Madeleine

Chapter 20

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«A-t-elle le temps de redescendre au premier, murmure Victor.--Non... tenez... écoutez,... entendez-vous le bruit de ses bottes; il monte..., il vient sans doute...--O mon Dieu! que faire?....--Attendez... Cette armoire où est ce porte-manteau... madame peut s'y tenir cachée...--Mais s'il la trouve cachée ici!...--Non,... s'il n'a plus de soupçon, il ne cherchera pas,.... et il n'en aura plus;... j'ai trouvé le moyen de...»

On frappe à la porte, et au même instant on entend la voix de M. de Noirmont: «M. Dalmer,.... c'est moi.... Pardon si je vous éveille de bonne heure,... mais j'ai terminé nos affaires; j'ai retenu une place pour vous dans la diligence de Laon;... vous n'aurez pas trop de temps... Voulez-vous m'ouvrir? je vais vous conter cela.»

Les trois personnes qui sont dans la chambre se regardent avec terreur; enfin Victor répond: «Je suis à vous, monsieur,... je me lève...»

Madeleine, aidée de Victor, fait cacher Ernestine, qui peut à peine se soutenir. Pour ne pas la priver d'air, on laisse entr'ouverte l'armoire, qui heureusement se trouve un peu masquée par le lit.

«Et vous,.... vous?... Madeleine, dit Victor.--Ne vous inquiétez pas de moi!... Tout à l'heure vous me comprendrez mieux...»

En disant ces mots, elle va s'asseoir sur le lit, referme entièrement les rideaux sur elle, puis dit à voix basse: «Ouvrez à présent.»

Victor ouvre. Il a un pantalon et une veste du matin. M. de Noirmont entre en disant: «Je vous ai dérangé... vous dormiez encore...

»--Oui... je dormais, c'est-à-dire j'allais me lever,» répond Victor en cherchant à surmonter son trouble; mais il sent au contraire ses craintes augmenter en voyant que M. de Noirmont est devenu tout à coup sombre et soucieux, après avoir jeté les yeux sur le lit, dont les rideaux sont soigneusement fermés.

«Vous êtes revenu... de bonne heure!... dit Victor.--Oui,... beaucoup plus tôt que je ne pensais... Dès hier au soir j'ai trouvé la somme qu'il me fallait... j'ai pensé que plus vite vous partiriez, et plus vite vous verriez Armand... J'ai donc retenu une place pour vous; et comme la voiture part à neuf heures, j'ai quitté Laon au petit point du jour,... afin que vous ayez le temps d'être prêt;... mais vous prendrez mon cheval pour aller jusqu'à la ville;... on me le renverra... Je pense que tout cela vous arrange?...

»--Oui, monsieur, oui... certainement.--Alors je vous conseille de vous disposer au voyage... mais j'aurais voulu que vous pussiez déjeuner avant de partir... Je suis entré chez ma femme;... elle a déjà quitté son appartement.--Ah! il fait si beau!... madame est sans doute au jardin...--Oui,... c'est ce que j'ai pensé...»

Tout en disant cela, M. de Noirmont examine Victor, dont le trouble est évident, puis il reporte les yeux vers le lit. Il semble inquiet, agité, et Victor ne sait plus que dire. Enfin M. de Noirmont s'écrie:

«C'est bien singulier!... tout à l'heure, en frappant à votre porte,... il me semblait que vous aviez du monde ici,... que vous parliez à quelqu'un...

»--Non, monsieur;... vous voyez que vous vous êtes trompé...»

M. de Noirmont ne répond rien; il regarde toujours le lit; tout-à-coup les rideaux reçoivent une vive secousse. Alors M. de Noirmont se lève en disant: «Mais non, je vois au contraire que je ne me suis pas trompé.»

Et déjà sa main a écarté le rideau. Il aperçoit alors Madeleine assise sur le lit, la jeune fille a la tête baissée sur sa poitrine, comme un coupable qui attend sa condamnation.

M. de Noirmont reste frappé d'étonnement, mais son front devient moins sombre, et sa surprise semble mêlée d'une secrète satisfaction. Victor est interdit, il regarde Madeleine, et n'ose parler.

«Ah! mademoiselle! dit enfin M. de Noirmont, vous ici... mais, après tout, j'aurais dû m'en douter...»

Madeleine se jette aux genoux de M. de Noirmont en murmurant: «Je suis bien coupable, monsieur, je le sais; punissez-moi, je ne m'en plaindrai pas.

