Chapter 18
»--Mais enfin, reprend mademoiselle Clara, puisque mon petit est mort et que probablement je ne reverrai jamais Bénard, tout cela est comme un songe... Il y a dix ans que c'est passé... ce n'est plus la peine d'y penser.... c'est absolument comme si ça n'était pas arrivé.
»--C'est pour cela, ma soeur, que j'exige maintenant la plus grande sévérité dans les paroles et dans les moeurs!
»--Ah! oui, mais il faut bien rire un peu... J'aime à rire, moi, et j'aime bien M. Dufour, parce qu'il est drôle.... qu'il est amusant, qu'il plaisante avec esprit!
»--Au fait, elle est bonne enfant,» se dit le peintre en retenant sa respiration; «c'est dommage qu'elle ait fait un petit!...
»--Je crois que nous ferions un ménage bien assorti... M. Dufour est jeune encore... moi aussi... Je ne suis pas mal... Il m'a dit que j'avais un nez antique. Il est bien, lui: il est gras, il est frais..... c'est un bel homme pour sa taille!
»--Elle est très-aimable! se dit Dufour; et après tout, puisque son petit est mort, et qu'il y a dix ans que c'est arrivé... elle a raison, on pourrait n'y plus penser.
»--Oui, le parti n'est pas trop mauvais, dit Pomard, puisque M. Dufour nous a dit qu'il avait deux mille deux cents livres de rente! Sans quoi, je n'en voudrais certes pas, car je ne me fie guère à son talent: entre nous, je trouve que le portrait qu'il vient de faire de M. de Noirmont est tout-à-fait manqué...
»--Manqué!.... le portrait de M. de Noirmont, ah! c'est fort!» dit Dufour en se serrant les poings de colère.
«--Écoutez, mon frère; le genre de M. Dufour n'est pas le portrait, il nous l'a dit lui-même...--Alors, ma soeur, on ne se mêle pas de faire ce qu'on ne sait point, et on n'a pas la prétention de vouloir donner cela pour un chef-d'oeuvre!... Est-ce que tu trouves M. de Noirmont ressemblant?--Oh! non, par exemple! il en a fait un homme de soixante ans... Si je me voyais barbouillée comme ça, certainement je ne prendrais pas mon portrait.
«--Barbouillée!... elle a dit barbouillée, murmure Dufour. Ah! si je t'épouse jamais, je veux être en effet un barbouilleur!... Mademoiselle Clara! ce mot-là vous coûtera cher!... Ah! vous faites des enfans avec les dragons, et vous voulez attraper un mari... et juger de la peinture!... Sotte! ignorante!... Que je suis content de m'être fourré sous le lit!»
Et Dufour est obligé de mettre son mouchoir devant sa bouche pour dissimuler sa respiration, car le mot barbouilleur l'a suffoqué, et c'est à peine s'il peut tenir en place; il a des crispations; il donne des coups de genoux dans la sangle du lit; heureusement l'arrivée de quelqu'un empêche qu'on ne l'entende.
C'est madame Bonnifoux qui vient d'entrer dans la chambre de mademoiselle Clara en s'écriant: «Bonjour, mes voisins! je viens vous voir à mon tour. Ça va mieux... Mon indisposition est passée... J'ai pris trois fois _bonne-amie_..... un peu chaude.... Cela m'a fait beaucoup de bien... Je viens demander à mademoiselle Clara sa manière de faire la panade..... Je me rappelle en avoir mangé une délicieuse chez vous il y a huit jours, et ma cuisinière n'est pas très-forte sur les panades... Le fait est que c'est beaucoup plus difficile à faire qu'on ne pense...»
M. Pomard, qui sans doute ne se soucie pas de prendre une leçon de panade, sort en disant: «Je vais voir dans les environs si je rencontre M. Dufour.--Va, mon frère, et tu le ramèneras.»
Madame Bonnifoux s'est installée dans un fauteuil et entame avec mademoiselle Clara l'article panade. Dufour, qui commence à s'ennuyer d'être sous le lit et qui d'ailleurs sait maintenant tout ce qu'il voulait savoir, ressent des inquiétudes dans les jambes, des douleurs dans les côtes, et donne au diable madame Bonnifoux; mais la conversation, une fois établie sur les potages, devait nécessairement être longue. Madame Bonnifoux parle depuis plus d'une heure; elle a passé en revue le riz, le vermicelle, les croûtons, les juliennes et les consommés. Dufour se dit à chaque instant: «Comment! elle n'est pas au dernier!... elle en invente donc, la maudite vieille!...»
