Chapter 23
»--Écoutez, Armand, je vous ai payé ce domaine soixante mille francs. Je ne pouvais vous en donner plus, mais je crois qu'il vaut davantage; et si M. de Tergenne pense toujours comme à l'époque où il désirait tant l'acheter, je ne doute pas qu'il n'en donne soixante-quinze.... peut-être quatre-vingt mille francs.... Alors, je le lui céderai. Vous pensez bien que je ne veux rien gagner sur vous. Je reprendrai ce que j'ai déboursé, et la différence vous reviendra...... C'est donc quinze à vingt mille francs que j'espère vous faire avoir... Ernestine, il vous en coûtera de quitter cette maison.... je le prévois... mais n'approuvez-vous pas ce que je veux faire?
»--Oui, monsieur, puisqu'il s'agit d'obliger mon frère... je me résignerai... Sans doute je ne m'éloignerai pas de ces lieux sans regrets..... mais je ne puis que vous approuver.
»--Ma soeur, ne vous désolez pas d'avance, dit Armand, certainement je suis sensible au désintéressement de M. de Noirmont, à ce qu'il veut faire pour moi... mais je doute fort que ce M. de Tergenne soit toujours entiché de ce domaine... C'était probablement un caprice... il n'y pense sans doute plus.
»--La preuve qu'il est toujours dans les mêmes intentions, dit M. de Noirmont, c'est qu'il vient dans ce pays pour s'y fixer.
»--Je conviens que vingt mille francs me feraient plaisir...... quoique.... avec cette somme... je ne... Ah! tenez, ce n'est pas la peine pour quelques mille francs, de faire du chagrin à ma soeur.--Armand, ne vous mêlez pas de ceci, et laissez-moi le soin de cette affaire.
»--Ce qu'il y a de certain, dit Dufour, c'est que nous allons voir arriver M. le comte et sa nièce.--Oui, répond Victor, et je pense que nous ferons bien, nous, de ne pas embarrasser nos hôtes plus long-temps.... Puisqu'ils ne seront plus seuls, nous pourrons retourner, toi à Paris, Dufour, et moi près de mon père....... qui va encore vouloir me marier...
»--Vous marier, dit Ernestine, et c'est pour cela que vous êtes pressé d'aller le voir?--Oh! non, madame, mais...--Mais, dit M. de Noirmont, je ne veux pas que l'arrivée de M. de Tergenne vous fasse partir..... Vous nous aiderez, messieurs, à lui rendre ce séjour agréable, et si je lui vends ce domaine, eh bien! alors nous le quitterons tous ensemble....
»--Nous irons à Paris? dit vivement Ernestine.--Non, ma chère amie, mais nous retournerons à Mortagne. En attendant disposez tout ici pour l'arrivée de nos nouveaux hôtes... Je ne connais pas la nièce du comte... il ne l'avait pas avec lui il y a deux ans, mais pour lui... oh! c'est un homme charmant, fort aimable, et qui, je crois, a dû dans sa jeunesse être le favori des belles...... Il est même très-bien encore.
»--Je ferai son portrait, dit Dufour.--Et moi sa partie de billard... Il y est de première force... je crois qu'il y battra M. Saint-Elme.
»--Ah! vous croyez!» répond Saint-Elme en s'efforçant de sourire. «Eh bien! nous verrons cela...... je tâcherai de me mesurer avec M. le comte.»
Tout le monde se lève. Ernestine va donner des ordres pour que l'on prépare deux appartemens, mais elle est triste, elle a le coeur serré; l'arrivée de ces étrangers va rendre plus rares ses entretiens avec Victor, et l'idée qu'il faudra peut-être bientôt quitter la demeure où elle est née, ajoute encore à son chagrin. Victor la suit des yeux quand elle s'éloigne, et son regard tâche de la consoler.
Armand pense au projet de son beau-frère, à l'argent qui peut lui revenir; déjà dans sa pensée il se revoit à Paris, il y ressaisit la fortune; mais lorsqu'il se rappelle qu'il doit trente mille francs, ses espérances s'évanouissent, son désespoir renaît, et il frappe la terre de son pied, en s'écriant: »Je ne pourrai donc pas me tirer de cette position!»
Il cherche Saint-Elme, il veut causer avec lui sur ce qu'il pourrait faire si le projet de son beau-frère réussissait; mais Saint-Elme ne se retrouve pas de la journée? c'est en vain qu'Armand le demande. La grosse Nanette seule a vu le beau monsieur sortir après le déjeuner, avec un fusil et une carnassière.
