Madeleine

Chapter 21

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Madeleine a de la peine à résister aux prières d'Ernestine; la pensée qu'elle reverra encore Victor fait aussi battre son coeur. Dans ce moment, Jacques paraît; il s'approche des deux femmes; son abord est brusque, à peine s'il incline la tête devant madame de Noirmont, et il semble attendre que Madeleine l'instruise du motif qui amène cette dame à sa demeure.

«Mon ami,» dit Madeleine d'un air craintif, «madame est la soeur de M. Armand de Bréville, ma bonne amie d'enfance....

»--Je connais madame,» répond Jacques d'un ton bref,--«Elle vient... pour... pour... me chercher,... me ramener avec elle... à Bréville.

»--Vous ramener à Bréville, dont on vous a indignement chassée!» s'écrie Jacques avec colère; «ah! j'espère que vous avez répondu à madame comme vous le deviez! Est-ce que ces gens du grand monde croient qu'on peut ainsi se jouer de nous autres pauvres diables!... Parce qu'on donne asile à une orpheline, pense-t-on avoir pour cela le droit de l'humilier,... de la traiter comme une malheureuse!... Puis, quand le caprice est passé, de la faire revenir pour l'insulter encore... Car, voyez-vous, madame, quoique Madeleine dise qu'elle est coupable,... eh ben! je n'en croyons rien, moi;... je la connais, c'te petite,... je ne l'ai pas perdue de vue depuis sa naissance;... j'avais mes raisons pour cela... Elle peut penser à quelqu'un,.... l'écouter, le croire;... mais aller trouver un jeune homme dans sa chambre,... courir au-devant de son déshonneur... non! non, ce n'est pas dans le caractère de Madeleine,... elle n'a pas fait cela,... j'en suis certain.»

Ernestine rougit et pâlit tour à tour, elle répond à Jacques d'une voix tremblante:

«Monsieur,... mon mari a été abusé... Je n'ai jamais douté non plus de l'innocence de Madeleine;... elle sait combien je l'aime... Dois-je être plus long-temps privée de sa présence,... de ses tendres soins,... lorsque M. de Noirmont lui-même m'envoie la chercher, et désire que tout soit oublié?

»--Que tout soit oublié!... Oh! que non pas... Jarny! on ne doit point oublier si vite ce qui touche à l'honneur. Madeleine n'a que ça pour tout bien;... c'est pourquoi on devait le respecter... Elle ne retournera pas à Bréville;... elle restera avec Jacques... il ne la chassera jamais, lui! il est fier de lui offrir un asile... Grâce au ciel, la fortune m'est devenue plus favorable!... J'ai obtenu la place de garde... j'ai maintenant pour demeure cette jolie maisonnette... Madeleine ne manquera de rien avec moi... On s'habitue à une nourriture frugale, à une vie solitaire; mais on ne doit point s'habituer aux humiliations! N'est-ce pas, Madeleine, que vous ne voulez pas me quitter?

La jeune fille lui montre Ernestine qui verse des larmes, puis elle s'écrie: «Mon Dieu! et qui donc la consolera?... Jacques, je n'ai pas de mémoire pour le chagrin qu'on me fait... D'ailleurs... si j'ai commis une faute... une imprudence...

»--Taisez-vous, Madeleine; je ne veux pas vous croire. Mais c'est M. de Noirmont qui vous a chassée... indignement traitée devant moi: s'il veut que vous retourniez à Bréville, c'est à lui à venir vous chercher,... à déclarer aussi devant moi qu'il est fâché de ce qu'il a fait, qu'il a été trompé; alors seulement vous pourrez retourner dans sa maison. Car songez bien que maintenant c'est chez lui que vous êtes; il a acheté la propriété du frère de madame, vous me l'avez dit vous-même; c'est pourquoi vous ne devez pas y rentrer s'il ne vient lui-même vous en supplier.»

Ernestine se jette dans les bras de Madeleine en lui disant à demi-voix: «Pourquoi cet homme disposerait-il de ta destinée? Il n'est pas ton parent... Je t'aime autant que lui, Madeleine,... tu as déjà tant fait pour moi... Veux-tu donc m'abandonner, à présent que je suis si malheureuse?»

Madeleine se tourne vers Jacques, et lui dit d'un ton suppliant: «Mon ami!... permettez-moi de retourner avec ma compagne d'enfance.»

