Chapter 10
Victor fait asseoir la jeune fille sur un banc de verdure en lui disant: «Remettez-vous,... calmez-vous un peu.--Ah! monsieur, je suis si heureuse! C'est dans cette allée que nous courions tous les trois... Là-bas, derrière cette charmille, je me cachais souvent avec Ernestine pendant que son frère nous cherchait... Il me semble que je suis encore à ces moments-là. Ah! tout est comme autrefois;... voilà des arbres que je reconnais... Je les embrasserais de bon coeur!»
Madeleine porte des regards pleins d'une expression touchante sur tout ce qui l'entoure, et Victor se dit en l'examinant: «En vérité, Dufour avait raison, elle est jolie en ce moment... Cette jeune fille a une ame bien aimante... elle ne sera pas toujours heureuse!...»
Madeleine se lève; ils continuent à parcourir les jardins. Arrivés près d'un joli bosquet qui est devant la pièce d'eau, Madeleine pousse un cri, et ses yeux se remplissent de larmes.
«Qu'avez-vous donc? lui dit Victor.--Ah! monsieur,... ce bosquet c'était la place de ma bienfaitrice... elle s'y asseyait tous les jours... C'est là qu'elle m'a embrassée pour la dernière fois!...»
Madeleine sanglote; bientôt elle s'éloigne de Victor, entre dans le bosquet, se met à genoux, et prie le ciel avec ferveur. Le jeune homme attend avec respect qu'elle ait fini sa prière; car il y a dans cette action de la jeune fille quelque chose de bien touchant, qui le fait rêver plus profondément que de coutume.
Madeleine quitte enfin le bosquet, elle ne pleure plus. On reprend la promenade, et Madeleine retrouve un sourire pour d'autres souvenirs. A dix-huit ans le rire est si près des larmes.
Au détour d'une allée, qui conduit jusqu'à la maison, Victor s'écrie: «Les voilà!... ils viennent par ici.--Qui donc, monsieur?--Armand et sa soeur.--Quoi!... ce monsieur,... cette grande dame,... ce sont mes camarades d'enfance? Comme ils sont changés!... Oh! c'est égal... mon coeur les reconnaît... Je vais courir les embrasser...--Non pas,... non pas,... je ne veux pas qu'ils vous voient encore... Tenez... entrez dans ce petit kiosque, et attendez que je vous fasse signe.--Ah! monsieur, ne me faites pas attendre long-temps, je vous en prie.»
Ce n'est pas sans peine que Victor parvient à décider Madeleine à entrer dans le kiosque; enfin elle s'y cache, et le jeune homme fait quelques pas au-devant d'Armand et de sa soeur.
«Nous vous cherchions, mon cher Dalmer, dit Armand. On nous a dit que depuis long-temps déjà vous étiez levé et vous promeniez dans le jardin... Diable, vous êtes matinal!
»--Mais vous, mon frère, vous êtes trop paresseux! Je suis bien aise que monsieur sache qu'il y a long-temps que je suis levée. Je le croyais à la chasse avec mon mari... sans quoi je serais venue lui tenir compagnie.
«--Oh! madame! à la campagne on ne se tient pas compagnie. Je vous prie de vouloir bien agir ici comme si je n'y étais pas: c'est le seul moyen de m'y garder long-temps.--Alors, monsieur, on s'en souviendra.--D'abord j'ai le bonheur de ne m'ennuyer jamais, même lorsque je suis seul...--Vous êtes bien heureux, monsieur; moi, j'avoue que je m'ennuie souvent.»
En disant cet mots, madame de Noirmont pousse un léger soupir. «Parbleu! je conçois bien que tu t'ennuies, dit Armand. Depuis près de cinq ans que tu es mariée, tu restes au fond d'une province... Tu habites à Mortagne,... dans le Perche. Une femme jeune et gentille comme toi, enterrée dans le Perche! est-ce que cela a le sens commun?... On dit à son mari: Je veux vivre à Paris, parce que ce n'est que là qu'on peut trouver à employer son temps.
»--Je t'assure, Armand, que je n'ai aucun désir d'habiter Paris... Ce monde, ces bals, tous ces plaisirs dont tu es si fou, ne me tentent point. Si je m'ennuie quelquefois,... c'est que... je suis souvent seule... Mon mari aime tant la chasse!... Ou bien, il faut voir des gens insipides, faire conversation avec des personnes qui parlent pour ne rien dire... Oh! alors, je suis comme vous, monsieur, j'aimerais mieux être seule... Mais je ne m'ennuierai plus, si mon mari se décide à acheter cette maison..... Je me plais tant ici!... ah! je serai bien contente d'y rester.
