serrés pour les rendre à monsieur le comte.

»--Il n'est pas probable qu'il eût fait cela sans en dire un mot à mademoiselle pour qu'elle tranquillise son hôte; mais c'est ce que nous allons savoir,... car voilà ce Jacques qui arrive avec M. Dufour.»

Jacques et Dufour entraient en effet dans la cour; la sueur ruisselait de leur visage. Le peintre accourt le premier dans le salon, et il entre en s'écriant:

«Voilà le garde! En apprenant ce qui s'est passé, il a été furieux! mais quand je lui ai nommé monsieur le comte, il est devenu rouge, jaune, vert,... de toutes les couleurs... Il a enfoncé la porte, est entré chez lui prendre....... je ne sais quoi;.... puis m'a suivi en disant des choses que je n'ai pas comprises. Le voilà.»

Jacques vient d'entrer dans le salon, et, sans faire attention aux personnes qui sont là, il court à Madeleine et la serre dans ses bras, en s'écriant: «Pauvre petite!..... on vous soupçonne, on vous accuse!...... vous!... mais calmez-vous, mon enfant, me voilà...

»--Je me suis trompé, si vous rapportez les billets, dit M. de Noirmont: c'est donc vous qui les avez serrés par précaution?... alors il fallait avertir.

»--Allez au diable, avec vos billets!... c'est bien de cela qu'il s'agit maintenant!... Ah! oui,... c'est M. le comte Frédéric de Tergenne,... je le reconnais à présent... Monsieur le comte, il y a bien long-temps que je désire vous rencontrer;... mais j'avais perdu cet espoir! J'ai à vous parler... à vous seul... Messieurs et dames, vous entendez ce que je désire... Allez aussi, ma pauvre Madeleine!... mais ne tremblez pas,..... je vais m'occuper de vous.»

Le ton singulier du paysan, la manière dont il regarde le comte, l'assurance qui brille dans ses yeux imposent à la société, qui se retire en silence, laissant M. de Tergenne seul avec le garde.

«Monsieur le comte,» dit Jacques après s'être assuré qu'ils sont seuls, «si je vous avais reconnu hier en vous parlant de la pauvre Jenny et de son séducteur, j'aurais pu vous en dire bien plus. Vous êtes ce Frédéric que Jenny adorait?...

»--Oui,... Jacques,... et je mérite tous les reproches que vous m'avez adressés hier sans me reconnaître:... j'abandonnai celle que j'avais séduite; ma conduite fut affreuse?...

»--Ah!... vous fûtes plus coupable encore que vous ne pensiez.--Que voulez-vous dire?...--Vous aviez cru ne délaisser qu'une jeune fille séduite!... vous abandonniez une mère et son enfant!

»--Grand Dieu!... que dites-vous, Jacques?--Que peu de temps après votre disparition, l'infortunée Jenny s'aperçut qu'elle était enceinte; qu'à force de précautions elle cacha sa faute à son père; qu'elle mit au monde une fille... qui fut nourrie chez une de mes soeurs, à Samoncey;... qu'ensuite, forcée par son père de se marier, elle prit chez elle et éleva la petite Madeleine...--Madeleine!... ah! Jacques,... il se pourrait?...--Tenez, monsieur le comte, lisez cette lettre de feu madame de Bréville; elle me la donna, en mourant, pour vous la remettre si jamais le destin me faisait vous retrouver.»

Le comte prend la lettre, et lit en respirant à peine.

«Madeleine est ma fille et la vôtre, Frédéric; si quelque jour Jacques vous retrouve et vous remet cet écrit, ayez pour mon enfant plus de pitié que vous n'en avez eu pour sa mère.

»JENNY.»

Le comte couvre la lettre de ses larmes en balbutiant: «Pauvre Jenny!... j'étais père!... et je me croyais seul au monde!... et c'est Madeleine!... Ah! quelque chose me parlait en secret pour elle!... Je veux la voir,... je veux...»

