Chapter 22
«Nous voilà!» s'écrie Saint-Elme, en entrant dans le salon d'un air aussi riant qu'il en était sorti; «je vous ramène l'enfant prodigue:... oh! je savais bien que je vous le ramènerais...... Quand je me mêle d'une chose, c'est comme si elle était faite... Bonsoir, M. de Noirmont,... chasseur intrépide et diligent!... j'avais hâte de revenir près de vous... Voilà le mois de septembre qui approche, l'ouverture de la chasse.... Comme nous allons lutter ensemble à qui en abattra le plus... Salut à notre ami Dalmer...... Vous le voyez, monsieur Dalmer, je tiens la parole que je vous avais donnée; je ramène Armand dans sa famille... Ah! il n'y a rien de tel qu'une famille!.... on sent cela surtout quand on en est éloigné... Eh!... voilà notre cher artiste! Bonsoir, Dufour..... J'étais encore avant-hier chez un député qui est fou de vos tableaux,... de votre talent... Quand je lui ai dit que je vous connaissais, il enviait mon bonheur, il aurait voulu se mettre dans ma poche. Je vois avec plaisir que tout le monde se porte bien.... Ah! maudite route!... diable d'orage qui nous a surpris... je voulais attendre des chevaux,... une voiture; mais Armand était si pressé d'arriver,.... de revoir ses parens,... ses amis,... c'est bien naturel..... et voilà pourquoi nous sommes si mouillés.»
Pendant que Saint-Elme donne carrière à son impudence, Armand s'est avancé vers son beau-frère, qui lui tend la main d'un air plutôt affligé que fâché. Le jeune homme fait à Dalmer un salut contraint. On voit qu'il est embarrassé, qu'il semble honteux de lui-même. Enfin il se jette dans un fauteuil en disant tristement:
«Oui,... me voilà!
»--J'aurais voulu que ce fût plus tôt, répond M. de Noirmont; mais je suis toujours bien aise de votre retour... Ce qui me fâche... c'est...»
M. de Noirmont finit sa phrase tout bas en désignant Saint-Elme, et Armand répond d'un ton aigre: «Je vous assure, monsieur, que vous le jugez mal!..... Ce n'est pas sa faute si j'ai été malheureux à Paris,... si le sort m'y a poursuivi d'une façon si cruelle... On a calomnié Saint-Elme près de vous... Il n'a pu m'aider; il a éprouvé aussi de grands revers de fortune;... mais il m'est attaché, et le mal recevoir, ce serait me montrer que ma présence vous déplaît aussi.
»--Allons, vous voilà! toujours le même, toujours exalté dans votre manière de voir... Plus tard vous jugerez mieux ce sincère ami.... En attendant, quoique j'eusse préféré vous revoir sans lui, pour vous être agréable, je ne lui dirai pas tout ce que je pense.»
Pendant cette conversation, Saint-Elme a continué d'essuyer son chapeau; ensuite il s'est mis devant une glace, et a passé sa main dans ses cheveux, tout en disant:
«C'est très-drôle d'arriver comma ça!... à pied... et par un orage... Si on ne savait pas qui nous sommes, je vous demande pour qui on nous prendrait... Il me semble que madame de Noirmont a pris un peu d'embonpoint, ce qui lui sied à ravir.»
Ernestine ne répond rien à ce compliment et ne daigne même pas regarder Saint-Elme, elle s'approche de son frère et lui dit:
«Pourquoi donc être venu par l'orage?... tu as l'air malade,... souffrant.--Moi, je n'ai rien.
»--Je vous assure, belle dame, que nous nous portons fort bien,... dit Saint-Elme, mais Armand a toujours eu l'air délicat... et puis, à Paris, nous avons fait un peu le libertin,... le séducteur.»
Ernestine continue de s'adresser à son frère sans répondre à Saint-Elme:
«Tu dois avoir besoin de changer de vêtemens...--Ce que je désire avant tout c'est me reposer; car cette route par la pluie m'a horriblement fatigué.... Ma chambre est-elle toujours libre?--Sans doute, elle t'attend.--Je vais y monter. Ah! j'ai grand besoin de repos! demain nous causerons... Saint-Elme, ne venez-vous pas aussi dans votre appartement?
«--Non, mon cher, je ne suis pas pressé de dormir, et je ne quitterai pas si vite une société que je suis enchanté de revoir... Et puis la route m'a donné de l'appétit;.... nous avons cependant fait un dîner excellent;... c'est égal, je crois que je souperai volontiers, moi qui ne soupe jamais.