Madame Bonnifoux, après avoir traité long-temps son sujet favori, dit à mademoiselle Clara: «A propos, ma voisine, il me semble que votre frère a parlé de M. Dufour tout à l'heure.--Vous ne vous êtes pas trompée, nous l'attendons. Il est venu pendant que nous étions chez vous, mais il doit revenir.--Eh bien! mon enfant, où en sont les choses?.... car, d'après quelques mots qui vous sont échappés,... j'ai dû penser que ce monsieur avait des vues sérieuses sur vous.--Oui, ma voisine, ce n'est plus un mystère, M. Dufour est amoureux de moi,... mais amoureux au dernier point;... et, d'après quelques paroles qu'il m'a glissées hier au soir, j'ai lieu de croire qu'il va venir aujourd'hui demander ma main à mon frère.
»--Ah! ma chère voisine que je suis contente d'apprendre cela;..... que je vous embrasse la première, et recevez bien mes complimens..... Ah! vous allez vous marier!... Vous ferez une noce, n'est-ce pas, mon enfant?...--Certainement, madame, et je n'ai pas besoin de vous dire que vous en serez.--Trop honnête, chère amie... Comme je ne danse pas, j'y porterai mon loto... Il y a toujours des amateurs... Ah! par exemple, je veux être magnifique;... je mettrai ma robe gorge de pigeon.
»--Si tu ne la mets que pour cette noce-là, tu ne l'useras pas, vieille bavarde!» dit Dufour en essayant de se retourner.
«--Vous avez déjà fait la carte de votre dîner pour ce jour-là, chère amie?--Non, pas encore.--Mon enfant, il faut y penser d'avance! Ce n'est pas une petite affaire qu'un repas de noce... Si vous le permettez, je vous donnerai mes conseils et ma cuisinière.--Très-volontiers.--Nous allons tout de suite en jaser un peu.
»--Ah! mon Dieu!... je suis ici jusqu'au soir! se dit Dufour. Elles vont s'occuper du repas à présent... J'ai envie de leur crier que c'est inutile.... Non, diable!... n'allons pas nous montrer... Si j'épousais, oh! alors on me pardonnerait de m'être caché là!... mais, comme je ne veux plus épouser, on ne prendrait pas la chose bien: ainsi, résignons-nous.»
Madame Bonnifoux n'est encore qu'au premier service, lorsqu'elle s'interrompt en disant: «Ah! c'est singulier..... je ne me sens plus si bien...--Qu'avez-vous donc, madame Bonnifoux? vous pâlissez en effet.--Ma chère amie,... j'ai une suite d'indisposition..... Je croyais que c'était fini... Dieu! que je suis mal à mon aise!... Je n'aurai jamais la force d'aller jusque chez moi...--Calmez-vous, ma voisine, vous trouverez dans ma chambre tout ce que vous pouvez désirer.... un cabinet à l'anglaise contre l'alcôve... Je vous laisse... Faites comme chez vous... Je vais vous préparer un peu de thé.»
Mademoiselle Clara sort, et madame Bonnifoux court dans la chambre en se tenant le ventre, en poussant des gémissemens et en cherchant le petit cabinet. Dufour est au supplice; il se cogne la tête contre le lit en murmurant: «Il me faut passer par des épreuves bien cruelles.... Je vais en entendre plus que je ne voulais!.... Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que madame Bonnifoux me réservait là!»
La vieille voisine a trouvé le cabinet; mais elle ne peut parvenir à tourner le bouton de la porte. Elle se désespère, en balbutiant: «Maudit bouton!.... ça ne tournera pas... Je ne pourrai pas entrer;... et cependant je n'ai pas un instant à perdre!...»
Aux grands maux les grands remèdes, madame Bonnifoux se décide pour un autre procédé. Elle cherche la table de nuit; mais le petit meuble est caché par les rideaux, et, dans son trouble, la vieille femme ne le voit pas; espérant trouver sous le lit ce qu'elle désire, elle se met à genoux, baisse la tête... et pousse des cris horribles.
Aux cris de madame Bonnifoux, arrivent mademoiselle Clara une théière à la main et M. Pomard avec son fusil à deux coups. Ils aperçoivent la vieille voisine, qui est tombée de frayeur sur le tapis, et Dufour qui, se voyant découvert et voulant se sauver, renverse avec sa tête lavabo et somno, et n'a encore que la moitié du corps de sorti de sa cachette.
