Chapter 14
En amour, lorsqu'on a commencé, il faut que l'on finisse, dût cette fin ne pas être aussi heureuse qu'on l'espérait; mais après ces demi-aveux, ces regards brûlans, ces pressions de mains et tout ce que la passion nous fait inventer pour nous faire comprendre de l'objet que nous aimons, nous ne vivons pas que nous n'ayons obtenu, ou que le hasard ne nous ait fait avoir un tête-à-tête, dans lequel nous voulons savoir à quoi nous en tenir, ou du moins ce qu'il nous est permis d'espérer.
Et cependant, cette attente du bonheur, cet espoir que l'on tremble de voir s'évanouir, cet amour qui ne se prouve encore que par mille bagatelles qui ne seraient rien pour d'autres que des amans; enfin, cet embarras, ce trouble que l'on ressent alors en présence de l'objet aimé, c'est, dit-on, l'état le plus doux de l'amour... Pourquoi donc est-on si pressé de le faire cesser?... pour en venir à une fin qui trop souvent n'amène que l'ennui, l'indifférence et l'inconstance... Ce sont surtout les dames qui disent cela, en se plaignant de ce que les hommes ne sont jamais contens, de ce qu'ils sont trop exigeans. Moi, je répondrai à ces dames: «Convenez que vous éprouveriez au fond du coeur quelque dépit, si votre amant ne vous demandait jamais à en venir à cette fin, et que vous prendriez de lui une singulière opinion.»
Après la soirée de loto chez madame Montrésor, Victor brûle de voir Ernestine, mais de la voir seule, pour lui dire tout l'amour qu'il ressent pour elle; lors même que cette déclaration devrait fâcher madame de Noirmont, il est décidé à la lui faire; mais il a bien quelques motifs pour espérer que du moins on lui pardonnera.
Ce n'est guère qu'au jardin que Victor peut trouver l'occasion, qu'il cherche aussi, dès le matin, il va parcourir les allées, les bosquets; il passe là toute la journée, et revient à la maison de fort mauvaise humeur, parce que madame de Noirmont ne quitte pas sa chambre ou le salon dans lequel est son mari.
Depuis la soirée chez les Montrésor, Ernestine craint de se trouver seule avec Victor. Le jeune homme remarque cette conduite; il devient triste, rêveur. Le soir, quand tout le monde est au salon, il se met dans un coin d'où il ne bouge pas, et Dufour lui dit: «Victor, décidément tu veux copier M. Pomard? tu restes des demi-heures les yeux fixés sur une corniche!... tu n'as jamais posé comme ça quand j'ai fait ton portrait.»
Madame de Noirmont s'aperçoit de la tristesse de Victor, mais elle n'a pas l'air de la remarquer. Madeleine, qui croit deviner la cause de la mélancolie du jeune homme, le regarde souvent avec tendresse; mais Victor ne voit pas ces regards-là, il ne fait attention ni au trouble, ni à la rougeur de la jeune fille quand elle est près de lui; il n'entend jamais ses soupirs, et ne la rencontre point dans les jardins, parce qu'il n'y cherche qu'Ernestine.
«Madame ne va plus se promener au jardin?» dit un soir Victor en s'approchant d'Ernestine.--«Mais... pardonnez-moi... n'y allons-nous pas tous les soirs?...--Ah! oui... avec tout le monde... comme c'est amusant! et vous n'y venez plus le matin?--Je n'ai guère le temps...--Vous l'aviez autrefois?...»
Ernestine ne répond pas; elle tient toujours ses yeux sur son ouvrage.
«--Cet ouvrage vous occupe donc bien, madame, que vous ne puissiez pas regarder un moment ailleurs....--Mais, monsieur, si je regardais ailleurs... je ne pourrais conduire mon aiguille.--Ah! c'est juste, madame, et puis je ne vaux certainement pas la peine que vous leviez les yeux.»
Victor s'éloigne en froissant dans ses mains un journal qu'il avait eu l'air de lire. Et M. de Noirmont s'écrie: «Eh bien! M. Dalmer... qu'est-ce que vous faites donc? vous déchirez mon _Constitutionnel_.--Ah! pardon, monsieur, c'est que je pensais...
»--Quand je vous le disais! s'écrie Dufour, il est devenu le second volume de M. Pomard.»