»--Non, monsieur, s'écrie Victor, non, elle n'est pas coupable, ne la croyez pas;... moi seul... je mérite tous vos reproches...

»--Vous avez des torts aussi,.... mais beaucoup moins que mademoiselle;.... partout les jeunes gens cherchent à plaire; c'est aux femmes à résister à leurs séductions... mais une jeune personne que l'on recueille ici par pitié, que ma femme traite comme son amie!... Ah! c'est indigne!...

»--Monsieur, je vous en supplie, ne l'accablez pas. Venez,... venez; de grâce,... laissons-la se remettre,... se calmer.

»--Oui, vous avez raison...; je lui parlerai plus tard.»

Et M. de Noirmont se laisse entraîner par Victor qui le conduit dans le jardin, et, tout en lui parlant, s'éloigne le plus possible de la maison.

«Monsieur, je suis bien coupable, dit Victor, mais pas autant cependant que vous pourriez le penser. Madeleine est encore digne de vos bontés, de l'amitié de madame votre épouse.

»--Bien, bien, M. Dalmer, excusez Madeleine, c'est naturel... vous le devez; mais moi, je sais ce que je dois penser... Une jeune fille qui va trouver un jeune homme dans sa chambre... Oh! parbleu! si elle n'est pas entièrement perdue, c'est que vous ne l'avez pas voulu, et c'est à vous et non à elle que je dois en savoir gré.--Je vous jure, monsieur, qu'elle n'a pas commis d'autre faute que celle de venir un moment me parler.--Vous parler pendant que vous étiez couché!... Fort bien! mais, je vous le répète, je vous excuse, et si en effet vous n'avez pas profité des avances que l'on vous faisait, ce sont des éloges que vous méritez... mais Madeleine n'en est pas moins coupable.--Monsieur....--Assez, je vous en prie... Laissons ce sujet pour nous occuper de votre départ, qui est beaucoup plus important; car il s'agit de ramener un jeune homme dans le sentier de l'honneur et de l'empêcher de flétrir le nom de son père. Mais nous nous sommes éloignés.... retournons à la maison... Il est bientôt sept heures; pourvu que vous partiez à huit, avec mon cheval, vous serez rendu à Laon avant neuf heures. Où diable est donc ma femme? Ah! je l'aperçois enfin!»

Ernestine sortait d'une allée et semblait retourner vers la maison. M. de Noirmont va à elle et l'embrasse sur le front en lui disant: «Enfin je te trouve. Je suis allé dans ton appartement; mais, madame était déjà sortie...--Oui... j'ai été malade toute la nuit, et, ne dormant pas, je suis allée au jardin me promener.--Tu as l'air souffrant en effet.... Tu vois que j'ai terminé promptement mes affaires. Mais M. Dalmer a sa place retenue à Laon; il faut qu'il y soit à neuf heures. Fais-nous donner à déjeuner, et vous, M. Dalmer, allez achever de vous habiller, et de prendre ce dont vous pouvez avoir besoin en voyage. On fait manger mon cheval, et il sera tout prêt à vous bien conduire.»

Victor s'éloigne sans oser regarder Ernestine. M. de Noirmont ne dit pas un mot à sa femme au sujet de Madeleine, et Ernestine, qui est censée arriver du jardin, ne peut pas lui en parler.

Victor revient prêt pour le départ. Dufour est descendu aussi. M. de Noirmont force Victor à prendre quelque chose; puis il lui remet la somme qu'il doit à Armand, et lui dit: «Maintenant tâchez de sauver ce jeune homme, s'il en est temps encore, et de le rendre à sa famille.»

Victor fait ses adieux. A peine si ses yeux osent se fixer sur ceux d'Ernestine. Il cherche Madeleine; elle n'est pas descendue. Mais il faut partir: M. de Noirmont le presse; le cheval l'attend dans la cour. «Adieu, monsieur, dit Ernestine en soupirant. Puissiez-vous bientôt nous ramener mon frère!»

Avant de monter en selle, Victor se penche vers M. de Noirmont et lui dit à l'oreille: «Monsieur, je vous en supplie, pardonnez à Madeleine.--Allez! mon cher monsieur Dalmer, et ne vous tourmentez pas pour cette jeune fille. Je trouve, moi, qu'elle n'en vaut nullement la peine.»

Victor veut répondre; mais M. de Noirmont s'est éloigné de quelques pas. Victor monte à cheval et disparaît, pendant que Dufour lui crie: «Surtout n'oublie pas mes commissions!»

