Chapter 26
Madeleine regarde le jeune homme avec inquiétude, et lui dit: «Qu'avez-vous donc, monsieur Armand? vous semblez plus triste qu'à l'ordinaire.--Je n'ai rien.... rien de nouveau.--Oh! si... vous avez du chagrin;.... mais j'en devine le motif: votre soeur me l'a dit.--Comment! que vous a dit ma soeur?--Que votre propriété allait être vendue à un étranger... Vendre la maison où l'on est né;... ah! cela doit faire bien de la peine...--Oui, Madeleine, en effet;... cette vente m'occupe sans cesse.--Mon Dieu! que n'ai-je été riche!... Je voudrais tant vous voir heureux... Oh! oui, je vous aime bien!... et je ne rougis pas de cet amour-là,... il est si pur!... Ah! vous ne me croyez pas peut-être!... mais la pauvre Madeleine aurait donné sa vie pour vous et votre soeur.
»--Bonne fille!... je vous crois;... mais vous ne pouvez rien changer à mon sort... Adieu! Madeleine, adieu!»
Armand s'est éloigné de la maison du garde; il se rend à l'endroit du bois où la veille il s'est reposé avec Saint-Elme. Un homme mal vêtu est assis sur un tronc d'arbre. Armand va passer sans s'arrêter. Cet homme l'appelle.... C'est Saint-Elme qui a barbouillé son visage, jauni sa peau, rasé une partie de ses sourcils, et s'est rendu tellement méconnaissable qu'Armand est quelques instans avant de le reconnaître.
«Comment me trouves-tu? dit Saint-Elme.--C'est incroyable!--J'ai joué la comédie; je sais me grimer; et, si je l'avais osé, chez vous, certes, le comte ne m'aurait pas reconnu.--Comment? N'importe! Quand arrive-t-il ton acquéreur?--Je n'en sais rien... Je pense que tu as renoncé à ton projet?--Non, mon cher, je veux te servir malgré toi...--Tu l'espères en vain..... On doit aller au-devant du comte jusqu'à Sissonne dès qu'il annoncera son retour.»
Saint-Elme frappe la terre avec fureur, puis reste quelques instans en méditation;... enfin il répond: «Si tu veux me seconder, je suis encore certain de réussir.... Tu m'ouvriras une des portes du jardin dont tu as toujours la clé sur toi... Je m'introduirai dans ta chambre;... je m'y cacherai;... ensuite....
»--Non,... non,... te dis-je! n'y compte pas... Adieu!... je ne veux plus t'entendre.»
Armand s'enfuit à travers le bois; il sent sa faiblesse, et craint d'écouter celui qui lui a déjà fait faire tant de fautes, et qui maintenant veut le pousser au crime. Il se promet de ne plus revoir Saint-Elme. Il rentre, et s'enferme dans sa chambre où il passe toute la journée. Le lendemain il ne descend de chez lui qu'au moment du dîner. Il apprend alors qu'on a reçu dans la matinée une lettre du comte. Il est à Montcornet, et annonce son retour pour le lendemain.
»Ainsi,» dit la jeune Emma, «demain matin nous irons au-devant de mon oncle, n'est-ce pas, madame? puisqu'il doit quitter la voiture à Sissonne.--Oui, dit Ernestine, aussitôt après le déjeuner nous nous mettrons en route.»
Armand se sent soulagé en apprenant que le comte ne reviendra pas la nuit par les bois. Après le dîner, il sort, et cette fois il n'hésite pas à se rendre à l'endroit où il a l'habitude de trouver Saint-Elme.
On est au mois de septembre; les jours sont courts, les nuits deviennent fraîches; il commence à faire sombre, lorsque Armand rencontre Saint-Elme. Il lui apprend le retour du comte pour le lendemain, et la partie projetée par les dames.
«Eh bien! ne pensons plus à cette affaire, dit Saint-Elme; je voulais t'obliger,... tu ne le veux pas,... à ton aise... Touche tes vingt mille francs... Demain, je partirai pour Laon.... Je quitterai d'abord ce costume, et je t'attendrai pour retourner ensemble à Paris... où je désire que tu échappes à ton créancier.»
Armand fait divers projets pour son retour à Paris. Tout en causant, ces messieurs ont marché à travers le bois. Bientôt Saint-Elme s'arrête en s'écriant:
«Nous voilà tout près de la maison du garde.... Oh! je ne veux pas y entrer;... je ne veux pas que Jacques me voie sous ce costume.... Il m'a rencontré une fois dans le bois et regardé avec attention,... mais il ne m'a pas reconnu....»