A l'heure du dîner, Saint-Elme n'a pas reparu. On se met à table, les maîtres de la maison s'inquiètent peu de ce qu'il est devenu. Armand seul s'écrie de temps à autre: «C'est singulier,.... la chasse l'a donc bien éloigné d'ici.»
Enfin, vers le milieu du dîner, Saint-Elme paraît, mais on est obligé de le regarder long-temps pour être certain que c'est bien lui. Il a autour de la tête un bandeau de tafetas noir qui lui cache tout un oeil et une partie du nez, et sur le bas de sa figure sont collées plusieurs bandes de tafetas d'Angleterre. En arrivant dans la salle à manger, il marche avec peine et d'un air souffrant.
«Mon Dieu! comme te voilà arrangé! dit Armand, d'où diable viens-tu, et qui t'a mis dans cet état?»
Saint-Elme arrive cependant jusqu'à la table, où il se place en s'écriant: «Ah! j'ai bien cru que je n'aurais plus le plaisir de dîner avec mes estimables hôtes!...
»--Que vous est-il donc arrivé? dit M. de Noirmont.
»--J'ai manqué être tué..... dévoré....--Dévoré?--Ma foi, il s'en est peu fallu... Ouf!... Je n'en puis plus... J'étais sorti pour chasser un peu... tirer quelques lièvres... Je voulais donner une leçon au garde Jacques... il ne sait pas tirer, ce brave homme.... Je me suis enfoncé dans le bois... du côté de Samoncey... de Sissonne... je ne sais pas trop au juste, enfin j'étais dans un fourré très-épais, quand tout-à-coup un loup paraît devant moi...--Un loup?...--Et un loup énorme! Je ne m'attendais pas à une telle rencontre, et je vous avoue que j'éprouvai une sensation... désagréable. Cependant, m'étant remis, je voulus tuer ce méchant animal, je tirai dessus...
»--Comment, vous espériez tuer un loup avec du petit plomb?--Que voulez-vous! dans le premier moment on ne pense pas à tout... Je tirai donc comme un étourdi... je crevai un oeil au loup... Il devint furieux et sauta sur moi!... Ma foi je jetai mon fusil de côté et je me mis en défense...
»--Il valait mieux garder votre fusil, dit Victor...--Il valait mieux vous sauver, dit Dufour.
»--Messieurs! tout cela est bien facile à dire; je n'ai pas eu le temps de la réflexion. Il fallut boxer... Le loup arriva... je le serrai dans mes bras; il me donna plusieurs coups avec ses pattes, entre autres un qui m'abîma... me déchira un oeil... Heureusement j'évitai ses morsures... Enfin nous luttâmes pendant près de trois minutes; au bout de ce temps il tomba sur le dos comme étouffé, et moi je me suis éloigné sans attendre qu'il revînt à lui... Je suis entré chez des paysans... on a lavé mes blessures..... et avant de me présenter devant vous je suis monté chez moi les cacher, les panser, car, d'honneur, je n'étais pas présentable! j'étais effrayant.
»--Tu l'es encore assez comme cela,» dit Armand, tandis que le reste de la compagnie se regarde d'un air qui n'annonce pas grande confiance dans le récit du combat de Saint-Elme avec le loup.
«--C'est singulier, dit Dufour, j'avais bien entendu dire qu'on se battait souvent corps à corps avec des ours, mais je ne croyais pas que les loups faisaient aussi le coup de poing.
»--Quand un animal se sent serré à la gorge par un vigoureux adversaire, que diable voulez-vous qu'il fasse?...
»--Je sais qu'il se montre quelquefois des loups dans ce pays, dit M. de Noirmont, mais ordinairement les gardes et les paysans nous avertissent lorsqu'il en a paru un, afin qu'on prenne des précautions.--Il paraît qu'ils n'avaient pas encore aperçu celui-ci.»
Ernestine, toujours bonne, quoiqu'elle doute aussi de la vérité de cette bataille, dit à Saint-Elme: «Monsieur, si vous souffrez encore de vos blessures, le repos vous serait peut-être nécessaire; on veillera à ce qu'il ne vous manque rien, et l'on ira à Laon chercher le médecin.
