Chapter 13
Après madame Bonnifoux, le sac passe aux mains de M. Pomard, qui nomme le dix-huit pour le quatre-vingt-un, et le seize pour le soixante-un, toujours par suite de ses distractions, ce qui amène une scène très-vive entre lui et la vieille dame. A chaque poule qu'elle perd, elle devient de plus mauvaise humeur; se plaint de ses aigreurs, de sa cuisinière, et fait répéter les numéros tirés. Madame Montrésor pousse des oh! et des ah! aux numéros qui approchent de celui qu'elle attend. M. de Noirmont ferait volontiers comme M. Courtois, et Dufour regarde attentivement si la personne qui tire nomme exactement toutes les boules.
Bientôt M. de Noirmont parle de se retirer. «Mais je n'ai pas gagné une seule partie! dit madame Bonnifoux; il faut au moins que je gagne une fois...--Vous avez dit être incommodée, madame, et je pensais que cela vous fatiguerait de jouer tard.--Ah! monsieur, j'aime tant le loto que j'oublie tout quand j'y suis;... mais aussi c'est la seule passion que je me sois connue.
»--Il n'est pas tard, dit Victor; encore quelques parties.--Comment, M. Dalmer, vous prenez goût au loto!... Je vous en fais mon compliment.--Je m'amuse toujours de ce qui plaît aux autres.
»--Il est très-galant, ce jeune homme! Est-il pour long-temps dans ce pays?» dit madame Bonnifoux à M. Montrésor, qui ne lui répond pas.
«--Eh bien! Chéri, vous ne répondez pas à madame Bonnifoux? Qu'est-ce que vous avez ce soir?... où donc êtes-vous?--Ah! pardon;... je n'avais pas entendu, madame... Depuis quelque temps, vous ne m'entendez pas non plus...--Comment! je ne vous entends pas?--Suffit, monsieur.
»--Allons, c'est à moi à tirer, et je vais mener cela rondement,» dit Dufour. En effet, il a bientôt mis la vieille dame aux abois: à la sixième boule elle n'y est plus; elle perd la tête. En vain elle dit à Dufour de répéter, en renommant un numéro, le peintre en appelle tout de suite deux ou trois nouveaux. Madame Bonnifoux repousse sa chaise et quitte la table en s'écriant: «J'aime autant y renoncer... C'est comme si on me prenait deux sous dans ma poche... Il m'est impossible de suivre monsieur!--Mais, madame, j'ai pourtant répété toutes les fois que vous l'avez désiré.--Oh! c'est égal, monsieur, je n'y suis plus... Vous avez une manière d'aller;... j'en ai la tête qui me pète!... Je reprends ma mise;... je ne suis pas de cette poule-ci.»
A la partie suivante, madame Bonnifoux retrouve toute sa bonne humeur en s'écriant: «Pour moi, enfin!... C'est le cinq qui m'a fait gagner... J'ai eu le quaterne et le quine tout de suite... Comme ce jeu-là est bizarre!... j'attendais le quinze, qu'il me fallait depuis long-temps, et je gagne par des numéros auxquels je ne pensais pas du tout... Oh! c'est un jeu bien piquant!...»
Pendant que madame Bonnifoux fait ces réflexions, tout le monde se lève, et chacun se dispose à regagner sa demeure. M. Courtois allume une lanterne, qu'il emporte toujours quand il va en soirée; M. Pomard prend sa soeur d'un côté et sa canne à dard de l'autre; madame Bonnifoux retrousse sa robe, ôte son abat-jour et met ses lunettes dans sa poche en disant: «Ne vous en allez pas sans moi, M. Courtois; vous savez que vous me mettez à ma porte.»--Oui, madame.--Adieu, mes chers voisins... Le jeu a été bien méchant ce soir;... sans ce dernier coup, je perdrais vingt-huit sous!... Ah! madame Montrésor, je vous enverrai Rose pour que votre cuisinière lui apprenne à faire le potage aux croûtons.... J'ai toujours des soupçons de coliques... quoique ça... mais ce diable de jeu vous acoquine; et pourtant j'y suis malheureuse depuis quelque temps!... Pourvu que j'aie de la graine de lin chez moi!.... Monsieur Courtois, je suis prête.»
M. Courtois a pris le bras de madame Bonnifoux, la petite Lucie a pris la lanterne, et chaque société regagne sa demeure. Celle de Bréville revient naturellement dans le même ordre que lors du départ; Victor donne le bras à Ernestine, et Dufour marche à côté de son mari.