Armand se dispose à retourner sur ses pas lorsque Saint-Elme le retient par le bras en disant à demi-voix: «Attends,... attends... Qui est-ce qui entre chez le garde?... Oh! pour le coup, c'est la fortune qui nous l'envoie... Tiens, vois toi-même.--Grand Dieu! c'est le comte de Tergenne...--Je ne veux plus m'en aller maintenant.... Le comte chez Jacques!... Il ne veut sans doute que se reposer un instant...... et dans quelques minutes il fera tout-à-fait nuit...--Ah! Saint-Elme, penserais-tu encore?.....--Silence!... et ne bougeons pas.»
C'est bien M. de Tergenne, qui, après avoir examiné la maisonnette du garde, vient d'entrer chez Jacques, qui est alors assis, dans une salle basse, à côté de Madeleine.
«Peut-on se reposer quelques instans chez vous?» dit le comte en s'arrêtant sur la porte de la maison.
»--Oui, monsieur, oh! tant que vous voudrez,... et vous rafraîchir même.--Je vous remercie, je ne désire que me reposer.--Asseyez-vous, monsieur.... Madeleine, veux-tu nous donner de la lumière; voilà le jour qui baisse.--Oui, mon ami.»
La jeune fille revient bientôt avec une lumière; alors le comte s'écrie: «Je ne me trompe pas!... c'est la jeune fille que j'ai rencontrée il y a quelques jours dans la plaine de Gizy,... sous le vieux chêne.--Oui, monsieur, c'est moi;... je vous reconnais bien aussi.»
Le comte regarde ensuite Jacques pendant long-temps, si bien que le garde s'écrie, avec sa brusquerie ordinaire:
«Est-ce que monsieur me reconnaît aussi?--Mais,... ce serait possible...--Moi, je ne reconnais pas monsieur.--Je le crois. Vous êtes Jacques,... l'ancien laboureur qui demeurait à Gizy?--C'est moi-même;... et monsieur?...--Je suis ami de M. de Noirmont, et je viens d'acheter la maison qui appartenait au marquis de Bréville.
»--Ah! c'est monsieur qui a une nièce... bien jolie!....» s'écrie Madeleine; puis elle baisse les yeux comme honteuse de ce qu'elle vient de dire. Le comte la regarde en souriant, et répond: «Oui, mon enfant, j'ai une nièce fort jolie;... mais comment savez-vous cela?
»--C'est madame de Noirmont qui me l'a dit.--Vous connaissez madame de Noirmont!--Oui, monsieur.»
Madeleine n'en dit pas davantage; elle va prendre son ouvrage et se met à travailler. Le comte reporte ses regards sur Jacques; il éprouve une secrète jouissance à revoir le paysan, dont les traits fortement prononcés ont peu souffert des atteintes du temps.
«Est-ce que monsieur vient de Bréville maintenant?» dit Jacques au bout d'un moment.--«Non, j'y retourne, au contraire. J'ai été passer deux jours à Paris;... puis j'avais affaire à Montcornet, à Sissonne... On ne m'attend que demain chez M. de Noirmont; je le surprendrai en arrivant ce soir....--Et monsieur va devenir propriétaire de la maison de feu M. de Bréville?--Oui, mon ami.»
Jacques pousse un soupir; Madeleine en fait autant. Le comte les regarde et reprend: «On dirait que cela vous fait de la peine....--Dam', monsieur, ça fait toujours de la peine de voir une maison changer de maîtres...--Vous avez connu le marquis de Bréville?--Pas tant le marquis que sa femme;... celle-là faisait du bien à tout le monde dans le pays....--Le marquis n'avait-il pas épousé mademoiselle Jenny de Lucey?--C'est ça même:.... la bonne, la douce Jenny.... Est-ce que monsieur l'a connue?--Non,... mais une parente que j'ai eue dans ce pays m'a souvent parlé d'elle avec éloges, et elle épousa le marquis de Bréville par inclination...--Oh! que non pas... la pauvre demoiselle en avait une autre dans le coeur... et malheureusement pour un mauvais sujet... vous savez, de ces beaux freluquets du grand monde... qui se moquent autant de séduire une fille que moi de boire un verre de vin!... J'avais découvert tout ça... En se promenant dans les champs, on voit ben des choses... et puis mamzelle Jenny me choisissait quand elle avait une commission à faire faire.... Bref, le beau jeune homme partit... on ne le revit plus!... mamzelle Jenny pleura long-temps;... ce n'est pas que je veuille dire qu'elle eût rien à se reprocher!... mais enfin son père lui ordonna d'épouser le marquis de Bréville, et elle obéit.»