«Qu'est-ce qu'il y a? s'écrie Pomard. Un homme sous le lit de ma soeur!»
Et déjà M. Pomard le couche en joue, lorsque sa soeur s'écrie: «Arrêtez, mon frère!.... c'est M. Dufour....--M. Dufour!...
»--Moi-même,» dit le peintre qui est enfin parvenu à se tirer de dessous le lit. Je vous demande bien pardon du dégât que j'ai fait... Je le paierai, si vous l'exigez.... Mais j'ai besoin de prendre l'air; j'ai l'honneur de vous saluer...»
Dufour se dispose à s'esquiver, mais M. Pomard lui barre le passage.
«--Monsieur Dufour, qu'est-ce que cela veut dire?... Que faisiez-vous sous le lit de ma soeur?... Quel était votre but?
»--Oh! mon frère, certainement c'était une plaisanterie! dit mademoiselle Clara. M. Dufour voulait rire apparemment.
»--Oui, mademoiselle, je voulais rire, et pas autre chose... J'ai l'honneur de...
»--Mais, monsieur Dufour, après une telle plaisanterie, il est bon pourtant de s'expliquer... Je pense que votre intention n'est pas de compromettre ma soeur... Et, quand on se met sous le lit d'une demoiselle, c'est qu'on veut en venir à une fin avouée par les moeurs.--Mais non, je vous jure que je ne veux en venir à aucune fin,... et que je n'ai nulle intention sur mademoiselle. Permettez-moi donc de vous quitter.
»--Ah! c'est trop fort!» s'écrie Pomard en frappant le parquet avec la crosse de son fusil. «Vous n'avez pas d'intention touchant ma soeur!
»--Vous n'avez pas,.... vous ne pensez pas à une fin?» dit mademoiselle Clara, qui ne rit plus. «Alors, monsieur, pourquoi vous cachiez-vous sous mon lit; car on ne se permet de semblables plaisanteries qu'avec une personne que l'on regarde comme sa future.
»--Oui, monsieur! Pourquoi étiez-vous sous le lit de ma soeur, si vous ne voulez pas l'épouser?... Il faut m'expliquer cela, monsieur, ou me faire raison!»
M. Pomard replace son fusil sur son bras gauche comme s'il faisait l'exercice, et regarde Dufour d'un air menaçant.
»--Ah! vous voulez des raisons, monsieur et mademoiselle!» répond Dufour en prenant à son tour de l'humeur et en attirant le frère et la soeur du côté de la fenêtre. «Je veux bien vous les dire à l'oreille, mes raisons... Je me serais tû par délicatesse; mais puisque vous m'y forcez!... Je ne veux plus épouser mademoiselle, parce que je ne me soucie pas d'être le successeur de M. Bénard, lieutenant de dragons....... qui lui a fait un petit... Je conviens que j'ai appris cela par un moyen un peu hardi:... mais je ne voulais pas épouser chat en poche, et je suis enchanté de m'être caché là. Maintenant, je vous jure sur l'honneur que pas un mot de ce que j'ai appris ne sortira de ma bouche... et quant à la voisine, elle a été tellement effrayée que vous lui ferez croire tout ce que vous voudrez; je vous présente mes hommages.»
Cette fois, Pomard ne songe plus à retenir Dufour; il est pétrifié, et, après avoir posé arme à terre, il reste les yeux fixés sur le parquet; mademoiselle Clara se pince et se mord les lèvres en rougissant. Quant à madame Bonnifoux, elle n'a pas bougé de sa place, et pour cause.
CHAPITRE VI.
Lettre perdue.
Quand on s'aime et qu'on ne peut pas se le dire autant que l'on voudrait, on se l'écrit, c'est encore se parler. Une lettre de l'objet qu'on aime cause tant de plaisir! En l'ouvrant, la première chose que l'on fait, c'est de regarder si elle est bien longue; on est plus content si les pages sont bien remplies, bien serrées, on aura du bonheur plus long-temps; on veut lire doucement pour ménager sa jouissance, mais on ne le peut pas, on dévore ces caractères chéris, on ne sait pas s'arrêter; ce n'est qu'après avoir fini que l'on relit, plus lentement alors et en recommençant souvent plusieurs fois une expression qui nous charme, une phrase qui arrive à notre coeur.
