Madeleine

Chapter 11

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»Non, Madeleine, tu ne me quitteras plus, dit Ernestine; tu juges mal mon mari, il n'est pas méchant, et quand il te connaîtra mieux, il te traitera aussi avec amitié.--Du moins, permettez-moi de rester dans ma chambre lorsqu'il y aura du monde ici.... ma place n'est-pas dans un salon.--Oublies-tu, Madeleine, que ma mère ne mettait pas de différence entre nous? Pourquoi donc aussi ne m'appeler que _madame_?.... ne suis-je plus Ernestine, ta bonne amie d'autrefois?--Oh! je vous aime toujours autant.... mais je ne puis plus, je ne dois plus vous appeler Ernestine.... Je sens bien que cela ne plairait pas à tout le monde; quand je vous nommais ainsi, j'étais un enfant.--Madeleine, je veux que tu te laisses guider par moi désormais... je t'assure que tu portes très-bien cette robe, et que tu te tiens fort bien dans un salon.--C'est égal, madame; j'aimerais mieux n'y être qu'avec vous.... et avec ce monsieur.... Victor. C'est Victor qu'il s'appelle? n'est-ce pas, celui qui a eu la bonté de vous parler de moi!--Oui, c'est M. Victor Dalmer.--Je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi... Avec lui, je ne sais comment cela se fait, je me sens moins embarrassée... Il a l'air si doux... il vous met tout de suite à l'aise... C'est l'ami de M. le marquis?--C'est un de ses amis... car mon frère en a beaucoup à Paris.... Je ne connais ce monsieur que depuis hier... Je craignais, avant son arrivée, qu'il ne ressemblât.... à d'autres amis de mon frère... que je n'aime-pas; mais, grâce au ciel, il n'en est rien; c'est la première personne que mon frère me présente et dont je trouve la société agréable.--Il restera long-temps ici?...--Je n'en sais rien.... tant qu'il s'y plaira! Mais viens, je vais t'installer dans la chambre que j'ai fait préparer pour toi.»

Pendant que Saint-Elme, qui n'est pas aussi complaisant au jeu qu'à la chasse, fait à chaque instant son _Vatout_ et gagne l'argent de M. de Noirmont, Dufour est battu à l'écarté par M. Montrésor, qui est à sa douzième passe. A chaque instant on entend le peintre s'écrier: «Vous avez quatre points.... déjà.... c'est drôle! je croyais que vous n'en aviez que trois.... D'où donc aviez-vous quatre points?--Ah! ne voulez-vous pas que je me rappelle chaque coup?... Puisqu'ils sont marqués, c'est que je les ai apparemment.--Enfin, c'est égal... Allons, encore le roi... voilà six fois de suite que vous tournez le roi! Encore perdu!... j'en ai assez... je perds douze francs... C'est fini, je ne jouerai plus à l'écarté!

»--Ni moi à la bouillotte,» dit M. Pomard en se levant: «voilà trois caves de perdues!...

»--Parbleu! M. Pomard, comment voulez-vous gagner à la bouillotte?» dit Saint-Elme en riant; «vous passez continuellement... Je crois qu'en regardant vos cartes vous pensez à... autre chose.

»--J'aime mieux le loto, dit Dufour; c'est un jeu sage.... l'on ne se monte pas la tête....

»--Vous aimez le loto, monsieur?» dit madame Montrésor en adressant un doux sourire au peintre; «j'espère que vous voudrez bien le venir faire quelquefois chez nous... ainsi que M. Dalmer. J'ai un loto tout neuf et des petits jetons en verre; c'est fort gentil... N'est-ce pas, Chéri, que mon loto est aussi joli que celui de madame Bonnifoux, qui fait tant d'embarras avec le sien!... Réponds donc. Qu'est-ce que tu as donc, Chéri? tu ne dis rien... ce soir; est-ce que tu es malade?... à quoi penses-tu?...--Moi.... je ne pense pas... je compte ce que j'ai gagné...--Oh! parbleu, vous m'avez gagné douze francs, dit Dufour; douze parties à vingt sous... Je n'ai jamais joué si cher!...

»--Il faut nous retirer, Chéri; il est tard: avant d'être à la maison il y a un endroit sombre qu'il faut traverser... et je ne suis jamais rassurée en passant là...

»--Moi, madame, j'aimerais beaucoup à traverser avec vous un endroit sombre, dit Saint-Elme d'un air moitié galant, moitié goguenard, mais que madame Montrésor prend du bon côté.

