Madeleine

Chapter 19

Chapter 193,963 wordsPublic domain

«Qu'avez-vous donc fait de votre ami Dufour? dit M. de Noirmont; je ne l'ai pas aperçu ce matin.... Il ne me parle plus de mademoiselle Pomard... J'ai dans l'idée qu'il y a du refroidissement dans les amours... Nos voisins ne sont pas venus depuis quelques jours... Dufour ne vous a rien dit?...»

Victor est si occupé à regarder à terre qu'il n'entend pas la question de M. de Noirmont; celui-ci est obligé de la lui répéter.

«Non, monsieur, non... Dufour n'est pas au salon...» répond Victor, qui n'est pas du tout à ce qu'on dit. M. de Noirmont regarde le jeune homme, puis reprend: «En vérité, monsieur Dalmer, vous avez aussi quelque chose qui vous préoccupe beaucoup en ce moment...--Moi, monsieur;... mais non.... je ne pense à rien... à rien d'important, je vous assure...--J'ai cru que vous étiez comme mademoiselle Madeleine, que vous aviez aussi des mystères...--Des mystères!... Oh! je ne vois pas trop sur qui j'en ferais...»

Victor levait alors les yeux. Madeleine, qui est un peu en arrière de M. de Noirmont, lui fait un signe expressif que le jeune homme ne comprend pas. Mais Ernestine s'est aperçue de la manière singulière dont la jeune fille regardait Victor. Aussitôt la rougeur lui monte au visage, ses yeux s'animent, et elle dit à son mari, d'un ton assez bref:

«Mon ami, faites-moi le plaisir de vous éloigner avec M. Dalmer.... Je veux parler à mademoiselle.... je tiens à éclaircir l'affaire qui nous occupait tout à l'heure... Votre présence.... celle de monsieur, empêchent sans doute mademoiselle de parler; mais quand elle sera seule avec moi, il faudra pourtant bien qu'elle s'explique.

»--Comme vous voudrez, ma chère amie, dit M. de Noirmont; nous vous laissons. Allons, M. Dalmer, venez faire une partie de billard, cela vous distraira... car vous êtes ce matin dans vos idées noires, ce que ma femme appelle avoir mal aux nerfs... et elle y a mal souvent depuis quelque temps.»

Victor n'ose refuser; il se laisse prendre sous le bras et entraîner par M. de Noirmont du côté de la maison.

«Nous voici seules, mademoiselle,» dit alors Ernestine d'un ton qu'elle n'a jamais pris avec l'orpheline; «j'espère que maintenant vous allez parler, me dire quel est cet écrit que vous avez caché dans votre sein... de qui vous le tenez... et me le montrer enfin; car, si vous n'avez commis aucune faute, vous ne devez pas avoir de secrets pour moi.

»--Madame, je vous en prie,» dit Madeleine en joignant les mains, «ne me pressez pas davantage.... je ne puis vous montrer cette lettre.... oh! non, je ne le peux pas...

»--Ah!... vous avouez donc que c'est une lettre?...--Vous qui êtes si bonne pour moi... madame, voudriez-vous me causer de la peine?... Si j'ai tort en vous cachant ce papier... eh bien! infligez-moi quelque punition... éloignez-moi de votre présence.... mais, de grâce, ne me demandez pas à le voir.

»--Oui, mademoiselle, je suis bonne pour vous, trop peut-être, je commence à le croire... mais je ne veux pas que l'on se joue de moi.... J'ai vu tout à l'heure vos signes d'intelligence à M. Victor, je devine tout maintenant.... Cette lettre est de lui... montrez-la-moi... sur-le-champ... je le veux!...

»--Non, madame.... oh! non, je vous en supplie!...»

Madeleine se jette aux genoux d'Ernestine en élevant les bras vers elle; mais dans cette position elle laisse voir une partie du papier qui est dans son sein, Ernestine l'aperçoit et s'en empare avec la promptitude de l'éclair. En voyant que la lettre lui est enlevée, Madeleine pousse un cri et veut encore arrêter madame de Noirmont; mais déjà celle-ci a entr'ouvert le billet, les caractères ont frappé ses yeux, et elle tombe sans connaissance devant la jeune fille en murmurant: «Malheureuse!.... ma lettre!...»

