Chapter 25
Les dames prennent place autour de l'endroit sablé. Le commis continue ses tours: après le banc, il enlève une chaise avec ses dents; ensuite il lutte avec un de ses amis à qui sautera le plus loin; puis ces messieurs ôtent leurs habits et se mettent à jouer à qui jettera l'autre par terre. Et madame Montrésor ne cesse de s'écrier: «Ah! qu'ils sont aimables!... qu'ils sont drôles!... C'est qu'ils sont capables de nous amuser comme cela toute la soirée!»
Les habitans de Bréville se regardent sans rien répondre. Dufour seul dit entre ses dents: «Si elle nous avait prévenus qu'elle nous invitait pour voir ces messieurs faire des tours de force, je ne me serais pas mis en toilette de bal.
»--Où est donc M. Montrésor? dit M. de Noirmont.--Il va revenir;..... il est allé chercher l'orchestre... car nous comptons bien danser... Oh! nous danserons...
»--En attendant, dit madame Bonnifoux, si on veut faire un loto....--Non..... non, madame Bonnifoux,...... pas encore... Oh! tenez, voilà M. Grossillot qui se tient sur la tête,... et il marche sur les mains..... Ah! sont-ils drôles....
En effet, M. Grossillot, l'un des amis de Chéri, s'étant mis à marcher la tête en bas, ses deux collègues, qui probablement croyaient devoir faire comme chez _Nicollet_, aller de plus fort en plus fort, venaient de s'étendre sur le gazon, et l'un d'eux, en marchant sur les mains, veut porter son camarade sur ses pieds, mais le camarade, n'ayant pas bien gardé l'équilibre, tombe sur le gazon la face contre terre. La chute avait été lourde; néanmoins le monsieur se relève en soutenant qu'il ne s'est fait aucun mal quoique son nez soit déjà enflé; et il s'obstine à continuer ses exercices gymnastiques. M. Pomard, qui a pris pour point de mire un tilleul, semble résolu à faire la statue pendant toute la soirée; tandis que sa soeur rit comme une petite folle à chaque nouvelle culbute de ces messieurs qui veulent à toute force amuser la société.
L'arrivée de quelques personnes sert de prétexte aux habitans de Bréville pour quitter les bancs et se promener dans le jardin. Les folies des trois messieurs de Paris ennuient considérablement Ernestine et Emma.
Enfin Chéri arrive; il est suivi d'un gros garçon de vingt-cinq ans, qui est presque aussi joufflu que M. Montrésor. Le gros garçon, qui est en veste, ne tient rien dans ses mains. Cependant Sophie s'est écriée: «Ah! voilà la musique! nous allons danser!...
»--Où diable madame Montrésor voit-elle les musiciens,... les instrumens? dit Dufour!...»
La maîtresse de la maison s'avance d'un air espiègle vers les dames, en disant: «Je suis sûre que vous demandez où sont les violons?... et en effet je n'en ai pas. J'étais d'abord horriblement contrariée, car je comptais sur les deux seuls ménétriers qu'on puisse avoir dans ce pays; mais l'un a un panaris à la main gauche, et l'autre est allé travailler à un puits artésien, qu'un ingénieur de Sissonne veut faire construire dans son jardin. J'étais donc désolée; je me disais: Nous ne pourrons danser... quel dommage!... Mais madame Bonnifoux m'a trouvé quelque chose qui vaut bien des violons. Vous voyez ce grand gaillard que Chéri vient d'amener;... c'est le fils de notre laitière. Eh bien! il siffle comme un ange: et tous les dimanches il fait danser ses amis et connaissances en leur sifflant des contredanses. Rose, la bonne de madame Bonnifoux, qui avait plusieurs fois dansé à cette musique, l'avait dit à sa maîtresse:... elle assure que c'est étonnant.... Ce garçon est infatigable!.... Et vite j'ai envoyé chercher Benoît, qui est enchanté de faire danser des personnes comme nous!
»--Ah! nous allons danser au sifflet? dit Dufour.--Je vous assure, monsieur, que c'est très-agréable, dit une des voisines; à ma noce on a sifflé toute la nuit, et on s'en est très-bien trouvé.
»--Voilà un bal d'un nouveau genre, dit Saint-Elme; je suis très-curieux d'entendre cet orchestre-là!
