Chapter 24
Le comte s'avance sous le vieil arbre; il considère long-temps le gazon que foulent ses pieds, le feuillage épais qui ombrage sa tête. Ses yeux se mouillent de larmes, et il s'assied au pied de l'arbre en murmurant: «Rien n'est changé en ce lieu... mais elle n'y est plus, j'y reviens seul. Pauvre Jenny!... c'est ici que je l'ai embrassée pour la dernière fois... Ah! combien elle a dû me maudire depuis!..... J'ai payé son amour du plus lâche abandon!... Alors je ne cherchais que le plaisir... je m'inquiétais peu des larmes que je ferais verser... et pourtant quand je sus qu'elle avait épousé le marquis de Bréville... la douleur, les regrets, qui déchirèrent mon coeur, m'apprirent que j'aimais Jenny autrement que toutes celles que j'avais trompées!... Mais il n'était plus temps... elle était à un autre... elle m'avait oublié..... ou peut-être les ordres de son père... le désir de rendre ce vieillard plus heureux..... Car je ne puis croire qu'elle m'avait oublié... pourtant elle en avait le droit... Ah! oui, j'ai bien des torts à me reprocher!.....
Le comte baisse la tête sur sa poitrine et reste plongé dans ses réflexions. Il en est tiré par un bruit léger dans le feuillage. Il lève les yeux et aperçoit une jeune fille qui venait d'écarter une branche d'arbre qui lui barrait le chemin et se dirigeait vers l'endroit où il était assis.
En apercevant un étranger à la place où elle a l'habitude de se rendre, Madeleine ne peut retenir un léger cri.
«Qu'avez-vous donc, mon enfant? dit le comte; j'espère que je ne vous fais pas peur.
»--Non, monsieur,... c'est seulement la surprise;... je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un à cette place..... où il n'y a ordinairement personne... Pardon, monsieur...»
Madeleine salue et va s'éloigner; le comte se lève et lui fait signe de rester.
«Je ne veux pas vous faire fuir,... vous veniez sous cet ombrage y attendre quelqu'un, peut-être?...--Oh! non, monsieur, je n'attends personne!...--A votre âge.... c'est bien permis... Jadis aussi je suis venu en ces lieux attendre quelqu'un,...... et ce n'était jamais en vain....»
Le comte a prononcé ces dernières paroles à voix basse et en reportant ses regards vers la terre. Madeleine le regarde avec étonnement, elle ne sait si elle doit s'en aller ou rester.
«--Vous êtes de ce pays, mon enfant?--Oui, monsieur.--Que font vos parens?--Je n'en ai plus, monsieur.--Pauvre fille!... si vous venez souvent vous reposer sous ce vieux chêne, nous ferons plus ample connaissance, j'y viendrai souvent aussi.--Vous, monsieur?.....
»--Oui, moi, car j'aime beaucoup cette place. Adieu, petite, adieu.»
Le comte s'éloigne et retourne à Bréville. Madeleine le suit des yeux en disant: «Pourquoi donc aime-t-il aussi cet endroit?»
De retour chez ses hôtes, le comte ne parle pas de sa promenade du matin. Victor, remis du trouble qu'il semblait éprouver la veille, a retrouvé son esprit et sa gaieté. La conversation, les manières de Dalmer plaisent à M. de Tergenne, qui trouve dans le jeune homme une grande ressemblance avec ce que lui-même était à son âge; il aime aussi à causer avec Dufour, dont l'humeur originale le fait rire. D'ailleurs il recherche les artistes et cultive les arts avec succès; mais avec Saint-Elme, le comte se montre moins causeur; il semble qu'un souvenir désagréable vienne frapper son esprit dès qu'il envisage le blessé; en l'examinant il dit à M. de Noirmont: «Ce monsieur.... blessé...... se homme Saint-Elme,... et c'est un ami intime de votre beau-frère?»
M. de Noirmont répond affirmativement, et le comte n'en demande pas davantage.
La jolie Emma fait la conquête de tous les habitans de Bréville par ses grâces, son heureux caractère et son aimable gaieté.
«Je l'épouserais les yeux bandés, s'écrie Dufour.--Je le crois bien! dit M. de Noirmont; savez-vous qu'elle héritera de son oncle qui a au moins quarante mille livres de rentes? Hum!... si mon beau-frère ne s'était pas ruiné, s'il s'était mieux conduit... qui sait... mais voyez!... Depuis l'arrivée de cette charmante personne il n'est pas plus aimable;... à peine si on l'aperçoit!»