Madeleine entoure Ernestine de ses bras, l'embrasse, l'appelle.... madame de Noirmont a toujours les yeux fermés, une pâleur effrayante couvre son visage. Madeleine se rappelle que la pièce d'eau n'est qu'à quelques pas; elle y court, mais auparavant elle a la précaution de remettre dans son tablier la fatale lettre qui était tombée des mains d'Ernestine.

Madeleine, arrivée à la pièce d'eau, y trempe son mouchoir; elle revient près d'Ernestine, et avec ce mouchoir lui imbibe le front, les tempes; ses soins ne sont pas inutiles, Ernestine revient à la vie, mais en r'ouvrant les yeux elle aperçoit Madeleine agenouillée près d'elle. Aussitôt elle cache sa figure dans ses mains en s'écriant: «O mon Dieu!... et moi qui l'accusais!...

»--Madame, ma chère bienfaitrice,» dit la jeune fille en s'emparant d'une main d'Ernestine et la couvrant de baisers..... pouvez-vous craindre de me regarder,... moi qui vous aime tant, moi... qui donnerais ma vie pour vous!... Cette lettre... je... je ne l'ai pas lue...

»--Si, Madeleine, si, tu l'as lue... sans cela tu n'aurais pas refusé de me la montrer--Ah! je comprends maintenant toute la grandeur de ton ame... Tu te laissais soupçonner... et tu ne voulais pas m'humilier!--Ah! madame...--Oui, m'humilier... car je suis bien coupable... et tu as le droit de me mépriser maintenant.--Vous mépriser!.... Oh! ne le craignez pas... vous ne pouvez pas être coupable pour moi, madame... Oh! ne pleurez pas... Si vous saviez combien vos larmes me font de mal!...--Ah! Madeleine... je suis déjà bien punie!... mais où est donc cette lettre?...--La voilà, madame... Pendant votre évanouissement, je l'avais reprise...--Personne ne m'a vue?... M. de Noirmont...--Non, Madame... personne n'est venu par ici...--Tu vois à quoi l'on s'expose quand on se conduit mal!... Où avais-tu trouvé... cette lettre?--Là-bas... sous le bosquet... M. Victor en sortait... Je l'ai cherché;... je n'ai pu le rejoindre...--Ah! je comprends maintenant la cause de son trouble, de son inquiétude!»

Ernestine cache à son tour la lettre dans son sein, puis elle tend la main à la jeune fille, en lui disant: «Pardonne-moi de t'avoir soupçonnée un moment... Hélas! la fatale passion qui me domine avait égaré ma raison... Ah! Madeleine, puisses-tu ne jamais la connaître cette passion qui influe si puissamment sur la vie d'une femme!.... maintenant il faut que j'essuie mes yeux, que je cache mes pleurs!... Si M. de Noirmont voyait que j'ai pleuré!... Ah! quelle contrainte!... Je lui dirai que tu m'as montré ce papier,... que ce n'était rien... des pensées,... une chanson que tu avais faite;... que tu craignais qu'on ne se moquât de toi... Il faut mentir,... toujours mentir quand une fois on a commencé!... Madeleine, veux-tu encore m'embrasser?»

Pour toute réponse, Madeleine se jette dans les bras d'Ernestine et la serre long-temps contre son coeur.

CHAPITRE VII.

Ce qu'elle fait encore.

Depuis le jour qui a pensé être si fatal à madame de Noirmont, Madeleine redouble, auprès d'elle, de soins, de prévenances, de respect; elle cherche, par sa conduite, à lui faire oublier qu'elle connaît sa faiblesse, et, par son amitié, à lui prouver qu'elle peut compter sur son entier dévoûment. Quant à M. de Noirmont, il a cru, ou a feint de croire ce que sa femme lui a dit au sujet de l'écrit que Madeleine a refusé de leur montrer; cependant, depuis ce jour, il conserve avec la jeune fille un ton froid et sévère, et ne lui adresse que rarement la parole.

Ernestine a instruit Victor de la conduite de Madeleine; celui-ci n'a pas osé en témoigner sa reconnaissance, car il eût fallu parler d'une chose qu'il était plus convenable de ne pas rappeler. Mais s'il ne peut lui dire ce qu'il pense, Victor ne traite plus Madeleine comme quelqu'un qui n'occupe aucune place dans notre coeur; il lui marque maintenant plus d'amitié, plus d'intérêt, et ses yeux ne rencontrent jamais ceux de la jeune fille sans qu'elle puisse y lire un remercîment de ce qu'elle a fait. La conduite de Victor dédommage amplement Madeleine de la mauvaise humeur que lui montre M. de Noirmont.