Jacques fronce le sourcil, et répond d'un ton triste, mais sans colère: «Madeleine, vous êtes maîtresse de faire vos volontés; mais si je vous donne des conseils,... c'est que je pense en avoir le droit. J'ai connu votre mère!... Quelque temps avant sa mort elle m'a fait venir près d'elle. Jacques, m'a-t-elle dit, vous avez découvert mon secret; veillez toujours sur Madeleine, soyez son ami, son protecteur;... tenez-lui lieu de parens. Alors cette pauvre dame ne croyait pas cependant que sa fille serait jamais dans la misère; elle comptait lui assurer une petite fortune,... elle n'en eut pas le temps, elle mourut sans pouvoir accomplir son projet. Quant à moi, je crois avoir suivi fidèlement ses intentions. Lorsque ma maison fut consumée par un incendie, si je vous laissai entrer chez Grandpierre, c'est que je savais que vous seriez avec des gens honnêtes... et parce que j'avais à peine de quoi nourrir ma tante. Aujourd'hui je crois encore suivre les intentions de votre mère en vous disant de ne point retourner dans une maison dont on a eu la barbarie de vous chasser. Maintenant, faites ce que vous voudrez!... vous êtes libre;... je ne vous dirai plus rien.

»--Jacques!... je resterai avec vous,» répond Madeleine après avoir réfléchi quelques instans.

Le front du paysan s'éclaircit; il presse la jeune fille dans ses bras: «Bien... bien, mon enfant, peut-être quelque jour serez-vous récompensée d'avoir écouté mes avis.»

Ernestine sent qu'il est inutile d'insister encore, elle embrasse Madeleine en lui disant: «Adieu donc; je retourne sans toi à Bréville...--Mais vous viendrez me voir, n'est-ce pas?--Oui, sans doute! ce sera ma seule consolation.»

CHAPITRE II.

Triste retour.

M. De Noirmont n'a rien dit à sa femme en la voyant revenir seule, mais il éprouve une secrète joie. Toujours prévenu contre Madeleine, ce n'était qu'à regret qu'il l'aurait vue de nouveau habiter chez lui. Ernestine ne parle plus de l'orpheline; elle sait bien qu'il serait inutile de proposer à son mari d'aller la prier de revenir. Elle supporte cette nouvelle peine comme un châtiment de sa faute; mais tous les jours, à moins que le temps n'y mette obstacle, elle se rend dans le bois, du côté de la maison du garde. Madeleine vient au-devant de son amie, puis toutes deux s'asseyent au pied d'un arbre. Ernestine conte les peines de son coeur; la jeune fille la plaint, la console. Le temps passe bien rapidement alors. Victor est toujours le sujet de leur entretien: c'est pourquoi l'une ne se lasse pas d'entendre, et l'autre de parler.

Madeleine reconduit ordinairement Ernestine jusqu'à la plaine au bout de laquelle on aperçoit la maison qui appartenait au marquis de Bréville. La jeune fille ne va jamais plus loin. Là Ernestine l'embrasse, en lui disant: «A demain!»

Dufour a demandé ce qu'était devenue la jeune orpheline; on se contente de lui dire que Madeleine a voulu retourner chez Jacques, mais il n'est pas dupe de cette réponse.

On attend avec impatience des nouvelles de Victor. Le séjour de Bréville est devenu triste. Ernestine parle à peine et soupire sans cesse. M. de Noirmont s'ennuie de n'avoir personne pour jouer ou chasser.

Huit jours s'écoulent: on reçoit enfin une lettre de Victor. M. de Noirmont se hâte de la lire devant sa femme et Dufour.

«Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'aurais voulu avoir de meilleures nouvelles à vous annoncer. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu rejoindre Armand. Il passe ses journées et souvent ses nuits hors de chez lui. Je l'ai vu enfin, et, après lui avoir remis la somme que vous m'aviez confiée, je me suis permis de lui donner quelques conseils, de lui parler au nom de sa famille. Armand a fort mal reçu mes avis; je n'ai plus reconnu en lui ce jeune homme étourdi, mais aimable, dont j'étais autrefois l'ami. Pourtant je ne veux pas renoncer encore à l'espoir de vous le ramener... Je tenterai de nouveaux efforts, peut-être serai-je plus heureux.

»VICTOR DALMER.»

«Votre frère n'en veut faire qu'à sa tête! dit M. de Noirmont; on ne le ramènera pas!...

»--Fatal séjour de Paris! dit Ernestine. Mon frère s'y est perdu!...--On se perd partout, madame, quand on ne veut écouter que ses passions!...