»--Voulez-vous que l'on vous escorte, madame? dit Armand.

»--Oh! ce n'est pas la peine; nous avons avec nous M. Pomard; il nous met à notre porte.

»--Et j'ai mon fusil à deux coups,» dit Pomard en portant arme comme à l'exercice.

«--Ne comptez pas trop sur le fusil de M. Pomard, reprend Saint-Elme; comme il est fort distrait, il est homme à viser la lune pendant que vous crieriez au voleur!»

M. Pomard paraît piqué de cette plaisanterie; il enfonce son énorme casquette jusque sur ses yeux, et répond au petit-maître d'un ton fort sec: «Monsieur, si je vous visais, je n'aurais pas de distraction.--Alors je me transformerais en lièvre, monsieur Pomard.--C'est peut-être votre habitude, monsieur.»

Saint-Elme fait une demi-pirouette sur le côté, tandis que Dufour dit tout bas à Victor: «M. Pomard n'est pas si bête qu'il en a l'air!»

La société se retire. Dufour suit Victor en maudissant l'écarté et en répétant: «Perdre douze francs!... dans une soirée à la campagne... ça n'a pas le sens commun... Mais aussi ce M. Montrésor a un bonheur insolent!--S'il a du bonheur, il a bien de la patience; je t'aurais jeté les cartes au nez, moi, quand tu disais: Ah! vous avez trois points!... et comment les avez vous faits!...--C'est ça, il faut perdre et ne rien dire.--Il ne faut pas avoir l'air de croire que l'on vous triche... J'espère que tu ne suspectes pas l'honnêteté de ce monsieur...--Non, certainement... mais...--Mais, si tu avais joué avec Saint-Elme, tu aurais pensé qu'il filait les cartes...--C'est possible.--Ainsi quelqu'un d'honnête doit craindre d'avoir une veine à l'écarté en jouant avec des gens méfiants comme toi!...--Laissons cela. Voilà la petite Madeleine établie ici, et j'en suis bien aise pour elle... Pourtant je prévois ce qui va arriver.--Qu'est-ce qui va arriver?--Tu n'as donc pas deviné?--Non; je ne suis pas si malin que toi.--Cette jeune fille est amoureuse d'Armand de Bréville, son ami d'enfance; c'est cet amour-là qui lui donnait un si grand désir de revenir ici; et, à présent, pour peu qu'Armand l'aime par souvenir, la petite succombera... _et cætera_, _et cætera_.--Elles sont jolies tes conjectures! Cette jeune fille était amoureuse d'Armand qu'elle a quitté à onze ans... y penses-tu?--Eh! eh!... à onze ans... un petit camarade avec qui on est sans cesse... ça s'est vu;... il y a des petites filles si précoces... J'ai eu une cousine qui est morte de jalousie à trois ans; et de qui était-elle jalouse? d'un chat que l'on caressait plus qu'elle.--Dufour, je crois que tu te trompes. Il est possible que maintenant Madeleine devienne éprise d'Armand... et ce ne serait pas fort heureux pour elle... Mais qu'elle l'ait aimé jadis autrement que d'amitié... allons donc!... c'étaient des enfants.--Justement. Rappelle-toi la chanson: L'Amour est un _enfant_ trompeur.»

CHAPITRE VI.

Comment cela commence.

Plusieurs jours se sont écoulés depuis que Madeleine habite de nouveau la maison où fut élevée son enfance. M. de Noirmont traite la jeune fille avec moins de froideur, et, sans lui témoigner précisément de l'amitié, ne montre plus de mécontentement de la voir établie près de sa femme. Mais aussi, sans avoir cette basse flatterie, cette complaisance servile que tant de gens emploient pour se faire bien venir des personnes dont ils ont besoin, Madeleine sait être utile, agréable, et trouve moyen de se faire aimer chacun. Bonne avec tout le monde, d'une douceur qui charme, d'une humeur toujours égale, Madeleine a reçu de la nature un sentiment des convenances, qui lui tient lieu de ce qui manque à son éducation. Ne voulant pas descendre au salon lorsqu'il y a beaucoup de monde, quand elle y est, Madeleine se place modestement à l'écart; il faut que l'amitié aille l'y chercher; et pourtant, quoique timide, elle n'est point empruntée et gauche pour répondre lorsqu'on cause avec elle. Mais, poussant la discrétion à l'excès, elle n'oserait s'approcher même d'Ernestine, lorsque celle-ci parle avec quelqu'un. Enfin, contente d'être près de ceux qu'elle aime, Madeleine s'occupe toujours d'eux et jamais d'elle. Les hommes la laissent se tenir à l'écart, parce qu'elle n'est pas jolie; mais aussi les femmes font son éloge.