Cependant, depuis que, sans le vouloir, Madeleine est devenue leur confidente, Victor et Ernestine n'osent plus se parler, se rapprocher; ils savent bien qu'ils n'ont rien à redouter de l'indiscrétion de la jeune fille, qui, loin d'épier leurs actions, les évite et semble craindre de se trouver avec eux; mais que de gens sont coupables lorsqu'ils pensent que leur faute est ignorée, et qui n'osent plus céder à leur faiblesse du moment où ils savent qu'elle n'est plus un mystère.

Tant de contrariétés, de chagrins, devraient dégoûter de l'amour. Il n'en est rien: c'est un sentiment qui prend racine au milieu des orages, et qui mourrait dans une température continuellement calme.

Dufour a terminé le portrait d'Ernestine, à la grande satisfaction de son modèle; mais M. de Noirmont s'absente fort peu de la maison, qui est devenue sa propriété. On voit d'un autre oeil ce qui nous appartient; il médite déjà des changemens dans la distribution des appartements, des constructions nouvelles, des plantations, des améliorations. Occupé de tout cela, il passe ses journées à parcourir la maison ou les jardins; impossible de se donner un rendez-vous, de se voir en tête-à-tête sans s'exposer à être surpris. Le soir, fatigué d'avoir arpenté ses escaliers et ses pelouses, ses allées et ses corridors, M. de Noirmont reste au salon, où il faut bien que sa femme lui tienne compagnie.

Les Pomard ne sont pas revenus à Bréville depuis que Dufour s'est mis sous le lit de mademoiselle Clara. Cependant le peintre a tenu sa promesse; il n'a pas dit un mot de cette aventure. Mais comment se trouver avec un homme qui a découvert des particularités aussi délicates! Mademoiselle Pomard a pourtant dit à son frère qu'elle reverrait Dufour sans éprouver aucun embarras; mais M. Pomard ne se sent pas la même force de caractère, et il passe ses journées à penser à la figure qu'il fera quand il se trouvera avec lui.

M. et madame Montrésor sont les seules personnes qui viennent encore à Bréville, madame Bonnifoux n'ayant pas été satisfaite du peu d'accueil qu'on y a fait au loto. Mais Sophie devient chaque jour plus jalouse de Chéri, et Chéri plus ennuyé de sa femme; leur société ne peut procurer à Ernestine et à Victor que quelques instans de liberté. Quant à Dufour, comme il faut toujours qu'il peigne quelqu'un ou quelque chose, il a commencé le portrait de Madeleine, quoique celle-ci se refusât à cet honneur; mais Ernestine a joint ses instances à celles du peintre, et la jeune fille a cédé.

Une lettre d'Armand met fin à la vie uniforme qu'on menait à Bréville: le jeune marquis écrit à son beau-frère pour lui demander le restant de la somme qui lui revient sur la vente de sa propriété; sa lettre est courte et pressante; du reste, rien pour ses amis, pas un mot de souvenir pour sa soeur. On voit que le jeune homme, tout entier sous l'influence de ses passions et de ses connaissances de Paris, a oublié toutes les personnes qu'il a laissées à Bréville.

Cette lettre est arrivée dans l'après-dînée. M. de Noirmont, après l'avoir lue, pousse un profond soupir en s'écriant: «Ce jeune homme se perdra!...» puis il passe la lettre à Victor et à Dufour en leur disant: «Voyez, messieurs, quel style aimable!... écrire ainsi au mari de sa soeur... il lui faut de l'argent... Il ne s'informe même pas si cela me gênera de lui envoyer maintenant ce qui lui revient encore sur cette maison. Il veut avoir cette somme sur-le-champ... eh bien! il l'aura... mais, après... quand il l'aura perdue avec les misérables qui l'entourent... que fera-t-il le malheureux?... car je sais qu'il a déjà vendu ses rentes, perdu, joué tout son bien.--Mon pauvre frère! dit Ernestine, mon Dieu! comment donc l'empêcher de courir à sa ruine?...»

Madeleine ne dit rien, mais elle pleure en songeant que l'ami de son enfance peut quelque jour être malheureux.

