Madeleine

Chapter 12

Chapter 123,812 wordsPublic domain

»--Oh! la vie est trop courte pour que je veuille attendre!... Votre comte de Tergenne a probablement rencontré d'autres sites qui lui auront plu et où il aura acheté une propriété.--C'est fort probable, dit Saint-Elme.--Ainsi, mon cher Noirmont, vous pourrez prendre la mienne sans scrupule;... c'est ce que vous voudrez bien me dire incessamment. Allons Saint-Elme, à cheval jusqu'à Laon; là nous prendrons la poste pour être plus tôt à Paris.--La poste... j'y compte bien; je ne voyage jamais autrement.»

Armand et Saint-Elme prennent congé et partent. Privé de son compagnon de chasse, M. de Noirmont ne se soucie plus d'aller battre la campagne; il propose à Victor une partie d'échecs. Celui-ci accepte en soupirant et en jetant un regard du côté d'Ernestine, tandis que Madeleine, en passant près de lui, lui dit à l'oreille: «Quel dommage!... Nous n'irons donc plus promener, maintenant!

»--Hélas! répond Victor, ce n'est pas ma faute!...

»--Hum!...» dit Dufour, en apportant sa toile et sa boîte à couleurs, «je comprends à présent pourquoi Victor désirait si vivement que Saint-Elme restât ici.»

CHAPITRE V.

Une partie de loto.

M. de Noirmont continue à rester près de sa femme, parce que, malgré son amour pour la chasse, il a moins de plaisir lorsque personne n'est témoin de ses beaux coups. Les promenades avec Ernestine et Madeleine n'ont plus lieu. Victor devient triste; il s'impatiente, se dépite. Tous les matins il dit à Dufour: «Va donc à la chasse avec M. de Noirmont,» et le peintre lui répond: «Vas-y toi-même, je serais désolé de tuer un pauvre lièvre..... même un moineau, ça me ferait de la peine.--Vas-y toujours, tu ne tueras rien.--Bien obligé; ça serait amusant.»

Victor va promener sa mélancolie dans les jardins; dès qu'il aperçoit Madeleine, il court se placer à côté d'elle, et, après lui avoir adressé quelques mots, reste quelquefois long-temps sans parler, ne faisant que pousser de gros soupirs; la jeune fille, qui éprouve un vif battement de coeur lorsque Victor vient s'asseoir auprès d'elle, le regarde à la dérobée et soupire aussi, probablement pour faire comme lui.

Un matin, que le jeune homme semble plus pensif encore qu'à l'ordinaire, Madeleine lui dit: «Est-ce que vous ne vous plaisez plus ici, monsieur Victor?--Pourquoi cela, Madeleine?--C'est que vous n'avez plus l'air si gai... qu'il y a quelques jours.--Je ne m'ennuie pas... mais je suis contrarié... nos promenades étaient si agréables; depuis le départ d'Armand, elles ont cessé.--C'est vrai... mais M. de Bréville reviendra avec M. de Saint-Elme... alors on retournera à la chasse, et ma bonne amie pourra revenir avec nous se promener.--Mais je ne pourrai pas rester toujours ici!....--Pourquoi donc cela?...» dit vivement Madeleine en regardant Victor avec chagrin.

«--Parce que... cela pourrait ennuyer les habitants de cette demeure.--Ah! monsieur! quelle pensée!.... est-ce que vous pouvez ennuyer personne?.... est-ce que tout le monde ne vous aime pas ici?....--Tout le monde... ah! s'il était vrai!...»

Victor soupire de nouveau; Madeleine rougit et n'ose plus rien dire. Enfin le jeune homme prend la main de Madeleine, la serre avec force dans la sienne, et s'éloigne en disant: «Ah! Madeleine... il est un sentiment que vous ne connaissez pas encore!»

La jeune fille reste sur le banc; elle suit Victor des yeux: son air mélancolique, ses soupirs, ce qu'il vient de lui dire, tout se réunit pour troubler le coeur de la pauvre petite. Elle se sent heureuse, satisfaite; elle regagne la maison en répétant les derniers mots de Victor, dont elle croit comprendre le sens, et elle saute, elle danse en traversant le jardin, comme un enfant qui ne sait pas encore cacher sa joie. Madeleine ne sait pas être maîtresse de ses sentiments.

Monsieur et madame Montrésor sont venus en grande cérémonie proposer une partie de loto pour le soir chez eux. Ils doivent avoir M. Pomard, sa soeur et encore d'autres voisins. Comme Armand et Saint-Elme ne sont plus là pour repousser le jeu de loto, on accepte l'invitation; d'ailleurs, à la campagne, c'est quelque chose que de trouver à employer sa soirée.