Pour revenir, la nuit était sombre; très-peu de lune éclairait les chemins. Dufour se retourne en vain; il ne peut distinguer si Victor tient autre chose que le bras de madame de Noirmont.
CHAPITRE VI.
Le vieux chêne.
Depuis que Madeleine demeure de nouveau à Bréville, Jacques vient souvent de grand matin se promener dans la plaine qui est devant la maison du marquis. De sa fenêtre, Madeleine aperçoit le paysan, alors elle se hâte de descendre, et va rejoindre son ami Jacques qui, avant d'aller à ses travaux, est content lorsqu'il a causé quelques instants avec la jeune fille.
Le lendemain de la partie de loto, Madeleine, qui, en quittant la modeste maison de Grandpierre, n'a pas perdu l'habitude d'être matinale, était à sa croisée au point du jour; elle aperçoit dans la campagne l'homme en blouse qui tient sur son dos sa pioche, sous son bras un gros morceau de pain, et se rend à son travail en regardant souvent la fenêtre de la chambre de Madeleine. En trois minutes la petite est descendue et se trouve à côté de Jacques.
«Bonjour, Madeleine,» dit le paysan en pressant la main de la jeune fille.
«--Bonjour, mon cher Jacques..... C'est bien aimable à vous de passer par ici.... ça fait que je peux vous voir un moment.--Bonne Madeleine,... vous ne vous ennuyez donc pas de causer avec Jacques?...--Moi, je crains quelquefois de passer trop souvent... Mais,.... parce que je passe ici..... sous vos fenêtres,... ça ne vous force pas à descendre.... Que je vous voie un moment à votre croisée,... que vous me fassiez un petit signe de tête pour me montrer que vous avez vu votre vieil ami,... et je serai content, ma chère enfant.--Ah! Jacques!... comment pouvez-vous penser que votre présence n'est pas un plaisir pour moi!.... N'êtes-vous pas mon ami?.... N'avez-vous pas le premier recueilli, protégé l'orpheline?--J'ai fait ce que me dictait mon coeur, ce que je ferais encore... pauvre Madeleine... car je vous aime comme ma fille; mais laissons cela... Dites-moi, êtes-vous toujours contente, Madeleine, depuis que vous êtes revenue habiter cette maison?... Comment se conduit-on avec vous?--Oh! bien! très-bien!... tout le monde est bon pour moi!... Ernestine me traite comme autrefois; et ce monsieur,... qui le premier a parlé de moi ici,... vous savez, M. Victor Dalmer, eh bien! quoique ce soit un monsieur de Paris... il n'est pas fier du tout, il cause souvent avec moi. Ce n'est pas comme ce M. de Saint-Elme, l'ami d'Armand,... il me regarde à peine, celui-là,... ou bien, c'est avec un air, comme si on était trop heureux d'obtenir un de ses regards... Tandis que M. Victor, ce n'est pas cela!... il est si simple,.. c'est-à-dire si aimable...--Et vous dites que madame de Noirmont vous témoigne une tendre amitié?--Oui, elle me répète souvent qu'elle est bien contente de m'avoir avec elle,... que maintenant je ne la quitterai jamais... Elle veut quelquefois m'emmener dans les sociétés où elle va,... mais j'aime mieux alors rester à la maison... Il n'y a que dans les promenades que nous faisons;... alors, comme c'est ordinairement M. Victor qui vient avec nous, je ne refuse jamais d'y aller... M. Victor donne le bras à ma bonne amie,... mais il me le donne aussi à moi;... et il court,... il joue,... il rit avec moi, tout comme avec Ernestine... Oh! nous faisons des promenades bien amusantes! M. Victor est très-gai... quelquefois cependant...
»--Très-bien,» dit Jacques avec un mouvement d'impatience, «mais ce n'est pas là l'important. M. de Noirmont, comment vous traite-t-il? Vous m'avez dit que, dans les commencements de votre arrivée chez lui,... car vous êtes à peu près autant chez lui que chez son beau-frère, vous m'avez dit qu'il vous parlait à peine.