«Il paraît, dit Dufour, que le beau Saint-Elme ne dirige pas très bien son cher ami.--Cet homme m'a bien trompé, dit M. de Noirmont.--Il ne m'a pas trompé moi: je me suis toujours méfié de lui.--Si du moins mon beau-frère avait près de lui un ami véritable, capable de lui donner de bons conseils, de lui faire voir la folie de sa conduite... peut-être reviendrait-il encore à nous?... Moi si je pensais être écouté, je partirais sur-le-champ pour Paris... mais je sais que je ferais un voyage inutile... Armand a toujours fort mal reçu mes avis. Il a l'air de me regarder comme un précepteur, comme un tuteur... il ne m'écoute qu'avec impatience. Il faudrait que ce fût quelqu'un qui possédât sa confiance, son amitié...»

En disant ces mots, M. de Noirmont regardait Victor; celui-ci le comprend et s'écrie: «Je crois vous entendre; je partirai pour Paris, et je verrai Armand.

--Je n'osais vous en prier, mais vraiment j'y songeais, car je ne vois plus que ce moyen pour sauver Armand;... et c'est un grand service que vous nous rendrez.

--Oui,» dit Ernestine qui a changé de couleur, mais qui a fait un effort sur elle-même, «oui, mon mari a raison..... Mon frère a pour vous beaucoup d'amitié... il vous écoutera, je l'espère,... et vous le ramènerez ici..., avec vous;.... car, si vous le laissez à Paris, il ne faudra pas compter sur ses bonnes résolutions.

--C'est bien ce que j'espère, dit M. de Noirmont. M. Dalmer nous ramènera Armand... Quant à M. Saint-Elme.... oh! je l'en dispense!

--Est-il nécessaire que je t'accompagne? dit Dufour.--Non, non, dit M. de Noirmont, vous resterez avec nous....... De toute manière, M. Dalmer reviendra... et le plus tôt possible.

--Mais, dit Victor, si Armand ne veut pas m'accompagner, il ne serait pas bien nécessaire que je revinsse.

--Si fait, vraiment, et ce n'est qu'à cette condition que je vous laisse aller à Paris. Nous ne sommes encore qu'au commencement d'août;...... c'est le plus beau moment de la campagne.

--A moins, cependant, que monsieur ne s'ennuie trop ici, dit Ernestine.

--Ah! madame... j'espère que vous ne le pensez pas. Je reviendrai puisqu'on veut bien me le permettre.--Tu me rapporteras deux pantalons de nankin, dit Dufour, que ma blanchisseuse doit avoir laissés chez ma portière; je te donnerai une autorisation.

--Puisque c'est convenu, dit M. de Noirmont, il faut maintenant que je m'occupe de trouver l'argent qu'on me demande, et dont vous aurez la complaisance de vous charger; car, avant d'engager mon beau-frère à revenir vivre près de nous, je veux acquitter ma dette avec lui, sans quoi il penserait que c'est pour ne pas le payer que je lui envoie un ambassadeur.--Ah! mon ami, quelle idée!...--Ma chère amie, Armand m'a toujours montré si peu de confiance que je puis bien le juger capable de penser cela de moi. D'ailleurs je veux m'acquitter... pour éviter à votre frère des demandes qui doivent lui être pénibles,... quoiqu'il les fasse d'un ton si peu aimable!... Je vais partir pour Laon sur-le-champ. J'y coucherai; je terminerai demain avec le notaire que je vais voir, et je tâcherai d'être revenu pour dîner. Alors M. Dalmer recevra de moi la somme et pourra partir pour Paris. Je n'ai pas de temps à perdre... Je vais prendre les papiers dont j'ai besoin, je fais seller ma petite jument, et je me mets en route.»

On n'a fait aucune objection à M. de Noirmont. En sachant que l'époux d'Ernestine va coucher à Laon, Victor a senti battre son coeur avec violence. Au moment de se séparer pour quelque temps de la femme qu'il aime, comment ne céderait-il pas à l'espoir de pouvoir encore une fois se rapprocher d'elle. Ernestine a rougi et baissé les yeux, car dans un seul regard de Victor, elle a déjà deviné sa pensée.

M. de Noirmont a pris les papiers qui lui sont nécessaires; il fait ses adieux, et monte à cheval, en promettant de faire en sorte d'être revenu le lendemain pour dîner.

On a suivi M. de Noirmont jusqu'à l'entrée du bois; là, il presse son cheval et on le perd de vue. En revenant, Victor donne le bras à Ernestine, Madeleine marche seule, se tenant assez éloignée d'eux pour ne pas entendre ce qu'ils se disent. Dufour s'arrête à chaque instant pour contempler un effet du soleil couchant.