Le peintre ajoute à l'oreille de son ami: «Je sais bien à qui tu penses... Et cette pauvre Madeleine qui ne fait que soupirer, parce qu'Armand ne revient pas... Hein!... qu'est-ce que je t'avais dit?--C'est possible.--Je vais toujours faire le portrait de M. de Noirmont en chasseur, et, pendant les séances, je me ferai donner des renseignemens sur mademoiselle Clara Pomard... Je n'ai pas encore d'intentions... mais on ne sait pas.»
M. de Noirmont a consenti à se laisser peindre en pied et revêtu de son équipement de chasse; Dufour veut mettre tous ses soins à ce portrait, d'abord pour sa gloire, ensuite parce qu'on est bien aise de faire quelque chose d'agréable pour des personnes chez qui l'on demeure.
Les séances commencent après le déjeuner; Dufour les prolonge quelquefois jusqu'au dîner, dans le but de rendre son ouvrage plus parfait, et parce qu'il bavarde la moitié du temps au lieu de s'occuper de son modèle. Pendant que M. de Noirmont pose et cause avec Dufour, on aurait bien tout le temps de reprendre ces jolies promenades dans la campagne qui plaisaient tant à Madeleine; mais Ernestine n'en parle pas, et Victor ne le propose plus. La jeune fille se désole et ne conçoit rien à la conduite de madame de Noirmont et à l'humeur de Victor.
Il en coûtait pourtant beaucoup à Ernestine pour agir ainsi; la soirée du loto n'était pas oubliée: c'est parce qu'elle avait eu trop de charmes, que la jeune femme avait ouvert les yeux sur d'autres dangers, et sentit qu'il était temps de les éviter.
Mais on ne peut pas toujours être sur ses gardes, et puis il y a des momens où l'on se croit bien forte, où l'on rit d'un danger que l'on se dit n'être peut-être qu'imaginaire, et puis.... et c'est là ordinairement le motif déterminant. M. Dalmer n'est plus aussi triste; il a l'air d'avoir pris son parti, de ne plus chercher à se rapprocher d'Ernestine, enfin de ne plus s'occuper d'elle, et une femme ne veut pas que l'on se dérobe à son empire; car la plus sage est bien aise qu'on soupire pour elle, alors même qu'elle ne veut pas répondre à ces soupirs-là.
Toutes ces raisons déterminent un matin Ernestine à quitter le salon et à s'enfoncer dans les belles allées du jardin. Elle s'y promène depuis quelque temps, et ne rencontre personne; elle s'étonne, se dépite de cette solitude: elle a emporté son ouvrage, elle s'assied sous un bosquet et veut travailler; mais au moindre bruit des feuilles, elle lève la tête et regarde autour d'elle; enfin Victor paraît; alors on reporte bien vite les yeux sur son aiguille, et l'on feint d'être très-occupée de ce qu'on fait, si bien que Victor s'assied près d'Ernestine avant qu'on ait eu l'air de l'apercevoir.
«--Comment! c'est vous, madame!... vous, qui travaillez dans le jardin!--Sans doute, monsieur; pourquoi pas?--C'est si extraordinaire de vous voir quitter le salon... à moins d'être bien accompagnée!...--J'avais mal à la tête ce matin... J'ai voulu prendre l'air.--Voilà un mal de tête qui est bien heureux pour moi, puisqu'il me procure l'occasion de vous voir un moment sans que des yeux importuns soient braqués sur nous.--Je ne vois pas en quoi ces yeux-là peuvent vous gêner...--Vous ne voyez rien, vous, madame!--Est-ce un compliment cela, monsieur?--Je ne sais pas faire de complimens... je ne sais que dire ce que j'éprouve.--Et peut-être aussi ce que vous n'éprouvez pas.--Eh! mon Dieu!... pourquoi donc mentir quand on n'y est pas obligé!... Par exemple, madame, si je vous disais que je vous aime, que je vous adore, que je ne pense qu'à vous, certainement je ne mentirais pas.»
