Chapter 17
Cette conversation a lieu en petit comité entre les voisins et Dufour. Victor s'est rapproché de Madeleine, en disant: «Pauvre jeune fille!... c'est bien triste de n'avoir jamais connu sa mère!» et il veut prendre la main de Madeleine; mais celle-ci la retire brusquement, comme si les doigts du jeune homme devaient la brûler. M. de Noirmont, qui se promène de long en large dans le salon, dit à demi-voix: «Il faudra que je voie ce Jacques,.... que je le questionne...»
Les voisins se retirent. Quand Madeleine va dire bonsoir à Ernestine, celle-ci l'embrasse. Cette caresse fait d'abord une singulière impression à la jeune fille; mais bientôt, saisissant une main de madame de Noirmont, elle la couvre de baisers, et s'éloigne précipitamment pour cacher les larmes qui roulent dans ses yeux.
«Cette petite est bien romanesque,.... bien mélancolique, dit M. de Noirmont; je n'aime pas cela. Il me semble qu'à son âge, quand on se conduit bien, on devrait être plus gaie, et elle doit se trouver fort heureuse ici.
»--Ah! monsieur, elle se rappelle qu'elle est orpheline! Aujourd'hui on lui a parlé de sa mère, comment voulez-vous qu'elle ne soit pas triste?
»--Aujourd'hui, je ne sais pas trop ce qu'elle a fait; il me paraît fort singulier qu'elle ait passé la journée sous un arbre,... et seule,.... ou avec ce Jacques. Enfin, madame, je désire que vous n'ayez jamais a vous repentir de toutes vos bontés pour cette jeune fille.
»--Il est certain,» dit Dufour en prenant aussi une lumière pour aller se coucher, «que cette jeune personne ne ressemble pas à tout le monde.... Il y a quelque chose de mystérieux dans ses manières... Ce soir surtout,... quand elle a paru à la porte du salon,... sa physionomie était singulière;... ses yeux avaient une expression... J'aurais voulu la peindre dans ce moment-là.
»--Ah! tu voudrais peindre tout le monde!.... toi, dit Victor. Mais, à propos, M. de Noirmont, n'avez-vous pas reçu des nouvelles d'Armand?
»--Oui, j'en ai reçu ce matin, et de peu satisfaisantes... Mon beau-frère se ruine à Paris; il y voit fort mauvaise société... Je crains qu'il ne joue; ce serait bien alarmant!... Ah! messieurs, tous les jeunes gens ne vous ressemblent pas!..... tous ne savent pas se plaire dans une société honnête, se contenter des plaisirs de la campagne...
»--Oh! moi, j'ai toujours aimé une vie paisible, dit Dufour; mais Victor, j'avoue que cela m'étonne de le voir si sage,...... car à Paris...--Tais-toi, Dufour; on n'a pas besoin de tes histoires... Je pense à ce pauvre Armand;... il nous avait promis de revenir si promptement...--Il m'a demandé de l'argent, et, pour l'obliger, je me suis décidé à acheter cette propriété.--Ainsi, monsieur, nous sommes maintenant chez vous,» dit Victor avec un certain embarras.
«--Messieurs, j'espère que ce sera une raison de plus pour vous engager à y rester, et que vous n'imiterez pas Armand et M. de Saint-Elme, qui n'ont pas voulu nous tenir compagnie.
»--Mais, vous voulez donc que nous soyons tout-à-fait vos pensionnaires?....--Le plus long-temps possible... C'est rendre contens des campagnards que de leur rester fidèle... Ernestine, joins donc tes instances aux miennes, et puisque tu es maintenant maîtresse dans cette maison, c'est à toi de savoir y retenir nos hôtes jusqu'à la fin de la saison.»
Madame de Noirmont feignait alors d'être occupée à ranger dans le salon; cependant elle se hâte de répondre:
«--J'espère que ces messieurs ne doutent pas... du plaisir que nous aurons à les garder ici.... et qu'ils ne songent point à nous quitter.
»--D'ailleurs,» reprend M. de Noirmont d'un air malin, «je crois que l'un d'eux a quelque motif qui le retiendra dans ce pays... Un sentiment secret,.... de ces choses qu'on ne dit pas,.... mais qui se devinent...»
Ernestine pâlit et s'appuie contre un meuble. Victor tâche de déguiser son trouble en disant d'un air indifférent: «Comment! Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas...