»--C'est vrai, mon ami; mais depuis quelque temps M. de Noirmont semble me marquer plus d'amitié... Il aura vu que tout mon désir était de mériter un peu de la sienne, puisqu'il est le mari de celle que j'aime comme une soeur... Enfin il n'a plus l'air de me regarder comme une pauvre fille que l'on garde par charité... Peut-être aussi voyant M. Victor me parler, me témoigner de l'intérêt, M. de Noirmont sera-t-il revenu de sa prévention... Car, lorsque je suis assise dans un coin du salon, quoiqu'il y ait d'autres dames, M. Victor vient souvent s'asseoir à côté de moi, puis il me parle... tout comme si j'étais une dame de la société... Ah! c'est bien honnête cela! surtout après m'avoir vue servante chez Grandpierre... N'est-ce pas, mon ami, que c'est bien honnête cela?»
Jacques ne dit plus rien; son front s'est rembruni; ses yeux se fixent sur ceux de Madeleine; il semble vouloir lire dans l'ame de la jeune fille, et les yeux du paysan ont une telle expression que Madeleine baisse bientôt les siens en rougissant, comme si, en baissant ses paupières, elle eût pensé mettre un voile entre le regard de Jacques et le fond de son coeur.
Au bout d'un moment, Jacques reprend: «Vous ne me parlez pas du marquis, de votre camarade d'enfance. Cependant, autrefois, c'était de lui et de sa soeur que vous m'entreteniez toujours;... ils possédaient toute votre affection,... c'était bien naturel, élevée avec eux,... et madame de Bréville ne mettait pas de différence dans ses manières avec l'un ou avec l'autre!... est-ce que vous avez oublié ce temps-là, Madeleine?...
»Mon Dieu! mon cher Jacques! pourquoi supposez-vous cela?... Ah! j'aime toujours autant les compagnons de mon enfance, ceux que ma bienfaitrice appelait ses enfants... Ernestine, Armand, il n'est rien, non, rien que je ne me sentisse capable de faire pour leur prouver mon amitié... Mais, hélas! la pauvre Madeleine ne pourra jamais trouver l'occasion de leur être bonne à quelque chose... Ils sont riches, et je suis pauvre....
»--Oui, vous êtes pauvre, Madeleine, et il est malheureusement probable que vous le serez toujours;... car je ne crois pas,... oh! non, il n'est pas présumable que votre situation change jamais...
»--Mon ami, qu'est-ce que cela fait d'être pauvre quand on est heureuse,... et je le suis maintenant que j'habite de nouveau avec les enfants de madame de Bréville!
»--Sans doute!... la pauvreté n'est pas toujours un malheur... Quelquefois elle met à l'abri de bien des dangers qui entourent les jeunes filles dans les demeures des riches; mais vous, Madeleine, qui vous trouvez, quoique pauvre et sans nom, vivre avec des gens du beau monde, vous devez surtout ne jamais oublier votre situation.
»--Ah! Jacques... est-ce que vous croyez que je deviendrai fière à présent parce que je demeure chez le marquis... Ah! c'est bien mal de penser cela...
»--Eh! mon enfant, ce n'est pas là ce que je voulais dire,.... et pourtant je sais bien ce que je voudrais dire...
»--Est-ce parce que je vous ai conté que M. Victor causait avec moi et me donnait le bras comme à ma bonne amie... mais cela ne me rend pas fière!... seulement ça me fait plaisir... D'ailleurs, je dois avoir aussi un peu d'amitié pour ce monsieur qui s'est intéressé à moi;... je serais une ingrate si je pensais autrement,... si je pouvais oublier que M. Victor...
»--Madeleine,» dit Jacques en interrompant la jeune fille, «vous n'êtes morgué pas ingrate!... Je crains au contraire que vous ne soyez trop reconnaissante...
»--Comment!... que voulez-vous dire?» répond Madeleine avec un peu d'embarras. «Est-ce qu'on peut être trop reconnaissante!...
»--Dam'! ça serait possible... Tenez, mon enfant, je n'aime pas les détours... j'vais vous dire ce que je pense;... je vous aime assez pour être franc avec vous...
»--Mon Dieu! Jacques!... qu'ai-je donc fait qui vous fâche!...
»--Rien,... rien encore! mais, depuis que je cause avec vous,... depuis que je vous questionne sur ce qui vous intéresse,.... je m'sommes ben aperçu que vous n'aviez qu'une chose dans la tête... que c'te chose vous trottait toujours dans l'esprit... ce qui fait que tout en parlant vous y revenez sans cesse,... et c'te chose-là, ma petite, c'est M. Victor,.... le jeune homme de Paris.»