On part sitôt après le dîner. Victor n'a pas manqué d'offrir son bras à Ernestine; Dufour marche à côté de M. de Noirmont. Madeleine ne les accompagne pas; elle ne veut jamais aller en compagnie, mais elle garde joyeusement la maison. La jeune fille se trouve alors trop heureuse pour que la solitude l'effraie.

Victor n'ose adresser à Ernestine que quelques phrases sans suite, car on pourrait être entendu. Mais il ralentit le pas, afin de se trouver en arrière, et serre avec force le bras qu'il tient sous le sien. Pendant que Dufour parle peinture et propose à M. de Noirmont de le peindre en chasseur, Victor dit à la jeune femme: «Enfin, je suis donc un instant avec vous... Quel ennui! depuis huit jours, de ne pas pouvoir vous parler, vous adresser un mot!...

»--Mais il me semble que rien ne vous empêche de me parler, puisque nous nous voyons presque toute la journée,» répond Ernestine en souriant.

«Oh! sans doute on peut vous parler... devant le monde... mais il y a des choses que l'on ne veut pas dire... quand d'autres peuvent nous écouter... et je sens...

»--N'est-ce pas, Victor, que quoique ce ne soit pas mon genre, je peins très-bien le portrait et fais très-ressemblant?» dit Dufour en s'arrêtant et en tournant la tête en arrière.

«--Oui... oh! c'est frappant!...» répond Victor avec impatience et en lançant un regard furibond sur le peintre. «Voyez, madame, on ne peut pas même causer tranquillement avec vous!...--Mon Dieu, monsieur Dalmer, qu'avez-vous donc ce soir?... Je crois que vous avez de l'humeur d'aller faire une partie de loto chez nos voisins... vous y venez par complaisance, et je vous en sais gré.--De l'humeur d'être avec vous, d'aller où vous êtes!... ah! madame, comment pouvez-vous dire cela... le supposer? Je m'exprime donc bien mal; mes yeux ne vous disent donc pas tout le plaisir...

»--Victor, je veux peindre M. de Noirmont en chasseur,» dit Dufour en se retournant et s'arrêtant encore. «C'est une bonne idée, n'est-ce pas?

»--C'est une idée délicieuse!» répond le jeune homme en donnant au diable son ami et lui faisant des signes que celui-ci feint de ne pas comprendre.

«--Dès demain, reprend Dufour, j'irai à la ville voisine acheter ou commander des toiles pour peindre à l'huile. Je veux me lancer dans les portraits; on ne me croit que paysagiste. Je veux me surpasser, pour que cela étonne tous les peintres de portraits.»

Victor ne répond rien, ne parle plus; mais on arrive à l'endroit sombre que madame Montrésor redoute lorsqu'elle revient tard chez elle, le jeune homme prend la main qui est au bout du bras qu'on lui donne, et il presse tendrement cette main qu'on n'a pas la force de lui retirer, ce qui le rend aussi heureux que Madeleine l'a été, le matin, lorsqu'il a pris la sienne. Qu'on dise encore que le bonheur n'existe pas sur la terre! Voilà deux personnes qui, par une simple pression de main, sont au comble de la félicité!

On arrive chez les Montrésor trop tôt pour Victor et peut-être pour Ernestine, qui est encore toute troublée de l'action de son cavalier. La société est déjà assise devant deux tables mises l'une contre l'autre pour former un carré long. Là-dessus sont étalés les cartons de loto, que les joueurs ne doivent pas perdre de vue un instant.

Outre les maîtres de la maison et les Pomard, la réunion est embellie par un monsieur, une dame et une petite fille. La dame, qui a bien la soixantaine, tient à elle seule la place de trois personnes; elle a un énorme bonnet, par-dessus lequel est un abat-jour en tafetas vert, qui ne l'empêche pas de porter encore des lunettes. En joignant à cela des traits énormes, il est assez difficile, au premier coup-d'oeil, de distinguer si c'est un homme ou une femme qu'on a devant soi.

Le monsieur a l'air d'un vieil abbé; il est à demi endormi devant ses cartons; au moment où la société arrive, il se frotte bien vite les yeux pour saluer. La petite fille, qui peut avoir douze ans, a une figure espiègle qui forme contraste avec celle de la dame à l'abat-jour.