»--Oh! je gage que M. Dufour m'a bien compris.--C'est possible, dit le peintre en riant. Et puis, je ne m'en cache pas, mademoiselle Pomard ne me déplairait pas, quoique elle et son frère ne se connaissent guère en peinture!.... C'est égal, comme, d'après ce que vous m'ayez dit, la fortune serait suffisante, ma foi, je vais voir;... je vais me lancer un peu,.... mais toujours prudemment, car il faut être fort difficile dans le choix d'une femme...
»--Ah! vous pensez à mademoiselle Pomard, monsieur Dufour! dit Ernestine en souriant.--Madame, j'y pense, oui, mais je ne me suis pas encore expliqué sérieusement;.... je veux bien la connaître d'abord;... c'est que le mariage, c'est bien épineux.... Je ne me soucierais pas d'être... vous entendez bien...
»--Oui, oui, j'entends, dit M. de Noirmont en riant. Eh! mon Dieu,... rassurez-vous! tous les maris ne le sont pas!--Vous croyez?--Comment, si je le crois?...--Non, non; je veux dire vous croyez que mademoiselle Clara ne sera pas trop coquette...
»--Mon ami, il est bien tard, et tu dois être fatigué, puisque tu as été à Sissonne... Ces messieurs savent qu'à la campagne on ne se gêne pas.»
Et madame de Noirmont prend le bras de son mari pour l'emmener, mais Dufour le retient encore.
«--Monsieur de Noirmont, ne trouvez-vous pas que mademoiselle Pomard rit bien facilement?--En effet,..... elle est fort gaie.--Une femme si gaie... hum!... c'est dangereux...
»--Allons, Dufour, viens-tu te coucher? dit Victor en prenant aussi un flambeau.
»--Eh! mon Dieu, une minute!... je te suis.... Oui, les femmes rieuses.... cela donne des craintes... Cependant il ne faut pas non plus trop se fier aux femmes sérieuses,... aux airs graves... Ah! monsieur! c'est étonnant comme c'est menteur... J'ai connu une femme qui avait l'air d'une sainte... et...
»--Mon ami, si tu ne viens pas, je m'en vais, dit Ernestine en quittant le bras de son mari. Je me sens fort mal à la tête;... j'ai besoin de repos.--En effet, tu es bien pâle, ma chère amie.--Oui, je suis vraiment mal à mon aise.--Allons, bonsoir, messieurs.--Bonsoir, madame et monsieur.»
M. de Noirmont se retire chez lui avec sa femme, et Victor suit Dufour jusqu'à la porte de sa chambre en lui disant: «Que la peste t'étouffe, toi et ta demoiselle Pomard! Une autre fois, tâche de garder tes sottes réflexions! et rappelle-toi qu'il est au moins fort gauche de parler devant un mari.... de... tout ce que tu as dit ce soir.
»--C'est juste, dit Dufour; j'ai eu tort; mais, que veux-tu? quand on a l'idée de se marier, ces choses-là reviennent malgré soi à l'esprit.... Au reste, je réfléchirai; je ne me suis pas encore déclaré.... Mademoiselle Pomard a vingt-neuf ans, et une sagesse de vingt-neuf ans... c'est bien scabreux... Qu'en penses-tu?»
Victor est déjà rentré chez lui, et Dufour, qui s'aperçoit qu'il est seul dans le corridor, se décide à en faire autant en murmurant: «Il faudra que je cherche un moyen pour connaître le fond de la pensée de mademoiselle Pomard;.... elle reçoit fort bien mes hommages;... il me semble même qu'elle les reçoit trop bien;... cela m'est suspect.»
CHAPITRE V.
Un expédient de Dufour.
Les assiduités de Dufour avaient, il est vrai, été reçues de la meilleure grâce par la soeur de M. Pomard. Quand on approche de la trentaine et que l'on est encore demoiselle, on ne manque jamais de dire dans le monde: «Je ne veux pas me marier; je serais bien fâchée de me marier!» mais qu'il se présente un galant qui ait les allures d'un épouseur, il faut voir alors tout le manége, toutes les peines que se donne, pour le fixer, cette même demoiselle qui ne voulait jamais se marier.
Dufour n'est pas ce qu'on appelle un joli garçon, mais sa figure n'est point désagréable; il est jeune encore; c'est un artiste, un paysagiste distingué; et mademoiselle Clara ne cesse de répéter qu'elle est folle des artistes, et que les peintres ont tous de l'esprit.