Et cependant, c'est presque toujours une imprudence d'écrire, surtout lorsqu'on est dans la position d'Ernestine. _Les paroles volent! Les écrits restent_. Je sais bien que l'on promet de les brûler, ces lettres charmantes! mais ne croyez pas à cette promesse, vous, mesdames, qui écrivez si bien, si tendrement; qui, tout en croyant ne montrer que de l'amour, laissez voir un esprit fin, une sensibilité vraie!.... brûler vos lettres! ah! comment aurait-on ce courage!... Il vient des jours d'ennuis, de peine, où l'on n'a plus de maîtresse qui nous aime, d'amie qui nous console!... alors, en relisant vos lettres, on se procure un moment de bonheur... Est-ce donc un crime de les garder, pour que vous nous rendiez encore heureux même lorsque vous ne nous aimez plus!...
Les séances données à Dufour, la présence presque continuelle de M. de Noirmont, ne permettaient que bien rarement à Ernestine et à Victor de se retrouver. Alors on s'écrivait, car, même devant le monde, on trouve facilement moyen de glisser un papier, une lettre, à celui dont la main est toujours prête à les recevoir. Victor allait dans les endroits les moins fréquentés du jardin lire ces lettres délicieuses qui le consolaient d'une gêne continuelle. On lui ordonnait de les brûler, mais Victor n'en avait pas non plus le courage; il les gardait pour les relire encore; il les portait constamment sur son coeur, et se disait: «Qui pourrait venir les chercher là!... si ce n'est elle? et à coup sûr, en les y trouvant, elle me pardonnerait.»
Mais une jeune fille, qui souffrait sans cesse et voulait pourtant dissimuler ses peines, Madeleine, allait aussi de préférence se promener dans les endroits les plus solitaires du jardin; elle ne suivait pas Victor, elle le croyait du moins, et cependant elle passait presque toujours où il venait de passer; elle s'arrêtait sous le bosquet où il s'était arrêté; elle aimait enfin à occuper la place où elle l'avait vu, mais elle avait bien soin qu'il ne l'aperçût pas. Elle le regardait de loin, cachée derrière le feuillage; elle le voyait sans qu'il s'en doutât; c'était son seul bonheur, et elle n'avait pas le courage de s'en priver.
Plusieurs fois, Madeleine avait aperçu Victor lisant des lettres qu'il avait auparavant baisées à plusieurs reprises; ces lectures semblaient absorber toutes ses pensées; quelquefois il souriait, plus souvent il soupirait et restait pensif devant ce papier que ses yeux ne perdaient pas de vue. Madeleine devinait bien d'où lui venaient ces lettres; plus d'une fois même elles les avait vu donner et recevoir. L'amour heureux est imprudent; mais celui qui ne l'est pas voit tout, souvent même plus qu'il ne voudrait voir.
«Comme il l'aime!» se disait Madeleine en voyant Victor presser sur ses lèvres les billets d'Ernestine; «qu'elle est heureuse, et pourtant elle soupire,... elle se plaint, mais j'oubliais qu'elle est coupable!....... bien coupable!...... et cependant il doit encore y avoir du plaisir à être coupable par amour, à s'exposer à mille malheurs pour être un instant avec celui qu'on aime. Il me semble que je voudrais être à sa place. Ah! Jacques a raison. Quand une femme aime bien, elle brave tous les dangers.»
Un matin, Madeleine se promenait, suivant son habitude, dans une allée touffue que Victor parcourait souvent. Elle vient de le voir sortir d'un bosquet et regagner la maison: c'est vers le bosquet que la jeune fille porte ses pas. Elle va s'asseoir sur le banc de verdure... lorsqu'un papier frappe ses yeux; il est à terre à l'entrée du bosquet. Madeleine le ramasse: c'est une lettre qui a été ouverte; elle est seulement repliée. Il n'y a pas d'adresse, mais Madeleine ne doute pas qu'elle appartienne à Victor: c'est lui qui l'aura laissé tomber en croyant la replacer dans sa poche. Madeleine sort du bosquet, regarde dans les allées voisines si elle l'apercevra encore... il n'est plus là, et Madeleine est seule,... et elle tient dans sa main une de ces lettres que Victor lit si avidement, qu'il couvre de baisers... Elle n'ose regarder ce billet,... elle tremble,... elle se hâte de le cacher dans son sein. Mais ce papier la brûle;... elle ne peut le supporter à cette place,... elle le prend... La lettre s'est ouverte,... et ses yeux se portent sur les caractères qu'elle reconnaît.