Victor commence à se plaire à Bréville; il s'est habitué aux manières prétentieuses de M. de Noirmont, qui, de son côté, paraît enfin s'apercevoir que, sans être chasseur, on peut avoir quelque mérite. D'ailleurs Victor sait jouer aux échecs, et cela procure un grand plaisir au beau-frère d'Armand. Les petites scènes que madame Montrésor fait à son époux, les distractions de M. Pomard, la gaîté de sa soeur, la présence de Madeleine, tout est devenu plaisir pour le jeune homme. La campagne même lui semble plus belle. Enfin, si les premières journées passées chez Armand lui ont paru longues, maintenant elles lui semblent trop courtes. Ce changement peut-il s'opérer sans cause? Peut-être Victor cède-t-il à ce qu'il éprouve sans le rechercher encore? Il y a des sentiments qui naissent dans notre ame comme à notre insu, et nous sommes tout étonnés qu'ils nous maîtrisent déjà lorsque nous n'avons pas remarqué leur commencement.

Depuis que Victor a ramené Madeleine dans les bras d'Ernestine, une douce intimité s'est établie entre lui et la soeur d'Armand; il a cessé d'être, aux yeux de madame de Noirmont, une simple connaissance de son frère. Ernestine n'a plus, avec Victor, ce ton froidement poli que l'on conserve long-temps, et quelquefois toujours, avec quelqu'un qui n'est qu'une connaissance. De son côté, Victor trouve madame de Noirmont beaucoup plus aimable qu'il ne l'avait cru d'abord. L'un et l'autre ne se sont cependant rien dit de plus direct qu'auparavant; mais il n'y a pas besoin de se faire de compliments pour savoir que l'on se convient, cela se lit dans les yeux, qui sont ordinairement plus francs que la bouche.

Pendant que M. de Noirmont chasse avec Saint-Elme, qu'Armand dort et que Dufour dessine, Victor va se promener avec Ernestine et Madeleine. Sitôt après le déjeûner, on se met en route. On sort sans but déterminé, sans savoir quelquefois où conduira le chemin que l'on prend; mais quand les gens sont bien ensemble, l'ennui ne les atteint nulle part. Courant dans les prairies, s'enfonçant dans les bois, ou descendant doucement une montagne rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours d'une humeur charmante, jamais l'un d'eux ne se plaint de la fatigue, et ne témoigne l'envie de rentrer. C'est à regret que l'on retourne au logis; mais en y rentrant on se dit: «Nous tâcherons d'aller plus loin demain.»

Ces trois personnes éprouvent un charme secret à être ensemble et rien qu'ensemble, car la promenade a bien moins d'attraits pour elles lorsqu'un voisin ou une voisine les accompagne; alors on rentre plus tôt, on se fatigue plus vite. Cependant, dans ces longues promenades, la conversation ne roule que sur les sites que l'on voit, sur les lieux que l'on parcourt. Jamais rien ne s'y dit qui puisse donner à penser que l'esprit soit occupé d'autre chose; mais à défaut de l'esprit, le coeur parle quelquefois. Lorsqu'après avoir marché quelque temps séparés, Victor offre son bras à Ernestine et à Madeleine, il éprouve une douce sensation à sentir sous son bras celui de madame de Noirmont, il le serre d'abord légèrement, puis tendrement contre le sien. Cette action fait battre son coeur plus vite et baisser les yeux à celle qui cause son émotion.

Victor comprend pourquoi maintenant le séjour de la campagne lui semble plus agréable. Madame de Noirmont lui plaît; il ne se dit pas encore qu'il en est amoureux, mais il se répète souvent: «J'aimerais bien cette femme-là!» et à force de se dire: «J'aimerais bien!» on aime déjà beaucoup.

«Mais à quoi me servirait de l'aimer, se dit encore Victor; Ernestine est une femme trop pénétrée de ses devoirs!... je n'en serais jamais plus avancé. Je crois bien que je ne lui déplais pas;... mais de là à être aimé il y a loin... Je serais bien heureux si elle m'aimait!... il me semble que cela me suffirait... Ce que j'éprouve pour elle n'est plus comme tous ces amours que j'ai ressentis,... et je crois qu'il est plus doux d'aimer que de ne faire que désirer.»