M. Pomard, qui a eu le temps de penser à marier sa soeur et qui n'y est point encore parvenu, comble le peintre d'avances, de politesses; il l'a engagé à venir voir sa petite propriété, et Dufour s'est déjà rendu plusieurs fois chez M. Pomard, qui, alors, trouve toujours quelque prétexte pour laisser Dufour seul avec sa soeur, afin qu'il ait le loisir de faire sa déclaration.
Mais les peines qu'on se donne pour se faire bien venir des gens produisent quelquefois un effet contraire: il y a des personnes dont la politesse nous assomme, dont les complimens nous font fuir, dont les petits soins nous impatientent; nous sommes de bien drôles de créatures! Pour qu'on nous plaise, il ne faut pas qu'on ait l'air de vouloir, à toute force, être de nos amis; pour que la société de quelqu'un nous soit agréable, il ne faut pas que ce quelqu'un soit sans cesse sur notre dos. Il n'y a que l'amour et l'amitié véritables qui ne soient jamais importuns, et encore doit-on éviter la satiété.
M. et mademoiselle Pomard, qui n'ont pas étudié le caractère de Dufour, croient avancer les affaires en l'engageant souvent à venir les voir, en lui témoignant le désir de se lier plus intimement avec lui; mais Dufour, qui se méfie de tout le monde, même des personnes qui lui plaisent, commence à trouver singulier que le frère et la soeur se jettent presque à sa tête, et ses sentimens pour mademoiselle Clara se refroidissent à mesure que les yeux de la demoiselle deviennent plus tendres pour lui.
M. de Noirmont, qui n'habite que depuis peu à Bréville, n'a pu donner à Dufour de minutieux détails sur la famille Pomard; il lui a appris cependant que mademoiselle Clara devait avoir quinze cents livres de rente et un trousseau superbe, parce que c'est une chose que son frère ne manque jamais de dire quand il va deux fois dans la même maison.
«Quinze cents livres de rente, vingt-neuf ans, un caractère agréable et un nez à l'antique, tout cela me convient assez, se dit Dufour; mais je veux savoir si la demoiselle n'a pas déjà eu quelques intrigues. Je ne veux pas être trompé; j'aimerais mieux qu'elle m'avouât franchement ce qui en est, que de croire épouser une vierge, et puis ensuite de découvrir qu'on m'a joué... et de voir ricaner les voisins... Comment m'assurer si mademoiselle Pomard n'a jamais eu de faiblesses?... C'est fort difficile!... Je ne peux pas demander cela à son frère.... Avec son originalité et ses distractions, il est très-susceptible;... il serait capable de se fâcher. Le demander à sa soeur... encore moins!..... Les femmes n'avouent jamais ces choses-là: ce n'est pas comme nous; avant de nous marier nous ne craignons pas de convenir que nous avons eu des maîtresses.... Nous sommes très-francs, nous autres...
»--C'est une triste chose que de rester garçon,» dit quelquefois M. Pomard en regardant fixement son nouvel ami.--Oui.... cela finit par ennuyer, répond Dufour; mais pourquoi donc ne vous mariez-vous pas, vous, mon cher monsieur Pomard?--J'y pense depuis long-temps... mais tant que ma soeur ne sera pas établie, j'aurai de la peine à la quitter... aussi je serais charmé de la voir s'attacher à un galant homme.... car je suis certain qu'elle rendra très-heureux le mari qu'elle aura.»
En disant cela, M. Pomard reste en contemplation devant le nez de Dufour; celui-ci le lui laisse regarder long-temps, et répond enfin d'un air indifférent: «Je comprends alors pourquoi vous ne vous mariez pas.»
Quand le peintre cause avec mademoiselle Clara, celle-ci va encore plus directement au but.--«Avez-vous laissé quelque inclination à Paris?» dit-elle en riant à Dufour.--«Non, mademoiselle, aucune.--Oh! c'est bien étonnant; on assure que les artistes sont si mauvais sujets!...--On les flatte, mademoiselle; il y en a de très-raisonnables, et je suis du nombre.--Ce n'est pas cela qui m'aurait empêché d'aimer un artiste... au contraire... Je crois que j'aurais été contente d'être la femme d'un homme de talent... d'un peintre distingué... C'est gentil d'entendre dire à son oreille: Voilà la femme de M. un tel, qui fait de si jolis tableaux!... Mais, oui, ça peut être fort gentil.