«Mon Dieu!... je ne devrais pas la lire! se dit Madeleine; mais pour résister au désir que j'éprouve, il faudrait des forces que je n'ai pas... Ah! que je sache ce que l'on dit quand on est aimé!... Jamais je ne pourrai en écrire autant.»
Après s'être assurée que personne ne vient, Madeleine se retire au fond du bosquet, et lit, en respirant à peine:
«Enfin, je suis donc seule, je puis t'écrire; c'est tout mon bonheur quand je ne suis pas près de toi; mais je crains que mes lettres ne t'ennuient... Je te dis toujours la même chose!... que je me déplais à moi-même, que je n'ai pas le courage de renoncer à toi pour ne songer qu'à mes devoirs!... Au lieu de cela, ma pensée est toujours vers toi: encore si je pouvais penser que tu m'aimes autant!...... mais, tu as beau me le dire, il me semble que je n'ai rien qui puisse te fixer; je ne suis pas assez jolie! Mon Dieu! dites-moi donc que j'ai eu tort de m'attacher à vous,... que je me dois à mon ménage,... que si l'on venait à connaître ma faute, je serais méprisée de tous, malheureuse pour la vie! Donnez-moi donc de bons conseils! vous qui êtes tout pour moi! Soyez mon ami, soyez-le sincèrement;... je vous écouterai toujours. Quand je pense qu'un jour peut-être nous ne nous verrons plus!... il me semble que c'est impossible!... Ah! pourquoi faut-il que je vous aie connu? Ne se parler qu'en tremblant,... toujours avoir peur, ne savoir à quoi se résoudre, voilà mon sort!... et vous, vous ne cherchez que le plaisir du moment, et ne vous occupez pas des regrets que l'on peut avoir quand on a fait une faute, regrets qui se supportent tant que l'on se croit aimée, mais qui tuent si l'illusion cesse. Pardonnez-moi... Mais quand je vous vois rire, quand je vous vois gai... il me semble que vous ne pensez plus à moi;... je deviens méchante, exigeante... Si je devais en croire ce que l'on dit de vous j'aurais sujet de craindre bientôt votre indifférence, votre goût pour le changement!... Allons, je retombe dans mes mauvaises idées!... Non, tu ne cesseras jamais de m'aimer, n'est-ce pas?... et tu ne me mépriseras pas? tu me l'as juré, et je veux te croire; cela me fait tant de bien!
»--Pauvre Ernestine!...» dit Madeleine après avoir achevé de lire, «pourquoi donc craint-elle qu'il cesse un jour de l'aimer, qu'il la méprise!... Ah, il serait bien lâche l'homme qui mépriserait une femme parce qu'elle lui aurait fait le sacrifice de son repos... Ne plus l'aimer,... c'est possible, les hommes n'aiment pas toujours la même femme, à ce qu'on dit... Pauvre Ernestine!... Oh! c'est alors qu'elle serait bien malheureuse! Mais comment rendre cette lettre à M. Victor?.... elle est ouverte,... il devinera peut-être que je l'ai lue,... et j'ai tant de peine à mentir... Il faut la lui rendre pourtant... Qu'il doit être inquiet s'il s'est aperçu qu'il l'a perdue, et si M. de Noirmont l'avait trouvée..... Oh mon Dieu! je frémis rien que d'y penser... Tâchons de rencontrer M. Victor seul... J'entends marcher;...... c'est lui sans doute qui revient sous ce bosquet chercher sa lettre.»
Madeleine sort du bosquet, tenant encore le billet à sa main. C'est M. de Noirmont et sa femme qui se promènent dans le jardin. Madeleine devient pâle et tremblante; elle n'a que le temps de cacher sous son fichu la lettre qu'elle tenait, mais elle n'a pu le faire assez vite pour que M. de Noirmont ne s'aperçût pas de cette action.
«C'est toi, Madeleine,» dit Ernestine en souriant à la jeune fille; «toujours te promenant seule;... on dirait que tu nous fuis;... ce n'est pas bien.
»--Mais non, madame;... je viens de me promener près de la pelouse;.... je vais rentrer...