»--Il faudra bien que ton mari se décide... si non, je vendrai cette propriété à un autre, car j'ai absolument besoin d'argent.--Oh! Armand, que dis-tu là!..... vendre cette maison à des étrangers?... Nous ne pourrions plus nous promener dans ces jardins.... ah! ne fais pas cela....--Alors, que ton mari me l'achète et surtout me la paie comptant.... M. de Noirmont me dit: «Nous verrons... nous nous arrangerons...» ce n'est pas cela qu'il me faut!--Mon Dieu, Armand, avez-vous peur que M. de Noirmont manque jamais à ce qu'il vous promettra?...--Non, ma soeur; je sais très-bien que ton mari est un parfait honnête homme!... Mais tu ne me comprends pas: s'il me donne aujourd'hui une partie de la somme que je veux... et que dans un mois... six semaines, je veuille avoir le reste, il me dira: «Armand! que faites-vous donc de votre argent?... comment, vous avez déjà dépensé ce que vous avez reçu de moi?...» et puis des avis, des sermons!.... voilà ce que je ne veux point.... Je n'aime pas les conseils... je suis mon maître maintenant, je désire faire ce qui me plaît sans avoir de compte à rendre à personne.»
Ernestine secoue la tête avec tristesse en répondant à son frère: «Je désire que vous ne vous repentiez jamais d'avoir dédaigné les conseils de mon mari.»
Pendant cette conversation, Victor avait conduit le frère et la soeur tout près du kiosque; il s'assied sur un tertre ombragé par des ébéniers, en disant: «Ces jardins sont charmants... Je conçois, madame, que vous vous plaisiez dans cette demeure...
»--N'est-ce pas, monsieur,» dit Ernestine en s'asseyant près de Victor; «mais vous le concevrez encore mieux en sachant que c'est ici que je suis née, que j'ai passé ces premières années de la vie qui ne laissent dans notre ame que de doux souvenirs!...
»--Je le savais, madame; Armand m'a parlé d'une belle-mère qui vous aimait beaucoup.....--Ah! monsieur, qu'elle était bonne,... aimable... et belle;... elle avait à peine trente ans lorsqu'elle mourut... N'est-ce pas, Armand, que nous l'aimions bien aussi?...--Oui,.... oui....--Et cette jeune fille qu'elle avait recueillie, Madeleine... Ah! ma pauvre Madeleine, que j'aimais tant!... qu'est-elle devenue?... J'aurais eu un si grand plaisir à revoir, à embrasser la compagne de mon enfance!...»
Ici on entr'ouvre doucement la porte du kiosque; Madeleine a passé la tête, ses yeux sont brillans de bonheur; elle veut sortir de sa cachette, mais Victor lui fait signe d'attendre encore.
«Armand,» reprend madame de Noirmont, «tu ne t'es jamais informé de ce qu'était devenue Madeleine?--Et à qui diable voulais-tu que je m'en informasse? Ce n'est pas à Paris, je pense, qu'on m'aurait donné de ses nouvelles...--Mais depuis que tu es ici.--Ah! ma foi,... je suis si préoccupé de mes affaires:... d'ailleurs, je crois qu'on m'a dit qu'elle avait quitté ce pays.
»--Eh bien moi, madame, qui ne suis dans ce pays que depuis bien peu de temps, je puis vous donner des nouvelles de la personne dont vous parlez...--Se pourrait-il, monsieur, vous sauriez?...--Je sais tout ce qui concerne cette jeune orpheline. Je vous ai dit que, avant-hier au soir, nous avions été obligés, moi et mon ami, de nous arrêter et de coucher dans un cabaret au milieu du bois... à une demi-lieue d'ici... Là était une jeune fille que ces paysans avaient recueillie depuis quelques années. En apprenant que je venais chez vous, elle parut éprouver la plus vive émotion... car elle brûlait aussi du désir de revoir ceux qui autrefois l'avaient traitée comme une soeur...
»--Ah! monsieur!... et vous ne l'avez pas amenée avec vous?...»