Le comte a écouté Jacques en tenant ses yeux baissés. Lorsque le paysan a fini, il lui fait d'autres questions sur Jenny. Jacques aime à parler de feu la marquise; il entre dans mille détails qui lui rappellent le temps passé. M. de Tergenne ne se lasse pas d'entendre Jacques; et celui-ci est flatté du plaisir que l'étranger semble éprouver à l'écouter.
Cette conversation se prolonge depuis fort long-temps. Madeleine écoute en travaillant; mais souvent elle regarde l'étranger, et elle s'étonne de l'intérêt qu'il prend à entendre Jacques.
«Cette jeune fille habite avec vous?» dit le comte en regardant Madeleine. «Je crois me rappeler qu'elle m'a dit n'avoir plus de parens.... Vous l'avez recueillie; cela fait votre éloge, Jacques.--Oui, monsieur, Madeleine est orpheline, et elle est venue demeurer avec son vieil ami,... qui est trop heureux de pouvoir lui tenir lieu de tout ce qu'elle a perdu... Mais je veux que vous vous rafraîchissiez, monsieur.»
Le garde a été chercher du vin, des verres; le comte ne veut pas lui refuser de boire avec lui. En buvant, Jacques parle encore, et son hôte, les yeux fixés sur les siens, ne perd pas une de ses paroles.
Le temps a passé, et aucune des trois personnes ne s'en est aperçue. Jacques ne parle plus de la jeune et belle Jenny; le comte reste plongé dans ses réflexions; le paysan n'ose le tirer de sa rêverie, il regarde Madeleine, et tous deux semblent se dire: «Qu'est-ce donc qui occupe tant cet étranger?»
Enfin, le comte revient à lui; il tire sa montre et s'écrie: «Bientôt dix heures!... je croyais n'être ici que depuis un moment!... c'est que j'avais un grand plaisir à vous écouter, brave Jacques.--Pas plus que moi, monsieur, à parler du temps passé,... mais vous arriverez bien tard à Bréville...--C'est vrai... Vos bois sont-ils sûrs?... c'est que j'ai une forte somme dans mon porte-feuille...--Dam', monsieur,... il n'arrive guère d'événemens; mais depuis quelques jours j'ai vu rôder dans les environs un drôle qui avait une singulière mine.... Si je le vois encore, je veux savoir ce qu'il fait par ici. Au reste, monsieur, pour que vous n'ayez rien à craindre, je vous accompagnerai jusqu'à Bréville.
»--Oh! merci... cela vous ferait rentrer trop tard... Je pense qu'on sera peut-être couché quand j'arriverai chez M. de Noirmont... il faudra déranger, éveiller tout le monde. Si je couchais ici, est-ce que cela ne vaudrait pas mieux? et demain matin je m'en irai tout à mon aise.--Pardieu, monsieur, c'est bien facile; j'ai là-haut une chambre et un lit toujours à la disposition d'un ami.--Cela ne vous causera aucun dérangement?--Aucun, monsieur.--Alors j'accepte votre hospitalité... J'éprouve du plaisir, Jacques, à coucher sous votre toit...--C'est ben de l'honneur pour moi, monsieur;... mais c'est drôle, vous me faites aussi l'effet d'une ancienne connaissance...--Dans quelques jours j'espère que vous viendrez me voir dans ma nouvelle propriété... et là... nous renouerons tout-à-fait connaissance. Mais il est tard, je ne veux pas vous empêcher de prendre du repos; moi-même je suis un peu las. Ma chère petite, veuillez m'enseigner ma chambre.--Je vais vous conduire, monsieur.--A demain, Jacques...--Dam', monsieur, il est possible que je sois déjà en course quand vous vous éveillerez.--N'importe, nous nous reverrons toujours.»
Le comte serre cordialement la main de Jacques, qui est tout ému de l'intérêt que lui témoigne l'étranger. Madeleine partage l'émotion de Jacques, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Elle conduit M. de Tergenne dans une chambre au premier, lui laisse une lumière, le salue avec respect et se retire; puis elle descend près de Jacques et lui dit: «Il a l'air bien aimable, ce monsieur... C'est singulier comme il paraissait avoir du plaisir à vous entendre parler de ma bienfaitrice... Je l'aimerais, rien qu'à cause de cela?--Allons, mon enfant, ce monsieur nous a fait veiller plus tard que de coutume. Couchez-vous; je vais aller en faire autant.»