»--A votre aise alors.»
En disant cela, Armand s'incline légèrement devant la compagnie et quitte le salon. Mais en passant près de Victor, il lui dit à l'oreille: «Je compte, monsieur, sur votre discrétion.» Et Victor fait un signe de tête affirmatif.
«Est-ce bien là mon frère?» dit Ernestine, regardant le jeune marquis s'éloigner. Lui, autrefois si gai, si aimable!... ah! je ne le reconnais plus!»
Saint-Elme est resté dans le salon où il se promène en se mirant dans les glaces avec autant d'effronterie qu'avant son départ. Dufour ne peut s'empêcher d'admirer son assurance, qui l'empêche de s'apercevoir du ton plus que froid avec lequel on l'a reçu, ou qui du moins fait qu'il n'en est pas pour cela moins à son aise. M. de Noirmont dit à Victor: «Reprenons notre partie d'échecs... L'arrivée de monsieur ne doit pas nous déranger.
»--Eh bien! mon cher Dufour,» dit Saint-Elme en allant frapper sur l'épaule du peintre, «depuis mon départ... nous avons dû faire bien des portraits ici...... hein!... ha ça! j'espère que mon tour viendra aussi.--Votre tour,... pourquoi?--Pour mon portrait... On fait maintenant les personnes en pied, mais en petit,... c'est plus gracieux:... il faudra me faire comme cela...--Ah! oui, pour servir de pendant à mon tableau de la forêt de Compiègne......--Justement. Et ces bons voisins, donnez-m'en donc des nouvelles, monsieur de Noirmont? ces aimables Montrésor;... cet espiègle M. Pomard a-t-il beaucoup chassé avec vous?...
»--Monsieur, permettez,... je suis occupé de mon jeu...--Ah! c'est juste!.... pardon... Jeu superbe que les échecs!... j'y jouerais fort bien, si cela ne me donnait pas la migraine... Je parie que notre artiste est toujours passionné pour le loto... Voyons mon cher Dufour, y avez-vous beaucoup joué pendant mon absence?... Vous devez être bien joyeux quand vous gagnez un quine!...
»--J'ai dans l'idée que dans ce moment un quine ne vous ferait pas de peine non plus, monsieur de Saint-Elme!» répond Dufour d'un air goguenard.
«--Oh! pardieu, non:... j'ai essuyé cet été des pertes horribles; plus de deux cent mille francs que j'ai perdus....--A la roulette?...--Non pas dans des faillites... j'avoue que cela m'a un peu gêné.--Et vos vignes en Bretagne?--Elles ont coulé... Il n'y a rien de traître comme la vigne... Je ne m'affecte pas beaucoup de tout cela, parce que je suis bien sûr d'hériter de vingt milles livres de rente d'une tante qui m'adore... c'est comme si je les tenais; mais cela m'a contrarié à cause d'Armand,... qui a fait des folies!...
»--Des folies!» dit M. de Noirmont qui ne peut plus se contenir; «vous êtes bien modeste, monsieur...... Un jeune homme qui, en moins de dix-huit mois, a mangé toute sa fortune,... qui, pendant son dernier séjour à Paris, y a englouti dans des tripots le pris de cette propriété, qui était sa dernière ressource...... Ah! ce sont là plus que des folies, monsieur; et je devais espérer que vous, qui vous disiez l'ami d'Armand, et qui, certes, ne manquez pas d'expérience, je devais espérer que vous arrêteriez ce jeune homme dans la route du vice, au lieu de l'aider à se ruiner.»