Victor a dit tout cela avec tant de feu qu'il n'y a pas eu moyen de l'arrêter. Ernestine regarde encore plus attentivement son ouvrage, afin de cacher son émotion. Elle se contente de répondre d'un ton qu'elle croit rendre sévère: «Mais, monsieur, est-ce qu'on doit dire de ces choses-là à quelqu'un qui n'est pas libre?.... c'est très-mal ce que vous faites là!--Eh! madame, fait-on toujours ce qu'on-devrait!... Le monde serait trop parfait si l'on n'agissait que d'après son devoir.... Pourquoi avons-nous des passions qui parlent plus haut que notre raison?.... pourquoi rencontrons-nous, quelqu'un qui nous inspire un sentiment invincible.... insurmontable?...--Oh! oui, comme tous ceux que les hommes éprouvent!...--Non, madame, c'est de l'amour que vous inspirez,... ce n'est point un sentiment frivole, léger... Ah! je n'avais jamais ressenti tout ce que j'éprouve près de vous!...--Combien de fois avez-vous déjà dit cela à d'autres, monsieur?--Que vous êtes cruelle!.... je n'ai jamais dit cela à d'autres, parce que je ne l'avais pas encore éprouvé.... Cela vous fait rire?... vous êtes bien heureuse de rire des tourmens que vous causez!...--Je crois qu'ils seront vite guéris.--Mais enfin, madame, si je ne vous aimais pas, qui me forcerait à vous dire que je vous aime,... lorsque je vois bien que vous ne pensez pas à moi! que vous ne pouvez pas me souffrir!... car, Dieu merci! vous me le faites assez voir. Depuis notre soirée chez madame Montrésor,... où je me suis permis de vous serrer la main, vous ne sortez plus de votre salon,... vous ne m'accordez pas un instant de tête-à-tête.--A quoi cela vous avancerait-il?... vous ne pensez pas sans doute, monsieur, que j'oublierai mes devoirs,... que je vous donnerai des espérances?--Mon Dieu, madame, je ne pense rien! je n'espère rien! mais je vous aime parce que... je vous aime; je ne crois pas que ce sentiment puisse se commander ni finir à volonté... Est-ce donc ma faute si vous m'inspirez de l'amour? A coup sûr je ne me suis pas dit: je veux aimer cette dame-là,... cela est venu.... sans que je sache comment.... et pourtant il me semble que je vous ai aimée du premier moment où je vous ai vue,... du moins vous m'avez plu sur-le-champ... Je crois qu'il y a quelque chose qui nous entraîne vers les personnes auxquelles nous devons offrir notre coeur.--Vous avez dû éprouver souvent cet entraînement?... je sais,... par mon frère, qu'à Paris vous n'étiez pas cité pour votre sagesse.--Oh! je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis:... d'abord je suis très-franc!... oui, madame, très-franc! même avec les dames auxquelles je fais la cour. Je n'ai jamais pu dire: je vous aime, à une femme pour qui je n'éprouvais qu'une caprice, ni fait serment d'être fidèle pour la vie, lorsque j'avais affaire à une coquette. Mais vous, madame, vous,... ah! quelle différence!... j'aurais été si heureux si vous m'aviez seulement aimé... un peu!...
»--Quand une femme, trop faible, ne peut résister à une passion qu'elle devrait combattre, je crois qu'elle n'est pas maîtresse de n'aimer qu'_un peu_; elle doit aimer beaucoup au contraire... et c'est sa punition.--Sa punition!.... pourquoi?--Parce que bientôt elle aime seule..... Alors que lui reste-t-il? un amour qui fait son supplice, et des remords que rien ne peut adoucir.--Ah! madame, pouvez-vous penser qu'on cesserait de vous aimer...--Pourquoi serais-je privilégiée; je n'ai pas assez d'amour-propre pour le croire; je me connais et je ne me trouve pas assez jolie pour inspirer une passion éternelle... Je ne vois même rien en moi qui doive charmer quelqu'un habitué à n'offrir ses hommages qu'à la beauté. Aussi, quand on me fait une déclaration d'amour, je suis toujours tentée de croire que l'on se moque de moi.--Vous vous jugez bien mal, madame.--Non je ne me trouve nullement belle.--Croyez-vous donc que pour plaire il faille avoir des traits bien réguliers et dignes de servir de modèle. C'est la physionomie qui fait tout... du moins à mon goût. Sans doute il ne faut pas que cette physionomie s'allie à des traits désagréables; mais, lorsqu'on trouve dans l'ensemble, dans les yeux de quelqu'un ce je ne sais quoi qui nous plaît, qui nous captive, ah! madame, on ne s'occupe pas alors à détailler tous ses traits pour voir ce qu'il peut y manquer. On aime déjà, et la personne qui nous plaît est pour nous la plus jolie....--C'est possible,... mais....--Mais....--Une femme honnête ne doit aimer que son mari.--Je sais qu'on doit aimer son mari.... Certainement je trouve cela très-bien!... mais quelquefois,... quand il y a une différence d'âge,... d'humeur.... On ne se marie pas toujours par amour.--Ce ne serait pas encore une raison pour manquer à ses devoirs....»