M. de Noirmont et Dufour sont restés sur le devant de la porte. Un paysan était aussi arrêté, un peu plus loin, dans la plaine; il regardait les croisées de la maison, semblait s'impatienter, et s'appuyait sur un fusil qu'il tenait de la main gauche.

«Ah! voilà l'ami Jacques! dit Dufour.--Jacques, dit M. de Noirmont; cet homme serait ce Jacques qui s'intéresse tant à Madeleine.--Oui, c'est lui-même... je le reconnais bien, quoiqu'aujourd'hui il soit presqu'en chasseur.... Tiens!... pourquoi donc a-t-il un fusil à la main? qu'est-ce que cela veut dire?....--Pardon M. Dufour; mais j'ai quelque chose à dire à cet homme....--Allez, ne vous gênez pas... je vais faire un tour dans la campagne.»

Dufour s'éloigne. M. de Noirmont se dirige vers Jacques dont la figure est devenue plus riante depuis qu'il a fait un signe de tête à quelqu'un qui s'est montré à une croisée de la maison. Le paysan regarde M. de Noirmont venir à lui et ne bouge pas.

«C'est vous qu'on nomme Jacques?» dit l'époux d'Ernestine au villageois d'un ton hautain.--«C'est mon nom, après?--Vous êtes l'ami d'une jeune fille.... dont ma femme a pris soin?--De Madeleine.... oui, je suis son meilleur ami,... je l'aime comme mon enfant... Puisqu'elle n'a pas de parens, la pauvre petite! c'est bien le moins qu'elle ait des amis.--Je croyais que vous aviez connu la mère de Madeleine?...--Quand je l'aurais connue... si elle est morte.....--C'est peut-être heureux pour elle... du moins elle ne rougira pas de la conduite de sa fille.

»--Rougir!... Madeleine, faire rougir quelqu'un!.....» Et Jacques regarde M. de Noirmont d'un air menaçant en s'écriant:

«Morgué! monsieur, vous me prouverez ce que vous venez de dire là, sinon...

»--Interrogez-la elle-même,» dit M. de Noirmont qui voit Madeleine sortir de la maison et venir de leur coté en tenant un petit paquet sous son bras. «La voilà... elle a pris ses effets... elle a deviné mes intentions.»

Jacques court vers la jeune fille, lui prend le bras et lui dit d'une voix forte:

«Madeleine!... monsieur prétend que vous feriez rougir votre mère si elle existait encore... Quelle faute avez-vous donc commise, pour qu'on se permette de vous traiter ainsi?...»

Madeleine baisse les yeux et garde le silence.... Vous le voyez, dit M. de Noirmont; elle se tait, elle ne me dément pas. M. Jacques, je suis fâché de vous rendre votre protégée... mais je ne puis plus garder dans ma maison, près de ma femme, une jeune fille qui va, avant le jour, trouver un jeune homme dans sa chambre.»

Jacques pâlit, puis il lève la main sur M. de Noirmont en s'écriant: «Mille tonnerres! vous en avez men...

»--Non, non!» s'écrie Madeleine en arrêtant le bras de Jacques et tombant à ses genoux, «monsieur dit la vérité, et je suis coupable!... Monsieur excusez Jacques... il ne voulait pas vous offenser...»

Le paysan semble stupéfait, accablé; il détourne la tête en portant sa main sur ses yeux. M. de Noirmont, après avoir jeté un regard de dédain sur Jacques et un coup-d'oeil de mépris à la jeune fille! regagne lentement sa demeure.

Quelques minutes s'écoulent; Madeleine est encore à genoux; elle n'implore pas Jacques, mais elle fixe tristement la terre. Le paysan tourne enfin la tête de son côté; il considère quelques instans la jeune fille, puis la relève, en disant d'un ton brusque; «Allons! venez... coupable ou non, vous n'en trouverez pas moins toujours un asile chez Jacques.»

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

* * * * *

MADELEINE

TOME QUATRIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

Démarche inutile.

En retournant dans sa maison, M. de Noirmont se rend près de sa femme. Ernestine est seule; il sent que c'est le moment de lui apprendre ce qu'il vient de faire, et pourtant il hésite, il est embarrassé, il prévoit que le parti qu'il a pris causera de la peine à sa femme. De son côté, Ernestine, qui n'a pas revu Madeleine, est inquiète, agitée, et n'ose pourtant pas parler d'elle à son mari. Celui-ci se décide à entamer l'entretien.