De son côté, Ernestine éprouvait un changement dont elle ne se rendait pas compte. A ses yeux tout prenait un autre aspect; charmée de ne plus connaître l'ennui, il lui semblait jouir d'une nouvelle existence, dans laquelle les journées, jadis si longues, s'écoulaient avec une étonnante rapidité. Occupée d'un sentiment où elle ne voyait pas encore de mal, mais où elle était étonnée de trouver tant de douceur, elle se demandait quelquefois ce qu'elle avait,... ce qui lui était arrivé pour n'être plus la même. Ernestine n'avait pas jusqu'alors connu l'amour: mariée à dix-huit ans par des arrangements de tuteurs, elle n'avait vu M. de Noirmont que deux fois lorsqu'il devint son époux, et M. de Noirmont n'était pas de ces hommes à inspirer sur-le-champ une passion; d'ailleurs il ne s'inquiétait nullement de faire naître un tendre sentiment dans le coeur de celle qu'il prenait pour femme. Satisfait de savoir qu'elle était bien née, bien élevée, M. de Noirmont n'avait jamais pensé qu'il pût manquer la moindre chose à son bonheur et à celui de son épouse. Il y a, en effet, des femmes qu'un mariage de convenance peut rendre heureuses, et dont le coeur ne conçoit pas un amour qui cause des tourments. Heureux les maris qui ont de telles femmes! plus heureux ceux qui en ont de sensibles, et qui ont su captiver toutes leurs affections.

Ernestine est loin de penser qu'elle aime M. Dalmer; elle éprouve du plaisir dans sa société, mais elle trouve cela naturel, parce que Victor est aimable, sans avoir ce jargon fatigant d'un petit-maître, ni l'air suffisant de quelqu'un qui se croit sûr de plaire. Ernestine ne voit donc aucun mal à préférer sa compagnie à toute autre: si elle pensait que cela pût devenir dangereux pour elle, elle fuirait Victor; mais une femme qui a toujours été sage, et qui ne croit pas qu'on puisse cesser de l'être, se fie tellement à sa vertu, qu'elle ne voit pas le danger. Cette grande confiance en ses propres forces a perdu plus d'une femme: on se laisse aller au charme qui nous entraîne, on ne cherche pas même à interroger son coeur; quand on le fait, la blessure existe, et il est souvent trop tard pour la guérir!

Mais Madeleine, à qui Victor ne songe nullement à serrer le bras, qu'il ne fixe pas tendrement, dont il n'épie point le moindre regard, est-ce seulement son amitié pour Ernestine, sa reconnaissance pour Victor qui la rendent si contente, si heureuse lorsqu'elle est avec eux? Elle sourit dès qu'elle aperçoit Dalmer, elle rougit en lui prenant le bras. Pauvre Madeleine! elle n'est pas jolie, mais cela suffira-t-il pour l'empêcher d'aimer?

Un mari qui va souvent à la chasse et laisse sa femme en compagnie avec des jeunes gens montre une bien grande confiance à son épouse, sans doute, c'est surtout alors qu'il est beau de ne pas en abuser! mais laisser quelqu'un exposé à la séduction d'un sentiment qu'on ne lui a pas appris à connaître,... c'est maladroit. Il y a des maris qui, par calcul, veulent laisser leur femme ignorante sur beaucoup de choses, se flattant qu'elles auront moins de goût pour ce qui leur procure moins de plaisir; c'est très-mal calculé: il y a d'ailleurs chez les dames un instinct secret qui leur fait deviner quand elles n'en savent pas assez.

Le soir, réunis avec toute la société, Ernestine et Victor sont moins à leur aise... Ils se parlent peu, se regardent à peine; car, devant le monde, ce n'est pas ceux qu'on aime le mieux qu'on regarde le plus.

Lorsque par hasard M. de Noirmont ne va pas à la chasse, Victor, ne pouvant se promener avec Ernestine, ne se soucie plus de courir la campagne. Il passe la journée dans les jardins, tenant un livre qu'il regarde, mais qu'il lit peu. Il va s'asseoir dans les endroits que madame de Noirmont affectionne, espérant qu'elle y viendra, et son attente n'est pas toujours trompée; on ne se dit que quelques mots,... bien indifférents encore;... mais la manière de les dire donne du prix aux moindres paroles. Tout en suivant des yeux Ernestine lorsqu'elle s'éloigne après un court entretien, Victor soupire et répète: «C'est étonnant comme j'aimerais cette femme-là!» puis, en se retournant, il aperçoit Madeleine, que le hasard, sans doute, conduit presque toujours du côté où le jeune homme va lire. Alors Victor va s'asseoir près de la jeune fille, et il passe des heures entières à causer avec elle, parce qu'elle lui parle d'Ernestine.