M. de Noirmont a parlé avec chaleur, son front est sévère, son regard semble interroger Saint-Elme; mais celui-ci, sans être nullement décontenancé, se met à sourire, et répond d'un air de bonhomie:
«J'étais sûr que vous me diriez cela... je m'y attendais... En venant avec Armand, je lui disais: Ton beau-frère va me gronder;... il croira que je t'ai donné de mauvais conseils... et, dans le fait,... je suis de bonne foi, moi, à votre place, je le croirais aussi?... Cependant, je puis vous jurer que je suis pour le moins aussi fâché que vous de ce qu'Armand soit ruiné. S'il avait suivi mes avis, il n'aurait pas perdu son argent au jeu, surtout à la roulette... mauvais jeu où tout l'avantage est pour le banquier... Le trente-et-un... passe encore, on n'a que le refait contre soi... Quant aux femmes... Ah! je voulais lui faire faire des connaissances précieuses,... des dames distinguées qui l'auraient poussé dans les grandeurs,... dans les honneurs,... que sais-je?... mais c'est un fou!... Quand deux beaux yeux lui avaient tourné la tête, il ne regardait à aucun sacrifice pour les admirer à son aise... J'ai eu plus d'une fois avec lui des scènes très-vives,... des altercations graves;... nous avons même été sur le point de nous battre;... mais je me suis dit: Ce jeune homme n'a pas mauvais coeur; quand je lui donnerais un coup d'épée, ce n'est pas ça qui le corrigera de ses défauts!... Ses respectables parens me l'ont confié, je ne dois pas me brouiller avec lui... Et voilà pourquoi je ne l'ai pas quitté. Il est même cause que j'ai négligé mes affaires, mes propres intérêts. A la rigueur, je pourrais dire qu'il m'a coûté beaucoup d'argent;... mais je suis trop délicat pour jamais lui parler de cela.»
M. de Noirmont ne dit plus rien; c'était le parti le plus sage. Et d'ailleurs Saint-Elme a une manière de répondre qui, sans le convaincre, l'étourdit encore.
Au bout d'un moment, l'ami d'Armand s'écrie: «Eh bien! mais je n'ai pas encore aperçu la petite Madeleine, la protégée de madame de Noirmont? Est-ce que vous l'auriez mariée pendant mon absence?
»--Non, monsieur, répond sèchement Ernestine, elle n'est pas mariée; mais elle n'habite plus ici.
»--Elle n'habite plus ici!... ah! fort bien,... j'entends... La petite orpheline a eu quelque aventure,... un moment de faiblesse... Au fait, elle avait l'air très-sentimental, cette petite.
»--Monsieur!» s'écrie Victor en quittant le jeu, «parlez avec plus de ménagement de cette jeune fille!.... C'est sans doute parce que vous la croyez à présent sans protecteur que vous vous permettez de tels propos sur son compte; mais je vous préviens que je ne le souffrirai pas... et...
»--Eh! mon Dieu, mon cher monsieur Dalmer!... qu'est-ce qui vous prend donc?... En vérité, je ne sais pas ce qui s'est passé ici,... mais tout le monde se fâche, s'emporte pour des riens!... Soyez le chevalier de mademoiselle Madeleine, vous en êtes bien le maître... Quant à sa vertu,... je ne peux pas l'attaquer, je ne la connais pas;... mais on peut bien se permettre une légère plaisanterie!...
»--Non, monsieur; quand il s'agit d'une pauvre fille que tout le monde abandonne, ce n'est pas le cas de plaisanter.
»--Allons, monsieur Victor, venez-vous finir la partie?» dit M. de Noirmont. Victor va se rasseoir; et Saint-Elme se rapproche de Dufour, auquel il dit à l'oreille: «Mon cher artiste, vous me conterez tout cela... Dalmer aura fait un enfant à la petite, et c'est pour cela qu'il ne veut pas qu'on plaisante sur sa vertu!... Ah! ah! vous ne répondez pas?... Je gage cent louis que c'est la vérité.--Je tiens le pari; si vous voulez mettre au jeu.»
La partie achevée, chacun se hâte de se retirer. Saint-Elme seul va, avant de se coucher, faire un tour à l'office, où, malgré l'excellent dîner qu'il a dit avoir fait, il soupe très-copieusement.
M. de Noirmont espère que son beau-frère n'a pas dissipé toute la somme qu'il lui a envoyée par Dalmer. Le lendemain matin, apercevant Armand dans le jardin, il s'empresse de le rejoindre, et, tout en causant de sa situation, aborde enfin ce sujet.
«Je n'ai plus rien,» répond Armand d'une voix sombre! «j'ai tout perdu, tout absolument,... et, poursuivi par quelques créanciers, j'ai dû même leur abandonner mon mobilier,... tout ce que j'avais...--Malheureux jeune homme!... que comptez-vous faire maintenant?--Je n'en sais rien;... mais je vous en prie, monsieur, point de reproches,... de sermons, tout cela serait inutile à présent, et je ne suis point d'humeur à les entendre... Si mon séjour ici vous déplaît, vous n'avez qu'un mot à dire, et....--Monsieur, je n'oublierai jamais que vous êtes le frère de ma femme... vous serez toujours chez moi comme chez vous. Quand vous serez plus calme,... que vous voudrez m'entendre, nous aviserons à ce que vous pourriez faire encore.»