Madeleine devient rouge comme une cerise, et son coeur bat si fort que l'on s'en aperçoit au mouvement précipité de son fichu. Enfin elle répond d'une voix tremblante:
«Comment!... je n'ai parlé que de M. Victor! mais... vous vous trompez, Jacques; je vous ai parlé de lui comme de toutes les personnes qui habitent chez monsieur le marquis. Quant à Armand, il est à Paris en ce moment avec M. de Saint-Elme; c'est pour cela que nous sortons moins,... et que...--Oui je sais que M. le marquis est allé à Paris; ce n'est pas de cela que je vous parle, mon enfant; c'est de ce jeune homme... qui, j'en conviens, vous a servie en ami... mais ce ne serait pas une raison pour que vous l'aimiez trop après....--Je ne vous comprends pas, Jacques.--Et pourtant vous êtes devenue ben rouge, ma petite!... et on ne rougit que quand on comprend. Oh! dam', je suis un vieux matois, on ne me trompe guère, moi!... Allons, calmez-vous, Madeleine; tout cela ne peut pas être encore ben dangereux, mais je dois vous prévenir... parce que, moi, j'croyons qu'on évite mieux un péril quand on est sur ses gardes... D'ailleurs, mon enfant, si je me trompe... si vous ne ressentez pas déjà... au fond du coeur... trop d'inclination pour ce jeune homme, eh ben! vous rirez de mes craintes; mais si, dans votre ame, vous sentez que j'ai raison, alors vous profiterez des avis de Jacques et vous vous direz: Une pauvre orpheline sans nom, sans état, sans rien enfin,... que la protection de gens riches... sur laquelle il ne faut jamais trop compter, ne doit pas aimer un monsieur de la ville,... car où c't amour-là la conduirait-il?... à faire des sottises... Oh! morgué! Madeleine ne doit pas en faire... Celle qui n'a pour tout bien que sa vertu doit plus que toute autre garder ce trésor-là....
»--Mais, Jacques,... est-ce que je vous ai dit que... que je pensais à M. Victor... autrement qu'à quelqu'un qui m'aurait rendu service?
»--Non, vous ne me l'avez pas dit, mais je l'ai deviné;.... quoique je ne sois qu'un laboureur, je me connaissons assez à deviner sur les figures ce qui se passe dans le coeur des gens... C'est comme qui dirait une habitude que je me suis faite depuis que j' sommes en âge de raisonner,... et je ne voudrais pas que ma petite Madeleine connût l'amour pour être malheureuse...
»--L'amour!... oh! vous vous trompez, Jacques, je ne le connais pas, je ne sais pas ce que c'est!...
»--Pardi, j' pensons ben que ce n'est pas Babolein qui pouvait vous y faire songer;... mais, à c't' heure, vous v'là entourée de dangers,... de beaux messieurs qui sont plus séduisants, plus adroits que Babolein!
»--Non Jacques, certainement personne ne pense à la pauvre Madeleine!.... Dieu merci! je n'ai rien qui puisse attirer les regards, je ne suis pas jolie,... je le sais bien... Si l'on me parle,... si l'on daigne quelquefois causer avec moi,.... c'est par bonté,... par pitié, peut-être... mais je sais bien que jamais personne ne m'aimera...»
La jeune fille n'achève ces mots qu'en sanglotant; ses yeux se sont remplis de larmes, et elle s'empresse de les cacher avec son tablier.
«--Allons, déjà des larmes!... Voilà toujours ce qui suit ce maudit sentiment qui plaît tant aux femmes!... Pourquoi pleurez-vous, Madeleine? si en effet je me suis trompé, et si M. Victor ne vous intéresse pas plus... qu'il ne faut?...
»--Ah! c'est que... je pense que c'est pourtant bien triste de ne pouvoir jamais être aimée de personne!...
»--Et moi, Madeleine, qui vous chéris,... qui ne vous ai pas perdue de vue depuis que vous êtes au monde,... et vos compagnons d'enfance dont vous avez retrouvé l'amitié,... est-ce que ce n'est personne cela?