Le comte a fait quelques pas,... il s'arrête comme frappé d'un souvenir pénible; il porte la main à son front,... hésite un moment, puis se dirige vers la porte en s'écriant «N'importe! c'est ma fille!...»

Jacques, qui a examiné attentivement M. de Tergenne, court à lui, et l'arrête: «Pardonnez-moi, monsieur le comte, si je vous questionne; mais après avoir, pendant dix-huit ans, veillé sur votre fille, je crois en avoir le droit. Quelles sont vos intentions relativement à Madeleine?--De la reconnaître publiquement, de la nommer ma fille....

»--Ah! c'est bien cela! dit Jacques, en prenant la main du comte, et cela efface vos torts d'autrefois!.... mais je ne veux pas que votre bonheur soit troublé par les indignes soupçons qu'on a conçus; j'ai lu dans vos yeux; le souvenir de l'action que l'on a osé imputer à Madeleine vous a fait mal...--Ah! je ne la crois pas coupable!...--Non, sans doute, elle ne l'est pas; mais il ne suffit pas que nous en soyons persuadés tous deux, il faut que l'innocence de Madeleine soit prouvée à tout le monde; alors seulement vous la nommerez votre fille. Je vous en supplie, monsieur le comte, attendez quelques heures, peut-être quelques jours encore,.... j'espère trouver votre voleur...--Comment...--Oh! je n'ai pas le temps de m'expliquer, je ne veux pas perdre une minute, je repars... De grâce... attendez mon retour;... je n'ai pas besoin de dire que je vais me hâter,... il s'agit du bonheur,... de l'honneur de Madeleine!--Ah! morguenne! cette pensée doublera mes forces...»

Jacques n'en dit pas davantage, il n'écoute plus le comte, il sort du salon, passe comme un éclair à travers toutes les personnes qui sont dans l'autre pièce, ne regarde pas même Madeleine et s'éloigne encore plus rapidement qu'il n'est venu.

Chacun se regarde avec surprise. Madeleine est inquiète, affligée de la brusque sortie de son ami.

«Qu'est-ce que cela veut dire? demande Dufour.--Rien de bon, répond M. de Noirmont; ce Jacques s'enfuit sans même parler à sa protégée... on finira par convenir que j'avais raison.»

Le comte paraît à l'entrée du salon. L'émotion qui l'agite, les larmes qui brillent dans ses yeux quand il s'approche de Madeleine, la manière singulière dont il l'examine, fortifient encore les soupçons de M. de Noirmont.

M. de Tergenne va s'asseoir près de la jeune fille; il prend une de ses mains qu'il garde dans les siennes. Madeleine est émue, attendrie... Chacun attend que le comte parle, mais il garde le silence et ne semble plus s'occuper du reste de la société; il est tout à ses souvenirs, à ses pensées. Le temps s'écoule. M. de Noirmont s'approche d'Armand, qui se tient toujours à l'écart, et il lui dit tout bas: «Le comte voudrait, en témoignant de l'indulgence à Madeleine, l'amener à avouer sa faute; il n'y parviendra pas... cette petite a une ténacité extraordinaire... il faut mettre fin à tout ceci. Si M. de Tergenne est trop faible pour punir, je ne dois pas l'être, moi; je vais me rendre à Laon pour avertir l'autorité.

»--Ah!... qu'allez-vous faire, monsieur?...» répond Armand d'une voix sombre.--«Mon devoir.--Eh bien!... laissez-moi me rendre à Laon à votre place...--Vous, Armand?... non, vous êtes indisposé.--Je me sens plus de force maintenant... et c'est à moi de terminer cette affaire...--Puisque vous le voulez... j'y consens, mais partez sur-le-champ.--Oui... oui, monsieur... tout sera bientôt éclairci.»

Armand se lève; il jette un regard sur Madeleine, un autre sur sa soeur, puis sort brusquement.