Victor ne dit rien d'Emma; mais tout en croyant ne pas faire sa cour à la nièce du comte, il cherche sans cesse à lui être agréable; il se place constamment à côté d'elle, rit de ses saillies et se mêle à ses jeux, car la jeune Emma court et joue encore comme un enfant. Victor pense n'être que galant; mais il est quelqu'un qui voit, qui épie toutes ses actions, qui lit dans son coeur mieux peut-être que lui-même, et qui devine déjà le sentiment qu'il éprouve pour la nièce du comte.
M. de Tergenne est depuis trois jours chez M. de Noirmont, lorsqu'il lui dit, en parcourant ses jardins: «Mon cher monsieur, votre propriété est charmante, mais elle ne doit pas me faire oublier que j'en veux une dans ce pays. Aidez-moi donc à trouver dans le voisinage quelque chose pour moi. Je ne puis pas toujours être votre hôte, mais je peux devenir votre voisin.»
M. de Noirmont sent que le moment est favorable pour effectuer son projet, et il répond au comte: «Que diriez-vous, si je vous proposais de vous vendre cette terre?....
»--Ah! je penserais que vous voulez me tromper... m'abuser... Posséder cette terre... ce serait pour moi un trop grand bonheur!--Eh bien! M. le comte, il ne tient qu'à vous d'en devenir propriétaire. Ce domaine appartenait à mon beau-frère... il a voulu s'en défaire, je l'ai acheté; mais aujourd'hui d'autres raisons me forcent de renoncer à cette propriété... Ce n'était pas sans dessein que je vous en faisais connaître toutes les dépendances... Ce n'est point un château... et quoiqu'on l'ait décorée du nom de terre, ce n'est qu'une jolie campagne... Enfin vous la connaissez... je vous ai dit son rapport...--Je vous le répète, je serais enchanté de posséder cette propriété..... Fixez-en vous-même le prix, M. de Noirmont, et je me regarderai toujours comme votre obligé.--Eh bien! M. le comte... pensez-vous qu'en vous demandant quatre-vingt mille, francs....--Cela me semble pour rien!...--Non, c'est tout ce qu'elle vaut. Ainsi donc quatre-vingt mille francs...--C'est un marché fait... et si vous saviez tout le plaisir que j'éprouve...--Allons, M. le comte, voilà qui est conclu, et maintenant vous voyez que vous êtes chez vous.--Non pas tant que je serai votre débiteur. Dans quelques jours je compte me rendre à Paris, où j'ai quelques recouvremens à faire... Il faut aussi que j'aille à Crépy, à Montcornet. En revenant je rapporterai les quatre-vingt mille francs, car j'aime à terminer promptement les affaires... Mais c'est pourtant à une condition.--Quelle est-elle?--C'est que vous vous regarderez toujours ici comme chez vous, et que de long-temps vous ne penserez à me quitter.»
Le comte est au comble de la joie; il va trouver sa nièce et lui apprend son acquisition. M. de Noirmont est aussi fort satisfait de rentrer dans ses fonds et de pouvoir offrir vingt-mille francs à son beau-frère. Pour lui la terre de Bréville n'est qu'une jolie campagne qu'on peut facilement remplacer. Ernestine ne partage pas la joie de son mari, mais elle s'efforce de cacher ses regrets. Armand reçoit avec indifférence la nouvelle de cette vente.
«Vous allez avoir vingt mille francs, lui dit M. de Noirmont; avec cela, si vous voulez enfin être sage, vous pouvez attendre les événemens... chercher quelque emploi honorable... lucratif... Vous avez reçu une belle éducation; il ne faut point passer votre jeunesse dans une honteuse oisiveté.»
Un sourire amer est toute la réponse du jeune homme, qui se hâte de tourner le dos à son beau-frère et d'aller rejoindre son cher Saint-Elme.
Dans la soirée, M. et Madame Montrésor viennent à Bréville; ils n'avaient point encore vu le comte et sa nièce. En apercevant la séduisante Emma, Sophie fait un mouvement rétrograde; elle va ensuite pincer Chéri, qui est allé s'asseoir près de la jolie demoiselle. Cependant l'amabilité de M. de Tergenne, la gaieté décente de sa nièce, chassent bientôt la mauvaise humeur qui avait paru sur le front de Sophie; et en apprenant que l'étranger est un comte fort riche, et qu'il va habiter le pays, madame Montrésor tâche aussi d'être aimable.
