Madeleine

Chapter 16

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Madeleine devient chaque jour plus mélancolique; son visage change ainsi que son humeur; ses yeux ont perdu leur vivacité, ses lèvres ne savent plus sourire; elle ne cherche plus à se cacher à elle-même la cause de son mal; elle aime, et c'est de toute la force de son ame, et c'est avec cette candeur, cette idolâtrie que l'on éprouve à dix-huit ans pour l'homme qui le premier fait battre notre coeur. Ce sentiment qui fait maintenant sa peine, pendant quelque temps la jeune fille s'est flattée qu'il était partagé, et que Victor ne la voyait pas avec indifférence; on s'abuse facilement sur ce qu'on désire, et ce n'est qu'à regret que l'on renonce à de douces illusions.

Depuis quelque temps, Madeleine a reconnu son erreur; elle s'aperçoit que Victor ne la cherche jamais; que, s'il est avec elle, il lui répond à peine; qu'il est distrait, préoccupé, qu'il la quitte aussitôt qu'il aperçoit madame de Noirmont; enfin qu'il ne paraît s'apercevoir ni de sa mélancolie, ni du changement de ses traits.

«Oh! non, il ne pense pas à moi!» se dit tristement la jeune fille en se promenant seule dans les plus sombres allées du jardin; «il n'y a jamais pensé que comme à quelqu'un dont le malheur intéresse... Je n'ai rien pour plaire..... Je suis laide, je n'ai ni esprit, ni talent;.... il ne pouvait pas m'aimer..... Jacques dit encore que je n'ai ni nom, ni fortune. Je le sais bien;.... mais il me semble que ce n'est pas cela qui doit faire aimer les gens. Devais-je désirer qu'il m'aimât?... qu'en serait-il résulté?... c'eût été un malheur aussi,... et pourtant cela m'aurait rendu bien heureuse!.... Je l'aimerai toujours, moi! je puis bien disposer de mon coeur... M. Victor ne saura jamais que c'est lui qui en est le maître; mais si du moins il pouvait rester ici, si je pouvais le voir toujours!... Ah! je me trouverais encore heureuse!...»

En s'apercevant que Victor ne pense plus à elle, Madeleine n'a pas deviné qu'il pense à une autre; elle voit bien que M. Dalmer se plaît avec madame de Noirmont, qu'il la cherche sans cesse, mais elle ne conçoit pas le moindre soupçon sur le sentiment qui les unit, car la jeune fille a la plus haute idée de la vertu d'Ernestine, et d'ailleurs il ne lui semble pas possible qu'une femme mariée puisse aimer un autre homme que son époux: pauvre Madeleine!

Un matin, M. de Noirmont aborde sa femme d'un air soucieux et mécontent; il lui fait signe de le suivre dans le jardin, en lui disant: «Nous pourrons y causer à notre aise... et j'ai à vous parler.»

Ernestine suit son époux en tremblant, une sueur froide découle de son front; elle est persuadée que son mari a découvert sa conduite, elle se voit déjà perdue, déshonorée, et c'est sans lever les yeux qu'elle attend qu'il s'explique.

«Je viens de recevoir des lettres de Paris, dit M. de Noirmont.--Eh bien! monsieur?...--Eh bien? ces lettres ne me font pas plaisir;... j'y apprends des choses qui m'inquiètent.--Qui vous.... inquiètent?.....--Oui, relativement à votre frère.»

Ernestine respire plus librement, et elle répond d'une voix plus assurée: «Ah!.... c'est de mon frère qu'il s'agit....--Sans doute.... de qui voulez-vous que ce soit?--Ah!.... c'est que.... je ne pensais pas d'abord.... Eh bien! qu'avez-vous donc appris qui le concerne?--D'abord, voilà une lettre d'Armand où il me demande de l'argent; il n'a plus rien de ce qu'on lui avait prêté; il veut absolument que je me décide pour cette propriété,... ou il la vendra à d'autres, peu lui importe d'y perdre!... Ce jeune homme-là ne calcule rien!.... Je voulais lui garder cette propriété pour qu'il en tirât un meilleur parti;.... mais, non, il lui faut de l'argent, il lui en faut à tel prix que ce soit!... Cette autre lettre est d'un ami que j'ai à Paris. Je l'avais prié de s'informer de la conduite de votre frère; ce qu'il me dit confirme mes craintes. M. Armand fait le marquis, le grand seigneur;..... il joue, il entretient des femmes galantes... Enfin il se conduit comme un fou ou comme un homme qui veut se ruiner...