Victor ne répond rien. Il se contente de soupirer; puis avec une petite baguette, de tracer des ronds sur le sable. Ernestine travaille avec beaucoup d'ardeur et sans lever les yeux. Ils gardent long-temps le silence, ne se regardant ni l'un ni l'autre; c'est Ernestine qui le rompt la première:
«Je crois qu'il est temps que mon frère revienne.--Pourquoi cela, madame? Parce que la société de mon mari et la mienne ne doivent pas suffire pour vous retenir ici; et je conviens que nos voisins ne sont pas non plus bien récréatifs.--Moi, madame, je crois plutôt que vous me dites cela parce que mon séjour ici vous ennuie, et que vous désirez que je parte. Eh bien, vous serez satisfaite.... Je n'ai pas même besoin d'attendre Dufour, je le laisserai faire le portrait de M. de Noirmont, je partirai demain, je vous débarrasserai de ma présence....
«--En vérité, monsieur, vous avez l'esprit bien mal fait,... vous prenez de travers tout ce qu'on vous dit.... Si je suppose que vous pouvez vous ennuyer avec nous, c'est parce que je le crains.... Vous ai-je jamais témoigné que votre présence ne me fût pas agréable....
«--Mais aussi, madame, comment pouvez-vous supposer que je m'ennuie avec vous... avec vous!... que je voudrais ne pas quitter un moment, car je n'ose penser qu'il faudra vous quitter,... ne plus vous voir.... Non, je ne puis me faire à cette idée; il me semble que maintenant nous devons toujours être ensemble:... on est si bien près de vous....»
Et Victor s'est rapproché d'Ernestine, et il a doucement passé son bras sous le sien.
«--Prenez garde, monsieur,... vous allez me faire piquer....--Mon Dieu! madame, cet ouvrage est donc bien pressé que vous ne pouvez pas le laisser.--Quelle nécessité de le quitter;... on peut bien causer en travaillant.--Mais on ne peut pas seulement apercevoir vos yeux... vos yeux... que j'aime tant;... vous seriez donc bien fâchée de les lever un moment....»
Ernestine ne répond pas, mais elle cesse de regarder son aiguille, car enfin ce n'est pas un grand mal de laisser voir ses yeux. Cependant ceux de Victor ont une expression si tendre qu'elle en est toute troublée; elle roule son ouvrage en disant: «Je vais rentrer.--Quoi! déjà?...--Mais il y a long-temps que je suis là.--Vous trouvez qu'il y a long-temps, et moi il me semble qu'il n'y a qu'une minute....--J'aurais peut-être mieux fait de ne pas y venir du tout.--Vous avez même du regret de m'avoir procuré ce moment de bonheur.... Vous êtes fâchée de ce que j'ai osé vous dire!...--A quoi tout cela vous avancera-t-il?... Si votre amour était vrai, il ne vous causerait que des peines; vous voyez bien qu'il vaut mieux que tout cela ne soit qu'une plaisanterie.--Ah! madame!... si vous ressentiez l'amour comme moi, vous ne diriez pas cela. Je trouve que l'état le plus triste au monde est l'indifférence.... Quand le coeur n'a aucun attachement bien vif, rien ne nous occupe, ne nous émeut,... tout nous ennuie, tout nous est égal; qu'on nous propose une promenade, une partie de plaisir, nous acceptons tout avec le même calme!... Nous n'avons rien à y chercher, rien à y désirer; nous aurons les mêmes sensations aujourd'hui que demain, nous vivrons le lendemain comme la veille;... mais est-ce là vivre!... est-ce là exister!... Que l'amour s'empare de notre coeur, et tout change autour de nous; tout prend à nos yeux un nouvel intérêt; dans les occupations les plus ordinaires de la vie, nous trouvons du plaisir, parce que nous pouvons y mêler la pensée de notre amour, l'image de l'objet adoré. S'il est avec nous, le temps s'écoulera plus vite; si nous l'attendons, nous comptons les minutes; s'il est absent nous pensons à lui, nous voulons deviner ce qu'il fait. L'ennui n'atteint jamais un coeur bien épris. Enfin, si notre amour nous cause des peines, eh bien! ces peines même ont un charme qu'on ne voudrait pas changer contre l'indifférence; non, madame, quand on aime bien et qu'on est aimé, on n'est jamais entièrement malheureux. Ah! vous ne comprenez pas cela, vous, parce que vous avez une ame froide, insensible....»