»--Par exemple, reprend madame Montrésor, Benoît ne dit pas les figures en sifflant; mais nous les savons, et c'est toujours la même chose... Allons... Benoît... quand vous voudrez, mon garçon... Messieurs, invitez vos dames.... Chéri,... vous savez que vous faites danser la nièce de M. Courtois.»
Le grand Benoît monte sur une chaise et se met à siffler un _pantalon_. La société de Bréville se sent prise d'une envie de rire qu'elle ne peut réprimer; cependant on se met en place. Victor a pris la main d'Emma, et Ernestine n'a pas osé refuser le comte qui, pour la rareté du fait, veut danser au sifflet.
Le fils de la laitière a des poumons extraordinaires; il siffle tout un quadrille sans se reposer. Les danseurs ont d'abord quelque peine à se faire à cette musique; mais avec un peu de bonne volonté on danserait au son d'un cornet à bouquin. Bientôt plusieurs familles de Gizy viennent augmenter le nombre des danseurs. Pour donner plus de force à l'orchestre, un des commis-voyageurs fait le tambourin sur son chapeau, et un autre imite la clarinette en se mettant des feuilles de lilas dans la bouche.
Le comte, qui n'a dansé que pour la forme, se promène dans le jardin avec M. de Noirmont. Ernestine s'assied près du bal, mais elle ne veut plus danser: Victor même est refusé. «Faites danser mademoiselle Emma,» lui dit Ernestine avec douceur, mais sans pouvoir réprimer un profond soupir; «elle peut bien me remplacer... Il y a déjà long-temps qu'elle occupe une place,... où je croyais rester plus long-temps.--Que voulez-vous dire, madame?» répond Victor en cherchant à déguiser son embarras.--«Rien... pardonnez-moi ces mots.... En vérité, c'est malgré moi qu'ils me sont échappés.... Je vous en prie, dansez avec elle. Tenez, elle vous attend....»
En effet, la nièce du comte aimait beaucoup mieux danser avec Victor qu'avec les autres cavaliers, qui tous sentaient la province d'une lieue. D'ailleurs, depuis son séjour à Bréville, Emma s'est habituée à voir Victor sans cesse auprès d'elle; quand il n'y est pas, elle le cherche des yeux.
Quoique les paroles d'Ernestine l'aient profondément ému, Victor retourne près d'Emma. Il est à la fois triste et content: il est heureux de danser, de causer avec la nièce du comte; il se sent affligé de la tristesse qu'il a lue dans les yeux d'Ernestine, tristesse dont au fond de l'ame il sent bien qu'il est l'auteur. C'est une situation embarrassante que celle d'un homme entre une femme qu'il aime encore un peu et une autre qu'il commence à aimer beaucoup. Malgré tout le désir que l'on a de ménager ces deux amours, le nouveau fait toujours pencher la balance.
Dufour s'est risqué: il a invité mademoiselle Clara; celle-ci a accepté son invitation de l'air le plus gracieux, et bientôt ils sautent et se balancent tous deux avec tant d'accord et d'abandon qu'on ne croirait jamais que c'est sous le lit de sa danseuse que Dufour a passé trois heures. Alors seulement M. Pomard cesse de regarder son tilleul.
Chéri fait circuler des rafraîchissemens et du punch; ce sont ses amis de Paris qui ont fait le punch, et ils n'ont pas ménagé le rhum. Benoît a déjà sifflé six contredanses. Comme il ne met presque pas d'intervalle entre les quadrilles, les danseurs sont en nage, et on se jette sur le punch, parce que c'est plus sain. Chéri en offre à chaque instant un verre à Sophie. Et Dufour dit à mademoiselle Clara: «M. Montrésor veut étourdir sa femme, afin d'avoir un peu de liberté pendant le restant de la soirée.»
Saint-Elme ne danse pas, mais il a pris plusieurs verres de punch. Petit à petit il s'est laissé aller à ses anciennes habitudes. Se trouvant entouré de gens près desquels il sent qu'il n'a qu'à vouloir, il est redevenu beau parleur, railleur, gouailleur même; il lance des complimens impertinents aux dames, des épigrammes aux danseurs, et rit au nez de tout le monde en s'écriant: «C'est charmant! c'est une fête délicieuse.... Quand je retournerai à ma terre, je veux que tous mes paysans sifflent comme ce gaillard-là!...»