Victor parle avec action à Ernestine. On voit qu'il la prie, la presse, et que celle-ci ne résiste qu'avec peine à ce qu'il lui demande. On arrive, et Madeleine entend ces mots: «C'est impossible!» auxquels Victor répond: «Alors je ne reviendrai pas de Paris.

»--Que lui refuse-t-elle donc? se dit Madeleine. Il à l'air fâché!... Il dit qu'il ne reviendra pas... Ah! je sens que je préfère le voir en aimer une autre que de ne plus le voir du tout..... D'ailleurs, il m'aime un peu maintenant;... il m'appelle son amie;... c'est quelque chose que l'amitié,... et on dit que ça dure plus long-temps que l'amour.»

La soirée se passe assez tristement. Victor boude dans un coin du salon. Ernestine est rêveuse, agitée, elle regarde souvent Victor; puis, quand il lève la tête, elle reporte vite les yeux d'un autre côté. Dufour fait un petit croquis d'idée de la grosse Nanette, en attendant qu'il la fasse poser. Madeleine travaille et se tait suivant son habitude, à moins qu'on ne lui adresse la parole.

«Nous ne voyons plus nos voisins, M. et mademoiselle Pomard,» dit tout-à-coup Ernestine, pour tâcher de ranimer la conversation.

«--Vous vous ennuyez après eux, madame?» dit Victor d'un air ironique. «--Non, monsieur.... vous savez bien d'ailleurs que maintenant je ne m'ennuie plus, mais je crains que M. Dufour ne pense pas de même... Il aimait la gaieté de mademoiselle Clara...

»--Oh! oui,... elle est fort gaie, en effet,» dit Dufour sans quitter son dessin. C'est une jeune personne qui aime beaucoup à rire... et quand je la verrai, certainement, je rirai encore avec elle, si elle veut bien le permettre...--Mais vous n'allez plus les voir, M. Dufour?--Non, madame, non...... J'ai vu qu'on me regardait déjà comme un épouseur,... et, tout bien considéré, je n'épouse pas mademoiselle Clara.

»--Ah! tu es décidé maintenant, dit Victor.--Très-décidé.--Je crois que tu te marieras difficilement, mon cher Dufour; tu es si méfiant!--J'aime mieux être méfiant que d'être co... Ah! mon Dieu! madame, je vous demande bien pardon... Je crois toujours être entre artistes; ce n'est pas, qu'après tout, ce mot-là ait rien d'indécent par lui-même,... et je suis comme Boileau, _j'appelle un chat un chat_... Mademoiselle Madeleine, vous ne dites rien;... vous êtes bien pensive?

»--Oh! Madeleine n'est pas causeuse,» dit Ernestine enchantée de pouvoir changer la conversation.--«Que voulez-vous que je dise? ma bonne amie...--Mais, tout ce que tu voudras.--Et votre ami Jacques,.... il y a long-temps que je ne l'ai aperçu... que devient-il donc?--Il y a aussi quelques jours que je ne l'ai vu.--Croyez-vous qu'il veuille poser pour que je fasse son portrait?--Mais... je ne sais pas, monsieur; Jacques a si peu de temps... Vous ne peignez pas le soir.--Songez donc qu'il sera enchanté d'avoir son portrait, qui sera étonnant de ressemblance... grandeur naturelle,... en blouse,... en bonnet de laine,... ce sera original!...--Dufour, il y a encore le jardinier et la cuisinière dans la maison: est-ce que tu ne feras pas aussi leur portrait?--Victor, c'est très-inconvenant ce que tu dis... c'est même ridicule;... mais je ne me fâche pas, parce que j'ai trop de talent pour cela.--C'est parce que je le sais, monsieur, que je me permets de plaisanter.--A la bonne heure! c'est mieux, ça.»

Victor a déjà regardé plusieurs fois la pendule; il ne cesse de dire: «Il est tard,... il faut se coucher.--Comme tu es aimable ce soir! dit Dufour. Ces dames n'ont que nous pour compagnie, et tu ne parles que de te coucher... Tâche donc de rapporter de Paris des choses plus galantes... et n'oublie pas mes deux pantalons de nankin et mes six faux-cols.»

A force de répéter qu'il est tard, Victor fait enfin lever Ernestine, qui répond: «Oui il est temps de se retirer...» Chacun prend une lumière. Victor, en disant bonsoir à madame de Noirmont, la regarde d'une façon singulière; elle détourne la tête; il fait un mouvement d'impatience, puis s'éloigne et monte chez lui avec colère, n'écoutant pas Dufour, qui lui crie: «Attends-moi donc!... Que diable as-tu ce soir, pour être si pressé de dormir?»