«Nous venions adresser une prière à nos chers voisins, dit Sophie; quelques amis de Chéri se trouvant dans ce pays, nous voulons donner une petite fête,..... un petit bal;.... c'est un impromptu.... Il faut que cela ait lieu demain, les amis de Chéri étant forcés de repartir bientôt.....
»--Oui, dit Chéri, ce sont des bonnetiers qui voyagent pour leur maison de commerce.
»--Ce sont des négocians très-riches,» dit Sophie en interrompant son époux; «enfin c'est une soirée sans prétention,.... et nous espérons que vous voudrez bien l'embellir ainsi que toute votre société;... et si M. le comte voulait aussi nous faire l'honneur de venir avec mademoiselle...»
M. de Tergenne accepte cette invitation, ainsi que toute la société. Saint-Elme, qui, en voyant tous les jours le comte, semble avoir repris un peu de son ancienne assurance, dit à madame Montrésor, en prenant toujours sa voix de tête:
«Madame daignera-t-elle me recevoir affublé de la sorte?....--Vous serez toujours fort bien, monsieur de Saint-Elme; mais que vous est-il donc arrivé?.....--C'est un loup... que j'ai manqué, et qui m'a un peu abîmé...--Ah! mon Dieu... il y a des loups de nos côtés!... Chéri, je ne veux plus que tu sortes...--Ça serait amusant!
»--Vos blessures ne se guérissent donc pas?» dit Dufour en regardant le bel homme. «--Non,... elles sont toujours... dans le même état...--Votre voix ne revient pas non plus.....--C'est que ce maudit animal m'a serré la gorge à m'étrangler.
»--Nous aurons à notre bal M. et mademoiselle Pomard, reprend Sophie. J'espère, madame de Noirmont, que cela ne vous contrarie pas?
»--Pourquoi donc, madame? J'ignore pour quelle raison M. Pomard et sa soeur ont cessé de venir nous voir, mais je ne leur en veux nullement.
«--A propos, dit Chéri, je ne vois plus chez vous cette jeune orpheline,... la petite Madeleine?...
»--C'est vrai, dit Sophie. Qu'est-elle donc devenue cette petite? elle n'est pas jolie, mais elle a quelque chose d'intéressant;... je l'aimais beaucoup.
»--Oui, Sophie aime beaucoup les femmes laides,» reprend Chéri en souriant d'un air malin.
»--Madeleine ne demeure plus avec nous, répond Ernestine en soupirant.--Comment!.... elle vous a quittés!..... une jeune fille pour qui vous aviez tant de bontés! Obligez donc les gens!... tirez-les de la misère!... on ne fait que des ingrats!...--Vous vous trompez, madame; Madeleine est loin d'être ingrate!... mais des motifs particuliers..... Elle habite maintenant avec son vieil ami Jacques, qui a obtenu la place de garde, et je vais la voir le plus souvent qu'il m'est possible.
»--Comment! ce manant! ce malotru de Jacques est garde du bois à présent?.... Ah! je ne peux pas souffrir cet homme-là!...
»--Jacques!» dit M. de Tergenne, qui depuis quelques instans écoutait sans parler, Jacques!.... ce nom ne m'est pas inconnu... Ah!... oui... je me rappelle,... un laboureur;... il habitait à Gizy...
»--M. le comte est donc déjà venu dans notre endroit? dit Sophie.
»--Oui, madame, mais il y a fort long-temps...... Ce Jacques avait une figure originale,... un ton toujours brusque;... mais c'était un très-brave homme...
»--Oh! c'est bien celui-là, monsieur le comte, dit Ernestine.--Et où habite-t-il maintenant?....--A trois quarts de lieue d'ici, dans le bois, en allant à Sissonne,... la maison du garde...--Je vous remercie... J'irai le voir.--Si vous avez déjà vu Jacques, vous le reconnaîtrez facilement, car il a de ces figures qui ne changent point, et sur lesquelles l'âge a peu de prise.--Oui... Oh! je le reconnaîtrai; mais je suis bien sûr qu'il ne me reconnaîtra pas, lui!...
»--Je voudrais bien savoir,» dit tout bas Dufour à Victor, «quels rapports peuvent exister entre M. le comte et notre homme à la faux.--Qu'est-ce que cela te fait.--Rien!... mais je voudrais toujours savoir.»