Mais, au milieu d'une poule, les danseurs restent la jambe en l'air,... l'orchestre n'a plus de vent; Benoît se démanche en vain la mâchoire... le sifflet ne vient plus.
«Ah! mon Dieu! dit Sophie, qu'est-ce qu'il y a donc!..... Eh bien, Benoît,.... mon garçon,..... qu'est-ce qui vous prend?... nous ne vous entendons plus... Ah! mon Dieu!... pourvu que ça lui revienne!.... Croyez-vous que ça va revenir?...
»--Attendez... attendez! s'écrie M. Grossillot, je vais lui rendre le souffle, moi...»Tenez, mon ami, avalez-moi cela, et je vous réponds que vous sifflerez comme un serpent à sonnettes!»
M. Grossillot présente au gros garçon un grand verre de punch, Benoît le saisit; mais trop empressé de boire pour retrouver son instrument, Benoît avale de travers; loin de pouvoir siffler, il étouffe, il étrangle, il ne peut plus que tousser; il faut qu'on aille lui chercher de l'eau; le bal est suspendu, au grand déplaisir des danseurs, et les commis-voyageurs se remettent à faire des tours de force.
Enfin, le pauvre siffleur a tant bu d'eau que sa toux se calme. On se remet à la danse, mais cela ne va plus comme au commencement. Benoît s'interrompant à chaque instant pour tousser, les danseurs sont continuellement en suspens.
Pour laisser Benoît se reposer quelque temps, M. Grossillot propose de chanter une walse, que ses amis accompagneront avec le chapeau et les feuilles de lilas.
La proposition est acceptée. Le hasard veut qu'il y ait une excellente walseuse parmi les habitantes de Gizy. Saint-Elme, qui se prétend un des meilleurs walseurs de France, remarque la légèreté de la jeune personne avec laquelle Chéri essaie en vain de tourner pendant que sa femme est allée couper de la brioche. Saint-Elme ne peut résister à l'envie de faire admirer ses grâces; il arrête le couple, repousse Chéri et s'empare de sa walseuse, en disant: «Monsieur Montrésor, vous ne savez pas walser,... et je vois que mademoiselle ira très bien... vous allez me voir la conduire.... Prenez une leçon!» Et Saint-Elme, entourant la jeune personne de ses bras, s'éloigne en tournant légèrement avec elle. Tout le monde admire la grâce de ce monsieur, qui, malgré le bandeau qui couvre sa tête, conduit si bien sa walseuse. Saint-Elme entend les éloges qu'on lui prodigue; il se pique, il veut montrer tout son talent; il ne suit plus le cercle tracé, il tourne avec sa walseuse autour d'un buisson, voltige derrière un massif d'arbres, puis reparaît et passe dans le monde sans jamais se cogner contre personne, et les applaudissemens augmentent, et madame Bonnifoux s'écrie: «Cet homme-là walserait sur une boule de loto!»
Mais en passant avec sa walseuse sous un marronnier, Saint-Elme n'a pas assez baissé la tête, une branche l'accroche, il y laisse le bandeau qui lui couvrait un oeil et une partie du visage.
Saint-Elme s'est arrêté, il court à l'arbre, Dufour a décroché le bandeau noir et il le présente au bel homme en lui disant: «Ha ça! mais il me semble que vous êtes guéri!... Pourquoi diable portez-vous cela?... Je ne vous vois aucune cicatrice....
»--Pardonnez-moi... pardonnez-moi,» répond Saint-Elme en s'empressant de replacer le bandeau sur sa tête... «Oh! je souffre encore beaucoup, et mon oeil ne peut supporter la lumière.»
En ce moment Saint-Elme aperçoit le comte de Tergenne, qui était arrêté à quelques pas et le regardait d'une façon très-expressive. Le beau walseur ne se sent plus envie de continuer; il reconduit sa walseuse et va s'asseoir à l'écart.
Benoît ne sifflant plus sans tousser, la fête ne se prolonge pas tard. A onze heures chacun se retire, et la société retourne à Bréville. Là, on cause quelque temps du singulier bal auquel on vient d'assister, puis on se dit bonsoir.
M. de Tergenne a fait semblant de prendre le corridor qui conduit à son appartement; mais bientôt il revient sur ses pas; monte vivement l'escalier qu'a pris Saint-Elme, et le rejoint au moment où celui-ci va entrer dans sa chambre.
«Un moment, monsieur!» dit le comte en se plaçant devant Saint-Elme, «j'ai quelque chose à vous dire....»