Saint-Elme, qui a entendu cette conversation, s'approche d'Armand quand M. de Noirmont est éloigné, et lui dit: «Je gage que ton beau-frère va te proposer une place de douze cents francs dans les droits-réunis... pour te refaire, pour que tu t'amendes... Un marquis inspecteur à cheval.... ah! ah!.... comme ce serait drôle!...
»--Ah! Saint-Elme, tu plaisantes! moi, je n'en ai plus le courage,» répond Armand en marchant à grands pas dans les allées du jardin.
«--Eh! mon cher! il faut bien prendre son parti... Je crois que le beau-frère ne serait pas si aimable, s'il savait que tu dois trente mille francs que l'on t'a prêtés sur cette maison... qui n'était plus à toi!... ah! ah!... Mais quand ton créancier viendra voir cette propriété... ça deviendra plus embarrassant.
»--Oui, j'ai perdu ce que mon père m'avait laissé... Cette maison... où fut élevée mon enfance,... où je suis né, cette maison ne m'appartient plus... Se ruiner en moins de deux ans!... ah! c'est affreux!... je me déteste,... je me méprise...
»--Fi donc!... Est-ce qu'à ton âge on doit parler ainsi?... Tous les hommes font des folies... On tombe, mais on se relève!...--Et ces trente mille francs que je dois... comment les paierai-je?--Tu diras comme Figaro: _Quand on doit et qu'on ne paie pas, c'est comme si on ne devait pas_.--Mais vais-je donc passer le reste de ma vie ici,... privé de tous plaisirs?... Ne pourrais-je plus retourner à Paris,... où peut-être le sort se lasserait de me poursuivre, si j'avais de quoi le tenter encore...--Ah! oui,... voilà le cruel;... car, enfin, la chance ne peut pas toujours rester la même;... il faut bien qu'elle tourne.... mais pour se refaire il faut encore de l'or... Si ton beau-frère voulait t'en prêter...--Oh! jamais je n'oserais,... et d'ailleurs il croirait faire beaucoup en faisant très-peu;... il m'imposerait des conditions,... je n'en veux pas recevoir.--Alors attendons!... Le hasard peut nous devenir favorable! Il ne faut jamais se désespérer; c'est un mauvais système.»
Armand, qui ne conserve point d'espérance, quitte Saint-Elme pour chercher la jeune fille qu'il a laissée à Bréville; il se rappelle que Madeleine l'aimait sincèrement, et, aux jours de l'infortune, on se souvient de ceux qui nous aiment.
Le jeune homme s'informe à sa soeur de son amie d'enfance.
»Madeleine ne demeure plus ici,» lui répond Ernestine avec embarras; «elle est retournée avec Jacques.--Quoi! ma soeur, vous avez renvoyé cette petite... que vous aviez l'air de tant aimer!--Ah! je l'aime toujours autant;... mais mon mari... a eu quelques mots avec Madeleine, et...--Je vous entends... Pauvre fille!... J'irai la voir; je sens que sa vue me fera plaisir;... cela me rappellera ce temps... qui a fui si vite... et pour ne plus revenir.»
Armand s'est fait indiquer la demeure de Jacques. Saint-Elme, qui ne s'amuse pas beaucoup dans une maison où chacun l'évite, court sur les pas d'Armand, qu'il vient de voir traverser la plaine.
«Où vas-tu par là?» dit Saint-Elme en rejoignant son ami.--«Voir quelqu'un que j'aime, et dont il me semble que la présence adoucira un peu mes peines... Je vais près de Madeleine, que le mari de ma soeur a forcée de quitter Bréville.--Ah! tu vas voir l'orpheline. Diable! mais c'est romantique!--Ne m'accompagne pas, Saint-Elme; tu ne comprends pas cette amitié de frère qui nous unit à des compagnons de notre enfance;... tu t'ennuierais avec Madeleine!--Eh! que diable veux-tu que je fasse chez ton cher beau-frère?... il me regarde en se gonflant comme une grenouille; ta soeur se sauve dès qu'elle m'aperçoit; ce petit Dalmer se donne aussi des airs d'humeur! le gros Dufour fait le portrait de la fille du concierge. C'est à périr d'ennui; on ne voit même plus cette agaçante Pomard et son délicieux frère... Je t'accompagnerai... Ah! n'aie pas peur, je te laisserai causer,... pleurer même avec l'amie de ton enfance. Que sait-on?... je pleurerai peut-être aussi. A la campagne il faut bien faire quelque chose!»