La jeune Emma, qui est folle de la danse, se promet beaucoup de plaisir pour le lendemain. Dufour est préoccupé, en songeant qu'il se trouvera avec mademoiselle Clara. Victor se promet de faire danser la nièce du comte; à chaque instant il la regarde, puis revenant à lui, il adresse la parole à Ernestine, qui feint de sourire à ce qu'il lui dit, et détourne la tête pour essuyer une larme qui brille dans ses yeux.
Pour occuper la soirée, M. de Noirmont établit un partie d'écarté. Le comte s'y place, bientôt on propose à Saint-Elme de rentrer: «Non, dit le blessé, je suis vraiment trop malheureux à ce jeu-là;... je me suis promis de ne plus y jouer.
»--J'ai été aussi fort long-temps sans vouloir jouer, dit M. de Tergenne; une aventure qui m'arriva à Bagnères m'avait tellement indigné!...
»--Une aventure! dit Ernestine; il faut nous la dire, M. le comte, vous savez combien nous aimons à vous entendre.--Vous êtes trop bonne, madame.»
On suspend le jeu et chacun s'approche pour entendre le comte. Saint-Elme, seul, va se placer fort loin derrière le narrateur, en disant: «On étouffe ici!...»
»--J'étais à Bagnères de Bigorre... il y a huit ans environ. On y prend les eaux; mais on y joue surtout et souvent des sommes considérables. Il y avait nombreuse société; on m'avait engagé à me méfier de ces chevaliers d'industrie qui fréquentent habituellement les réunions où l'on joue; mais je suis peu méfiant, et pour croire au mal, il faut que j'en aie la preuve. Je trouvai là un jeune homme fort beau garçon, qui se faisait appeler de Souvrac; il avait des manières séduisantes, causait de tout et sur tout avec une étonnante facilité. Bref, il trouva moyen d'être de toutes mes parties. Il me gagnait continuellement mon argent; j'attribuais mes pertes au hasard; lorsqu'un soir ce Souvrac m'ayant insensiblement amené à jouer plus que je ne voulais, quelques soupçons s'emparèrent de mon esprit: j'observai mon adversaire. Il me croyait sans défiance; il ne me fut pas difficile d'acquérir des preuves de sa friponnerie. Ne voulant point faire de l'éclat, je fus maître de moi, et je quittai le jeu d'une façon qui devait pourtant faire deviner à mon joueur que je n'étais plus sa dupe. Mais l'effronterie de ce Souvrac était extraordinaire. Le lendemain il annonça son départ. J'avais cessé de lui parler; il se présente chez moi pour me faire ses adieux. Je passai dans une seconde pièce de mon appartement, en ordonnant à mon domestique de dire que j'étais sorti. Souvrac se jette alors dans un fauteuil en annonçant qu'il va m'attendre. Le valet le laisse. Souvrac se croit seul; il aperçoit, à une pelotte de la cheminée, une belle épingle en diamant, que j'y avais attachée la veille. Mon coquin l'enlève lestement, la place à sa chemise, boutonne son habit et gagne la porte. Mais une glace, placée dans la pièce où j'étais, m'avait permis de tout voir. Je cours après mon drôle, le rattrape, lui ouvre l'habit, reprends l'épingle, et le laisse se sauver en lui disant: «Allez vous faire pendre ailleurs! mais ne vous retrouvez jamais en ma présence!» Vous pensez bien qu'il ne me demanda pas son reste; il quitta Bagnères sur-le-champ. Depuis ce temps, je ne le revis plus.
»--Voilà un effronté coquin! dit M. de Noirmont.--Oui,» dit Saint-Elme en restant à la place qu'il a choisie, «c'était un drôle bien hardi!...--Je n'aurais pas été aussi bon que M. le comte, dit Dufour; j'aurais fait arrêter mon voleur.
»--Eh! mon Dieu! M. Dufour, songez que j'étais allé à Bagnères pour me divertir, et que de semblables affaires amènent des démarches, des procédures fort ennuyeuses.--M. le comte, trop de gens agissent comme vous avez fait, et c'est un grand tort. On dit au fripon que l'on prend sur le fait: Va te faire pendre ailleurs; mais, c'est qu'il en vole encore beaucoup avant d'aller se faire pendre.