»--Et il ne parle pas de mes pantalons! murmure Dufour: c'est bien singulier!... Ma portière les aurait-elle égarés!...»

Cette lettre ne ramène pas la gaieté à Bréville. M. de Noirmont s'inquiète de l'avenir de son beau-frère. Ernestine, au chagrin que lui donne la conduite d'Armand, sent se joindre l'ennui que lui cause l'absence de Victor; elle craint que cette absence ne se prolonge beaucoup. Quant à Dufour, il est fort inquiet de ses pantalons. C'est donc avec autant d'étonnement que de joie qu'un matin, six jours après sa lettre, on voit arriver Victor.

On va au-devant de lui, on l'entoure.

«Vous revenez seul? dit Ernestine.

»--Oui, madame,» répond Dalmer en baissant tristement les yeux. «D'après ma lettre, sans doute, on ne m'attendait pas si tôt; mais, il y a trois jours, j'ai eu occasion de revoir M. de Bréville; j'ai pu me convaincre alors que tous mes efforts près de lui seraient désormais inutiles... et je suis parti.

»--Je vous comprends, mon cher monsieur Dalmer,» dit M. de Noirmont en serrant la main du jeune homme; «je ne vous sais pas moins bon gré de ce que vous avez fait. Armand continue ses folies, n'est-ce pas?... et l'argent qu'il a reçu va encore aller se perdre dans les jolies sociétés qu'il préfère à la nôtre!...»

Victor incline la tête sans répondre.

«Et... et mes... et M. Saint-Elme?» dit Dufour, qui n'a pas osé lâcher le mot qu'il avait sur le bout de la langue en voyant l'air sérieux de son ami.

«--Je n'ai vu M. Saint-Elme qu'une fois; il a eu l'air d'appuyer mes avis; m'a juré qu'il engageait chaque jour Armand à revenir près de sa soeur. Je n'ai pas été dupe de ces mensonges, et j'ai laissé voir à ce monsieur ce que je pensais de sa conduite; mais cet homme a un front extraordinaire! Quand on lui dit les choses les plus désagréables, il redouble ses assurances de dévouement, ses protestations d'amitié. C'est bien de ces gens que l'on met à la porte et qui rentrent par la fenêtre!»

En entrant dans le salon, Victor cherche des yeux Madeleine; mais il n'ose prononcer son nom. Il trouve enfin le moment de s'approcher d'Ernestine et s'empresse de s'informer de la jeune fille. Ernestine lui apprend ce qui s'est passé. Victor est désolé, car il sent bien qu'il est le premier auteur de tous ces événemens. Il se promet de se rendre bientôt à la maisonnette du garde.

Seul avec Dufour, Victor lui dit: «Je n'ai pas voulu apprendre à monsieur et madame de Noirmont tout ce que je sais sur leur frère; j'aurais craint de les faire rougir. La conduite de ce jeune homme est indigne; il se ruine dans les tripots,... fréquente les plus mauvais sujets de Paris.

»--Je l'avais prédit!... Est-ce que tu ne te rappelles pas que je l'avais prédit?... As-tu fait ma commission.

»--Enfin, Armand a osé emprunter trente mille francs sur cette propriété qui n'est plus à lui,... en laissant croire qu'il en est toujours possesseur.

»--Diable! mais ça devient très-vilain cela!... Et tu n'as pas été chez ma portière?....--Voici comment j'ai appris cela. J'étais chez Armand quand la personne qui lui a prêté cette somme y est venue: c'est un brave homme qui n'a pas la moindre défiance. Sachant que j'arrivais de Bréville, il m'a demandé des détails sur cette propriété en disant: M. le marquis semble avoir l'intention de vendre sa terre, et, s'il ne peut sans se gêner me rembourser mes trente mille francs, je pourrai m'arranger de sa propriété.

»--C'est commode!... et le beau-frère!... Tu as dit alors qu'il l'avait achetée, et puis tu as été voir pour mes...--Pouvais-je perdre Armand, le déshonorer?... J'ai gardé le silence; mais après le départ de son créancier, je lui ai demandé ce qu'il comptait faire. Il m'a juré qu'avec l'argent de M. de Noirmont il allait rembourser une partie de ce qu'il devait, qu'il prendrait des arrangemens pour le reste. Je l'ai quitté;.... mais je surveillais sa conduite: le soir il a joué et perdu la somme que je lui avais apportée!...