Madeleine dit bonsoir à Ernestine; elle monte à sa petite chambre, qui est au troisième dans les mansardes, au-dessus de la chambre de Victor. Madame de Noirmont couche au premier. En se retirant chez elle, ses yeux sont mouillés de larmes, et elle murmure d'une voix étouffée: «Non,... je ne devais pas consentir;... mais il dit qu'il ne reviendra pas!...»

Madeleine dort mal; elle se sent inquiète, agitée, sans pouvoir bien se rendre compte de ce qui la tourmente; elle pense à Victor, à Ernestine. Au point du jour, ne pouvant plus reposer, elle se lève, s'habille et entr'ouvre la fenêtre. Les vapeurs du matin ne sont pas encore dissipées, mais tout annonce une belle journée. Madeleine veut descendre au jardin; elle quitte sa chambre et se dirige vers l'escalier, allant bien doucement, afin de ne réveiller personne dans la maison.

A peine a-t-elle descendu deux marches qu'elle entend du bruit au-dessous d'elle. Ce sont des pas,... puis le froissement d'une robe... On monte l'escalier,... on se hâte. Madeleine se sent presque effrayée; elle se demande qui peut être levé avant le jour... Elle reste sans bouger. On est arrivé à l'étage qui est au-dessous; on ne monte pas plus haut, on entre dans le corridor... Madeleine avance un peu la tête... C'est Ernestine qui vient de se glisser légèrement dans le couloir... Bientôt une porte se referme avec précaution et on n'entend plus rien.

Madeleine est toujours au haut de l'escalier, immobile, frappée de ce qu'elle vient de voir, mais doutant encore et se disant: «Ce n'est pas elle peut-être;... je n'ai pu voir que sa robe... A peine si l'on y voit encore... Mais dois-je descendre?... oh! non,... je pourrais la rencontrer; elle croirait peut-être que je l'épie... Rentrons vite dans ma chambre, et n'en sortons plus avant que tout le monde ne soit levé.»

La jeune fille rentre doucement dans sa chambre, dont elle repousse la porte; mais elle pense,... elle pense beaucoup... (tant de choses devaient alors l'occuper), et, tout en pensant, elle écoute si on ne rouvre pas la porte de la chambre de Victor. Près d'une heure s'est écoulée, personne, excepté le concierge, n'est encore levé dans la maison. Pour se distraire, Madeleine se met à la fenêtre; elle n'y est que depuis peu de temps lorsqu'elle entend les pas d'un cheval; elle ne peut voir du côté de la route, mais elle peut apercevoir dans la cour.

Les pas du cheval se sont rapprochés, et bientôt Madeleine voit M. de Noirmont qui met pied à terre, confie sa monture au concierge et entre dans la maison.

Madeleine se sent glacée; elle ne respire plus; une idée terrible se présente à sa pensée, et la terreur qui l'agite est si forte que, pendant quelques instans, ses idées se perdent; elle ne sait quel parti prendre; elle craint de soupçonner à tort Ernestine, elle n'ose descendre,... elle balance...

«Et pourtant si elle est là!... se dit-elle M. de Noirmont est sans doute allé à son appartement.... S'il n'y trouve pas sa femme;... s'il allait venir chez M. Victor... ah!...»

Madeleine n'hésite plus; elle descend rapidement l'escalier et va frapper à la porte de Victor en criant d'une voix étouffée: «Ouvrez-moi, de grâce... c'est moi,... Madeleine... M. de Noirmont est revenu... Ah!... je l'entends en bas; il demande au concierge si madame est sortie;... il monte... Mais ouvrez-moi donc...»

On ouvre. Madeleine entre, ou plutôt tombe dans les bras de Victor, qui referme bien vite la porte.

La jeune fille ne s'est pas trompée, Ernestine est là, tremblante, épouvantée par le retour inattendu de son mari. Elle ne peut parler, mais ses yeux interrogent Madeleine. Victor, frémissant de la situation d'Ernestine, mais conservant encore sa présence d'esprit, attire Madeleine loin de la porte, en lui disant très-bas: «Est-il vrai,... M. de Noirmont...--Est ici;... je l'ai vu...--Ah!... je suis perdue,... et je l'ai bien mérité,» dit Ernestine d'une voix mourante.