»--Heureusement, dit Chéri, qu'il faut un hasard, une circonstance semblable pour se trouver en rapport avec un fripon.--Eh! mon Dieu! monsieur, dit le comte, c'est beaucoup moins rare que vous ne pensez; et pour qui fréquente le monde,... le grand monde surtout, de telles aventures sont bien communes. Ce n'est point dans les réunions bourgeoises que se glissent les escrocs; là, ils seraient trop tôt démasqués; car là, tout le monde se connaît. Mais, dans ces soirées où deux ou trois cents personnes se poussent, se pressent dans des salons, comment voulez-vous qu'on se connaisse? Les maîtres de maison invitent beaucoup trop légèrement, et permettent de plus qu'on leur amène des gens qu'ils n'ont jamais vus: pourvu qu'on soit mis à la mode, qu'on ait bonne tournure et beaucoup d'assurance, on est bien accueilli. Malheureusement, ce sont les fripons qui réunissent particulièrement ces trois conditions-là.»
La conversation se prolonge quelque temps sur ce sujet; puis Chéri et sa femme prennent congé de la société en renouvelant leurs invitations pour le lendemain.
Depuis l'arrivée du comte et de sa nièce, Ernestine n'a pas eu un moment pour voir Madeleine; mais le lendemain de cette soirée, elle se lève de grand matin et se rend près de sa fidèle amie.
Madeleine est déjà occupée à coudre près de sa demeure, lorsqu'Ernestine vient se jeter dans ses bras.
«Que je suis contente de vous voir! dit la jeune fille, je commençais à croire que tout le monde m'avait oubliée!... Il y a bien long-temps que vous n'êtes venue!...
»--Ah! Madeleine, ce n'est pas ma faute... je ne suis pas libre, moi... il est venu des étrangers à Bréville... il a fallu rester avec eux... Mais combien de fois j'ai regretté de ne point t'avoir près de moi,... toi, à qui je puis dire tout ce qui se passe dans mon ame... toi, qui as vu ma criminelle faiblesse!... Ah! Madeleine, c'est surtout quand on est coupable... quand on souffre, qu'on a besoin d'une amie, qui nous aime, nous plaigne et nous console!...
»--Mon Dieu! est-ce que vous auriez de nouveaux chagrins?... vous pleurez encore!...--Ah! désormais je pleurerai toujours!...--Toujours!... il ne vous aime donc plus?...»
Ernestine regarde la jeune fille long-temps avec une morne tristesse; mais ses yeux ont répondu à la question de Madeleine.
«--Il est venu à Bréville un monsieur avec sa nièce;... cette nièce est jolie..... oh! oui, elle est jolie... et il en est amoureux, très-amoureux... Tu penses bien qu'il ne le dit pas; mais je l'ai vu, moi; je l'ai vu dès le premier instant qu'il l'a regardée. Ah!... mes yeux, mon coeur ne pouvaient pas me tromper!... Si tu savais tout ce que je souffre!...--Je le sais... je comprends... je devine vos souffrances... N'être plus aimé!... cela doit faire tant de mal;... mais vous vous abusez peut-être...--Oh! non, non, Madeleine, on s'abuse quand l'amour commence; on ne peut plus s'abuser quand il finit!...
»--Changer,.... vous causer du chagrin; c'est bien mal!... Et vous ne lui avez pas reproché son changement?
»--Des reproches!... ai-je le droit de lui en faire?... Ai-je été fidèle, moi?.... Oh! non!... je mérite tous les maux que j'endure... Parjure à mes sermens, méritai-je qu'on gardât ceux que l'on m'a faits!... et pourtant... c'est lui qui m'a rendue coupable... Sans lui, jamais je ne l'aurais été... Ah! les hommes n'ont pas pitié de nous. Pour ajouter à mes peines, il me faudra bientôt quitter la demeure où je suis née, cette maison que j'aimais tant...
»--Que dites-vous, madame?....--Mon mari a vendu le domaine de Bréville à cet étranger, l'oncle de la jeune Emma.--O mon Dieu!... vous quitterez Bréville... ce pays peut-être, et moi je resterai seule ici... Je ne vous verrai plus...--Oui... il me faudra partir,... aller bien loin,... ne plus avoir même une amie... rien... rien que mes remords et mes larmes!»
Pendant long-temps Ernestine pleure sur le sein de Madeleine. Là, elle se trouve un peu soulagée. Dans ce bois, seule avec son amie, elle peut en liberté épancher son coeur; mais il faut qu'elle retourne à Bréville, qu'elle cache la rougeur de ses yeux. Elle se lève et embrasse la jeune fille.