Ernestine n'a pas achevé ces mots que Madeleine, qui depuis quelques instants ne pouvait plus se contenir, s'échappe du kiosque, accourt vers le banc et se jette dans les bras de madame de Noirmont en s'écriant: «Me voilà... j'étais là... ah! que je suis heureuse?..... je vous embrasse enfin!.....»
Ernestine serre Madeleine dans ses bras; leurs yeux sont pleins de larmes; pendant quelques minutes elles ne peuvent parler.
«Eh bien, et moi, Madeleine,» dit Armand en ouvrant ses bras à la jeune fille. Celle-ci quitte Ernestine et va pour sauter au cou du marquis... mais tout-à-coup elle s'arrête en murmurant avec timidité...
«Ah!... mais... c'est que vous êtes bien grandi!...--Et qu'est-ce que cela fait, Madeleine? je n'en suis pas moins Armand, ton camarade de jeux...--Ah!... oui... je vous reconnais.»
Et Madeleine, surmontant sa timidité, se jette dans les bras du marquis; bientôt les questions se succèdent avec rapidité. Quand on revoit quelqu'un que l'on aime, on voudrait en un moment savoir tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a pensé depuis qu'on en a été séparé.
Madeleine a conté, en peu de mots, son histoire; Ernestine s'écrie: «Pauvre petite!... recueillie par pitié!... Mais il fallait donc m'écrire!--J'ignorais où vous étiez...--Désormais, tu ne me quitteras plus, tu resteras ici avec moi... Tu le veux bien, n'est-ce pas, Madeleine?»
Celle-ci ne répond qu'en se jetant de nouveau dans les bras de madame de Noirmont, puis elle se tourne vers Victor en lui disant: «Monsieur, c'est à vous que je dois mon bonheur;... je ne l'oublierai jamais!--Vous voyez bien qu'il ne s'agissait que de vous présenter.--Mais sans vous je n'aurais pas osé.»
Ernestine remercie aussi Victor de lui avoir rendu une compagne près de laquelle elle espère ne plus connaître l'ennui. Il est tout de suite décidé que Madeleine restera à Bréville. La jeune fille ne demande pas mieux, mais il faut cependant qu'elle aille prévenir la famille Grandpierre.
«Nous irons avec toi, dit Ernestine; je veux remercier ceux qui ont pris soin de ma petite Madeleine... J'espère voir aussi ce Jacques... qui t'a témoigné tant d'intérêt... Jacques... Il me semble que je me rappelle ce nom;... il venait quelquefois ici du temps de notre bonne mère, n'est-ce-pas?--Oui, oui, dit Armand; il venait travailler au jardin, ou bien il faisait des commissions... Il avait une figure originale,... un air goguenard... Je ne l'aimais pas trop, moi!... mais puisqu'il s'est si bien conduit avec Madeleine, je l'en récompenserai.--Oh! je suis bien sûre que Jacques ne voudra rien;... il est fier, quoique pauvre... Il lui suffira de savoir que je suis encore aimée de vous.»
Ernestine fait déjà avec Madeleine des projets pour l'avenir; Victor jouit du bonheur qu'il a fait naître; Armand lui-même semble moins ennuyé, moins préoccupé de Paris, et la petite société ne songe pas au temps qui s'écoule, lorsque la voix de Dufour se fait entendre.
«Je présente mes salutations à la société,» dit l'artiste en s'avançant, «et j'ai l'honneur de la prévenir que le déjeuner est servi depuis très-long-temps... C'est la grosse Nanette qui m'a dit cela...
»--C'est vrai! nous ne pensions plus au déjeûner!... dit Ernestine. Ah! pardonnez-nous, messieurs; mais depuis long-temps je n'avais été si heureuse!...--Eh! mais... c'est mademoiselle Madeleine, s'écrie Dufour, la jeune fille de la maison du bois!.... Je vois que Victor a fait sa commission.--Oh! oui, monsieur, dit Madeleine; votre ami est bien bon!--Il est toujours très-bon pour les jeunes filles;... mais cette fois il a plus de mérite, parce que vous n'êtes pas...»
Dufour s'arrête, se mord les lèvres; il s'aperçoit qu'il allait dire une sottise. Il tousse et reprend: «Parce que vous n'êtes pas... comme les jeunes filles de Paris...»
On ne fait pas attention a cette jolie chute de phrase; Ernestine a pris le bras de Madeleine, elle l'entraîne.