Armand continue son chemin et laisse Saint-Elme marcher à côté de lui. Il est triste, pensif, et n'écoute plus les réflexions de son compagnon.
Ils arrivent devant la maison de Jacques.
Madeleine est assise contre une fenêtre du rez-de-chaussée dans la chambre qu'elle habite. Elle travaille lorsque les nouveau-venus s'approchent. Quand elle lève les yeux, Armand est devant elle arrêté contre la croisée.
Madeleine pousse un cri de joie, et jette son ouvrage en disant: «Armand!... monsieur le marquis!» puis elle sort de la maisonnette et vient se jeter dans les bras de son ancien ami.
«--Oui, Madeleine, c'est Armand... ton ami....--Ah! vous voilà donc enfin de retour.... Qu'on doit être content à Bréville!... vous êtes revenu! on vous désirait avec tant d'impatience!»
Armand ne répond rien. Saint-Elme s'empresse de dire: «Oh! oui, on a été enchanté de nous revoir!... on est d'une joie extraordinaire!...
»--Mais entrez donc;... venez vous reposer, prendre quelques rafraîchissemens. Jacques n'est pas là;... mais il sera bien content que vous lui fassiez l'honneur de vous reposer chez lui.
»--L'honneur!... Ah! ma pauvre Madeleine!... c'est de l'amitié,... c'est pour un moment l'oubli de mes chagrins que je viens chercher près de toi.
»--Oui, sans doute, dit Saint-Elme, de l'amitié,... de la franche amitié;.... mais avec ça nous prendrons bien des oeufs frais.... ça n'empêche pas de causer... et ça m'occupera, moi.»
Armand suit Madeleine dans la maison. La jeune fille s'empresse d'offrir du lait, des oeufs, des fruits. Armand ne prend rien; il va s'asseoir contre la fenêtre; Saint-Elme se met à table et se fait des mouillettes en murmurant: «A la guerre comme à la guerre!... C'est étonnant comme je deviens champêtre!»
Madeleine voit bien que le jeune marquis est triste et tourmenté; elle n'ose le questionner. Celui-ci lui avoue une partie de ses fautes; avec elle il ne cherche pas à dissimuler ses torts; il s'accuse, et la jeune fille le plaint, le console; les expressions de son amitié sont si douces, si persuasives, qu'Armand se sent moins malheureux en l'écoutant.
«--Ah! Madeleine, il semble que si je t'avais toujours eue près de moi, je n'aurais pas cédé au mauvais génie qui m'entraînait... Tu me rappelles madame de Bréville, celle qui fut ma seconde mère, qui m'aimait comme son fils... En t'écoutant, je crois l'entendre encore... Madeleine, je viendrai souvent te voir.... Je me trouve moins coupable près de toi!
»--Oui, nous viendrons très-souvent, dit Saint-Elme; votre vin est un peu sur, mais vos oeufs sont très-frais.» En ce moment, Jacques rentre, son fusil sous son bras; il salue les étrangers. Saint-Elme ne se dérange pas et continue de manger son oeuf.
«Voilà M. le marquis de Bréville qui me fait l'honneur de venir me voir, dit Madeleine; il revient de Paris.
»--Oh! j'ai ben reconnu M. de Bréville, dit Jacques en saluant Armand; toutes les fois qu'il voudra nous honorer de sa visite, nous le recevrons de notre mieux. Les amis de Madeleine seront toujours les miens.
»--Ah! si je n'avais pas vendu le domaine de mon père,» dit Armand en soupirant, «Madeleine ne l'aurait jamais quitté... Pourquoi suis-je allé à Paris!.... fatal voyage!...