«Nous ne faisons que commencer... il n'y a qu'une partie de jouée....» dit madame Montrésor en offrant des siéges.

«C'est bien heureux pour nous,» répond Dufour en allant se placer près de mademoiselle Pomard à laquelle il commence par dire: «Quelle est cette dame qui ressemble à un apothicaire?--C'est madame Bonnifoux,... une vieille rentière qui ne connaît dans le monde que trois choses: ses potages, sa seringue et le loto... Écoutez-la, vous verrez qu'elle ne parlera que de cela.--Ça doit être bien amusant; et le monsieur?--C'est M. Courtois, un bien bon homme, mais qui dort presque toujours... La petite fille est sa nièce.--Bon! me voilà au courant.

»--Asseyez-vous donc, madame de Noirmont,» dit madame Montrésor, en faisant signe à son mari de rester à côté: le pauvre Chéri était placé entre sa femme et madame Bonnifoux.

Ernestine s'assied près de M. Courtois, Victor se place bien vite près d'elle: la partie de loto chez madame Montrésor eût été un supplice trop cruel, si on n'avait pas été à côté d'une jolie femme. Quant à M. de Noirmont, il prend la première place venue, en murmurant déjà: «Le loto! hum! j'aimerais presque autant pigeon-vole!

»--Ha ça! comment jouez-vous cela? dit Dufour.--Au premier quine.... On met chacun deux sous, et on a trois tableaux...--Ah! c'est une poule!...

»--C'est la partie la plus piquante au loto, dit madame Bonnifoux. Depuis quarante ans que je joue à peu près tous les soirs ce jeu-là, j'ai étudié toutes ses combinaisons. Le premier quine est fort agréable;... mais cela demande une grande attention et surtout beaucoup de silence!--Diable! nous allons bien nous amuser alors!...

»--Tout le monde a-t-il des cartons?... dit madame Montrésor.--Moi, je voudrais en changer, dit la petite fille.--Non, mademoiselle Lucie, on a décidé qu'on n'en changerait pas... N'est-ce pas, madame Bonnifoux?--Certainement!... ça deviendrait trop fatigant;... on ne saurait jamais deux numéros par coeur;... ce serait un travail continuel... C'est singulier! mon potage me revient... Je crois qu'il était trop gras... Je recommande cependant toujours à ma cuisinière de dégraisser son bouillon..... Ah! comme j'ai des aigreurs ce soir!

»--Allons, tout le monde y est-il? reprend madame Montrésor; savez-vous qu'il y a vingt-deux sous à la poule!...--C'est fort gentil, dit M. Pomard.--Ah! si je pouvais la gagner! s'écrie la petite fille en sautant sur sa chaise.--Silence! mademoiselle Lucie... ou on ne vous laissera plus jouer... Chéri, c'est à toi à tirer.... Tout le monde y est?...--J'y suis depuis une heure, dit M. Courtois en ouvrant un oeil.--Surtout pas trop vite, M. Montrésor, dit madame Bonnifoux, c'est votre défaut... vous courez la poste... Ah! Dieu! comme ce potage me tourmente!...... Il faudra que je me serve de _bonne amie_ avant de me coucher.--Qu'est-ce que _bonne amie_? demande Dufour à mademoiselle Pomard.--C'est sa seringue que madame Bonnifoux appelle ainsi, parce que c'est plus décent.--Cette femme-là a de bien jolies idées!--Allons, mademoiselle Clara! cela va commencer. Pars, Chéri!

»--_Trente-huit_, dit Chéri en tirant une boule d'un immense sac de serge.

»--Je l'ai deux fois! s'écrie la petite fille en sautant sur sa chaise.

»--Moi, je ne l'ai pas, dit madame Montrésor en soupirant.

»--Est-ce qu'on a commencé? dit M. Pomard, qui depuis cinq minutes avait les yeux fixés sur le plafond.--Oui, sans doute, on a commencé...--Pardon, c'est que je n'y étais pas.... Je pensais.... je n'ai pas entendu...--Vous avez dit?--Trente-huit.--Très-bien.... vous pouvez continuer...

»--M. Pomard, il faudrait tâcher d'être au jeu, dit madame Bonnifoux en avançant son abat-jour.--Madame on peut avoir des distractions.--C'est que vous êtes terrible pour cela... _Neuf, quarante-deux_...--Je me rappelle que ma cuisinière avait mis des choux dans son bouillon... C'est peut-être aux choux que je dois attribuer ma mauvaise digestion...--_Dix-sept._--Ah! un moment, monsieur!.... Comment avez-vous dit?...--Dix-sept, et puis vingt-quatre....--Vingt-quatre!... Ah! mon Dieu!.... je n'y suis pas.... Il y en avait d'autres avant?.... Monsieur, voulez-vous bien me les rappeler tous...»