»--C'est infâme!... c'est horrible!... Mais enfin, fais-moi le plaisir de me répondre.... Me rapportes-tu mes pantalons?...--Eh! morbleu, j'avais bien autre chose à penser que d'aller m'occuper de tes culottes!--Ah! c'est ça!... comme c'est aimable!.... Si M. Armand se ruine, j'en suis bien fâché,... mais je ne crois pas que ce soit une raison pour que je mette toujours un pantalon de drap par la grande chaleur... quand j'en ai de nankin à Paris. Pourvu que ma portière ne les fasse pas porter à son mari!... voilà ce dont j'ai peur!

»--Et.... Madeleine a donc quitté cette maison?» dit Victor en regardant attentivement Dufour pour voir s'il se doute de la vérité.

«--Oui, cette jeune fille a voulu retourner avec son ami Jacques, à ce qu'on dit ici; mais tu entends bien que je n'en crois rien... Je ne suis pas de ces gens qui croient tout, moi. M. de Noirmont aura découvert une intrigue...--Quelle intrigue?--Je n'en sais rien; mais certainement cette petite avait des intrigues... Pendant qu'elle prenait séance avec moi, elle ne cessait de soupirer;.... et quand une jeune fille soupire,... on sait ce que ça veut dire.

»--Te voilà bien, avec tes conjectures... D'abord c'était d'Armand que Madeleine était amoureuse;... à présent, ce sont des intrigues! et avec qui?--Ah! avec qui... je ne serais pas éloigné de croire que M. Chéri Montrésor... Hem!... il rôdait du côté de Madeleine quand sa femme ne le voyait pas...--Tu es fou, Dufour.--Oh! que non.... Je crois qu'on a renvoyé la petite, parce que cela était urgent... Tout en faisant son portrait, il m'a semblé que sa taille... hum!...

»--Dufour, c'est affreux ce que tu dis là!... Si tu ne me faisais pas pitié, je t'apprendrais à tenir de pareils propos!...--Eh! mon Dieu! qu'est-ce que tu as donc?... pour un mot en l'air... tu t'emportes,... tu te fais le champion, le chevalier de Madeleine!... Est-ce que tu es amoureux aussi de celle-là?--Je fais plus, je l'admire,... je la respecte!... Dufour, plus un mot contre elle, ou nous nous fâcherons sérieusement.»

Victor quitte brusquement Dufour, et celui-ci se dit: «Il l'admire!... il la respecte!... Il y a quelque chose là-dessous,... car il n'a pas l'habitude de respecter les jeunes filles.»

Victor est sorti de la maison. Quoiqu'un peu fatigué par le voyage et le trajet qu'il a fait pour venir de Laon à Bréville, il ne veut point passer la journée sans revoir Madeleine. Ernestine lui a indiqué le chemin qu'il faut suivre pour arriver à la maison du garde. Ernestine aurait bien voulu accompagner Victor, mais c'est impossible; et maintenant qu'il est revenu, elle n'osera se rendre près de la jeune fille que lorsqu'elle saura Victor avec M. de Noirmont; elle sent bien maintenant que le moindre soupçon d'intelligence entre elle et Dalmer mettrait son mari sur les traces de la vérité.

Victor a bientôt franchi la plaine, traversé le bois; il aperçoit la demeure du garde, il va frapper à la porte: c'est Madeleine qui lui ouvre; elle reste saisie en le voyant. Un vif incarnat vient colorer ses joues, ses yeux brillent de plaisir, et elle peut à peine balbutier: «C'est vous, monsieur Victor!...--Oui, Madeleine, c'est moi... Je suis arrivé de Paris ce matin et j'accours... Il me tardait de vous voir, de vous dire tout ce que je pense..... Quoi!.... c'est pour moi que vous venez ici.... pour me voir!... Ah! ma bonne amie ne pourra plus dire que je suis malheureuse.--Est-ce que je ne puis pas entrer, Madeleine, pour causer avec vous?.....--Oh! mon Dieu!.... et Jacques qui est là;... il se repose, il dort en ce moment; mais s'il vous voyait...--Vous avez raison; il doit bien me haïr,... me mépriser, car je suis l'auteur de toutes vos peines...--Allez dans le bois... là bas... à gauche;... je vais aller vous rejoindre, et nous pourrons causer sans craindre Jacques.»