»--Vous êtes mille fois trop bonne, madame; oh! point de médecin! jamais de médecin avec moi!... Je sais parfaitement me soigner, m'ordonner moi-même ce qu'il me faut... J'ai suivi quelques cliniques,... des cours;... j'ai même fait des ouvrages sur la médecine, j'ai eu des thèses couronnées;... enfin je n'ai besoin de personne. D'ailleurs j'ai une santé de fer;... et puis ces blessures ne sont pas dangereuses... Par exemple, cela pourra être long à se cicatriser;... vous voudrez bien me souffrir ainsi. Je conçois que je dois être fort laid, mais vous aurez l'extrême bonté de ne pas me regarder.»
Comme il importe peu à la compagnie que Saint-Elme se soit blessé en tombant dans un fossé ou d'une autre façon, on ne s'occupe pas davantage de cette aventure, et le vainqueur du loup se met à dîner avec un appétit qui fait présumer qu'en effet ses blessures ne sont pas dangereuses.
La conversation roule encore sur les étrangers que l'on attend, mais la soirée s'écoule sans qu'ils paraissent. Avant que l'on se retire, Ernestine trouve le moment de dire à Victor: «Je ne sais pourquoi, mais il me semble que, lorsque ces personnes qui doivent venir seront ici, vous cesserez entièrement de penser à moi.--Quelle idée, et qui peut la faire naître?--Je n'en sais rien... je me sens toute triste... ah! le coeur a des pressentimens!»
Le lendemain, dans la journée, une berline de voyage s'arrête devant la maison de M. Noirmont. Un monsieur décoré en descend, et donne ensuite la main à une jeune personne de seize à dix-huit ans, qui saute légèrement dans ses bras.
«C'est M. de Tergenne!» s'écrie M. de Noirmont en quittant précipitamment le salon pour aller recevoir les voyageurs. Ernestine suit son mari. Armand est alors absent. Dufour et Victor s'approchent d'une fenêtre pour apercevoir les étrangers; quant à Saint-Elme, il se lève, va pour sortir, revient et semble ne pas savoir ce qu'il veut faire: il finit par se mettre dans un coin contre un meuble, et prend un journal à sa main.
Bientôt les voyageurs entrent dans le salon. M. de Tergenne est un homme d'une figure aimable, distinguée; son sourire est doux et plein de grâce; ses cheveux gris disent seuls qu'il n'est plus jeune, car le reste de sa personne semble l'être encore. Sa nièce est grande, bien faite; elle a de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus, une bouche fraîche, des dents blanches et rangées comme des perles. Avec tout cela on peut n'être qu'une beauté fort ordinaire; mais, quand il s'y joint une expression de physionomie aimable, des manières élégantes et gracieuses, un ton charmant; alors on a tout ce qu'il faut pour séduire, et c'est ce que possédait la jeune Emma, nièce du comte de Tergenne.
A l'entrée du comte dans le salon, Victor et Dufour ont quitté la fenêtre pour saluer les nouveau-venus. Saint-Elme s'est levé et s'est incliné profondément, sans quitter le coin qu'il occupe. M. de Noirmont témoigne au comte tout le plaisir que lui cause son arrivée. Ernestine fait aussi le plus aimable accueil aux étrangers. Cependant, après avoir examiné Emma, ses yeux se sont déjà portés avec inquiétude du côté de Victor, auquel Dufour dit: «Ah! mon ami! quelle jolie personne!... c'est un amour!... As-tu jamais rien vu de plus séduisant?
»--Oui, cette demoiselle est fort bien, répond Victor.
»--Fort bien!... Tu dis cela froidement encore!... C'est-à-dire que c'est de ces charmantes têtes idéales,... de ces traits fins... Heureusement, j'ai encore une toile;... je ferai son portrait, et tu m'en diras des nouvelles.
»--En vérité,» dit M. de Tergenne après s'être assis entre M. de Noirmont et sa femme, «je ne puis vous dire tout le plaisir que me cause votre aimable accueil;... il est égal à celui que me fit votre invitation. Aussi, vous voyez que je n'ai pas tardé pour en profiter. C'est cependant agir bien sans façon que de me présenter chez vous avec cette grande enfant;... mais que voulez-vous, ma pauvre Emma a perdu, en une année, son père et sa mère... Elle n'a plus que moi,... moi, vieux garçon, qui n'avais sur la terre personne qu'il pût serrer dans ses bras, embrasser.... gronder quelquefois..... et qui suis trop heureux maintenant d'avoir ma nièce près de moi. Nous avons beaucoup voyagé depuis dix-huit mois; j'ai voulu distraire cette chère Emma de ses chagrins. Mais je n'avais pas oublié ce pays;... j'y ai passé d'heureux jours,.... il y a bien des années... J'y trouverai de doux souvenirs!... Mon dessein fut toujours de venir m'y fixer, d'y acheter une maison.