Quelques instans s'écoulent; le comte, qui tient toujours la main de Madeleine, s'aperçoit enfin de la tristesse qui règne autour de lui, de l'inquiétude qui se peint dans les regards de sa nièce, d'Ernestine et de Victor. Il sourit alors en disant: «Eh! mon Dieu!... quel sombre nuage est venu rembrunir tous les fronts. Je puis vous assurer cependant que Jacques ne m'a pas donné de mauvaises nouvelles; bien au contraire... Vous, ma chère Madeleine, ne soyez plus effrayée... encore quelques heures, et vous verrez que, loin d'être votre juge, je suis votre meilleur ami.

»--M. le comte aurait-il des preuves de l'innocence de mademoiselle?» dit M. de Noirmont; «alors il aurait dû nous tranquilliser... nous les communiquer... je n'aurais pas envoyé mon beau-frère à Laon...--Et pourquoi l'avez-vous envoyé à Laon, monsieur?--Comme M. le comte se taisait... j'ai cru devoir.... prévenir la justice...»

Le comte se lève et entoure Madeleine de ses bras, en s'écriant: «Quoi! monsieur, vous avez osé accuser Madeleine... vous voulez qu'on l'arrache de mes bras... Ah! courez, monsieur, courez sur les traces de votre beau-frère... empêchez qu'il ne parle; il y va de mon honneur, de ma vie...

»--Mais, M. le comte...--Eh bien! je saurai moi-même le rejoindre.... et je vais...»

Le comte fait quelques pas pour sortir... un bruit soudain l'arrête; c'est la détonation d'une arme à feu. Chacun se regarde avec inquiétude.

«--Cela semblait partir de la chambre de M. Armand, dit Dufour.

»--Serait-il arrivé quelque chose à mon frère!...--Courons, dit le comte. Grâce au ciel, il n'est peut-être pas encore parti!»

Le comte, M. de Noirmont, Victor et Dufour se dirigent du côté de l'appartement du jeune de Bréville; Ernestine les suit. L'odeur de la poudre, qui augmente lorsqu'ils approchent de la chambre du jeune homme leur annonce que c'est bien de là qu'est venu le bruit qu'ils ont entendu.

Le comte entre le premier... mais il recule bientôt en poussant un cri d'horreur, et arrête Ernestine en la retenant dans ses bras. Un spectacle terrible a frappé ses yeux: Armand s'est brûlé la cervelle; il est étendu sans vie dans sa chambre, à côté de lui est un billet tout ouvert. Victor s'en empare et lit:

«Je dois mourir, je m'étais déshonoré. C'est moi et Saint-Elme qui avons volé les quatre-vingt mille francs. Le misérable qui m'a entraîné au dernier des crimes a sur lui la somme... Faites courir sur ses traces: il doit m'attendre dans le petit village de Montaigu. Adieu, pardonnez-moi.»

Ernestine a perdu connaissance, M. de Noirmont se cache la figure dans ses mains, mais Victor ne songe qu'à Madeleine. Maintenant, dit-il, on ne peut plus l'accuser!» Et en apercevant la jeune fille, il court à elle, la presse dans ses bras et l'embrasse tendrement.

Madeleine ne sort des bras de Victor que pour passer dans ceux du comte, qui s'écrie: «Je puis donc enfin te nommer ma fille!

»--Votre fille!...» dit Madeleine en regardant le comte avec anxiété.

»--Oui, tu es ma fille... dont jusqu'à ce jour j'ignorais l'existence; tu es le fruit de mes plus tendres amours.... Jacques seul connaissait ce secret... Pauvre enfant! et pendant long-temps tu as langui dans la misère... tu as en vain demandé le nom de tes parens... ah! viens, viens sur mon coeur! Par mes caresses, mon amour, je ne pourrai jamais assez te dédommager de dix-huit années d'abandon!

Le comte serre de nouveau sa fille dans ses bras. Emma partage la joie de son oncle; elle embrasse tendrement la jeune fille en lui disant: «Je vous aimerai comme une soeur!»