«Ma chère amie, nous n'avons pas vu Madeleine, ce matin?--Non, monsieur, et cela m'étonne.... ordinairement elle descend avant le déjeuner.--Il est assez inutile que vous l'attendiez......--Que voulez-vous donc dire, monsieur?...--Écoutez-moi: je suis revenu, ce matin, beaucoup plus tôt qu'on ne pensait. Ne vous trouvant pas chez vous, je suis monté chez M. Dalmer... Devinez qui j'ai trouvé dans sa chambre..... caché derrière les rideaux de son lit. Mais non vous ne devinerez pas!... vous qui étiez si persuadée de la bonne conduite de votre protégée... qui ne vouliez lui reconnaître aucun tort! Eh bien! madame, c'est elle qui j'ai trouvée là.--Madeleine!...--Oui, madame, Madeleine qui avait été trouver M. Dalmer dans sa chambre, au point du jour.... peut-être même y avait-elle passé la nuit...--Ah! monsieur...--Parbleu! madame, quand une femme va trouver un jeune homme chez lui; qu'elle s'y rende deux heures plus tôt ou plus tard, cela ne fait rien à l'affaire.--Mais, monsieur, qui vous dit que Madeleine soit aussi coupable que vous le pensez?... ne pouvait-elle avoir à parler à M. Victor?...

»--Oh! pour le coup, madame, vous me feriez damner!.... me prenez-vous pour un écolier ou un vieux Cassandre à qui l'on fait accroire de telles choses? Je connais les femmes, le monde!... ce n'est pas moi que l'on trompé. Si cette jeune fille désirait parler à M. Dalmer, ne le voit-elle pas cent fois dans la journée? ne peut-elle pas encore le trouver seul, dans le jardin, si elle a quelque secret à lui dire? J'en appelle à vous-même, madame: si vous aviez quelque chose d'important à dire à ce jeune homme, iriez-vous pour cela le trouver dans sa chambre?»

Ernestine porte son mouchoir sur sa figure et ne répond rien. M. de Noirmont répond: «Oui, Madeleine est coupable, et si M. Dalmer n'a pas profité de la bonne fortune qu'on venait lui offrir, c'est fort généreux de sa part... Il me l'a juré... je veux bien le croire; mais cette petite n'en est pas moins méprisable!...

»--Méprisable!... ah! monsieur, ne dites pas cela... Pauvre Madeleine! comme on te traite!...--Et comment voulez-vous que j'appelle une jeune fille qui va trouver notre hôte dans son lit?... oui, madame, dans son lit... Aujourd'hui, c'est M. Victor... demain, ce sera un autre, s'il nous vient un joli garçon..... Quand on a commencé dans cette route-là, on ne s'arrête plus!...

»--Ah! monsieur, par pitié!...--Vous pleurez, madame! vous êtes trop bonne... La conduite de cette petite m'étonne moins que vous... Une fille qui vient on ne sait d'où,... élevée par charité,.... recueillie dans un cabaret... où diable vouliez-vous qu'elle reçût de bons principes?

»--Vous oubliez, monsieur, qu'elle a été élevée avec mon frère et moi... que ma belle-mère la traitait comme sa fille... Ah! vous jugez bien mal le coeur de Madeleine.... il y a peu d'ames aussi belles que la sienne.

»--Je ne sais pas si son ame est belle; mais je trouve son coeur trop sensible, et, comme je ne veux plus de pareilles aventures dans ma maison, j'ai renvoyé mademoiselle Madeleine.»

Ernestine se lève vivement en s'écriant: «Que dites-vous, monsieur?... vous avez renvoyé Madeleine!

»--Oui, madame, j'ai justement rencontré, ici près, son protecteur,... ce Jacques qui l'aime tant; je lui ai dit de reprendre Madeleine, et ne lui ai point caché le motif qui me faisait la chasser de chez moi.

»--Chassée!... elle chassée!... déshonorée!... ce serait indigne!... Ah! monsieur, vous n'avez pas fait cela... c'est impossible!...

»--Eh! mon Dieu! madame, pourquoi ce désespoir? j'ai fait ce que je devais.... ma conduite me semble toute naturelle.