»--Vous n'avez donc rien acheté encore par ici, M. le comte?--Non.... mais, puisque vous voulez bien nous y recevoir pour quelques jours, nous chercherons ensemble, et mon plus grand bonheur sera d'être bientôt votre voisin.
»--Oui, M. le comte, j'espère vous faire trouver ce qu'il vous faut. Nous causerons de cela tout à loisir.... En attendant, permettez-moi de vous présenter les personnes qui veulent bien oublier, près de nous, les amusemens de Paris; M. Victor Dalmer... M. Dufour, peintre fort distingué.»
Pendant que Victor et Dufour échangent des saluts avec le comte, M. de Noirmont regarde autour de lui dans le salon; il hésite à présenter la personne qui est encore là; cependant il se décide et dit:
«Voilà M. de Saint-Elme... c'est un ami de mon beau-frère...»
Le comte n'avait pas encore aperçu le monsieur qui se tenait toujours dans un coin du salon. En voyant ce personnage, dont la tête est enveloppée de bandes noires, M. de Tergenne salue de nouveau; Saint-Elme en fait autant et se rassied bien vite.
«Mais n'avez-vous pas un frère?» dit le comte en s'adressant à Ernestine.
«--Oui, monsieur, il habite ici maintenant; sans doute il ignore votre arrivée... Peut-être est-il allé promener dans le bois.... Mon frère ne me ressemble pas, il n'aime pas la campagne;... mais votre séjour ici et celui de votre aimable nièce contribueront, j'en suis certaine, à lui faire oublier Paris.
»--Allons, ma chère Emma, fais bien vite connaissance avec madame de Noirmont; elle est bonne, aimable, elle sera indulgente pour tes petits défauts, et voudra bien, je l'espère, te donner son amitié. Tiens,... je me connais en sympathie,... je gage que madame te plaît déjà?...
»--Oh! oui, mon oncle,» répond la nièce du comte en allant prendre la main d'Ernestine, «et je ferai mon possible pour que madame m'aime un peu.»
Emma dit cela d'une façon si franche, si gracieuse, qu'Ernestine ne peut s'empêcher de l'embrasser; mais ensuite elle tourne bien vite la tête pour voir qui Victor regardait.
Armand arrive. Ernestine le présente au comte, qui regarde le jeune homme avec intérêt: celui-ci tâche de prendre un air aimable en répondant aux politesses de M. de Tergenne; mais les chagrins qui le rongent, les inquiétudes qui le poursuivent sans cesse, percent toujours sous le sourire qui vient effleurer ses lèvres. M. de Tergenne s'en aperçoit, il dit bas à Ernestine «Votre frère semble éprouver quelque peine secrète?--Je vous l'ai dit, la campagne l'ennuie...--C'est que probablement il a laissé à Paris de tendres souvenirs... Oh! c'est facile à deviner; il est dans l'âge des passions,... de l'amour... Je me rappelle cela.»
Le comte soupire, puis regarde autour de lui d'un air mélancolique en disant: «Me voici donc à Bréville!
»--Ha ça, monsieur le comte, dit M. de Noirmont, vous connaissez donc cette propriété, puisque vous aviez un si grand désir de l'acheter.
»--Je ne la connaissais que pour l'avoir remarquée quand j'habitais les environs, mais je n'étais jamais entré ni dans la maison, ni dans les jardins.--Ah! vous avez habité ce pays?...--Oui... il y a dix-neuf ans au moins!--Où habitiez-vous?--Chez un ami dont la maison était à un quart de lieue d'ici,... près du village de Samoncey.