On fait peu d'honneur au déjeuner; les grands plaisirs comme les grandes peines font tort à l'appétit; on se hâte de terminer ce repas, afin de se rendre chez Grandpierre, et d'être de retour de bonne heure. Dufour, seul, trouve que le déjeûner se termine trop vite, mais il n'ose refuser d'accompagner la société dans la promenade projetée.
On part. Ernestine ne quitte pas Madeleine; Victor voit avec plaisir que madame de Noirmont ne rougit point de donner le bras à une jeune fille dont le costume est presque celui d'une paysanne. Il pense que son mari n'en ferait pas autant, et craint qu'il ne fasse pas à Madeleine un aussi bon accueil que sa femme.
On arrive à la demeure de Grandpierre.
«C'est là!» dit Madeleine à madame de Noirmont, en lui montrant la maison qui lui a long-temps servi d'asile.--«Là?...» dit Ernestine avec une expression de tristesse. «Pauvre enfant! moi, j'étais riche... je ne manquais de rien, et tu souffrais mille privations peut-être!--Je ne souffrais que de ne plus vous voir...»
On entre dans le cabaret, où, heureusement pour la société, il ne se trouve alors aucun buveur. La famille Grandpierre se confond en politesses, ne sachant comment recevoir une si belle société. Ernestine leur apprend le sujet de sa visite.
«Nous vous enlevons Madeleine,» dit-elle aux paysans; «elle vient, ainsi que nous, vous remercier de tout ce que vous avez fait pour elle, mais elle a retrouvé ses amis d'enfance. Ceux que madame de Bréville nommait ses enfants étaient loin de se douter que leur jeune compagne habitait dans ce bois. J'espère remplir les intentions de celle que j'aimais comme ma mère, en ne me séparant plus de Madeleine.»
Grandpierre félicite la jeune fille sur le changement qui arrive dans sa situation, il l'embrasse tendrement en lui disant: «Ça me fait de la peine de te perdre, mon enfant, et pourtant j'en suis bien aise pour toi; car, comme disait Jacques, tu n'étais pas à ta place chez nous... Cette éducation que tu avais reçue jusqu'à onze ans,... il t'en restait toujours queuque chose, et ça me gênait pour te demander du vin.
»--Oui, oui, dit la vieille Jacqueline, Madeleine sera mieux ailleurs que chez nous... Elle ne répondait jamais quand je la grondais... et cela me causait de l'humeur... j'aime qu'on me réponde, moi;... ça me donne occasion de crier.»
Le grand Babolein ne dit rien. Aux premiers mots prononcés par madame de Noirmont, il a été s'asseoir dans un coin en tournant le dos à la société; mais quand Madeleine s'approche pour lui dire adieu, il se met à pleurer comme un veau en se cognant la tête contre le mur.
«Consolez-vous, Babolein, dit Madeleine; vous êtes trop bon de pleurer mon départ; je ne vais pas loin, et je vous verrai encore quelquefois.
»--Oh! ce n'est pas la peine, mamzelle,» répond le grand garçon en sanglotant; «puisque vous nous quittez, il vaut autant ne pas revenir; mais je sais bien que je ne me consolerai pas!...»
Pour mettre trève à l'attendrissement qui semble gagner la famille, Dufour s'empresse de crier: «Eh bien! madame Grandpierre, quelques-uns de vos amis ont-ils vu votre portrait?... on a dû être content?
»--Ah! oui! dit Grandpierre, ceux qui l'ont vu ont trouvé ça joliment tourné; mais ils ont tous pris le portrait de ma femme pour celui de M. le curé.
»--Prodiguez donc votre talent pour des rustres! dit Dufour à demi-voix, c'est jeter des perles à... des ânes!
»--Nous vous enverrons vos effets par Jacques,» dit la femme de Grandpierre, qui, impatientée de la douleur de son fils, semble avoir hâte de voir Madeleine s'éloigner. La compagnie n'a pas envie de prolonger son séjour dans le cabaret. On dit adieu aux paysans, et l'on revient chez le jeune marquis.
De retour à Bréville, madame de Noirmont emmène Madeleine dans son appartement; mais, avant l'heure de dîner, elle descend avec la jeune fille: celle-ci a changé de costume; ce n'est plus une petite villageoise: elle a une robe blanche bien simple qu'elle porte avec grâce, et sous laquelle elle semble timide, mais non pas gauche et empruntée.