»--Un moment donc;... reste plutôt avec nous... Allons, viens me donner le bras...--Mais, madame....--Mais, je le veux... Vous verrez qu'il faudra bientôt employer la force pour retenir mademoiselle avec nous!...»
Madeleine n'ose résister; elle se laisse prendre le bras par Ernestine. M. de Noirmont n'a encore rien dit, mais il n'a pas cessé d'examiner la jeune fille, et son air sévère augmente le trouble de celle-ci.
Après avoir marché quelques pas, Ernestine dit: «Que faisais-tu sous ce bosquet, Madeleine?... Tu n'as pas ta broderie, je crois...--Madame,.... je m'étais reposée un moment;...... je ne faisais rien....
»--Vous ne faisiez rien?» dit M. de Noirmont en fixant la jeune fille d'un air ironique; «mais il m'a semblé, à moi, que vous lisiez...»
Madeleine baisse les yeux et devient tremblante. Ernestine la regarde et dit: Lisais-tu, en effet, Madeleine? Mais je ne te vois pas de livres...
»--On peut lire autre chose,» reprend M. de Noirmont: «par exemple... un papier, une lettre.....--Une lettre! dit Ernestine. Oh! Madeleine ne reçoit pas de lettres! Qui donc lui écrirait?..... La pauvre petite n'a point de parens,.... et ce n'est pas son bon ami Jacques qui, je crois, ne sait pas plus lire que conduire une plume!...
»--On peut recevoir des lettres d'autres personnes,... n'est-ce pas! mademoiselle?--Monsieur,... je n'ai point reçu de lettres,» répond Madeleine en hésitant.
«--Mademoiselle, je n'aime point les mensonges! Je ne vous demande pas qui vous écrit,.... ce sont vos affaires; mais vous ne nierez pas que vous teniez un papier qu'à notre aspect vous avez précipitamment caché dans votre sein.»
Madeleine se tait, mais de grosses gouttes de sueur tombent de son front sur ses joues pâlies par la terreur. Ernestine se tourne vers elle en lui disant: «Est-ce vrai Madeleine?... Et, voyant que la jeune fille ne répond pas, elle reprend; «Eh bien! montre-nous donc ce papier que tu caches avec tant de mystère!... Je gage que c'est un enfantillage qui ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe... Donne-nous cet écrit...»
Madeleine quitte le bras d'Ernestine avec un mouvement convulsif, et croise les bras sur sa poitrine en balbutiant d'une voix altérée: «Oh! non, madame, je ne vous montrerai pas ce papier;... c'est impossible!... Je vous en supplie, ne me le demandez pas!...»
Ernestine reste stupéfaite de l'effroi de Madeleine, et M. de Noirmont se tourne vers sa femme en lui disant à l'oreille: «Que vous avais-je dit?... Il y a quelque intrigue sous jeu;... mais vous ne voulez jamais me croire.»
Ernestine regarde quelque temps Madeleine, puis lui dit de nouveau avec douceur: «Ma chère amie, je ne croyais pas que vous aviez des secrets pour nous;... pour moi surtout;... mais en ce moment, votre obstination est ridicule; vous faites, j'en suis sûre, une affaire de rien. Quel est ce papier.... que vous craignez tant de nous montrer?... que contient-il?... de qui le tenez-vous enfin?...»
Madeleine ne répond pas; mais elle a toujours une de ses mains sur sa poitrine, comme si elle craignait qu'on ne voulût lui prendre ce qu'elle y a caché.
En ce moment, Victor paraît au détour de l'allée. Sa figure est aussi pâle, ses traits aussi altérés que ceux de Madeleine, car il s'est aperçu de la perte qu'il a faite, et, frémissant des conséquences de cet événement, il est revenu dans le jardin, où, les yeux attachés sur le sable, sur la terre, sur le gazon, il cherche partout le billet d'Ernestine en maudissant sa funeste étourderie.
«Ah! voilà M. Dalmer,» dit M. de Noirmont en apercevant le jeune homme.
Victor tâche de cacher son inquiétude. Le ton aimable de M. de Noirmont le rassure un peu; car, s'il avait trouvé la lettre, le mari d'Ernestine n'aurait pas l'air aussi calme. Victor s'approche de la société; mais, tout en échangeant quelques propos vagues, ses yeux se promènent toujours avec terreur sur le chemin que l'on parcourt, et il ne remarque pas Madeleine, qui fait son possible pour attirer son attention, cherchant, par signes, à le rassurer quand on ne l'observe pas.