Le plus profond silence règne dans la maison du garde, où chacun est livré au repos, lorsque Madeleine est éveillée par un bruit subit. Elle se retourne dans son lit, ne sachant pas elle-même ce qui l'a éveillée; bientôt elle se rendort.
Au bout de quelques minutes, un bruit nouveau la réveille; il lui semble entendre marcher légèrement dans sa chambre; elle n'ose remuer, mais elle entr'ouvre les yeux; la fenêtre est ouverte, un homme est appuyé tout contre. Madeleine va pousser un cri d'effroi, lorsque, cet homme se retournant, la lune lui permet de voir son visage; elle reconnaît le jeune marquis de Bréville.
Madeleine ne sait que penser, que faire; bientôt des pas se font entendre, quelqu'un vient doucement par le fond et dit à Armand: «C'est fini... cela a été tout seul... les clés sur les portes..., j'en étais sûr.... partons.»
On saute légèrement par la croisée, on repousse la fenêtre, les volets, et le bruit a cessé depuis long-temps, que Madeleine écoute et frémit encore: «C'était Armand, se dit elle, c'était bien lui... qu'était-il donc venu faire ici... dans la nuit... avec quelqu'un?... Mon Dieu!... Qu'est-ce que cela veut dire?...»
Madeleine se lève, s'approche de la fenêtre qui est entre-bâillée; elle se rappelle qu'avant de se coucher elle n'avait fait que pousser les volets sans les fermer, précaution qu'elle négligeait souvent, n'ayant jamais eu la moindre crainte des voleurs, et en poussant avec force, on a ouvert la fenêtre, mal fermée par une mauvaise espagnolette.
Madeleine referme sa fenêtre, ses volets; elle s'assied dans sa chambre; elle tremble encore, elle écoute toujours; un moment elle pense à aller avertir Jacques, mais elle s'arrête en se disant: «C'était Armand.... je l'ai bien reconnu... mais que venait-il faire? Mon Dieu, j'aurais dû le lui demander!...»
La jeune fille passe le reste de la nuit dans la plus cruelle agitation; elle s'est jetée sur son lit, mais elle n'a plus trouvé le repos; mille pensées s'offrent à son esprit; elle n'ose s'arrêter à aucune, elle sent son coeur oppressé comme par un affreux pressentiment.
Le jour renaît; Jacques se lève, descend, prend son fusil, et sort en disant à Madeleine: «Notre hôte dort toujours; faut pas l'éveiller, mon enfant; je vas faire ma ronde dans le bois.»
Le garde est éloigné. Madeleine a toujours l'esprit frappé de ce qu'elle a vu et entendu dans la nuit; elle attend en travaillant le réveil de l'étranger.
Le comte ne tarda pas à descendre. «Bonjour, mon enfant,» dit M. de Tergenne en apercevant Madeleine. «Jacques est déjà sorti, je gage?--Oui, monsieur.--Ma foi, j'ai dormi comme un ange dans sa maison...--Ah!... vous n'avez pas été réveillé, monsieur.....--Il y a long-temps que je n'avais si bien reposé. Mais vous, ma petite, seriez-vous souffrante ce matin?... vos traits sont altérés...--Ah, ce n'est rien, monsieur;.... c'est que j'avais eu peur... que vous ne soyez pas bien là-haut.--J'ai été fort bien, je vous le répète. Adieu, petite Madeleine; il faut que je parte, car on serait capable d'aller au-devant de moi... Dites bien à Jacques que je le remercie de son hospitalité... et que j'espère le revoir bientôt.»
Le comte quitte la maison du garde; Madeleine le suit des yeux, mais elle sent son coeur soulagé depuis qu'elle a reçu de l'étranger l'assurance que rien n'a troublé son sommeil.
CHAPITRE VI ET DERNIER.
Toujours Madeleine.
Les habitans de Bréville viennent de se réunir pour le déjeuner. Les dames sont déjà habillées pour la promenade projetée. Armand descend au salon: sa figure est effrayante de pâleur, ses yeux expriment un sentiment de terreur continuel.
«Te voilà, mon frère, dit Ernestine; on ne t'a pas vu depuis hier dîner.--Non, je suis sorti... j'ai été indisposé... je me suis couché de bonne heure...--Tu as l'air malade en effet.--Oui, je suis mal à mon aise.
»--La promenade vous fera du bien, M. de Bréville, dit Emma; il faut venir avec nous au-devant de mon oncle.»