»--Ah! elle est affreuse!...--Madame!...--Chasser Madeleine! celle que j'aime, que j'ai recueillie... que j'avais promis de protéger... celle que ma bonne mère aimait tant!--Elle a mal reconnu vos bienfaits.--Monsieur, vous aurez pitié de mes larmes; vous me rendrez Madeleine, elle n'est pas coupable, j'en suis sûre... un moment d'imprudence ne doit pas être aussi cruellement puni.--Ah! vous appelez cela un moment d'imprudence!... Votre amitié pour cette jeune fille va trop loin et vous empêche de bien juger sa conduite. Moi qui ne suis pas aveuglé comme vous, je puis l'apprécier.--Dites plutôt, monsieur, que vous n'avez jamais pu souffrir Madeleine, et que vous êtes bien aise de me séparer de la seule amie que j'avais.--Voilà bien les femmes: toujours injustes quand on froisse leurs affections!...--Pauvre petite! elle a tout supporté! Chassée d'ici!... ô mon Dieu! mon Dieu!...»

Ernestine verse d'abondantes larmes; M. de Noirmont s'éloigne pour mettre fin à cette scène et ne plus être témoin de la douleur de sa femme.

Cependant Ernestine ne peut supporter l'idée de Madeleine chassée, malheureuse, pour une faute qu'elle n'a point commise. Elle est décidée à se rendre chez Jacques; mais elle voudrait pouvoir ramener Madeleine, et elle ne veut pas l'exposer à une nouvelle scène de la part de M. de Noirmont.

Elle descend au salon; M. de Noirmont lit les journaux. Dufour arrive en s'écriant: «Où est donc mon modèle, mademoiselle Madeleine?... Je la cherche, je l'appelle en vain... Voilà cependant un jour très-convenable pour peindre.»

M. de Noirmont feint de ne pas entendre. Ernestine cache sa figure avec son mouchoir. Dufour les examine l'un après l'autre en disant: «Hum!... il y a quelque chose d'extraordinaire ici;... on n'est pas gai... Est-ce qu'ils seront comme ça jusqu'au retour de Victor!... Ma foi, en attendant, je vais faire poser la grosse Nanette et son petit frère; c'est toujours une étude.»

Le mari et la femme sont de nouveau seuls. Près d'une heure s'écoule; ils ne se parlent pas: ce silence n'a été interrompu que par les sanglots d'Ernestine, qui ne cesse de pleurer. Enfin, M. de Noirmont se lève avec impatience en s'écriant: «Il n'y a pas moyen d'y tenir!... Voyons, madame, écoutez-moi... je ne suis pas un tyran, je ne veux pas en jouer le rôle, puisque vous ne pouvez vous passer de cette jeune fille,... puisque l'amitié que vous lui portez est plus forte chez vous que le respect dû aux convenances, voici ce que je vous propose: faites-la revenir; mais elle logera dans le corps-de-logis qui est de l'autre côté de la cour et dont on ne se sert pas; là du moins elle sera seule. Ce bâtiment ne communique pas avec nos appartemens. Elle mangera chez elle,... car, décemment madame, elle ne peut plus manger à notre table; enfin, elle ne se permettra jamais de reparaître au salon ni de mettre le pied dans cette partie de la maison. A ces conditions, Madeleine peut revenir, et je ne parlerai plus de ce qui s'est passé; mais elle tâchera aussi d'éviter ma présence et de rester dans sa chambre... Voilà, madame, tout ce que je puis faire... je crois que c'est encore beaucoup.--Il suffit, monsieur, je vais aller trouver Madeleine. Les conditions que vous imposez à son retour sont bien humiliantes;... mais ce n'est que pour moi qu'elle reviendra,... et je la prierai tant... Ah! j'espère qu'elle consentira à revenir.»

Ernestine met un chapeau, un chale, et se rend au village de Gizy, où elle a entendu dire que Jacques demeurait. Là, elle demande l'habitation du paysan; on lui indique une petite ruelle à l'extrémité du village: c'est là où était la maisonnette ou plutôt la masure de Jacques, car, depuis l'incendie qui l'a ruiné, le pauvre journalier reposait sous le toit le plus misérable de l'endroit.