«Je crois que nous ne nous ennuyons plus ici?» dit un matin Dufour à son ami.--Non, plus j'habite cette campagne et plus je m'y plais.... Dans les premiers jours, cette existence tranquille m'effrayait,.... maintenant elle me charme;... il me semble que je passerais volontiers ma vie ici.--Oh! la vie!.... tu donnes toujours dans les extrêmes!... Moi, je suis content, je fais de bonnes études!... Toi, je ne sais trop ce que tu étudies,.... à moins que.... Tu te promènes souvent avec madame de Noirmont....--Avec cette dame et Madeleine.--Ah! oui!... je sais bien que Madeleine est là... Elle aime beaucoup la promenade, cette dame...--Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'on se promène quand on habite la campagne?...--Rien, certainement; mais son mari aime terriblement la chasse... Est-ce le cerf qu'il chasse?--Dufour, j'espère que tu ne vas pas faire encore de méchantes conjectures; elles seraient fort déplacées.--Oh! ne te fâche pas;... je plaisante, voilà tout.--Il y a des choses sur lesquelles il ne faut pas même plaisanter!...--Je comprends... c'est que c'est sérieux.--Madame de Noirmont est la vertu même, et je ne souffrirai pas que...--Voilà la première fois que je t'entends affirmer pareille chose!... Je ne demande pas mieux!... Au reste, je me plais aussi beaucoup ici... Je laisse le beau Saint-Elme parler, briller, trancher!... et M. de Noirmont répéter qu'il n'a jamais été trompé de sa vie... C'est bien hardi de dire cela!... ces pauvres maris!...--Ah! Dufour, tu es ennuyeux.--Ha ça! qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui? je ne t'ai jamais vu si respectueux envers le lien conjugal;... et pourtant je t'approuve,... parce que... enfin j'ai trente-quatre ans, et je ne serais pas trop éloigné de...--Tu penses à te marier?--Mais sans y penser... si je rencontrais un parti convenable... Dis-moi, comment trouves-tu mademoiselle Clara Pomard?--Pas mal,... une bonne figure réjouie!...--Oh! une bonne figure réjouie!... Il semble que tu parles d'un Bacchus!... Elle a le nez très-fin, très-bien fait.--Est-ce que tu veux l'épouser à cause de son nez?--Je ne dis pas encore que je veux l'épouser;.... mais si le parti était sortable.... on pourrait voir... D'abord l'âge serait convenable, elle a vingt-neuf ans; elle me fait l'effet d'une bonne ménagère... Je dis elle me fait l'effet, parce qu'il ne faut pas s'en rapporter à l'air... Tâche donc,.... sans faire semblant de rien,... de t'informer, de savoir ce qu'elle aura de dot... Surtout, pas d'indiscrétion!... Je ne suis pas homme à épouser chat en poche... Quand je me marierai, c'est que je saurai parfaitement à qui j'aurai affaire... Mais chut!... Voilà Armand.»

Le jeune Bréville annonce à ces messieurs qu'une lettre qu'il vient de recevoir, le force à aller passer quelques jours à Paris. «J'espère que vous serez assez aimables pour attendre ici mon retour,» dit Armand.

«Oui certainement, répond Dufour; j'ai encore beaucoup d'études à faire, et Victor me parlait tout à l'heure du plaisir qu'il goûtait ici...

»Mais nous serons peut-être indiscrets en restant encore!» dit Victor en hésitant.

«--Indiscret!.... Ah! vous plaisantez.... D'abord vous êtes ici chez moi, car mon beau-frère ne termine rien! Heureusement j'ai trouvé des fonds ailleurs; mais, je vous le répète, on sera toujours trop heureux de vous posséder. Ma soeur et son mari mourraient d'ennui sans vous;.... du moins, je le crois. Je tâcherai d'être bientôt de retour.

»--Vous nous laissez M. Saint-Elme?--Non; il vient avec moi...--Pourquoi donc l'emmener!--Il n'a pas votre courage; il s'ennuie ici... mais nous reviendrons ensemble.»