Madeleine n'ose croire à son bonheur... mais au milieu de l'ivresse qui remplit son ame, elle n'est point indifférente à la mort d'Armand, et elle se dégage des bras du comte en lui disant: «Permettez-moi d'aller essuyer les larmes de sa soeur.»

Par respect pour la douleur de madame de Noirmont, M. de Tergenne modère les transports de sa joie. Il essaie de consoler M. de Noirmont; il lui jure le plus grand secret sur l'événement qui vient de se passer, et il ne veut pas même faire poursuivre Saint-Elme, dans la crainte que l'arrestation de cet homme n'amène la découverte de la complicité d'Armand; mais M. de Noirmont, quoique vivement affecté de la honte qui peut rejaillir sur la famille de sa femme, est sourd aux sollicitations du comte; il veut arrêter le coupable, afin que M. de Tergenne recouvre la somme qu'on lui a dérobée; il se dispose à courir sur les traces de Saint-Elme. Victor lui offre de l'accompagner; il accepte; tous deux se mettent en route, malgré les prières du comte.

En apprenant que Madeleine est fille du comte de Tergenne, Ernestine éprouve quelque soulagement à la douleur que lui cause la fin de son frère.

«Désormais tu seras heureuse, lui dit-elle, ton père mettra son bonheur à exaucer tes moindres désirs... Chère Madeleine, cette idée adoucira un peu la peine que j'éprouverai en te quittant!

»--Et pourquoi me quitter, ma bonne amie? mon père m'a déjà dit que cette maison m'appartenait, qu'il me la donnait entièrement... Eh bien! vous qui êtes née en ces lieux, ne les quittez plus... restez-y toujours près de moi. Ah! c'est alors que j'y serai tout-à-fait heureuse.

»--Non, Madeleine; M. de Noirmont ne voudra pas rester ici, et je dois le suivre... Je veux par ma conduite à venir tâcher de réparer ma faute... Il n'y a plus de bonheur, de plaisir pour moi dans le monde... Je dois surtout fuir à jamais la présence de... celui qui m'a rendue coupable... il m'a déjà oubliée, lui... mais moi... ah! Madeleine! le ciel nous laisse notre amour avec nos remords... c'est sans doute pour nous punir davantage.»

Deux jours s'écoulent sans qu'on revoie M. de Noirmont et Victor. Ils ont passé vite pour le comte, qui ne quitte plus sa fille. Emma, loin d'être jalouse de la tendresse que son oncle témoigne à Madeleine, éprouve pour celle-ci l'amitié d'une soeur. Et depuis que Dufour sait que la petite est fille de M. de Tergenne, il se serre les poings en disant: «Si j'avais deviné cela!... Comme je lui aurais fait la cour!... Je l'aurais peinte en Diane.»

Le soir du second jour, M. de Noirmont et Victor reviennent à Bréville. Ils sont accablés de fatigue et n'ont pu trouver Saint-Elme. M. de Noirmont est désolé, et veut se remettre en course le lendemain matin; mais au point du jour, les habitans de Bréville sont éveillés par Jacques, qui entre dans la cour en criant à tue-tête:

«Je savais bien que c'était le voleur!... Oh! je me connais en physionomie, moi!»

On entoure le garde, qui commence par tirer de sa poche des billets de banque, qu'il remet au comte, en disant:

«Toute votre somme y est... le coquin n'avait pas encore eu le temps d'y toucher... je l'avais rencontré dans le bois la veille du vol...... sa figure m'avait frappé... le lendemain, je l'aperçus sortant de derrière des taillis, je l'abordai en lui disant: C'est bien M. de Saint-Elme! Il se sauva sans me répondre.... Tout cela me parut louche, et en apprenant que vous veniez d'être volé, je ne doutai plus que ce beau monsieur ne fût pour quelque chose là-dedans. J'ai couru sur ses traces... je l'ai attrapé enfin... mais ce n'est qu'hier... il avait un cheval alors, et dam' il allait vite, j'aurais bien pu ne pas le rejoindre. Cependant je courais toujours en lui criant d'arrêter; mes cris lui firent tourner la tête; en m'apercevant il voulut galoper encore plus vite... il y avait des arbres coupés qui barraient son chemin... il voulut les sauter, il piqua son cheval; celui-ci s'emporta, partit comme le vent!.... Mais, patatras!... je vois bientôt le cheval libre, et le cavalier couché sur le chemin.... je cours à lui.... sa tête avait porté sur un tronc d'arbre, elle était fracassée... Cependant en me voyant il eut encore la force de fouiller à sa poche et de me donner les billets de banque, en me disant: Tenez voilà ce que vous cherchez... rendez cela au comte de Tergenne... Il ne put en dire plus; on l'emporta chez un fermier, où il mourut en arrivant.»