»--Oh? si...--mais...--Mais cela ne vous suffit plus, n'est-ce pas!...--Je ne dis pas cela;... c'est que je n'avais jamais pensé comme dans ce moment à ma triste situation... C'est bien singulier!.... Cela m'était égal de ne pas avoir d'autre nom que celui de Madeleine... je ne songeais pas à des parents... je ne regrettais que ma bienfaitrice,... puisque je n'ai connu qu'elle... mon Dieu, Jacques, comment donc se fait-il que je n'aie pas de parents?... que madame de Bréville ne m'ait jamais parlé d'eux?... car enfin; où m'a-t-elle trouvée?... qui donc m'a remise entre ses mains?... Jacques, à présent, je voudrais savoir tout cela;.... puisque vous m'avez vue toute petite, vous avez peut-être entendu parler de mon père,... de ma mère;... pourquoi donc ne me dites-vous jamais un seul mot sur mes parents?...
»--Parce que probablement il était inutile de vous en parler!...» répond Jacques en soupirant; puis il se met à marcher, et fait signe à Madeleine de le suivre.
Au bas de la plaine, du côté de Gizy, était un énorme chêne qui paraissait avoir vu plusieurs siècles, et dont les branches égalaient en grosseur plusieurs arbres du voisinage. Autour de ce vieil arbre s'élevaient plusieurs petits bouquets de bouleaux que le chêne majestueux semblait protéger et qui formaient comme une enceinte pour défendre son ombrage, en sorte qu'assis sous le chêne on était à l'abri de tous regards indiscrets.
C'est là que Jacques conduit Madeleine; il s'arrête sous le vieil arbre, puis considère quelque temps en silence la place où il est et les branches touffues qui couvrent sa tête. Madeleine n'avait jamais dépassé les bouleaux qui entouraient le chêne; cet endroit ne menait à aucun chemin, il fallait venir le chercher exprès, et la jeune fille ne le connaissait pas. En se trouvant sous l'ombrage épais du gros arbre, en se voyant cachée de tous côtés par les bouleaux qui formaient un rideau autour de cet endroit frais et mystérieux, Madeleine se sent émue, et elle attend en silence que Jacques lui dise pourquoi il l'a amenée là.
Le paysan semble fortement occupé de ses souvenirs. Enfin il s'écrie: «Ah! Madeleine!... si ce chêne pouvait parler,... il vous dirait, lui, tout le secret de votre naissance!...
»--Comment savez-vous cela, vous, Jacques?--Comment,..... ah! c'est juste... il faut ben que je sache quelque chose aussi;... mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit... Votre mère, mon enfant, est venue plus d'une fois s'asseoir ici,... sous ce vieil arbre...
»--Ma mère! Jacques! vous avez connu ma mère!... qui donc était-ce... et pourquoi m'a-t-elle abandonnée?...
»--Bah! est-ce que j'ai dit que j'avais connu votre mère? répond Jacques en relevant la tête et comme fâché d'avoir parlé ainsi.
»--Puisque vous savez qu'elle venait souvent à cette place...--Ah! oui... je le sais... mais... voyez-vous, Madeleine, tout cela ne vous avance pas plus!... Qu'importe que j'aie connu votre mère,... que je sache qui elle était,... si cela ne peut vous être utile à rien?... et malheureusement, c'est comme cela... Ce que je sais... il n'y a que moi dans le monde qui le sache... et vous pensez bien que si je pouvais vous servir en parlant... en colportant partout mon secret... ah! mille charrues!... je ne resterais pas muet; mais, comme en parlant, je vous ferais plus de tort que de bien, je me tairai... même avec vous... oui, Madeleine, même avec vous; car ce serait vous mettre en tête des regrets inutiles. Ainsi, mon enfant, ne revenons jamais sur ce sujet; car, je vous le répète, vous n'en saurez pas plus. Tout ce que je puis vous apprendre, c'est que l'amour a rendu votre mère malheureuse... et je ne voulons pas que ce soit la même chose pour sa fille...
»--Ma pauvre mère!... elle a été malheureuse... Ah! je viendrai souvent à cette place, à présent que je sais qu'elle l'a occupée!
»--J'ai peut-être eu tort de vous dire cela... il ne faut pas nourrir de telles idées quand ça ne mène à rien...
»--Et mon père, Jacques, vous ne m'en dites pas un mot; l'avez-vous connu aussi?»
Le paysan reprend son air soucieux, et, replaçant sa pioche sur son épaule, se dispose à s'éloigner; mais Madeleine lui prend la main et le retient en lui disant: «De grâce, Jacques, répondez-moi... et mon père...