»--Ces gens-là me mettent au pied du mur.» dit Dufour en quittant le frère et la soeur. La méfiance du peintre augmente encore quand il s'aperçoit que Pomard le laisse souvent en tête-à-tête avec mademoiselle Clara. «Est-ce qu'il veut que je fasse un enfant à sa soeur, pour me forcer ensuite à l'épouser? se dit Dufour; mais je ne l'épouserai que si cela me convient, et je me tiendrai sur mes gardes.»
Enfin, un matin qu'il se rendait chez les habitans de Gizy, en entrant à l'improviste dans le salon, Dufour aperçoit mademoiselle Clara qui achevait de mettre son corset; il referme bien vite la porte, et se sauve à toutes jambes, persuadé que c'était un coup monté pour le faire succomber à la tentation.
A la suite de cette visite, Dufour est toute la semaine sans remettre le pied chez les Pomard. Le frère et la soeur ne savent ce que cela veut dire.
Pour se distraire de ses amours, Dufour a commencé le portrait de madame de Noirmont. Ernestine n'a consenti qu'avec regret à se faire peindre, car elle devine que les longues séances qu'il faudra donner emploieront une partie de la journée, et ce n'est qu'alors qu'elle peut se trouver seule avec Victor. M. de Noirmont ne va plus à la chasse, le soir il ne sort pas; quoiqu'il ne soit pas précisément jaloux, il semble observer davantage la conduite de sa femme; peut-être a-t-il remarqué les changemens de son humeur et en cherche-t-il la cause. Enfin, les instans où l'on peut se voir sont chaque jour plus rares, et l'on sait que la difficulté donne une nouvelle force aux désirs. C'est ce qu'Ernestine et Victor éprouvent; c'est ce que leurs yeux se disent, à défaut de pouvoir se parler autrement.
Mais M. de Noirmont est bien aise que Dufour fasse le portrait de sa femme; il a fallu céder; et l'on passe à poser des momens que l'on désirerait mieux employer. Aussi le peintre se plaint-il de l'air sérieux de son modèle, et pour achever de désoler Ernestine, M. de Noirmont répète souvent à Dufour: «Mettez à votre ouvrage le temps que vous voudrez; rien ne presse... ma femme vous donnera autant de séances que vous en désirerez.»
M. Pomard et sa soeur, ne voyant plus venir Dufour, se décident à se rendre à Bréville. Lorsqu'ils arrivent, M. de Noirmont est au billard avec Victor. Dufour est seul avec les dames; il est très-embarrassé en apercevant mademoiselle Clara. Ernestine est pensive, et depuis plusieurs jours les traits de Madeleine portent l'empreinte de la plus profonde mélancolie.
M. Pomard salue avec sa gravité ordinaire et se hâte de monter au billard, en répondant d'un air sec au bon soir gracieux de Dufour. Mais mademoiselle Clara n'a pas la fermeté de son frère; c'est en vain qu'elle veut avoir l'air fâché; un mot, un geste la fait rire. Elle et Dufour se sont rapprochés; bientôt ils ont tout le loisir de causer, car Ernestine vient de quitter le salon et de prendre le bras de Madeleine en disant: «J'étouffe ici; allons faire un tour de jardin.»
Les deux amies se promènent long-temps sans parler. Quand on a beaucoup à penser, le silence est souvent un plaisir; il n'y a que les sots qui ne comprennent pas ce plaisir-là.
Mais Madeleine soupire; Ernestine la regarde et lui dit: «Qu'est-ce donc qui te fait soupirer, Madeleine?...--Moi.... mon Dieu rien... On peut soupirer quelquefois sans avoir du chagrin.--Pourtant, depuis quelques jours.... tiens, depuis que tu as passé la journée sous ton vieux chêne, il me semble que tu n'es plus la même; tu es plus triste... tu ne ris jamais... je te trouve changée aussi... Madeleine, si tu as quelques peines, ce serait bien mal de ne pas me les confier.--Non, madame, je vous assure que je n'ai rien.--Pourquoi donc aussi m'appelles-tu madame à présent; est-ce que je ne suis plus ton amie?....--Oh! si.... vous êtes ma bonne.... ma meilleure amie!...--Eh bien! ne soupire donc plus ainsi!.... Qui pourrait te causer du chagrin; à toi?... Ah! Madeleine, j'espère que tu seras heureuse!... plus heureuse que...»