Le ton du comte était plus que sévère; Saint-Elme tâche de cacher le trouble que lui cause cette brusque apparition et de répondre d'un air aimable:
«Comment, monsieur le comte, vous avez quelque chose à me dire!.... je suis trop heureux...... si je puis vous être agréable...
»--Quittez ce ton qui ne peut plus m'en imposer,... reprenez votre voix ordinaire; je vous ai reconnu.... vous êtes Souvrac...--Souvrac...! que voulez-vous dire?....--Je vous répète que vous êtes le Souvrac qui m'a volé à Bagnères;... ce bandeau ne peut plus vous servir à rien,... il vous est inutile maintenant.»
En disant ces mots, M. de Tergenne arrache et jette à terre tout le tafetas dont Saint-Elme couvrait son visage. Le beau monsieur reste confondu, immobile.... Le comte reprend:
«Par égard pour ce jeune Armand, qui vous nomme son ami, et pour les habitans de cette maison, que vous avez indignement abusés, je veux bien ne pas faire d'éclat. Demain, dès le matin, je pars pour quelques jours; à mon retour que je ne vous retrouve plus au sein d'une honnête famille, qui rougirait de honte si elle savait quel est le misérable qu'elle a reçu!»
Saint-Elme a tiré son mouchoir, cligné des yeux, pincé sa bouche, et il répond d'un ton piteux:
«Monsieur le comte, je ne chercherai plus à feindre,... mais croyez que... depuis huit ans,... par une conduite irréprochable, j'ai réparé quelques... erreurs de ma jeunesse,... et que jamais....
»--C'est assez!... vous m'avez entendu: à mon retour, ne soyez plus ici; que les personnes qui demeurent à Bréville n'entendent plus parler de vous, sinon je vous fais arrêter.»
Le comte s'éloigne brusquement après avoir dit ces mots. Saint-Elme est demeuré quelques instans interdit; mais bientôt il rentre dans sa chambre en murmurant: «Ah!.... tu me paieras cher cette maudite reconnaissance!»
CHAPITRE V.
Le vol.
Le comte est parti de grand matin; il espère n'être que huit jours absent; il doit rapporter la somme qui le rendra propriétaire du domaine de Bréville. Dufour dit à Victor: «Je crois qu'il nous faudra enfin partir... Nous aurons fait un assez long séjour ici...--Hélas! pourquoi ne sommes-nous pas partis plus tôt!» répond Victor en soupirant.
Cinq jours après le départ du comte, Saint-Elme, qui s'est débarrassé de son bandeau, annonce à la compagnie son départ pour le lendemain. Tout le monde, excepté Armand, reçoit cette nouvelle avec une satisfaction que l'on ne cherche même pas à dissimuler.
«Quoi! Saint-Elme, tu veux me quitter?» dit le frère d'Ernestine en regardant son ami avec surprise; «ne peux-tu attendre quelques jours?..... alors moi-même je quitterai cette maison qui va devenir la propriété de M. de Tergenne; nous retournerons ensemble à Paris....
»--A Paris! s'écrie M. de Noirmont; comment, Armand, vous songez déjà à retourner à Paris!...
»--Mon cher Armand,» répond Saint-Elme d'un ton patelin, «si tu m'en crois, tu ne quitteras pas ta chère famille!.... Moi, je me repens d'avoir si long-temps abandonné la mienne... J'ai négligé mes affaires,... perdu de l'argent;... maintenant je veux vivre autrement..... Je te conseille de devenir sage aussi!...»
Armand ne répond pas; il quitte le salon avec humeur. Saint-Elme le suit, le rejoint dans le jardin, et lui dit en riant:
«Es-tu bien édifié du sermon que je t'ai fait?--Oh! j'ai bien vu que tu te moquais de moi.--Je devais parler ainsi devant ta famille.--Ton départ.....--Est indispensable... D'ailleurs, je m'ennuie de demeurer avec des gens qui me parlent à peine.... Sans toi, il y a long-temps que je serais loin...--Mais quelques jours encore...--Viens... viens dans le bois, nous y causerons plus librement; j'ai beaucoup à te parler.»