»--Allons, mon cher, ce qui est fait est fait! dit Saint-Elme; il ne faut pas toujours revenir là-dessus!... M. le garde, nous viendrons vous voir;... je chasserai par ici..--Il faut une permission, monsieur.--J'en aurai; je suis très-lié avec le propriétaire de ces bois-ci... C'est M. de...... de..... le nom m'échappe maintenant, n'importe. Je lui parlerai de vous, brave Jacques;... je pourrai vous être utile.--Monsieur, j'ai ce qu'il me faut et de quoi nourrir Madeleine; je ne demande plus rien à présent... que de la voir heureuse.--C'est très-bien;... vous êtes un digne homme et vous avez mon estime.... C'est dommage que vous n'ayez pas un fusil à piston;..... mais je vous en donnerai un, moi;... j'en ai cinq ou six. Allons, marquis, je crois qu'il est temps de retourner chez l'honorable beau-frère.»
Armand presse la main de Madeleine, dit adieu à Jacques, et s'éloigne avec Saint-Elme, qui fait au garde et à la jeune fille un salut protecteur.
CHAPITRE III.
Des Étrangers.
Plusieurs jours se sont écoulés depuis qu'Armand et son ami sont revenus à Bréville; mais au lieu d'y avoir ramené la gaieté, il semble que leur présence en ait entièrement banni la joie et le bonheur. Loin de diminuer, la tristesse d'Armand augmente chaque jour, car il s'y joint l'ennui d'une manière de vivre à laquelle il n'est plus accoutumé. Il fuit la société, passe toute la journée à se promener dans les bois, et pour toute distraction va voir Madeleine; mais souvent il reste près d'elle des heures entières sans prononcer un seul mot. Pendant ce temps Saint-Elme visite du haut en bas la maison du garde, mange ses oeufs, boit son vin, et ne paie jamais.
Saint-Elme voit bien que sa présence n'est pas agréable à M. et madame de Noirmont, mais comme il serait fort embarrassé pour aller vivre ailleurs, il feint de ne point s'apercevoir de la froideur qu'on lui témoigne. Ernestine et Victor ne trouvent plus l'instant de se parler en secret: Saint-Elme n'ayant rien à faire, est toujours là, et semble prendre plaisir à observer ce que font les autres. Enfin M. de Noirmont s'inquiète de la position de son beau-frère, de son avenir, et dans le fond de son ame n'est nullement content de le voir établi chez lui avec son intime ami, sans prévoir comment il pourra s'en débarrasser.
Un matin, au moment du déjeuner, M. de Noirmont laisse paraître une vive satisfaction, en lisant une lettre qu'on vient de lui apporter.
«Voilà M. de Noirmont qui reçoit de bonnes nouvelles, dit Saint-Elme, ce n'est pas comme moi... j'en attends toujours et je ne reçois rien.
»--Oui, monsieur, voilà en effet une lettre qui me fait grand plaisir... car elle me donne l'espoir d'être utile à Armand. Ma chère Ernestine, il faudra faire un sacrifice pénible... mais pour rendre service à votre frère je suis persuadé que vous n'hésiterez pas.
»--Qu'est-ce donc?» dit Ernestine, tandis que tout le monde regarde M. de Noirmont avec curiosité, et que l'on attend avec impatience qu'il s'explique.
«--Voici ce que c'est: Vous rappelez-vous, Armand, qu'avant votre départ pour Paris, et pendant que vous me pressiez de prendre cette maison pour soixante mille francs, je vous ai parlé d'un certain comte de Tergenne qui désirait beaucoup acheter une propriété dans ce pays?
»--Je me le rappelle, dit Armand.--Oui... nous nous le rappelons,» murmure Saint-Elme, qui au nom du comte a renversé sur son pantalon la moitié de sa tasse de thé.
«--Eh bien! j'avais chargé un ami à Mortagne, dans le cas où M. de Tergenne y reviendrait, de lui témoigner le plaisir que j'aurais de le revoir. Cet ami m'apprend que mes désirs seront bientôt satisfaits... Tenez, voici ce qu'il me marque à ce sujet: «....M. de Tergenne est ici avec sa nièce; il compte se rendre précisément dans le pays que vous habitez; il désire s'y fixer. Je lui ai dit tout le plaisir qu'il vous ferait en allant vous voir à Bréville. Il a paru fort sensible à votre souvenir, à votre invitation, et me charge de vous dire qu'il profitera de la permission que vous lui accordez. Il doit se remettre en route ce soir; il voyage dans sa voiture, ainsi vous ne tarderez pas à recevoir sa visite.
»--Je ne vois pas en quoi la visite de ce monsieur peut me regarder,» dit Armand, tandis que Saint-Elme, tout en se donnant beaucoup de mal pour essuyer son pantalon, semble très-occupé d'autre chose.