»--Que diable voulez-vous que je vous dise?... Votre père!... vous ne le connaîtrez jamais non plus, à moins que cependant! mais non... cela n'est pas probable... Allons, Madeleine, le temps se passe... il faut que j'aille gagner mon pain... et celui de la vieille tante;... car elle ne peut plus travailler, la pauvre femme! et je nous sommes amusé aujourd'hui.... Adieu, mon enfant!
»--Ah! Jacques, si j'étais riche, vous n'auriez plus besoin d'aller travailler à la terre, de vous fatiguer sans relâche!...
»--Oh! morgué! le travail ne m'effraie pas... et j'y suis habitué... au contraire, c'est ma vie; j'tomberais malade si je ne faisais rien!... ainsi n'ayez pas de regret pour moi. Retournez près de madame de Noirmont, et rappelez-vous mes conseils... l'amour vous rendrait malheureuse... Eh bien! morgué! faut pas écouter ceux qui voudraient en glisser dans votre coeur..... Vous avez dix-huit ans sonnés!... dame! une fille rêve aux amoureux à cet âge-là...
»--Non..... Jacques, non, je ne pense pas du tout aux amoureux!...
»--Quant à M. Victor, il a l'air ben doux, ben honnête; mais tout ça, c'est pour mieux attraper les gens! Croyez-moi, jasez avec lui devant le monde, mais évitez-le en particulier. Adieu, Madeleine; au revoir, mon enfant.»
Jacques embrasse la jeune fille sur le front, et la laisse près d'une petite porte qui ouvre sur les jardins de Bréville. Madeleine rentre et va du côté de la pièce d'eau. Elle songe à tout ce que son vieil ami vient de lui dire; elle ne peut se dissimuler qu'il ait bien lu dans le fond de son coeur. Elle ne pense qu'à Victor, ne s'occupe que de l'aimable jeune homme qui lui a témoigné tant d'intérêt et qui semble lui en témoigner chaque jour davantage. Mais, jusqu'à ce moment, Madeleine ne croyait pas que ce fût un crime de rêver sans cesse à quelqu'un... et Jacques vient d'éclairer son coeur en lui faisant comprendre que ce serait de l'amour.
«De l'amour!» se dit Madeleine en se promenant lentement dans les allées, où plus d'une fois Victor s'est promené avec elle; «de l'amour... pour ce monsieur.... que je connais depuis si peu de temps!.... Oh! cela n'est pas possible!... Jacques se trompe..... Est-ce qu'il se connaît à l'amour, Jacques? et cependant j'étais toute tremblante quand il me parlait de M. Dalmer..... Jacques a deviné que je pensais toujours à lui..... est-ce que cela se voit dans mes yeux?... O mon Dieu!... si ce monsieur voyait cela.... Je n'oserais plus le regarder... Je suis pourtant bien heureuse quand je suis à côté de M. Victor; quand il me parle,.... je passerais toutes les journées à l'écouter..... Si c'est là de l'amour, je ne trouve pas que cela me rende malheureuse; au contraire.... je sais bien que ce monsieur ne pense pas à moi... Cependant ce n'est pas moi qui vais le trouver... c'est lui qui vient près de moi.... puis, qui soupire.... qui est triste,... et je ne sais pourquoi, quand il soupire, cela me fait tressaillir de plaisir.... et il faudrait renoncer à tout cela... Parce que je suis orpheline..... que mon père et ma mère m'ont abandonnée, il faudrait n'aimer personne;... mais il me semble que, puisque je ne dépens que de moi, je suis bien libre de disposer de mon coeur... car enfin.... c'est moi seule que cela regarde...»
La fille la plus sage trouve toujours des arguments en faveur de ce qui lui plaît, et Madeleine trouvait de fort bonnes raisons pour ne pas fuir Victor lorsque tout-à-coup celui-ci parut devant elle.
En ce moment sa présence trouble vivement Madeleine: elle s'imagine que Victor doit voir sur son visage que c'est lui qui l'occupait: elle rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots entrecoupés pendant qu'il lui dit bonjour, puis se sauve toute confuse et sans oser tourner la tête.
Il lui en coûte cependant pour agir ainsi; car, dans le fond de son ame, elle croit que le jeune homme est venu là dans l'espoir de la rencontrer.
Pauvre Madeleine! ce n'était pas elle que Victor cherchait dans le jardin.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
* * * * *
MADELEINE
TOME TROISIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
Un Aveu.