»--Mon pauvre frère!... hélas!... pourquoi n'est-il pas resté avec nous!--On me dit que son ami Saint-Elme ne le quitte pas, qu'il est de toutes ses orgies, de toutes ses folies.... Je vous avoue que je commence à revenir beaucoup sur la bonne opinion que j'avais de M. de Saint-Elme.--Moi, monsieur, vous savez que je n'ai jamais été éblouie par le ton brillant, par les manières tranchantes de cet homme.... Les grands parleurs ne m'inspirent pas de confiance, je vous l'ai dit.--Oui, c'est vrai;... mais ce monsieur Saint-Elme connaissait tout,... savait tout;... il devrait avoir de l'expérience, et ne pas laisser celui qu'il appelle son cher Armand manger sa fortune avec des fripons et des catins.--Ah! si mon frère n'avait jamais eu pour amis que des gens comme....--Comme M. Dalmer et Dufour.... Oui, ceux-ci sont sages, rangés,... à la bonne heure, voilà des hommes qui ne songent pas à se ruiner.... J'avoue même qu'ils ont plus de vertu que moi;... il en faut pour faire le loto de madame Bonnifoux. Mais, revenons à votre frère. Puisqu'il le veut absolument, eh bien!... je prendrai cette propriété.... Je vais lui envoyer trente-cinq mille francs à-compte dessus.... Je pense qu'il voudra bien me donner quelques semaines pour le reste. Mais écrivez-lui de votre côté, Ernestine; vous êtes sa soeur, son aînée; il ne prendra peut-être pas vos conseils aussi mal que les miens.--Ah, je crains bien que mon frère ne fasse aucun cas de mes avis!...--Il faut essayer pourtant; Armand est bien jeune, il ne peut encore être sourd aux remontrances dictées par l'amitié. Écrivez-lui pendant que je vais aller jusqu'à Sissonne chercher les fonds dont j'ai besoin.... Je serai bientôt de retour.»

M. de Noirmont embrasse sa femme, et part pour la petite ville de Sissonne, qui n'est qu'à trois quarts de lieue de Bréville. Restée seule dans les jardins, Ernestine y songe à la terreur qu'elle a ressentie, aux craintes que lui ont fait concevoir les premiers mots de son mari.

«Voilà donc quel sera désormais mon sort! se dit-elle. Je ne serai jamais entièrement heureuse,... jamais la paix avec moi-même;... et devant les autres, toujours craindre,... rougir,... trembler.»

Ernestine est plongée dans ses pensées lorsque Victor vient la rejoindre, et lui demande le sujet de sa tristesse. Elle lui conte ce qui vient de se passer et la frayeur dont elle a été atteinte.

«Depuis que je suis coupable, je ne vis plus, dit Ernestine; chaque instant de la journée amène un nouveau supplice....--Est-ce que votre mari est jaloux?...--Quelquefois, il lui prend des accès de jalousie.... Ah! s'il découvrait ma faute, il serait furieux!... furieux surtout d'avoir été trompé,... car je ne le crois pas bien amoureux de moi;... mais sa vanité!...--Éloignez ces idées qui n'ont pas le sens commun....--Je ne puis!... j'ai la tête bouleversée....--Vous ne m'aimez donc plus?--Ah! il ne me manquerait que de vous entendre dire cela.... C'est cet amour qui me désole... mon Dieu! pourquoi m'avez-vous fait connaître ce sentiment que sans vous j'aurais toujours ignoré!...--Vous êtes donc bien fâchée de m'aimer?...--Non, mais je suis fâchée d'être coupable.... Je voudrais pouvoir avouer que je vous aime, je voudrais le dire à tout le monde, au lieu d'être obligée de le cacher.--Chère Ernestine, ce qu'on cache a, dit-on, plus de charmes.... Si nous pouvions nous aimer sans danger, nous nous aimerions peut-être moins.--Ah! je ne le crois pas. Et trouvez-vous encore du charme à n'oser se regarder devant le monde, de peur qu'on lise notre secret sur notre physionomie;... car je ne sais pas bien feindre.... Je ne puis vous voir avec indifférence. Quand vos yeux s'attachent sur les miens, il me semble que mon ame va passer dans la vôtre.... Est-ce que l'on peut dissimuler cela?...»

Victor s'efforce de calmer celle qu'il aime, il la serre dans ses bras, il éteint sa voix par ses baisers. «O mon Dieu! dit Ernestine, pourquoi donc faut-il qu'un si grand bonheur me rende criminelle?... Que je m'en veux d'être si faible!...»