»--Vous avez peut-être connu mon père? dit Ernestine. Non, madame... non, je n'ai pas eu cet honneur!... Alors, je crois que M. de Bréville était veuf. Depuis j'ai appris qu'il avait épousé une demoiselle... de ce pays... mademoiselle Jenny de Lucey..--Oui, c'est ainsi que se nommait celle qui nous a tenu lieu de la mère que nous avons perdue étant encore au berceau.--J'eus... quelquefois l'occasion de rencontrer,... de me trouver avec mademoiselle de Lucey...--Vous avez connu notre belle-mère!...--Oui, madame.--Ah! n'est-il pas vrai, monsieur, qu'elle était bien bonne, bien aimable, bien jolie?...--Oui... elle avait tout pour plaire;... mais à cette époque elle n'était pas heureuse; son père se trouvait ruiné par des banqueroutes.... M. de Lucey, qui, dit-on, n'avait jamais été fort aimable, l'était devenu encore moins depuis ses malheurs, et sa fille avait beaucoup à souffrir de son humeur.--Pauvre femme!... Ah! que mon père fit bien de l'épouser!... et quel dommage qu'il n'ait pas vécu plus long-temps; elle l'aurait rendu si heureux!--Elle habitait cette maison?...--Oui, depuis son mariage elle ne l'avait pas quittée... et c'est en ces lieux que nous l'avons perdue!..... Ah! monsieur le comte, puisque vous avez connu ma belle-mère, nous parlerons d'elle quelquefois, n'est-ce pas?... cela me fait tant de plaisir!--Oui, madame, oui, nous en parlerons souvent,... et ce sera me procurer autant de plaisir qu'à vous.»
Le comte est devenu rêveur; pour le distraire, M. de Noirmont le conduit dans l'appartement qu'il lui destine. Ernestine emmène la jeune Emma. Pendant que les nouveau-venus prennent un peu de repos, les habitans de Bréville se communiquent ce qu'ils pensent des étrangers.
Dufour est enthousiasmé de la nièce du comte. «Elle est fort jolie! dit Armand.--Oui, très-jolie!» dit Ernestine, qui vient de revenir.--«Elle est bien,» dit Saint-Elme, qui a quitté son coin depuis que le comte est sorti du salon; «mais il y a mille femmes qui la valent;... j'en ai connu de mieux!
»--Je ne crois pas, dit Dufour; c'est une tête ravissante: au reste, vous ne l'avez pas examinée si bien que moi... vous n'avez pas bougé de là-bas, tant qu'elle était là;... vous aviez l'air d'être sur la sellette..... mais je devine bien pourquoi!...
«--Comment!» s'écrie Saint-Elme en regardant fixement Dufour.
«--Parbleu!... vous êtes vexé! vous, beau-fils, vous, mirliflor, de paraître devant cette jolie personne, le visage entortillé et bardé comme une mauviette!
»--Ah! ma foi, c'est vrai... Je ne m'en défends pas,... et pour un rien je ne me serais pas montré du tout.--Eh bien! vous avez tort; ce bandeau vous donne un aspect très-intéressant;... un faux air de l'amour!... N'est-ce pas, Victor?... Eh bien! à quoi rêves-tu donc, Victor?... Je gage qu'il est amoureux de la charmante Emma!...
«--Ce serait bien possible!» dit Ernestine en s'efforçant de sourire. «On dit que monsieur s'enflamme si vite..... et cette demoiselle est bien faite pour le captiver?
«--Dufour, tu es bien ennuyeux avec tes conjectures!... Comment, madame, vous l'écoutez!...
«--C'est que je crois qu'il n'a pas tort,» répond à demi-voix Ernestine, car, depuis l'arrivée de cette demoiselle vous êtes tout troublé,... tout embarrassé;..... vous ne saviez quelle contenance tenir lorsqu'elle était là...»
Le retour de M. de Noirmont et de ses hôtes met fin à cette conversation. Cette fois, Saint-Elme ne peut se replacer dans son coin, cela deviendrait trop remarquable, mais il se promène de long en large en causant avec Armand.
Le comte de Tergenne a cet esprit aimable qui met tout le mondé à son aise. En quelques minutes il semble qu'il soit depuis long-temps commensal de la maison. Il sait rendre la conversation générale; ce n'est pas un homme qui veut briller, c'est un homme qui emploie son esprit à provoquer celui des autres. Après avoir quelque temps causé avec Victor et Dufour, il se tourne vers Saint-Elme, qui est à quelques pas de lui, et lui dit du ton de l'intérêt:
«Monsieur a reçu récemment une blessure, à ce qu'il me paraît?»
Saint-Elme semble un moment embarrassé en voyant que le comte lui adresse la parole; enfin il répond en prenant une voix de tête qui ne ressemble pas à sa voix habituelle.