Chéri, qui est habitué à ce genre d'amusement, renomme les numéros pour madame Bonnifoux.

«--Est-ce qu'on fera souvent comme ça? dit Dufour à mademoiselle Clara.--Il n'y a presque pas de partie où madame Bonnifoux ne fasse recommencer deux ou trois fois la personne qui tire. Et puis, quand on gagne, elle fait vérifier; et puis, quand c'est elle qui tire, si l'on n'y fait pas attention, elle rejette dans le sac les numéros qu'elle n'a pas....--Peste!... c'est une joueuse bien agréable, je tâcherai de ne pas faire trop souvent sa partie,... heureusement j'en suis dédommagé par votre voisinage... Vous avez un véritable nez à l'antique, mademoiselle.--Ah! ah! ah! j'ai un nez antique, moi!...--J'entends par là un nez modèle, de ces jolis nez, type du vrai beau... J'aurais bien du plaisir à peindre ce nez-là...--Ah! ah! ah! j'ai vu quelquefois un oeil dans un nuage? ce serait drôle si on y voyait un nez!--Ce ne serait pas si mal...--Ah! ah! ah!

»--Mademoiselle Clara, il n'y a pas moyen d'entendre les numéros, dit madame Bonnifoux, on ne doit pas rire à ce jeu-là... c'est un jeu qui réclame toute l'attention... Qu'est-ce que vous avez dit, M. Montrésor?--Trente-neuf.--Et avant?--Dix.--Et avant?--Alors, il vaut autant que je recommence tout.--Oh! oui, monsieur, recommencez-les tous, je vous en prie, car je suis certaine d'en avoir manqué au moins deux ou trois... Ah! si jamais on remet des choux dans ma soupe... Je me rappelle que cela m'a déjà incommodée, il y a deux mois... Pourvu que j'aie de la graine de lin chez moi... J'ai peur d'avoir employé le reste avant-hier... et ma domestique qui ne songe à rien!... je le lui recommande pourtant assez! je lui ai dit: Une fois pour toutes, Rose, ne me laissez jamais manquer de graine de lin... Comment avez-vous dit, le dernier, M. Montrésor?

»--Soixante-et-dix-sept, madame.--Merci... Oh! vous pouvez aller... j'ai deux quaternes!--Moi, je n'en ai pas,» répond tristement madame Montrésor... «Ah! Chéri, tu ne tire pas pour moi! ce n'est pas bien...

»--Je ne suis pas dans le sac!... je n'ai pas des yeux aux doigts!...

»--J'attends le quatre-vingt-dix et le seize,» dit madame Bonnifoux.

«--Oh! moi, j'ai aussi un quaterne!» s'écrie la petite fille.

»--C'est singulier,» dit M. Courtois en s'éveillant et se frottant les yeux, «je n'ai pas encore étrenné... Il paraît que j'ai de bien mauvais tableaux... ça ne m'étonne pas, j'ai un malheur incroyable à ce jeu-là!... je n'y gagne jamais!

»--Je le crois bien, dit Dufour; il ne doit pas y gagner souvent.»

Victor et Ernestine ne disent rien. Ils semblent tout à leur jeu; mais est-ce ce loto qui les occupe? Le jeune homme est bien près de la soeur d'Armand, il est vrai qu'il y a peu de place à la table et qu'il faut se gêner; pourquoi Ernestine rougit-elle souvent? pourquoi lui échappe-t-il des mouvements brusques comme si elle voulait tout-à-coup reculer sa chaise d'auprès de celle de son voisin? Heureusement c'est à quoi personne de la société ne fait attention.

«Dieu! que j'ai de beaux cartons! dit madame Bonnifoux; je suis couverte de quaternes!... mais j'ai bien idée que c'est le quatre-vingt-dix qui me fera gagner... c'est un numéro que j'affectionne... Ah! Monsieur Montrésor! vous me faites bien languir!...

»--Quatre-vingt-neuf,» dit Chéri en tirant une nouvelle boule du sac.

«--Ah! Dieu, comme c'est près! comme vous me mettez à côté... vous êtes un grand méchant!... madame Montrésor, votre mari est un grand méchant!--Oh! je le sais bien, madame; c'est ce que je lui répète tous les jours!... Tire donc pour moi, Chéri!...»