En ce moment un léger bruit se fait entendre derrière les charmilles voisines. Ernestine repousse Victor en lui disant:

«Avez-vous entendu?--Oui,... mais je crois que c'est tout simplement le vent qui a remué les feuilles....--Oh! non, il m'a semblé entendre des pas....--Vous vous êtes trompée;... vous voyez bien qu'il n'y a personne....--N'importe!... je ne veux pas rester davantage ici.... Je meurs d'effroi....--Laissez-moi, mon ami....--Encore un moment!--Non, je vais écrire à mon frère.... Oh! je vous en prie, ne me retenez plus.... Tenez, voyez comme je tremble.... Laissez-moi rentrer seule,... vous reviendrez après....»

La jeune femme résiste aux instances de Victor, elle s'échappe et regagne vivement la maison, où Victor retourne aussi, mais par un autre chemin.

Le bruit qu'Ernestine avait entendu n'avait pas été causé par le vent. Le hasard avait amené Madeleine derrière le bosquet où étaient alors Victor et madame de Noirmont. Deux voix bien connues avaient frappé l'oreille de la jeune fille. Elle ne voulait pas écouter; mais un sentiment impérieux avait cloué ses pas à cette place d'où elle pouvait entendre et même apercevoir ceux qui étaient sous le berceau. A chaque mot qui parvenait à son oreille, la pauvre petite sentait son coeur bondir, ses genoux ployer sous elle. Ce qu'Ernestine disait alors à Victor ne pouvait laisser aucun doute sur leur liaison, et Madeleine vient de connaître des tourmens qu'elle ne soupçonnait pas pouvoir ressentir. Jusqu'alors elle avait bien vu que Victor ne l'aimait pas, mais elle ne pensait pas qu'il en aimât une autre. En le voyant presser Ernestine dans ses bras, elle éprouve toutes les angoisses de la jalousie. Elle s'appuie contre un arbre pour se soutenir; un voile couvre ses yeux; elle ne voit plus, mais elle écoute encore.... En cet instant, le bruit d'un baiser arrive jusqu'au fond de son coeur. C'est alors qu'incapable de résister plus long-temps au supplice qu'elle endure, elle s'éloigne précipitamment, au risque de se trahir par le bruit de ses pas.

Madeleine a traversé le jardin comme quelqu'un qui serait poursuivi. Elle a ouvert une petite porte qui donne sur la campagne; elle sort, puis elle marche... marche toujours, sans regarder où elle va, retenant avec peine ses sanglots, jusqu'à ce qu'enfin, se sentant défaillir, et, ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'arrête contre un arbre, sur lequel elle s'appuie pour pleurer.

Le temps s'écoule, la jeune fille est toujours là. Elle pleure, car cela soulage un peu son ame, et, pourtant, sa bouche ne laisse échapper aucune plainte; elle n'accuse personne; elle pleure sur elle-même, parce qu'elle se sent bien malheureuse, et qu'à dix-huit ans on n'a pas encore de force contre les peines du coeur.

Le jour commence à tomber. Madeleine est restée contre l'arbre au pied duquel elle s'est assise. Ses larmes ont cessé de couler,... car tout cesse à la longue; de gros soupirs les ont remplacées.

Une voix fait entendre dans l'éloignement le chant favori des laboureurs de la Picardie. La voix s'approche; Madeleine ne bouge pas. D'autres sons vibrent encore jusqu'à son coeur.

C'est Jacques qui revient de faire sa journée; il s'approche; il est contre la jeune fille; elle ne le voit pas, mais enfin la voix forte du paysan la tire de sa rêverie.

«--Eh bien! Madeleine, que faites-vous donc là?...

«--Ah!... c'est vous Jacques;... je ne vous voyais pas....--Mais je vous ai bien vue, moi, quoique vous fussiez cachée par des arbres.... C'est qu'en passant près de cet endroit j'y regarde toujours;... j'y ai jadis découvert bien des choses, et je veux voir si j'en verrai encore....»

Madeleine regarde alors où elle se trouve, et elle s'aperçoit que c'est sous le vieux chêne où se rendait sa mère, qu'elle vient de pleurer si long-temps.