Avant qu'Armand ne réponde, Dufour s'écrie: «Voilà la promenade toute faite; j'aperçois M. de Tergenne qui entre dans la cour.--Vraiment!... ah! mon oncle est cruel,... ne pas laisser le temps d'aller au-devant de lui!...»
Le comte entre bientôt dans le salon. «Nous comptions aller à votre rencontre, dit M. de Noirmont.--Et moi, j'ai voulu vous éviter cette peine; d'ailleurs, vous ne m'auriez probablement pas été chercher où j'étais: j'ai passé la nuit dans votre voisinage...--Où donc cela?--Chez le garde Jacques.--Comme mon oncle est aimable! au lieu de revenir tout de suite nous voir, il couche chez des paysans.--Ma chère Emma, j'étais bien aise de causer avec ce Jacques... Tu ne peux pas comprendre mes raisons. Enfin, il m'a donné l'hospitalité pour la nuit.
»--Vous avez dû trouver chez lui une jeune fille? dit Ernestine.--Oui, madame, une jeune personne qu'on nomme Madeleine et qui a l'air assez intéressant; mais je ne sais ce qui lui était arrivé ce matin, elle était singulièrement troublée: il y avait dans ses traits quelque chose d'extraordinaire... Enfin, me voici. Grâce au ciel, j'ai terminé mes affaires. Voyons, M. de Noirmont, nous allons d'abord solder notre compte;... j'ai là vos quatre-vingt mille francs...--Vous me les donnerez chez le notaire en prenant l'acte de vente.--Qu'importe, chez le notaire ou ici? j'aime autant me débarrasser tout de suite de cette somme...»
Le comte fouille à sa poche et en tire un porte-feuille. Armand s'est assis dans l'embrasure d'une croisée; il feint de regarder la campagne.
M. de Tergenne ouvre son porte-feuille en disant: «Savez-vous que si on m'eût volé dans le bois, on n'aurait pas fait une mauvaise journée? et si je... si... eh bien!...
»--Qu'avez-vous donc, monsieur le comte? vous pâlissez... dit M. de Noirmont.
»--Mais, voilà qui est bien singulier;... je ne trouve plus mes billets de banque!...--O mon Dieu!--J'ai beau regarder... Voici bien les trois lettres que j'avais aussi dans ce porte-feuille... mais les quatre-vingt mille francs n'y sont plus.--Grand Dieu! on vous aurait volé?... Voyez, voyez donc dans votre poche...»
Le comte fouille dans sa poche; chacun l'entoure, on attend avec anxiété le résultat de ses recherches. Armand seul est resté dans l'embrasure de la fenêtre. Mais le comte se fouille en vain; il ne retrouve pas ses billets. La consternation se peint sur tous les visages, lorsque le comte s'écrie:
«Attendez;... je me rappelle,... hier au soir, chez Jacques, lorsque je fus seul dans ma chambre, j'examinai divers papiers qui étaient dans ma poche; alors j'avais encore mes quatre-vingt mille francs, j'en suis bien certain: j'ai compté les billets, pour m'assurer si en route je n'en avais pas perdu. Probablement qu'au lieu de les remettre dans mon porte-feuille, je les ai laissés sur la table. Il faut bien que ce soit arrivé ainsi; car ce matin j'ai remis mon porte-feuille dans ma poche, et ne me suis ni arrêté ni reposé pour venir jusqu'ici.
»--Ah! je respire, dit Ernestine; alors, monsieur le comte, vous n'avez rien à craindre, vous retrouverez votre argent.
»--En effet, dit M. de Noirmont, puisque M. de Tergenne a compté hier ses billets chez Jacques, ce n'est que là qu'il peut les avoir laissés, ou ce ne serait que là qu'il aurait été volé...
»--Volé!... Ah! monsieur, quelle pensée... et par qui donc?--Non, sans doute, reprend le comte; cela ne peut être arrivé que par mon étourderie;.... car prendre mes billets sans prendre le porte-feuille, vous conviendrez qu'il faudrait que le voleur fût bien fin ou bien maladroit.
»--Allons vite chez Jacques, dit M. de Noirmont; je vais vous accompagner...--Et moi aussi, dit Dufour; car ça m'a donné un coup de marteau cet accident-là...
»--Je suis vraiment désolé, messieurs, de l'inquiétude que je vous cause;..... mais je...
»--Ah! mon Dieu! M. Armand se trouve mal,» dit Emma.
Le jeune de Bréville était étendu sur sa chaise, et sa tête penchée en arrière semblait privée de vie. Les dames et Victor l'entourent.