Chéri n'a pas l'air de faire attention aux sollicitations de sa moitié; il continue à nommer avec tout le flegme d'un fonctionnaire public: «trente-trois...

»--Trente-trois,» dit monsieur Courtois, qui vient encore de s'éveiller; «attendez! arrêtez donc!...

»--Est-ce que vous avez gagné?» dit madame Montrésor avec anxiété. «--Non... mais je l'ai deux fois, le trente-trois... et ça me fait deux ambes...

»--Ah! quelle peur ce monsieur Courtois m'a faite! s'écrie madame Bonnifoux; j'ai bien cru qu'il avait le quine... M. Courtois, tâchez donc de ne plus me donner de ces souleurs-là... vous qui êtes ordinairement si tranquille à ce jeu-ci... Où en sommes-nous, monsieur Montrésor? je n'ai pas entendu les derniers.--Mais, madame, si vous parlez, ce n'est pas ma faute...--Ce n'est pas moi qui ai parlé, c'est M. Courtois... n'est-ce pas, madame, que c'est monsieur Courtois qui a dit: Arrêtez!... Oh! par exemple, quand on me prendra à parler au loto... Qu'est-ce qu'on vient de nommer?...--Quatre-vingt-deux.--C'est encore dans ma série... ça me fait tressaillir.--Trente-sept!...--Un instant,... un instant, monsieur, je vous en supplie... je n'ai plus de jetons... c'est mademoiselle Lucie qui les accapare tous.--Moi, madame! tenez, voyez ce que j'ai devant moi...--Parce que vous vous amusez à les jeter par terre... Qu'est-ce qui me donne des jetons... je ne puis pas rester dans cette situation...--Monsieur, ne tirez pas, je vous en prie...--Si vous marquiez à l'anglaise, comme moi, dit monsieur Pomard, vous n'emploieriez pas tant de jetons.--Oh! je n'aime pas cette manière-là... je ne fais rien à l'anglaise, moi... j'aime à voir le numéro qui me manque... on l'appelle, on le désire... on croit l'entendre... ah! ça cause bien des émotions... Un jour, il m'est sorti un quine sur-le-champ, les cinq numéros de suite... j'en ai pleuré comme un enfant... Tirez, monsieur Montrésor, j'ai des marquoirs... Oh! j'ai des douleurs de bas-ventre... c'est singulier, je ne devrais cependant pas être échauffée!...--Quarante-quatre!...

»--C'est pour moi! c'est pour moi!...» s'écrie la petite Lucie en battant des mains; «j'ai le quine... j'ai gagné!...

»--Et j'avais cinq quaternes! dit madame Bonnifoux; c'est bien extraordinaire de perdre avec cinq quaternes... mais un instant, il faut vérifier...»

On vérifie le quine de la petite fille, et, au grand regret de madame Bonnifoux, il se trouve être bon. Dufour, qui a regardé à sa montre, dit tout bas à mademoiselle Pomard: «Voilà une seule partie qui a duré une demi-heure. Ce n'est rien, j'en ai vu de plus longues.

»--Allons, messieurs et dames, vos deux sous...» dit madame Montrésor en faisant passer une petite corbeille... «Madame Bonnifoux, c'est à vous à tirer...--M'y voilà.

»--Un moment, dit Dufour; ne doit-on pas vérifier aussi s'il y a le compte dans le panier? tout doit se faire avec ordre...--C'est juste,» dit Chéri; et il compte la poule, et il ne se trouve que vingt sous dans le panier.

«--Qui est-ce qui n'a pas mis?» demande monsieur Montrésor. Tout le monde affirme avoir donné sa mise.

«--Cependant il manque deux sous!--C'est sans doute la petite Lucie, dit madame Bonnifoux; elle aura pris la poule sans remettre au jeu.--Pardonnez-moi, madame; d'ailleurs, j'ai passé mes deux sous à M. Pomard, qui les a mis pour moi dans la corbeille... N'est-ce pas, monsieur?--Oui; oh! pour cela... j'en suis certain! Mais vous avez souvent des distractions, monsieur Pomard?--Madame, je n'en ai jamais pour ce qui regarde _la comptabilité_!...» répond M. Pomard en prenant sur-le-champ un air offensé.