Madame de Noirmont n'achève pas sa phrase; elle baisse la tête et semble absorbée; au bout d'un moment, faisant un effort pour chasser ses pensées, elle s'écrie: «Je ne sais... je m'ennuie aujourd'hui.... Ces longues séances que je donne à M. Dufour depuis plusieurs jours... ah! j'en ai mal aux nerfs... Il est cruellement lent pour faire un portrait, M. Dufour!... Il paraît que ces messieurs passeront toute la soirée au billard... Comme c'est amusant! M. de Noirmont abuse de la complaisance de M. Victor!... Ah! que je m'impatiente ce soir!... Tiens, rentrons, Madeleine; je me déplais même dans ce jardin... Je ne suis bien nulle part. C'est ce maudit portrait qui me rend malade.»
Ernestine et Madeleine retournent au salon. Victor descend enfin du billard; il vient s'asseoir près d'elles, mais alors mademoiselle Pomard en fait autant; puis son frère et M. de Noirmont descendent. La conversation devient générale. Madeleine seule a la liberté de ne rien dire; en ce moment elle est plus heureuse qu'Ernestine, qui est forcée de prendre part à la conversation et d'avoir l'air de s'amuser.
Le soir, Dufour, qui est redevenu amoureux de mademoiselle Clara, la ramène avec son frère jusqu'à leur demeure. En chemin, le peintre s'est émancipé jusqu'à baiser la main de la demoiselle, pendant que le frère fixait les étoiles. Le portrait qu'il a entrepris a naturellement expliqué pourquoi on ne l'a pas vu de la semaine; mais il ne s'éloigne des Pomard qu'après leur avoir promis d'aller bientôt les visiter.
En rentrant chez elle, mademoiselle Clara s'écrie en sautillant: «Il m'a baisé la main; et certainement, mon frère, si vous n'aviez pas été là, il aurait été plus loin.--En ce cas, dit M. Pomard, demain j'écrirai à mon tailleur à Laon, pour qu'il me fasse un habit neuf que je veux avoir le jour de ton mariage.»
Le lendemain, après avoir donné à Ernestine une séance plus courte qu'à l'ordinaire, ce dont son modèle est loin de se plaindre, Dufour dirige ses pas vers le village de Gizy, en se disant tout le long du chemin: «Oui, j'épouserai mademoiselle Clara... Non; au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas pousser plus loin mes galanteries. Nous allons voir, au reste, comment elle me répondra ce matin..... Mais qui est-ce qui m'assure qu'elle ne mentira pas?... Je crois que j'aurais tort de me marier... pourtant cette femme-là me convient.»
C'est dans cette incertitude que Dufour arrive devant la demeure des Pomard, et il entre sans savoir encore ce qu'il veut faire.
«Monsieur et mademoiselle sont sortis, dit Gertrude; ils sont allés voir madame Bonnifoux, qui a été indisposée cette nuit,... mais ils vont revenir bientôt.--Je vais les attendre, dit Dufour; je me promènerai dans le jardin... Faites vos affaires, Gertrude, ne vous occupez pas de moi.»
La domestique retourne laver son linge à un petit ruisseau voisin. Dufour se promène quelque temps dans le jardin, puis il entre dans la maison pour se reposer. Au rez-de-chaussée, est une salle à manger, donnant d'un côté sur un salon, de l'autre sur la chambre de mademoiselle Clara. Cette dernière pièce est ouverte, Dufour passe la tête, puis avance un pied, et enfin se permet d'entrer dans l'asile mystérieux. Il considère les chaises, le lavabo et le lit placé au fond d'une alcôve, en se disant: «Ah! si tout cela pouvait parler... j'apprendrais peut-être bien des choses!... C'est étonnant, comme la chambre d'une demoiselle me donne des idées polissonnes!... et une demoiselle de vingt-neuf ans... peut-être trente ans même... qui a l'humeur si facétieuse... Dois-je l'épouser?....... Que c'est bête d'être indécis comme cela!.... Oh! parbleu, je ne le serais plus, si je savais au juste à quoi m'en tenir, et ce que Clara pense de moi... Ils ne reviennent pas;... la bonne est sortie, à ce qu'il paraît;.... j'ai envie de m'en aller aussi.»