«Madeleine ne voulait point quitter ses anciens habits,» dit madame de Noirmont à son frère; «elle prétendait être ici pour me servir. Certainement, je ne le veux pas... Celle que maman chérissait ne sera point ma domestique. Elle travaillera avec moi, m'aidera dans le soin de ma maison, mais je ne la regarderai jamais comme une femme-de-chambre.--Tu as raison, ma soeur, dit Armand. Quant à moi, j'aime Madeleine comme si j'étais son frère..»
En disant ces mots, le jeune marquis embrasse Madeleine en lui prenant la tête à deux mains. Dufour sourit, tousse et pousse le pied de Victor, qui ne comprend rien à ces signes.
Un grand bruit de voix, de chiens et d'armes, annonce le retour des chasseurs. Messieurs de Noirmont et Saint-Elme entrent avec M. Pomard, qui est aussi en chasseur, et dont la casquette, probablement pour ménager sa coiffure, est aussi haute qu'un casque de dragon.
«Voici le vainqueur!» s'écrie Saint-Elme en montrant M. de Noirmont. «Honneur à lui!... il a tué deux pièces de plus que moi... et cependant j'avais fait un assez beau carnage..... Voyez, mesdames...»
Saint-Elme montre sa chasse. Le mari d'Ernestine s'essuie le front d'un air satisfait en disant: «Oui, vous tirez bien, mais je vous ai vaincu...--Comment! M. Pomard était avec vous?» dit Armand.
«--J'ai vu passer ces messieurs; je venais justement de nettoyer mon fusil à deux coups; j'ai couru après eux, et je les ai rejoints..... J'aime beaucoup la chasse!...
»--Et où est le gibier que vous avez tué?
»--Oh! quant à cela,» dit Saint-Elme en riant, «M. Pomard serait fort embarrassé de vous le montrer; cependant je lui ai renvoyé plus de dix lièvres... que, par complaisance, je traquais de son côté;... mais M. Pomard les laisse tranquillement passer entre ses jambes!
»--Ah!... oui... les lièvres... C'est qu'alors je pensais... à une perdrix que je venais de voir.
»--Vous en avez manqué deux superbes à dix pas...--C'est vrai..... mais en les tirant je pensais... à autre chose.--Et il paraît que votre fusil pensait comme vous!»
L'attention de ces messieurs se porte bientôt sur Madeleine, qui s'était retirée dans un coin du salon à l'arrivée des chasseurs et n'avait pas encore été aperçue. Saint-Elme questionne Armand, M. Pomard s'adresse à Dufour, et M. de Noirmont à sa femme.
«C'est mon ancienne compagne, dit Ernestine, cette jeune personne dont je t'ai parlé plusieurs fois.
»--Je ne me le rappelle pas,» répond M. de Noirmont d'un ton froid. Sa femme l'emmène dans le jardin, où elle lui apprend tout ce qui concerne Madeleine et ce qu'elle compte faire pour elle.
Aux premiers mots que lui a dit Armand, Saint-Elme a regardé la jeune fille d'un air protecteur assez impertinent, et, sans attendre que son ami ait fini, il l'interrompt en disant: «Bon... bon... je comprends... Une orpheline que l'on protège... c'est superbe!... c'est romantique!... mais les protégées devraient toujours être jolies, afin d'avoir les moyens de s'acquitter... Je t'engage, mon cher Armand, à laisser ce fardeau sur les bras de ta soeur... Que diable veux-tu faire d'une fille qui n'est pas jolie?...
»--Une amie, répond Armand.--Oh! oh! mon cher, il n'y a point d'amitié entre jeunes gens de sexe différent.--Saint-Elme, tu as une manière de voir...--Qui est juste... J'ai de l'expérience!... Crois-moi, au lieu de protéger des filles de campagne qui ne peuvent te procurer aucune distraction, vends bien vite cette maison et retournons à Paris, où mille beautés nous attendent.... Est-ce que le beau-frère ne veut pas en finir!...--Il dit qu'il n'a pas tous les fonds encore;... il m'offre un à compte...--Fi donc!... et il faudrait revenir à chaque instant en Picardie pour avoir de l'argent... Quant à moi, mon cher Armand, il faut que je t'aime terriblement pour m'enterrer ici devant des visages insignifiants... et le loto de madame Montrésor.--Aussi, mon cher Saint-Elme, je t'en sais un gré...--C'est très-bien; mais presse le beau-frère, j'ai la bonté de dissimuler un peu de mes avantages pour le faire briller... je le laisse gagner au billard,... être vainqueur à la chasse... J'espère que je suis aimable!... mais qu'il le soit donc avec toi.... Combien lui demandes-tu de cette propriété?...--Soixante mille francs.--C'est pour rien.--Aussi, consent-il à me les donner; mais il m'offre de m'en payer la rente.--Il est fou!... Donne plutôt pour quelques mille francs de moins et comptant... Nous regagnerons cela à Paris au trente-et-un.»