«Oui, monsieur le comte,... je me suis blessé à la chasse... Hier,.... j'ai lutté avec un loup.
«--Avec un loup!... Il y en a donc dans ce pays?...
«--Oh! c'est fort rare, dit M. de Noirmont.--Mais au moins vous ne perdrez pas l'oeil? reprend le comte.--Non... oh! non, j'espère le conserver;... mais ce sera long... très-long...
»--Ha ça, est-ce que votre blessure attaque aussi votre voix! dit Dufour; il me semble que vous ne parlez pas comme à votre ordinaire...
»--Mais, pardonnez-moi... peut-être la fatigue.... et puis le saisissement... car j'avoue que j'ai été très-saisi!»
M. de Tergenne, qui d'abord regardait Saint-Elme comme quelqu'un qu'on voit pour la première fois, devient tout-à-coup comme frappé par un souvenir; sa physionomie change, ses yeux se fixent sur Saint-Elme, l'examinent d'une façon singulière, et cherchent à lire dans le seul oeil que le bel homme laisse voir. Mais celui-ci fait rouler sa prunelle sans jamais l'arrêter sur le comte, qui bientôt, comme honteux de l'examen auquel il vient de se livrer et des pensées qu'il a conçues, reprend d'un air aimable: «Ma foi, monsieur, voilà qui me donnera peu de goût pour la chasse, car il paraît que vous avez été bien abîmé.--Oui, monsieur le comte, oui, beaucoup d'écorchures... et au visage, cela contrarie...
»--Décidément,» dit tout bas Dufour, «il veut parler comme au bal masqué; apparemment qu'il pense que c'est plus gentil, et qu'avec cette voix-là il espère séduire la jolie Emma!»
M. de Tergenne se rend avec son hôte dans les jardins qu'il montre le désir de connaître. Ernestine y emmène aussi Emma, et Victor suit les dames, ce qui fait encore sourire Dufour. Saint-Elme et Armand se promènent d'un autre côté.
Le dîner réunit de nouveau toute la société. M. de Tergenne s'y montre aimable comme le matin: il est enchanté du séjour de Bréville; ce qui fait grand plaisir à M. de Noirmont, qui cependant veut laisser écouler quelques jours avant d'offrir à son hôte de lui vendre sa terre. La nièce du comte a la gaieté de son âge, et non cette coquetterie qui gâte trop souvent un heureux naturel. Dufour cause beaucoup de son art avec le comte. Victor, qui voudrait être aimable l'est moins qu'à l'ordinaire, et se sent embarrassé quand Ernestine le regarde. Armand est toujours triste. Quant à Saint-Elme, il mange beaucoup, mais ne souffle pas mot. Aussi, en sortant de table, Dufour dit à Victor:
«Si la blessure de Saint-Elme n'a pas attaqué son estomac, je crois qu'elle a frappé ses facultés intellectuelles... Lui, ordinairement si bavard! à peine il a dit quatre paroles... et encore est-ce toujours sur un ton de fausset!»
La soirée s'écoule rapidement. M. de Tergenne a beaucoup voyagé: on aime à l'entendre conter, parce qu'il n'y met point de prétention. Sa nièce est musicienne; on trouve une vieille guitare dans la maison, mais une jolie voix fait passer un mauvais instrument. On écoute chanter Emma; on cause, on rit avec son oncle, et l'on est tout étonné quand la pendule sonne onze heures.
Alors on pense que les voyageurs doivent avoir besoin de repos, et chacun se dit bonsoir. Saint-Elme est le premier à disparaître avec sa lumière. Il a été aussi taciturne pendant la soirée qu'au dîner, et Dufour répète en allant se coucher: «C'est vraiment étonnant comme cet homme-là est changé depuis qu'il a vu le loup.»
CHAPITRE IV.
Une rencontre.--Fête chez madame Montrésor.--Danger de la walse.
Le lendemain de son arrivée à Bréville, le comte de Tergenne se lève de grand matin; et, présumant que ses hôtes sont encore livrés au repos, il quitte doucement son appartement, sort de la maison et gagne la campagne.
Le comte marche lentement, et souvent regarde autour de lui. Ses yeux semblent chercher, d'autres fois reconnaître; sa figure est devenue sérieuse, pensive. Enfin il s'arrête en s'écriant: «Ah! c'est ici!»
Il est devant le vieux chêne où quelque temps auparavant Jacques a conduit Madeleine.