Tout-à-coup une idée se présente à l'esprit de Dufour. Il pense qu'en se cachant dans la chambre de mademoiselle Pomard, il ne pourra manquer d'entendre ce qu'elle dira de lui avec son frère. Ce projet lui sourit, l'enchante. Comme mademoiselle Clara ne reste pas continuellement dans sa chambre, il croit qu'il lui sera facile de s'évader; si l'on ferme la porte, il sortira par la fenêtre qui donne sur le jardin. On ne se doutera de rien, car la bonne peut le croire parti, et on sera loin de penser qu'il s'est caché dans la maison.
Pendant que l'artiste caresse son idée, il entend parler, marcher dans la cour, et reconnaît la voix du frère et celle de la soeur. Aussitôt, et sans réfléchir davantage, Dufour se fourre sous le lit de mademoiselle Clara, en ayant soin de se mettre le plus près possible du mur....
M. Pomard parcourt le jardin en appelant Dufour; Clara entre dans la salle à manger, regarde dans le salon en appelant aussi le peintre, qui se garde bien de répondre: enfin on fait venir la domestique.
«--Gertrude, vous avez dit que M. Dufour était ici.--Dam', oui, mamzelle, il est venu; mais il se sera apparemment ennuyé d'attendre, et il sera parti.--Il fallait venir me chercher chez madame Bonnifoux.--Ce monsieur n'a pas voulu qu'on vous dérange; il a dit: Allez à votre ouvrage, j'ai le temps.
»--Était-il en noir?» demande M. Pomard à sa servante.--«Dam', monsieur, je ne sais pas s'il était en noir.... Il avait une redingote bleue comme d'habitude; mais sans doute qu'il va revenir.»
La domestique retourne à son ouvrage. Mademoiselle Clara entre dans sa chambre. Dufour éprouve un léger frisson, surtout en entendant les pas du frère, qui a suivi sa soeur et se jette sur un siège tout contre le lit. Dans ce moment, l'artiste commence à se repentir de s'être fourré là; il entrevoit mille désagrémens qui pourraient être la suite de sa petite espièglerie; mais il n'y a plus moyen de reculer. Il se pelotonne le plus au fond qu'il lui est possible, et fait en sorte de respirer aussi légèrement qu'un oiseau.
«C'est bien désagréable que M. Dufour ne nous ait pas trouvés!» dit mademoiselle Clara en prenant son ouvrage et s'asseyant contre la fenêtre. «Mais pourquoi demandiez-vous s'il était en noir, mon frère!--Parce que je pense, ma soeur, que, pour faire une demande en mariage, il est convenable d'être un peu en tenue; et d'après ce que vous m'avez dit qui s'est passé hier entre vous et M. Dufour, je ne suppose pas qu'il tarde à s'expliquer...--Ah! mon frère, parce qu'on baise la main d'une demoiselle... ça n'est pas encore une preuve..... Si je m'étais mariée toutes les fois qu'on m'a baisé la main.... et les joues... et pincé les bras et les genoux... et... Ah! mon Dieu! en aurais-je eu des maris!...
»--Ça ne commence pas mal, se dit Dufour; je crois que j'ai eu raison de me mettre sous le lit.
»--Ma soeur, c'est justement parce que vous avez été trop souvent faible et inconséquente que maintenant je veux que cela finisse... Jadis, lorsque j'étais inspecteur à cheval et qu'il me fallait continuellement être en route... je ne pouvais pas surveiller votre innocence..... Aujourd'hui, c'est différent!
»--Mon innocence!... Est-il bête, mon frère!... Ce n'est pas ma faute si je l'ai perdue..... ma pauvre innocence! C'est grâce à ce monstre de Bénard, le sous-lieutenant de dragons!... M'a-t-il indignement abusée!... C'est dommage; il était bien gentil, bien aimable!... Ah! qu'il était aimable,... ce jeune sous-lieutenant!
»--Ah! Dieu! que j'ai bien fait de me mettre sous le lit,» se dit Dufour en étouffant une envie d'éternuer.
«--Ma soeur, si j'avais été ici alors, cela ne se serait pas terminé ainsi; mais vous ne m'avez avoué votre faute qu'après le départ du régiment.
»--Oh! moi, je n'aime pas faire quereller les hommes! je ne suis pas comme madame Montrésor... D'ailleurs, je ne veux pas qu'on m'épouse de force... et si mon pauvre petit eût vécu, certainement je n'aurais jamais pensé à me marier.
»--Ah! il y a eu un petit! se dit Dufour. O Providence! je te remercie!