Ernestine s'arrête devant la demeure qu'on lui a indiquée et dont les murs semblent près de s'ébouler; elle pousse la porte, qui n'est pas fermée, et se trouvé dans une petite salle où tout annonce le dénuement le plus complet. Cette pièce a au fond une porte qui donne sur un petit jardin à peine clos par quelques haies de mûriers sauvages. Ernestine entre dans le jardin; elle y aperçoit une paysanne allaitant un enfant: «N'est-ce pas ici la demeure de Jacques? dit Ernestine.--Si fait, madame, répond la villageoise, c'est-à-dire, c'était encore sa demeure il y a huit jours; mais depuis ce temps, Jacques a été nommé garde du bois, et vraiment tout le monde en a été content dans le pays, car Jacques est un brave homme qui avait ben soin de sa vieille tante, qui est morte il y a un mois.--Où donc demeure Jacques à présent?...--Tiens, ils ne vous l'ont pas dit!... Sont-ils bêtes dans le village!.... Vous demande sa maison et on vous envoie ici!... Ils ont cru apparemment que c'était à c'te vieille masure que vous vous vouliez parler... Ah! sont-ils bêtes...--Eh bien madame, Jacques demeure...--Ah! c'est juste, je ne vous le disais pas non plus moi.... Je suis bête comme les autres... Et bien! il a à c't'heure pour logement une jolie maisonnette dans les bois de Sissonne:... c'est la demeure du garde, et ça ne lui coûte rien de loyer... Mais, de quel côté?...--Ah! pas ben loin!... à une petite demi-lieue d'ici; suivez le sentier après la ruelle, il vous mènera sur le chemin de Sissonne; entrez dans les bois à gauche... prenez le sentier battu, et vous arrivez à un petit carrefour où est la maison du garde.»

Ernestine remercie la paysanne, et, sans se reposer, sans essuyer la sueur qui trempe ses cheveux, elle prend le chemin qu'on lui a indiqué. Après avoir marché ou plutôt couru pendant une demi-heure, elle arrive devant une assez jolie maisonnette, sur laquelle est écrit en grosses lettres: _Maison du Garde_.

Ernestine va entrer dans cette habitation lorsqu'à quelques pas elle aperçoit Madeleine assise sous un arbre. La jeune fille est plongée dans ses réflexions; mais ses traits ne sont pas altérés; et sa figure exprime plutôt la résignation que la douleur.

«Elle ne pleure pas, elle!» se dit Ernestine en la considérant; «c'est que loin d'avoir rien à se reprocher, elle doit être fière de ce qu'elle a fait!»

Madeleine a levé les yeux, et déjà Ernestine est près d'elle, la presse dans ses bras et la couvre de ses larmes.

«--Vous ici, madame!--Pensais-tu donc, Madeleine, que je t'abandonnerais après tout ce que tu fais pour moi? M. de Noirmont t'a chassée,... accusée devant Jacques!... Ah! si j'avais été là, je ne l'aurais pas souffert;... je me serais plutôt avouée coupable!--Grand Dieu! que dites-vous là!... vous avouer coupable!... et songez-vous à tous les malheurs qui en résulteraient!..... Vous, madame, vous avez une famille, des personnes qui vous aiment;... votre malheur ferait aussi le leur! Mais moi, seule sur la terre... sans nom, sans parens, qu'importe que je fasse des fautes!... je ne dois compte de ma conduite qu'à celui qui voit tout;... et celui-là ne peut pas la blâmer!--Et Jacques!...--Jacques ne veut pas me croire coupable. D'ailleurs il m'aime toujours,... et il m'a pardonné.--Tu lui as dit qu'on te soupçonnait à tort?...--Non, madame, je n'ai pas dit cela;... car alors il se serait fâché contre M. de Noirmont... Ah! ma bonne amie, ne me plaignez pas;... je me trouve heureuse,... oui, bien heureuse de pouvoir vous prouver toute mon amitié.--Grâce au ciel, M. de Noirmont a senti qu'il avait été trop loin... Je viens te chercher, Madeleine;... tu vas revenir avec moi...--Retourner avec vous à Bréville!... Oh! non, madame, ma présence y déplairait toujours à votre mari... D'ailleurs il m'a renvoyée...--Jamais il ne te reparlera de ce qui s'est passé... Madeleine, tu habiteras le pavillon qui est dans la cour;... là tu seras seule,... là tu ne verras pas cette société, ce monde que tu voulais toujours fuir... mais je pourrai aller te trouver, et passer près de toi tout le temps que j'aurai de libre;... je pourrai épancher mon coeur dans le tien, te parler de celui... pour qui je suis coupable, et que je n'ai pas la force de chercher à oublier. Ah! tu me comprendras, toi!... Tu compatis à ma faiblesse,... tu sais que je suis bien criminelle, et cependant tu ne me méprises pas!»