«--O mon Dieu! j'étais sous cet arbre,... à la place où venait ma mère....--Comment, Madeleine, et vous ne le saviez pas?... Je croyais, moi, que vous étiez venue exprès en cet endroit... pour penser à elle.... Mais qu'avez-vous, mon enfant?... vos yeux sont rouges;... vous avez pleuré... vous avez des chagrins.... Contez-moi vos peines;... songez que je suis votre premier, votre meilleur ami.... Allons, allons, Madeleine; dites-moi pourquoi vous pleuriez.»

La jeune fille se jette dans les bras du paysan; elle pose sa tête contre la poitrine de Jacques, et retrouve encore des larmes en s'appuyant sur le sein de son vieil ami; puis elle murmure à demi-voix:

«Oui, Jacques, j'ai bien du chagrin!...--Et qui donc vous en a fait?...--Personne, Jacques; c'est moi seule,... parce que....--Eh bien!... achevez donc, mon enfant!--Ah! mon ami,... vous aviez bien raison, l'autre jour, quand vous me disiez qu'il ne fallait pas tant parler de M. Dalmer..... ni toujours m'occuper de lui..... Je ne croyais pas alors que cela me causerait tant de peine... Je ne savais pas que cela deviendrait de l'amour...

»--De l'amour!... et c'est cela qui vous fait pleurer... Pauvre petite!... J'en étais sûr;..... je vous l'avais prédit.... Et c'est sous ce chêne qu'elle vient verser des larmes... comme sa mère!..... Ce vieil arbre est donc destiné à recevoir tous leurs soupirs...--Allons, Madeleine, soyez franche avec moi: ce monsieur Victor vous a fait les doux yeux,.... vous a dit qu'il vous aimerait toute la vie?...

»--Oh! non, Jacques.... non; il ne m'a rien dit de tout cela... Au contraire, il ne pense pas à moi,... ne me parle presque pas, ne me regarde plus... et c'est pour cela que j'ai tant de chagrin!...

»--Quoi! Madeleine, vous êtes fâchée que ce jeune homme ne vous ait pas trompée?... qu'il soit honnête, enfin?...

»--Mon Dieu, oui; je crois que j'en suis fâchée... Ah! j'aurais été si heureuse, s'il m'avait trompée!...»

Madeleine dit ces mots avec tant de naïveté que Jacques ne se sent pas la force de la gronder; il se contente de hausser les épaules en s'écriant: «Hum!.... les femmes!... elles sont donc toutes les mêmes?... Quand elles ont l'amour en tête.... elles ne voient plus les dangers auxquels elles s'exposent; elles les bravent, les affrontent!... Je crois qu'elles passeraient dans le feu sans s'apercevoir qu'il y fait chaud! Voyons, Madeleine, revenez à vous; réfléchissez... et vous rougirez de votre folie...

»--J'ai réfléchi, Jacques; je sens bien que j'ai tort,... que je ne dois pas conserver d'amour pour quelqu'un qui...... qui ne peut pas m'aimer. Aussi mon parti est pris: je veux quitter Bréville,... quitter madame de Noirmont... afin de ne plus voir M. Victor. Je retournerai près de vous; Jacques, dans votre chaumière; je travaillerai;... j'aurai bien soin de votre vieille tante, et je ne me plaindrai plus de mon sort... Ah! je vous en prie, Jacques, emmenez-moi avec vous!»

Madeleine s'est presque mise aux genoux du paysan; celui-ci la relève, puis la regarde quelques instans avec sévérité.

«Madeleine, m'avez-vous bien dit la vérité? ce monsieur Victor ne vous a-t-il jamais parlé d'amour?

«--Non, jamais.--Et depuis que vous êtes retournée avec les compagnons de votre enfance, est-ce que vous avez eu à vous plaindre d'eux?--Non..... mon ami.--Madame de Noirmont n'est-elle plus la même avec vous?... ne vous témoigne-t-elle plus autant d'amitié?...--Pardonnez-moi... elle n'a pas changé avec moi.--Ainsi, vos anciens amis vous ont retrouvée, accueillie avec joie, madame de Noirmont vous traite comme sa soeur, vous me l'avez cent fois répété, et pour prix de cet accueil, de cette amitié, vous voulez la quitter.... fuir cette maison où fut élevée votre enfance. Parce qu'un fol amour vous tourne la tête!... pour un sentiment déraisonnable, vous devenez ingrate envers vos bienfaiteurs!... Ah! morgué, ça n'est pas bien, Madeleine;... ce n'est pas ainsi que vous tiendrez compte à feu madame la marquise de l'amour qu'elle vous portait!.... Ma chaumière vous sera toujours ouverte, vous le savez; mais j'aimerais mieux vous y recevoir malheureuse que coupable d'ingratitude.»