La mort de Saint-Elme n'afflige personne. Jacques voit que le comte a déjà reconnu sa fille, et il embrasse Madeleine en lui disant: «Vous v'là un père.... vous v'là heureuse!... à c't' heure ma tâche est finie, mais c'est égal, je vous aimerai comme auparavant.»

M. de Noirmont n'attendait pour quitter Bréville que la fin de cette affaire. Il fait sur-le-champ ses dispositions et annonce au comte son départ; celui-ci essaie en vain de le retenir encore.

«Non, M. le comte, nous ne pouvons rester davantage, dit M. de Noirmont; en ce moment, ce séjour ne saurait que nous être pénible, à ma femme et à moi; plus tard j'espère y revenir.

»--Non,» dit tout bas Ernestine à Victor, «ces lieux furent témoins du crime du frère.... et de la faute de la soeur..... nous n'y reviendrons jamais.»

M. et madame de Noirmont ont quitté Bréville. Victor et Dufour annoncent leur prochain départ. Mais Madeleine a remarqué la tristesse du jeune homme et le chagrin d'Emma; elle trouve l'occasion d'être un instant seule avec Victor: «Pourquoi partez-vous? lui dit-elle.

»--Ah! Madeleine que ferais-je encore ici? J'ai trop à me repentir d'y être venu..... J'ai coûté des larmes à Ernestine... je ne dois pas chercher à en faire répandre encore....--Mais vous aimez Emma?...--Oh! oui, je l'adore... et c'est pour cela que je pars, car je ne dois pas espérer que le comte veuille me donner sa nièce... je lui ai entendu parler d'engagemens..... de projets d'union déjà formés..... Adieu, Madeleine..... je dois partir.--Attendez encore.»

Madeleine va trouver son père et lui dit:» Vous m'avez promis que vous ne me refuseriez rien.... moi je n'ai qu'une grâce à vous demander... Ce sera la seule... la dernière...--Que désires-tu, ma fille?--Que vous unissiez Emma à Victor... ils s'aiment tous les deux, et vous ferez leur bonheur.»

Le comte réfléchit un moment, puis il embrasse Madeleine, en lui disant: «J'avais d'autres projets... mais tu le désires, je n'ai rien à te refuser.»

Madeleine court annoncer à Victor et à Emma cette nouvelle. Les deux amans la pressent dans leurs bras. Dufour s'essuie les yeux en disant: «J'avais vraiment tort de me méfier de cette petite!

»--Vous voulez donc que je vous doive tout? dit Victor à Madeleine;--Oui... je veux vous forcer à avoir toujours de l'amitié pour moi!...»

Le comte ne tarde pas à venir lui-même confirmer la nouvelle apportée par sa fille. Emma et Victor sont au comble de la joie; leur union est arrêtée pour le printemps prochain. En attendant, Victor ira voir son père, qu'il ramènera à Bréville, et Dufour retournera à Paris chercher ses pantalons.

Madeleine semble heureuse du bonheur de ceux qui l'entourent; cependant quelquefois un soupir lui échappe; alors le comte lui dit: «Mais toi, ma fille, ne formes-tu aucun voeu?... ne désires-tu rien encore?

»--Non, mon père, répond Madeleine en souriant, car j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour rendre heureux ce que j'aime.»

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.