»Il était déjà malade ce matin, dit Ernestine; quand vous avez annoncé la perte de vos billets, cela lui aura fait impression.
»--Parbleu! ça m'a bien étouffé, moi, dit Dufour.
»--Allez, messieurs, allez chez Jacques... Nous aurons soin de mon frère; M. Victor nous aidera à le conduire à sa chambre.--Oui, oui, courons chez le garde,» dit M. de Noirmont.
Le comte se remet en route avec Dufour et M. de Noirmont. Ils marchent très-vite et arrivent bientôt à la demeure du garde. Madeleine est assise devant la porte, la tête appuyée dans ses mains, et tellement absorbée dans ses pensées qu'elle n'entend pas venir du monde.
«Voici la jeune fille qui loge chez Jacques, dit le comte.--Oui, dit M. de Noirmont, c'est Madeleine.... Oh! je la connais...--Nous la connaissons, dit Dufour; mais elle semble bien rêveuse... elle ne nous voit pas.»
Le comte frappe légèrement sur le bras de la petite en lui disant: «C'est encore moi, mon enfant.»
Madeleine lève la tête: en apercevant M. de Noirmont et Dufour avec son hôte de la veille, elle n'est point maîtresse d'un mouvement d'effroi.
«Ma chère amie, dit le comte, j'ai laissé ce matin quelque chose chez vous... n'avez-vous rien trouvé?
»--Non, monsieur.... rien...» répond la jeune fille d'une voix altérée.--«Vous n'êtes peut-être pas montée encore dans la pièce où j'ai couché?--Pardonnez-moi, monsieur; j'ai tout rangé ce matin dans la maison, comme c'est mon habitude.
»--C'est bien singulier!... Jacques est-il ici?--Non, monsieur; il est sorti avant votre réveil et n'est pas encore revenu...--Permettez-moi alors d'aller moi-même visiter la chambre où j'ai passé la nuit.--Oui, oui, montons,» dit M. de Noirmont.
Ces messieurs montent; Madeleine les suit. Le comte examine en vain partout; les billets ne se trouvent pas.
«Qu'avez-vous donc perdu, monsieur? dit Madeleine.--Quatre-vingt mille francs en billets de banque que j'avais dans mon porte-feuille...--O ciel!--Oui,» répond M. de Noirmont en fixant attentivement la jeune fille; «et M. le comte les avait encore hier au soir ici.... il les a comptés avant de se coucher.--Ah! mon Dieu!... est-ce que...»
Madeleine n'achève pas; elle est tremblante, elle ne peut plus se soutenir.
«Est-il venu du monde... quelqu'un ici ce matin? demande le comte.--Non, monsieur, personne...
»--Aviez-vous, hier au soir, fermé la porte de votre chambre?» demande M. de Noirmont au comte.
»--Je n'y ai pas seulement pensé... Je ne suis pas méfiant... D'ailleurs que pouvais-je craindre?... Oh! je connais Jacques; c'est un honnête homme.
»--Jacques... c'est possible... mais enfin... il ne demeure pas seul ici...--Ah! M. de Noirmont, que dites-vous!.....--Calmez-vous, ma petite; je ne vous accuse pas... Voyez comme elle est tremblante...
»--Oui, oh! je vois fort bien que, depuis notre arrivée, elle semble éprouver une secrète terreur... M. Dufour, est-ce que vous ne l'avez pas observé comme moi?
»--Si fait, dit Dufour; j'avoue que cela m'a frappé... Je me suis dit: voilà une jeune fille qui a quelque chose de singulier.
»--Et vous-même, M. le comte» vous l'aviez aussi remarqué ce matin en la quittant... vous nous l'avez dit à Bréville...--Messieurs, c'est possible; mais tout cela ne prouve rien... Pauvre petite,... rassurez-vous... Elle n'a plus la force de parler.
»--M. le comte, reprend M. de Noirmont, aviez-vous parlé hier ici de la somme que vous aviez sur vous?--Oui, je crois me rappeler... En m'informant si le bois était sûr,... j'ai dit... mais, encore une fois, où voulez-vous en venir?--A vous faire retrouver ou rendre votre argent. Ce qu'il y a de positif, c'est que vous l'aviez encore hier au soir ici, et les billets n'étaient plus ce matin dans votre porte-feuille: donc c'est ici que vous les avez laissés ou qu'on vous les a volés.
»--C'est aussi clair que deux et deux font quatre, s'écrie Dufour.