«Au revoir, Madeleine... Je ne quitterai pas Bréville de quelque temps;... je le crois, du moins... Mon seul bonheur, maintenant, sera de venir te voir... Si... par hasard, tu le voyais,... s'il venait ici, ah! surtout, ne lui dis pas que je suis venue pleurer près de toi!... que du moins il ignore tout le mal qu'il me fait!... Tu te tairas, n'est-ce pas?--Oui, je vous le promets.»
»Pauvre femme!» dit Madeleine en la suivant des yeux; «n'était-ce donc pas assez que mon coeur endurât un mal dont il ne peut guérir!... fallait-il aussi que le sien ressentît tout ce que l'on souffre quand on voit celui qu'on aime en adorer une autre!»
Ernestine est revenue près de ses hôtes; elle s'efforce de cacher ses peines, de prendre un visage riant, et surtout de ne point laisser voir à Victor que la jalousie déchire son coeur. Elle est douce, aimable avec Emma, car ce qu'elle souffre ne l'empêche pas de rendre justice à la nièce du comte; bien loin de ressembler à ces femmes qui ne voient que des défauts à leur rivale, Ernestine se dit: «Comment ne lui plairait-elle pas!... elle a tout pour charmer;... elle est bien plus jolie que moi, et elle peut l'aimer sans crime... Son visage est toujours heureux, toujours riant,... tandis que moi... j'étais sans cesse triste,... inquiète!... Ah! il a eu raison de changer. Moi seule j'ai eu tort de l'aimer.»
Dans la journée, le comte parle encore de Jacques, qu'il a l'intention de voir, mais il remet sa visite au garde à son retour de Paris. Pressé de conclure avec M. de Noirmont, et de terminer toutes ses affaires, afin de pouvoir revenir habiter sa nouvelle propriété, M. de Tergenne a résolu de partir le lendemain; mais il laisse sa nièce à Bréville, ce qui semble faire grand plaisir à la jeune Emma.
L'heure arrive qu'on doit se rendre chez madame Montrésor. Toute la société part. Le comte a offert le bras à madame de Noirmont; alors Victor a pu présenter le sien à Emma. M. de Noirmont, Dufour et Saint-Elme les suivent. Armand refuse d'aller à la fête que donnent ses voisins, quoique son ami Saint-Elme le presse de venir se distraire avec eux; mais le jeune marquis ne suppose pas qu'une soirée chez madame Montrésor puisse lui offrir aucun amusement, et il s'enfonce dans les bois, tandis que la société se dirige vers la maison où se donne la fête.
En approchant de chez les personnes qui donnent le bal, Emma s'étonne de ne pas entendre déjà le son des violons, les airs de danse. En entrant dans la maison, l'étonnement de la société redouble. Le vestibule est désert. Une seule domestique va et vient d'une pièce à une autre en rinçant des verres.
«Est-ce que nous sommes venus trop tôt?» dit le comte en souriant.--«Où donc se donne la fête,..... le bal? demande M. de Noirmont.
»--Dans le jardin, monsieur, répond la domestique. Vous allez y trouver tout le monde.»
On se rend au jardin; on parcourt plusieurs allées sans rencontrer la société; enfin on aperçoit une douzaine de personnes réunies sur un carré de verdure.
»Voilà probablement le noyau de la réunion, dit Dufour. Que diable font-ils là?
On s'approche de la compagnie; elle se compose de trois commis-voyageurs, amis de Chéri; puis M. et mademoiselle Pomard, madame Bonnifoux, M. Courtois et sa nièce, et deux voisines d'un âge mûr.
A l'arrivée de la société de Bréville, un des commis-voyageurs faisait des tours de force; il enlevait un banc de bois à bras tendu.
Sophie vient recevoir son monde; elle conduit les dames devant les bancs qu'on a placés autour d'un espace qu'on a sablé pour en faire une salle de bal. Plusieurs lampions et des lanternes attachées à des arbres annoncent que c'est là qu'on veut donner la fête.
«Mais avec qui veulent-ils nous faire danser? dit Dufour. Est-ce qu'ils croient que j'inviterai madame Bonnifoux?.... Quant à mademoiselle Clara, je ne me risquerai pas, son frère est devenu olive en m'apercevant.»