Victor se rend du côté du bois que Madeleine lui a indiqué, il s'assied sur un arbre abattu en attendant la jeune fille. Elle ne tarde pas à paraître: une petite robe bleue sans ornement, sans garniture, une ceinture noire, un fichu de soie sur le cou, un chapeau de paille à grands bords et dont les rubans flottent sur ses épaules, voilà toute la toilette de Madeleine. Mais en ce moment ses yeux expriment tant de trouble et de plaisir, son teint est si rose, son sourire si doux, sa démarché si légère, que Madeleine est vraiment jolie, et Victor est surpris de le remarquer pour la première fois.

«Me voici,» dit la jeune fille en s'asseyant près de Victor; «je suis bien fâchée de ne pas vous recevoir dans la maison, mais...--Ah! Madeleine, est-ce que vous me devez des excuses, lorsque je cause toutes vos peines, si vous saviez quel chagrin j'ai éprouvé en ne vous retrouvant plus à Bréville et en apprenant que M. de Noirmont vous avait renvoyée!--Oublions cela, monsieur... Je me trouve si heureuse maintenant... je suis bien récompensée de ce que j'ai fait...--Je n'oublierai jamais ce que je vous dois de reconnaissance. Bonne Madeleine! il y a peu de femmes qui agiraient comme vous.--Peut-être n'ai-je pas autant de mérite que vous le croyez?... Si on lisait dans le coeur des gens... ce qu'on nomme leurs belles actions semblerait alors tout naturel. Ne doit-on rien faire pour ceux qu'on aime?... et j'aime tant ma compagne d'enfance!--Mais, moi, Madeleine, moi, qui suis l'auteur de tous les chagrins que vous avez eus depuis quelque temps, vous devez me haïr...

»--Vous haïr?» s'écrie Madeleine; puis elle s'arrête et reprend en baissant les yeux: Oh! non, monsieur, c'est impossible!... N'est-ce pas vous qui m'avez ramenée près de ma chère Ernestine?...--Devais-je vous ramener près d'elle, pour être ensuite cause que vous la quitteriez?...--De grâce, monsieur, ne parlons plus de cela... Ernestine vient souvent me voir; elle me parle de... de tout ce qui l'intéresse... Ici je ne me trouve pas à plaindre: je ne manque de rien, et si vous avez la bonté de penser encore à moi... de venir quelquefois, en vous promenant, me donner des nouvelles de Bréville... Oh! je vous assure que je me trouverai bien heureuse.--Oui, Madeleine, je viendrai le plus souvent que je pourrai... quelquefois je tâcherai qu'Ernestine m'accompagne.

»--Ah, oui, répond Madeleine en pâlissant; «oui, vous viendrez avec elle... cela vaudra mieux... le chemin vous semblera moins long... et puis ça vous ennuierait de ne parler qu'avec moi qui ne sais rien dire!...

»--Que dites-vous là, Madeleine? est-ce qu'on s'ennuie près de ceux qu'on aime, et désormais je vous aime comme une soeur; de votre côté, voyez en moi un frère... traitez moi comme tel... Puissé-je quelque jour mériter ce titre en réparant le mal que j'ai fait, en assurant votre sort! Vous devez faire le bonheur d'un époux; je veux vous voir unie à un homme qui sache apprécier votre belle ame, qui soit digne de vous, qui...»

Madeleine, qui écoutait Victor d'un air impatient, l'interrompt en s'écriant: «Non, monsieur, non, je vous en prie, ne vous occupez jamais de cela... Madeleine ne veut pas, ne doit pas se marier; sans parens, sans nom... elle restera ce qu'elle est... Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de cela... vous me feriez de la peine.»

Madeleine détourne la tête pour cacher de grosses larmes qui viennent de tomber de ses yeux; Victor lui prend la main en lui disant:

«Pardonnez-moi... je ne pensais pas vous faire du chagrin... mais si vous refusez tout ce que je voulais faire pour assurer votre sort à venir, vous accepterez au moins mon amitié.

»--Votre amitié! oh! oui, monsieur.--Et vous me donnerez la vôtre?...--Vous l'avez depuis long-temps, et je ne sais pas reprendre ce qu'une fois j'ai donné.»

En ce moment on entend la voix de Jacques qui appelle Madeleine. «Il est éveillé,» dit la jeune fille en se levant; «je rentre bien vite pour qu'il ne vienne pas par ici. Adieu, M. Victor, adieu... Pensez quelquefois à Madeleine, et elle ne sera pas malheureuse?»