Une autre conversation avait lieu un peu plus loin. M. Pomard disait à Dufour: «C'est donc une demoiselle qui n'est pas du pays?... je ne l'ai pas encore vue dans nos sociétés.--Elle est bien du pays,... mais elle n'allait pas dans le monde,» répond le peintre. «C'est tout une histoire à vous conter... Une orpheline que la marquise de Bréville protégeait,... mais qui, à sa mort, a été fort heureuse d'être recueillie par des paysans... M'écoutez-vous, monsieur Pomard?... Oui, monsieur;... continuez...--C'est que vous regardiez si attentivement à cette croisée...--Je pensais... à ce que vous me faites l'honneur de me raconter... C'est une orpheline... De qui est-elle orpheline?--Mais de son père et de sa mère, probablement.--Mais, quel était son père?... quelle était sa mère?--Je n'en sais pas plus que vous... D'après ce que j'ai entendu dire, elle ne les a jamais connus.--Ah! c'est fort singulier!... Elle n'a ni père ni mère?...»
* * * * *
Et M. Pomard se met à fixer un bouton de l'habit de Dufour, et celui-ci lui dit au bout d'un moment: «A-t-on déjà fait votre portrait, M. Pomard?--Trois fois, monsieur.--Ils doivent être bien ressemblants, car vous posez comme une statue.»
* * * * *
Celle qui était le sujet de toutes les conversations s'était assise dans l'embrasure d'une croisée. Victor va se placer près d'elle et lui tient compagnie. Madeleine, qui n'ose regarder des personnes qu'elle ne connaît pas et dont les yeux expriment plutôt la curiosité que l'intérêt, lève avec plaisir les siens sur Victor, en qui elle voit déjà un ami.
La conversation de monsieur et madame de Noirmont a été longue; ils reviennent enfin du jardin. Victor remarque que la jeune femme a les yeux rouges, et le mari l'air de mauvaise humeur; il craint d'en devenir la cause.
Au dîner, Ernestine a fait placer Madeleine à côté d'elle, ce qui semble encore déplaire beaucoup à M. de Noirmont, qui n'adresse pas un mot à la jeune fille. Mais Victor, qui est assis près d'elle, laisse les hommes causer de chasse ou de politique; il préfère s'entretenir avec Madeleine, ce dont celle-ci et Ernestine lui savent beaucoup de gré.
Le soir, madame Montrésor vient avec son époux. En apercevant dans le salon une jeune personne qu'elle ne connaît pas, elle fait un bond en arrière, et regarde Chéri, pour examiner si la vue de l'étrangère ne lui cause pas d'émotion. Chéri paraît fort tranquille: et en s'approchant de Madeleine, madame Montrésor se tranquillise aussi; elle daigne sourire à celle qu'Ernestine lui présente.
Pour varier les plaisirs de la soirée, Saint-Elme propose une bouillotte: M. de Noirmont, Armand, M. Pomard et madame Montrésor acceptent cette partie. Dufour n'aime pas la bouillotte; il prétend que c'est un jeu ennuyeux que celui où on ne peut s'en aller que lorsqu'on perd: il se met à l'écarté avec M. Montrésor.
Ernestine est enchantée de pouvoir causer librement avec Madeleine. L'orpheline, qui a remarqué l'air froid de M. de Noirmont, dit à son amie:
«Vous voulez que je reste avec vous, madame, que je ne vous quitte plus.... cela me rendrait bien heureuse!... mais si ma présence ici ne plaisait pas... à monsieur votre mari... s'il trouvait mauvais que vous me gardiez... Ah! je ne veux jamais être cause que vous ayez la moindre querelle!... Laissez-moi vous quitter, madame; je retournerai... non pas chez Grandpierre, mais avec Jacques; je ne serai plus malheureuse, puisque je saurai que vous m'aimez toujours, que vous pensez à moi, et je viendrai vous voir.... quand M. de Noirmont le permettra.