«Quant à moi, j'ai mis une des premières,» dit madame Bonnifoux en ajustant son abat-jour, «je mettrai plutôt deux fois qu'une..... Madame Montrésor, votre cuisinière sait-elle faire les potages aux croûtons?--Oui, madame, et très-bien, même.--Alors, je prendrai la liberté de vous envoyer Rose, pour qu'elle l'instruise... J'aime assez ce potage-là; j'en ai mangé chez notre maire, mais il était un peu brûlé...--Enfin, il manque toujours deux sous à la poule, et je tiens à ce que cela s'éclaircisse, dit M. Pomard, d'autant plus que madame m'a accusé d'avoir des distractions..... et, quand il s'agit d'argent, une telle supposition me blesse.--Mon Dieu, monsieur Pomard, vous prenez feu comme du phosphore... j'ai dit ce mot-là comme un autre... Ah! j'ai une douleur dans le côté... je ne sais pas si j'ai de l'anis chez moi...--Il ne s'agit pas d'anis; il faut que le déficit se retrouve...»

Victor, qui voit le moment où les deux sous vont amener une querelle, s'empresse de dire que c'est probablement lui qui n'a pas mis; il complète la poule, ce qui rétablit le calme.

«Attention! je commence!» dit madame Bonnifoux en prenant un air doctoral. «Le vingt-et-un!... je l'ai... Le trente!... je ne l'ai pas... Le quatre!... je l'ai...

»--Est-ce qu'il est indispensable qu'elle nous dise: _je l'ai_ ou _je ne l'ai pas_ avec le numéro?» dit Dufour avec impatience. «Qu'est-ce que ça me fait à moi, ce qu'elle a et ce qu'elle n'a pas?...»

Mais madame Bonnifoux continue en ajoutant toujours une réflexion après chaque numéro: «Le trente-deux!... je l'avais trois fois sur mes cartons d'hier... Le quatre-vingt-dix!... Ah! coquin!... ah! scélérat de quatre-vingt-dix!... c'est toi que j'attendais tout-à l'heure!... tu arrives trop tard! c'est égal, je vais te marquer;... mais, si tu étais venu l'autre partie... Oh! comme le talon me démange... oh! que c'est drôle... c'est comme si on me piquotait avec des épingles...

»--Ah ça! madame, est-ce que nous jouons du talon?» dit Dufour d'un grand sang-froid.--«Monsieur, c'est que cela m'inquiète: on prétend que c'est signe de goutte; je crains horriblement la goutte! J'ai eu deux de mes parents qui...--Madame Bonnifoux, nous attendons que vous tiriez, dit madame Montrésor.--C'est juste;... m'y voilà... Oh! il faudra absolument que _bonne amie_ fasse son jeu ce soir... Onze! je l'ai... Vingt!... je ne l'ai pas. C'est singulier!... je croyais bien l'avoir... Dix-neuf!... ça me fait un petit ambe... Ah! madame Montrésor, avez-vous entendu parler d'une nouvelle invention qu'on, appelle des clyssoirs?...--Oui, madame.--En dit-on du bien?--Beaucoup de bien, madame...--Vingt-quatre! je ne l'ai pas... Je voudrais bien qu'une de mes connaissances en eût pour en essayer un peu... Quarante-cinq!... je l'ai... Malgré cela, je suis tellement habituée à _bonne amie_ que j'aurai de la peine à changer. Le quatre-vingt!.... je l'ai... Le dix-huit!...

»--Monsieur, vous avez le quatre-vingt... et vous ne le marquez pas,» dit la petite Lucie à Victor, près de qui elle est assise. Le jeune homme regarde probablement ses numéros, comme monsieur Pomard, en pensant à autre chose. Mais les enfants font attention à tout, et la remarque de la petite fait rougir madame de Noirmont.

«Mademoiselle Lucie, vous regardez donc sur les cartons de monsieur? dit madame Bonnifoux. Ça ne se fait pas, mademoiselle; on ne doit pas regarder sur les cartons des autres: c'est tricher.--Comment! madame, c'est tricher que d'avertir monsieur qu'il a oublié de marquer un numéro sorti?--Oui, mademoiselle... vous ne devez vous occuper que de votre jeu...»

Et madame Bonnifoux ajoute à demi-voix: «Je ne peux pas souffrir jouer avec cette petite fille-là... Son oncle est trop bon... Est-ce qu'à douze ans une demoiselle doit jouer déjà au loto?... ça devrait tricoter ou filer!... mais son oncle se laisse gouverner par elle... Je crois qu'il tombe en enfance!...»

Pour achever de désoler la vieille dame, c'est encore la petite Lucie qui gagne la partie. Madame Bonnifoux en fait un bond sur sa chaise, qui manque de la casser.