Madeleine a écouté Jacques attentivement; elle paraît frappée de ses remontrances. Le courage semble renaître sur ses traits abattus; elle essuie ses yeux, relève son front, et tend la main au laboureur, en lui disant d'une voix plus ferme:

«Vous avez raison, mon ami; j'avais tort... bien tort... je quittais les enfans de ma bienfaitrice... car madame de Noirmont et Armand étaient comme ses enfans... Ah! ce n'est pas ainsi que je dois reconnaître ce que madame de Bréville a fait pour moi... J'étais une folle... une insensée.... Pardonnez-moi, Jacques, je vous promets d'être sage à l'avenir... je vais retourner auprès de madame de Noirmont, et désormais, je vous le jure, ma vie ne sera plus employée qu'à reconnaître ce qu'on a fait pour moi.

»--Ah! je retrouve ma petite Madeleine! je sais bien que vous avez un bon coeur!... Embrassez-moi, mon enfant, et croyez-en Jacques; vos chagrins d'aujourd'hui se passeront.... D'ailleurs, ce M. Victor ne restera pas toujours à Bréville, je l'espère; mais vous... vous devez y rester... vous y êtes plus à votre place qu'ailleurs.»

Jacques prend le bras de la jeune fille, et la reconduit jusqu'à la porte de la maison qu'elle voulait fuir; là, il la quitte, en lui répétant encore: «Du courage!»

Et Madeleine s'efforce de sourire en lui répondant: «J'en aurai.»

CHAPITRE IV.

Une après-dînée.

M. de Noirmont était depuis long-temps de retour de Sissonne, et les Montrésor, ainsi que les Pomard, se trouvaient à Bréville. La société était réunie dans le salon; mais Ernestine était inquiète de Madeleine, qui avait disparu depuis le matin et que l'on avait en vain cherchée dans la maison et dans le jardin. Victor et Dufour se préparaient à sortir pour s'informer de la jeune fille dans les environs, lorsqu'elle parut enfin à l'entrée du salon.

«Ah! la voilà!» s'écrie Ernestine en courant à Madeleine, qui restait à la porte de l'appartement. «Venez... venez, que je vous gronde, mademoiselle!... En vérité, ce n'est pas bien de nous mettre ainsi dans l'inquiétude!... J'étais fort inquiète de toi, Madeleine.

»--Ma foi, nous allions partir pour vous chercher par monts et par vaux,» dit Dufour.

Ernestine a pris Madeleine par la main, elle la fait entrer dans le salon et asseoir près d'elle. La main de la jeune fille tremble dans celle de son amie.

«Qu'as-tu donc? on dirait que tu trembles!... que tu as froid, dit madame de Noirmont. Est-ce que tu es malade?...--Non, madame.

»--Il serait difficile d'avoir froid aujourd'hui, dit Chéri; le thermomètre a été à vingt-deux degrés.

»--Alors, pourquoi donc tremble-t-elle?» dit mademoiselle Clara à son frère. «--C'est ce que je pensais: pourquoi tremble-t-elle?» répond M. Pomard en se mettant à fixer le bout de son soulier.

«Enfin, mademoiselle,» dit M. de Noirmont d'un ton sévère, «d'où venez-vous donc, et qu'avez-vous fait depuis ce matin que ma femme vous cherche partout?

»--Monsieur... je suis allée me promener,» répond Madeleine en baissant les yeux.

«--Vous promener... depuis ce matin! et vous n'avez pas pensé à rentrer pour dîner!...

»--Je n'avais pas faim, monsieur.

»--Ça me paraît un peu louche,» dit Dufour à mademoiselle Clara. «Elle n'a pas eu faim; ce n'est pas naturel.

»--C'est ce que je pensais,» murmure M. Pomard.

«--Il est certain, dit madame Montrésor, que la conduite de cette jeune personne me paraît au moins singulière... N'est-ce pas, Chéri?--Quoi?--Que la conduite de cette jeune fille est singulière?--Oh! oui!...--Oh! oui! quoi!... heim?... Quelle jolie manière de me répondre vous avez contractée maintenant... Je ne sais pas qui vous voyez pour prendre de telles habitudes! vous changez beaucoup, Chéri, et ce n'est pas à votre avantage!...»