Ernestine ne paraissait cependant ni froide, ni insensible en ce moment; elle était émue, oppressée; elle avait de la peine à cacher son trouble. Victor le voyait bien, mais il était trop adroit pour avoir l'air de s'en apercevoir. Enfin madame de Noirmont fait un mouvement pour se lever, Victor la retient:
«--De grâce, encore un instant!... j'ai si rarement le bonheur d'être seul avec vous....--Non, j'ai déjà eu tort de vous écouter.--Comment! je ne pourrai pas même vous parler de mes peines... à vous qui les causez.--Vous me dites des choses que je ne devrais pas entendre. Encore une fois, monsieur, si j'avais la faiblesse de vous croire,... de vous aimer,... à quoi cela nous mènerait-il?--Mais à tout, si vous vouliez.--Non, monsieur,.... lors même que je... que j'aurais de l'amitié pour vous,... je n'oublierais jamais ce que je me dois,... non, jamais!...»
En disant ces mots, Ernestine dégage sa main de celle de Victor, et s'éloigne précipitamment en le laissant sous le bosquet.
«Elle a dit: _Jamais!_» murmure Victor en regardant la jeune femme s'enfuir du côté de la maison.
Et cependant Victor ne semble pas mécontent de l'entretien qu'il vient d'avoir; il regagne le salon d'un air plus satisfait: c'est que probablement il avait vu _le Trésor supposé_, et se rappelait cette phrase de M. Géronte: _Il ne faut jamais dire jamais: qui est-ce qui peut répondre de l'avenir?_
CHAPITRE II.
Comment cela finit.
Ernestine avait raison: c'était déjà trop que d'écouter. On dit que l'oreille est le chemin du coeur, et quand le coeur est bien disposé par les yeux, ce chemin doit se faire vite. Ces pauvres femmes, on les blâme quand elles succombent! Mais que l'on se mette donc à leur place, qu'on se figure quelqu'un qui n'aurait pour ordinaire à sa table que le pot-au-feu!... Le bouillon, fût-il excellent, la viande bien choisie, comment ne sera-t-il pas tenté à l'aspect d'un nouveau plat bien friand, bien apprêté, et assaisonné de tout ce qui peut flatter le goût et l'odorat. Je ne veux pas dire cependant que tous les maris ne soient que des pot-au-feu!... il y en a qui savent être aimables et parler encore d'amour à leur femme. Il y en a, mais... _apparent rari nantes in gurgite vasto!_ (Je suis certain que les dames traduiront sans savoir le latin.)
Dufour continue le portrait de M. de Noirmont; il y met le temps, parce qu'il prétend faire un chef-d'oeuvre, et pendant les séances son modèle cause avec lui de la famille Pomard. Tandis que son mari pose, Ernestine a bien le loisir d'aller prendre l'air ou travailler dans le jardin; mais elle s'y rend accompagnée de Madeleine, afin d'éviter les tête-à-tête, car elle s'est promis de ne plus en accorder à Victor.
Ce n'était pas avec Madeleine que madame de Noirmont pouvait se distraire et chasser les pensées qui l'occupaient: la jeune fille ne parlait que de Victor; elle répétait ce qu'il avait dit, se rappelait ce qu'il avait fait, s'amusait à faire son portrait en le comparant aux autres personnes qui venaient à Bréville, et finissait toujours en disant: «N'est-ce pas, ma bonne amie, que c'est le mieux et le plus aimable de tous les messieurs qui viennent ici?
«--En vérité,» dit un matin Ernestine avec un mouvement d'impatience, «tu es ennuyeuse, Madeleine, tu parles toujours de M. Dalmer!... tu ne sais pas me dire autre chose.»
Madeleine rougit en répondant: «Je ne croyais pas mal faire... je causais de ce monsieur... il faut bien causer... je voulais vous distraire, car il me semble que vous êtes rêveuse depuis quelque temps;... tout le monde change ici.... C'est comme M. Victor! il a des jours où il est si singulier.... Oh! mais je ne parlerai plus de lui, puisque cela vous fâche.