Saint-Elme prend le bras d'Armand; tous deux sortent et s'enfoncent dans les bois qui entourent Bréville. Arrivés dans un endroit bien sombre, bien éloigné des chemins, Saint-Elme s'arrête et dit à Armand: «Parlons maintenant: quels sont tes projets?... que vas-tu faire avec les vingt mille francs que ton aimable beau-frère va te donner?...--Je n'en sais rien... Tu penses bien d'abord que je ne veux pas rester avec eux...--Comme ce serait gentil, à ton âge.... passer sa vie en famille!... Il faut retourner à Paris, car il n'y a que Paris pour des hommes comme nous.--Mais j'y dois trente mille francs... j'y puis être arrêté en arrivant.--Je sais tout cela... Oh!... depuis plusieurs jours, je réfléchis à ta position... Il est impossible que tu te tires d'affaire avec vingt mille francs.--Hélas! oui.... cette idée m'accable... me désole!...--Fi donc!... est-ce que les gens d'esprit doivent jamais se désoler! et, Dieu merci, nous avons de l'esprit... plus que toute ta famille!... Sais-tu ce qu'il te faudrait?... les quatre-vingt mille francs que cet aimable comte est allé chercher pour payer ta maison.--Sans doute!.... avec cette somme je pourrais reparaître dans le monde.... payer mon créancier... et ressaisir la fortune;... car enfin, avec cinquante mille francs devant moi, il est impossible que je ne trouve pas une heureuse veine...--C'est impossible!... et tu la trouverais... Eh bien! mon cher, puisque ces quatre-vingt mille francs peuvent te sauver... te rendre au monde, aux plaisirs... il faut les avoir...--Les avoir... comment?... qui diable veux-tu qui me les donne?--Il faut les avoir, te dis-je. Si le hasard... mêlé d'un peu d'adresse.... nous faisait trouver le porte-feuille que le comte va rapporter...--Trouver!...--Oui... trouver dans sa poche.--Ah! Saint-Elme... que dis-tu là?... Je n'ose te comprendre.--C'est que tu ne vois pas bien la chose... car enfin ces quatre-vingt mille francs, pourquoi le comte les rapporte-t-il? pour payer ta maison, donc c'est à toi qu'ils devraient revenir.--Mais puisque la maison est à mon beau-frère à présent...--Bah!... parce qu'il t'a donné quelques bagatelles... quelques mille francs dessus... Entre, parens, il peut bien t'avoir fait ce cadeau-là. Je te soutiens que les quatre-vingt mille francs te reviennent. Mais comme tous ces gens-là ne comprendraient peut-être pas mon raisonnement, il s'agit de te faire avoir cette somme sans qu'ils le sachent... Je m'en charge, si tu veux me seconder un peu. Oh! si je pouvais agir seul, je ne te demanderais pas ton avis.--Saint-Elme... tu me fais frémir!...--Frémir!.... tout ça ce sont des mots!... Veux-tu ou non les quatre-vingt mille francs?--Je les voudrais bien.... mais par des moyens honnêtes...--Trouves-en si tu peux!...--Et comment donc espérerais-tu avoir cette somme?--Je vais demain faire mes adieux; au lieu de partir, je viendrai me loger chez un paysan... Pas chez Jacques, on pourrait y aller et m'y voir... mais de ces côtés... tiens, chez un bûcheron qui demeure au bout de ce sentier... là... à gauche... Je m'habillerai en paysan... je mettrai une blouse... un grand chapeau, oh! je sais me déguiser!... J'aurai pour toi un costume semblable... Tu viendras me dire quand le comte annoncera son retour. Il doit aller à Montcornet, où il a de l'argent à toucher... Oh! j'ai fort bien retenu ce qu'il a dit... Ensuite il ira à Sissonne, et de là doit revenir à pied en se promenant... Viens m'avertir, c'est tout ce que je te demande...--Non, Saint-Elme... non... je te devine... un vol!... quelle horreur!... je n'y consentirai jamais...--Non, pas un vol.... une surprise... une scène que je préparerai... Je te jure que le comte n'y verra que du feu... En tous cas, tu ne seras là que pour la représentation... je saurai agir...--Non, te dis-je, jamais...--Alors, va au diable,... et n'espère plus retrouver ce que tu as perdu!... On veut rendre service aux gens, et ils nous refusent!... Refuser le prix de sa maison!... le laisser donner à un beau-frère!... quelle sottise!... Après tout, tu n'emporteras pas la maison, par conséquent le comte ne perdra rien... C'est donc simplement soixante mille francs que tu fais perdre à ton beau-frère... Il est assez riche pour perdre cela...--Ah! laisse-moi; je n'ai déjà que trop suivi tes conseils!...»