Pendant que Sophie gronde son mari, madame de Noirmont serre avec amitié la main de Madeleine en lui disant: «Tu as donc été promener bien loin?... et tu ne pensais pas que ton absence m'inquièterait. C'est mal, cela, Madeleine; tu sais bien que je ne suis plus habituée à être une journée sans te voir...--Ah! vous êtes trop bonne, madame.--Non, je t'aime, et voilà tout.

»--Et de quel côté aviez-vous donc porté vos pas?» répond M. de Noirmont.

»--Monsieur,... j'étais au bout de la plaine,... sous le vieux chêne... là-bas...

»--Si près d'ici? Ce n'est pas là sans doute que vous êtes restée jusqu'à présent?

»--Pardonnez-moi, monsieur.--Cette place a donc bien du charme pour vous, pour que vous y passiez une journée entière?--Cet endroit doit me plaire.... C'est là, m'a-t-on dit, que ma mère allait aussi se reposer.--Votre mère!... je croyais que vous n'aviez jamais connu vos parens...

»--Aurais-tu enfin découvert quelque chose sur ta famille?...» s'écrie madame de Noirmont en regardant l'orpheline avec intérêt.--«Non, madame.... Vous savez bien que je fus recueillie par madame la marquise dans un âge trop tendre pour avoir pu conserver d'autres souvenirs;... mais c'est Jacques qui m'a parlé de ma mère.

»--Qu'est-ce que c'est que ce Jacques? dit M. de Noirmont.--Un brave homme... un laboureur qui demeure à Gizy, répond Ernestine; il travaillait au jardin du temps de ma belle-mère.

»--Nous le connaissons, dit Dufour, c'est lui qui nous a servi de guide lors de notre arrivée ici. C'est un gaillard qui n'est pas sot, et qui a une figure très-caractérisée... J'ai toujours l'intention de le peindre... avec sa blouse... et sa grande faux!...

»--Ah! je sais qui vous voulez dire! s'écrie madame Montrésor, c'est un journalier.... Mais il est fort grossier, votre Jacques; je lui avais offert de tailler mes pêchers et ma vigne; c'eût été l'affaire d'une petite journée, et je lui proposais quinze sous pour cela; c'était fort raisonnable:... il m'a refusée très-malhonnêtement!

»--Oui,» dit Chéri en souriant, «il a appelé Sophie verreuse!...--C'est bon, Chéri, taisez-vous, on ne répète pas ces choses-là, et d'ailleurs il me semble que vous auriez dû alors apprendre à ce rustre à ne me point manquer de respect...--Ah! c'est cela... Ne fallait-il pas se disputer, se battre avec ce paysan,... pour un mot... Ces gens-là vous disent cela par habitude;... et s'il me fallait prendre fait et cause toutes les fois que vous vous querellez, on me verrait toujours un bâton à la main.--C'est le devoir d'un mari de se battre pour sa femme.--Mais ce n'est pas le devoir d'une femme de faire battre son mari tous les jours.

»--Ce Jacques a donc connu votre mère?» reprend M. de Noirmont au bout de quelques instans; «alors il peut vous apprendre à qui vous devez le jour.

»--Je l'en ai supplié, monsieur; mais Jacques m'a répondu qu'il ne savait rien; que d'ailleurs il ne voulait rien me dire de plus, parce qu'il valait mieux pour moi que j'ignorasse le nom de ma mère.

»--C'est singulier! dit Dufour.

»--Mais non, cela se comprend,» dit tout bas madame Montrésor; «cette petite est un enfant qu'on aura fait à quelque paysanne, qui l'a ensuite abandonné; et qui sait si ce Jacques lui-même n'est pas son père?...--Ma foi... au fait...--En la regardant bien, je trouve qu'elle lui ressemble, dit Chéri.--Ensuite ce paysan aura apporté son enfant à madame de Bréville qui a eu la bonté de s'en charger;... cela me paraît fort clair. Malheureusement, je n'habite ce pays que depuis douze ans, sans quoi je vous réponds que j'aurais su tous les détails de cette histoire, que madame de Noirmont a la bonté de ne pas vouloir deviner. Et vous, monsieur Pomard, étiez-vous dans ce pays à cette époque?

»--A quelle époque, madame?» dit Pomard en levant les yeux d'un air étonné.--A celle où madame de Bréville a pris chez elle cette petite fille.--Quelle petite fille?...

»--Ah! ah! ah! comme c'est amusant de causer avec mon frère!» dit mademoiselle Clara en riant aux larmes; «il ne sait jamais ce qu'on lui dit... Quand je lui demande ce qu'il veut pour son dîner, il me répond: Une femme ne doit pas s'occuper de politique.»