«--Cela ne me fâche pas... Mais c'est que si ce monsieur nous entendait, par hasard, il croirait qu'on ne s'occupe que de lui... et il aurait bien tort....»
Madeleine pousse un gros soupir auquel Ernestine ne fait pas attention, parce qu'elle tâche alors d'étouffer les siens. Au bout d'un moment, Madeleine dit: «Le portrait de M. de Noirmont doit être avancé... je n'ai pas encore osé demander à le regarder: est-il bien ressemblant?
«--Mais... oui... je crois qu'il ressemblera... M. Dufour y met beaucoup de soins; et quoique ce ne soit pas son genre et que M. Victor le plaisante un peu, je pense qu'il sera bien!
«--Fera-t-il votre portrait, à vous, ma bonne amie?--Oh! pourquoi.... Cependant mon mari le désire... et M. Victor assure que je ferais de la peine à M. Dufour en n'acceptant pas....--Ce doit être bien agréable d'avoir le portrait de quelqu'un qu'on aime!--Oui!... c'est une consolation quand on ne se voit plus... car on se quitte quelquefois.... Comme mon frère tarde à revenir!... il ne peut s'arracher de son maudit Paris!... Je crains que ces messieurs ne s'ennuient ici.... M. Dalmer, qui n'aime pas la chasse, ne doit guère s'amuser à être tous les soirs au billard ou devant un échiquier avec M. de Noirmont.... Je suis sûre que c'est par complaisance qu'il joue... il fait tout ce qu'on veut!...--Mais il vous vient quelquefois du monde....--Des gens bien amusants!... madame Montrésor et son mari, qu'elle n'ose pas quitter, de peur qu'on ne le lui enlève.... Pauvre dame!... qu'elle se rassure!... on ne pense pas à son Chéri.... Les Pomard!... La soeur rit toujours; c'en est ridicule.... M. Victor ne doit pas trouver beaucoup d'agrément dans leur société, lui habitué aux plaisirs, aux belles réunions de Paris... car à Paris, je sais qu'il va beaucoup dans le monde, qu'il court les bals, les spectacles.... A son âge... c'est naturel....--On a donc beaucoup de plaisirs à Paris, ma bonne amie?--Sans doute... et lorsqu'on est aimable.... Il y a des femmes si coquettes à Paris!...--Ah! il y a des femmes coquettes!... Est-ce qu'il en connaît?...--Je ne le lui ai pas demandé.... Est-ce que M. Dalmer a des comptes à me rendre!--Oh!... je ne dis pas cela... mais quelquefois en causant....--Vous voyez bien que M. Dalmer ne se soucie plus de causer avec nous... il ne vient plus s'asseoir ici lorsque nous y travaillons.--C'est vrai.... Pourquoi donc cela, ma bonne amie?... est-ce qu'il est fâché?--Fâché!... et de quoi donc!... Au reste, je ne sais ce qu'il a... mais cela m'est bien indifférent, et vous savez, Madeleine, que je vous ai priée de ne pas toujours me parler de ce monsieur.--Oh! oui, ma bonne amie, je vous obéirai.»
Et Madeleine ne trouve plus l'obéissance si pénible, parce qu'elle s'aperçoit que lorsqu'elle ne parle plus de Victor, Ernestine se charge de la remplacer.
Si Victor ne vient pas près d'Ernestine lorsqu'elle a du monde avec elle, il sait fort bien la rencontrer quand elle est seule, soit dans une chambre qu'elle traverse, soit dans une allée du jardin et, lorsqu'on demeure sous le même toit, il est impossible que de telles occasions ne se présentent pas fréquemment. A la vérité, ces tête-à-tête sont bien courts, quelquefois on n'a pas le temps d'échanger deux phrases; mais Victor a pris l'habitude de saisir et de presser une main qu'on n'a pas la force de lui refuser. Une autre fois, il prend, il serre dans ses bras une taille élégante; on se défend, on le prie de finir; il ne finit jamais que lorsqu'il entend du monde; bientôt il effleure de ses lèvres des joues brûlantes. «Monsieur, je me fâcherai, je me fâcherai très-sérieusement!» dit Ernestine fort émue.
Victor semble confus, désolé, mais il recommence à la première rencontre; ensuite, poussant plus loin l'audace, c'est sur les lèvres d'Ernestine qu'il appuie ses lèvres de feu.