En prononçant ces mots, la jeune fille serre tendrement la main qui tenait encore la sienne; puis elle se sauve à travers le bois, comme si elle craignait de laisser voir la rougeur qui couvre son front. Victor s'éloigne aussi, et retourne à Bréville, en cherchant à découvrir la cause des pleurs qu'il a vus dans les yeux de Madeleine.

Quinze jours se sont passés, Victor a repris le billard et les échecs avec M. de Noirmont; Ernestine a recouvré un peu de gaieté: mais Dufour ne trouvant plus personne qui veuille poser, parle quelquefois de retourner à Paris; alors Ernestine se fâche et lui dit qu'il est son prisonnier jusqu'à la fin de la saison. M. et madame Montrésor viennent souvent à Bréville; les Pomard n'y reparaissent plus.

Victor est retourné pour voir Madeleine; mais Jacques était là, et Victor n'a pas osé parler à la jeune fille; ensuite, lorsque M. de Noirmont le laisse libre, le jeune homme recherche d'autres entretiens. On fait toujours passer l'amour avant l'amitié, et l'on a raison: l'un n'a qu'un temps, l'autre sait attendre.

Une après-dînée, pendant un violent orage qui ne permettait pas de songer à la promenade, Dufour, assis contre une fenêtre du salon qui donnait sur la route, regardait tomber la pluie en disant: «C'est très-difficile en peinture de rendre cet effet-là.»

Tout-à-coup il pousse une exclamation de surprise; Ernestine le regarde.

«Qu'avez-vous donc, M. Dufour?--Madame, c'est que je viens d'apercevoir là-bas, sur la route, deux voyageurs, et on dirait.... oui, vraiment, on dirait que c'est M. votre frère, avec son ami M. de Saint-Elme.

»--Mon frère! s'écrie Ernestine.--Armand!» dit M. de Noirmont en quittant sa partie d'échecs. Aussitôt tout le monde court à la fenêtre, d'où l'on peut voir au loin sur la route, et on aperçoit en effet deux voyageurs qui viennent du côté de Bréville; mais Ernestine s'écrie: «Oh! non, ce n'est pas mon frère... à pied..... par le temps qu'il fait.... ce ne peut pas être Armand.»

Dans les deux piétons qui s'avançaient, bravant la pluie et l'orage, il était effectivement difficile de reconnaître les mêmes hommes qui, quelque temps auparavant, avaient quitté Bréville. Pourtant c'étaient bien le jeune marquis et son compagnon ordinaire: bientôt il n'est plus permis d'en douter.

«Oui,... c'est lui!... mon pauvre frère!» En disant ces mots, Ernestine quitte la croisée pour aller sous le vestibule au-devant d'Armand, tandis que M. de Noirmont s'écrie: «Et il nous amène ce Saint-Elme;.... en vérité, ceci passe la permission... Mais maintenant que cette maison m'appartient, je ne cacherai pas à ce monsieur ce que je pense; j'espère qu'il ne nous restera pas long-temps au moins!

»--Les voici qui entrent dans la cour,» dit Dufour en poussant Victor. «Hum!... comme Armand est changé!... Et le beau Saint-Elme!.... diable! il y a moins d'élégance dans cette toilette-là...... Malgré cela,... tiens, vois,... c'est la même démarche,... la même assurance;.... et, quoiqu'il arrive trempé comme une soupe, il fait autant d'embarras que s'il descendait d'un équipage à huit chevaux.»

Les voyageurs entrent bientôt dans le salon. Armand est à peine reconnaissable, quoiqu'il se soit écoulé bien peu de temps depuis qu'il a quitté le domaine de son père. Il semble vieilli de plusieurs années; il est d'une maigreur, d'une pâleur effrayante; ses yeux sont rouges, caves, et il les tient presque constamment baissés; ses sourcils ont pris au jeu l'habitude de se froncer, et son front en a conservé une expression sombre et soucieuse. Sa mise est celle qu'il portait habituellement à la campagne; seulement, son col de chemise, autrefois bien blanc, bien empesé, dénote maintenant trop de négligence.

Saint-Elme a un pantalon à passe-poil, qui dessine très-bien ses formes, mais qui est crotté jusqu'aux genoux. Son habit bleu est boutonné hermétiquement jusque sous le cou; il a une cravate noire, mise militairement, et ne laissant rien voir d'une chemise: il tient à la main une cravache, et essuie avec un foulard son chapeau tout trempé.