Victor se tait et paraît contrarié. Dufour se dit: «Pourquoi diable Dalmer tient-il tant à ce Saint-Elme à présent!»

Au déjeûner, Armand annonce son départ. Ernestine fait un mouvement imperceptible et baisse les yeux. Madeleine, au contraire, regarde avec anxiété Armand et Victor.

«Tranquillisez-vous, mesdames, reprend Armand, je ne vous enlève pas tous vos cavaliers; monsieur Dalmer et monsieur Dufour veulent bien vous tenir compagnie...

»--C'est très-aimable de la part de ces messieurs,» répond Ernestine en ne regardant que Dufour.

Madeleine ne dit rien, mais ses joues se colorent, et elle reprend son air habituel.

«Certainement, dit M. de Noirmont, nous savons beaucoup de gré à ces messieurs de ne pas nous quitter;... mais c'est bien dommage qu'ils ne chassent ni l'un ni l'autre... Et il faut que vous partiez aussi, M. de Saint-Elme.

»--Oh! c'est très-urgent! J'ai à parler au ministre de la guerre pour un de mes cousins qui n'est que capitaine et que je veux avancer... J'ai aussi une audience à demander au ministre de l'intérieur... pour un projet dont je lui ai déjà parlé... confusément, au dernier bal de la cour.»

Ici, Dufour, tout en prenant son café, tousse, et manque de s'étrangler, ce qui interrompt un instant Saint-Elme, qui reprend: «Mais je dépêcherai tout cela, afin de revenir bien vite avec mon ami.

»--Oui, dit Armand, et à mon retour, mon cher de Noirmont, j'espère que vous serez décidé pour cette propriété que je veux donner à si bon compte.

»--C'est justement parce que vous voulez me la vendre si bon marché que j'hésite à l'acheter...--Vous êtes singulier! Si je veux vendre cette terre, ne vaut-il pas mieux que ce soit vous que tout autre qui profitiez de cette occasion?...--Mais, au lieu de vous acheter cette propriété soixante mille francs,... qu'elle vaut largement par son rapport,... sa ferme,... ses terrains...--Eh bien?--Si je vous la faisais vendre quinze ou vingt mille francs de plus?--J'avoue que ce serait fort aimable; et, si cela se peut, j'y consens volontiers.--Cela se pourrait peut-être si vous n'étiez pas si pressé de vendre... d'avoir votre argent. Je me suis trouvé, il y a deux ans environ, avec un monsieur fort riche et fort distingué, le comte de Tergenne.

»--Le comte de Tergenne!....» s'écrie Saint-Elme, en changeant de couleur.

«--Oui, le comte de Tergenne. Est-ce que vous le connaissez?--Attendez donc;... je crois... j'ai cru... Non, non, ce n'est pas cela; je ne le connais pas.... C'est que je connais tant de comtes... de barons!...

»--Tu te rappelles ce monsieur, Ernestine? Il est resté quelque temps à Mortagne; nous l'avons vu plusieurs fois chez le sous-préfet. Je l'engageai à venir me voir, et il me fit ce plaisir.--Oui, mon ami, je m'en souviens. C'est un homme d'un âge mûr, mais qui est fort aimable et nous témoignait beaucoup d'amitié.

»--Ha ça! mon cher beau-frère,» dit Armand avec impatience, «voulez-vous bien me dire quel rapport il y a entre le comte et cette propriété!--Le voici: Ce monsieur, qui avait long-temps habité l'Angleterre, revenait enfin se fixer en France, sa patrie. Il cherchait alors une terre, et désirait surtout trouver quelque chose de ce côté de la Picardie. Je lui dis que mon beau-frère possédait le petit domaine de Bréville, et je me rappelle fort bien que le comte s'écria: Ah! monsieur! s'il voulait le vendre, je lui en donnerais tout ce qu'il voudrait!...

»--Voilà qui est singulier!...--Comme je ne croyais pas alors que vous voudriez jamais vous défaire de ce domaine... qui vous vient de votre père, je ne fis que sourire de la proposition du comte... et cela n'eut pas de suite.--Eh bien! où est-il ce comte?--Oui, où est-il ce comte?» demande Saint-Elme avec une indifférence affectée.«--Il devait aller faire un tour en Suisse, à ce qu'on m'a dit... Bref, il quitta Mortagne; je ne saurais trop vous dire où il est maintenant;.... mais si vous attendiez, peut-être...