Armand retourne à Bréville; Saint-Elme le suit sans lui reparler. Le lendemain, il fait ses adieux à la société, adresse des complimens aux dames, qui ne lui répondent pas, va pour prendre la main de M. de Noirmont, qui retire la sienne, et frappe sur l'épaule de Dufour en disant: «Gardez-moi toujours votre petit tableau, je vous en prie; je me fâche, si vous le vendez à d'autres.»--Enfin il part, en annonçant qu'il prendra la voiture à Laon; mais en pressant la main d'Armand, il lui dit à l'oreille: «Je ne vais pas loin... tu me trouveras dans le bois à l'endroit où nous avons causé hier... J'espère au moins, que tu viendras me voir.»
M. de Noirmont ne cache pas la satisfaction que lui fait éprouver le départ de Saint-Elme. Il profite de cette occasion pour essayer de faire un peu de morale à son beau-frère; celui-ci ne semble pas l'écouter. L'air sombre, le regard fixé vers la terre, Armand est fortement préoccupé; tout à coup il s'écrie: «Quand doit revenir M. de Tergenne?
»--Mais avant peu, je pense...--Mon oncle m'a promis de m'écrire quand il sera à Montcornet, dit Emma; ce n'est pas loin d'ici, il doit y aller en revenant de Paris.--C'est à neuf lieues tout au plus, reprend M. de Noirmont. Puis il y a des voitures qui conduisent jusqu'à Sissonne.... nous pourrons aller au-devant de M. votre oncle...--Oh! il ne le veut pas... mais c'est égal, si madame de Noirmont veut bien y venir, nous irons toujours... Vous viendrez aussi, n'est-ce pas, M. Dalmer?»
Victor s'incline sans répondre. Ernestine les regarde tous deux en répondant: «Oui, nous irons... car je n'ai plus que peu de temps à rester dans ce pays, et j'aime à le parcourir encore.... Cela me rappellera.... mes promenades de cet été.
»--Ah! madame! pourquoi dites-vous que vous n'avez plus que peu de jours à rester dans ce pays... Est-ce que vous pensez à vous en aller?... ce serait bien mal... mais certainement mon oncle ne le souffrira pas... M. de Noirmont, n'est-ce pas que vous n'emmènerez pas madame de bien long-temps?
»--Mes affaires me rapelleront à Mortagne, mademoiselle; mais si ma femme désire rester encore quelques semaines avec vous, je suis bien loin de m'y opposer.--Ah! vous resterez, madame.--Non, mademoiselle, non, malgré le plaisir que je goûte avec vous, je suivrai mon mari.... Puisque je dois quitter cette maison, je crois que le plus tôt sera le mieux.»
Emma n'ose insister; elle voit Ernestine si triste qu'elle craint d'avoir dit quelque chose qui lui ait fait de la peine. Victor se tait; il souffre aussi; il se reproche toutes les peines qu'il cause à une femme qui, sans lui, jouirait encore de cette existence calme, douce, qui semblait devoir être à jamais son partage; il sent en ce moment que les hommes se jouent trop légèrement du repos, du bonheur de celles qui ont le malheur de leur plaire, et que souvent ils ne laissent que des larmes là où ils n'ont cherché que le plaisir.
Armand a quitté le salon. Il va se promener au fond des jardins. Il marche avec agitation; il presse ses pas; il semble vouloir se soustraire aux pensées qui l'assiégent. Parfois il s'arrête et porte la main à son front en murmurant: «Mais comment faire?.... que devenir?... La vie que je mène ici m'est insupportable... Cependant... jamais je ne consentirai... Oh! le projet de Saint-Elme est affreux!... Mais il ne l'exécutera pas... d'ailleurs c'est impossible...»
Le jeune homme rentre dans sa chambre; ce que Saint-Elme lui a dit revient sans cesse à sa pensée. La nuit, il ne goûte pas un moment de repos. Le lendemain il se rend chez Jacques dans l'espoir qu'auprès de la jeune fille il trouvera un peu de calme; mais c'est en vain qu'il veut se distraire: même à côté de Madeleine, le souvenir des quatre-vingt mille francs le poursuit; il ne rêve, il ne songe qu'à cet or qui fond si vite dans ses mains.