Madame Thérèse

Part 6

Chapter 64,018 wordsPublic domain

«J’aurais peut-être bien fait d’allumer la lanterne, dit le vieux Réebock; on ne voit pas bien clair.»

Comme il parlait, j’aperçus à droite de la lucarne, étendu contre le mur, entre deux fagots, un grand manteau rouge, puis, en regardant mieux, une tête noire avec de longues moustaches jaunâtres: le coq venait de sauter de la lucarne et avait donné du jour.

Alors la peur s’empara de moi; si je n’avais pas senti Scipio contre ma jambe, je me serais enfui.

«Je vois, fit l’oncle, je vois!»

Et il s’approcha en disant:

«C’est un Croate. Voyons, Furst, il faudrait le tirer un peu sur le devant.»

Mais Furst ne bougeait pas, ni le bourgmestre.

L’oncle alors tira l’homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière; il avait la tête couleur de brique, les yeux enfoncés, le nez mince, les lèvres serrées, une touffe roussâtre au menton.

L’oncle ouvrit la boucle du manteau, en rejetant les plis sur les bûches, et nous vîmes que le Croate tenait son sabre à longue lame bleue recourbée. Au côté gauche de sa veste, une large plaque noire indiquait qu’il avait saigné là. L’oncle défit les boutons et dit:

«Il est mort d’un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre. Il se sera retiré de la bagarre. Ce qui m’étonne, père Réebock, c’est qu’il n’ait pas frappé à votre porte et qu’il soit venu mourir si loin.

--Nous étions tous cachés dans la cave, dit le vieux; la porte de la chambre était fermée. Nous avons entendu courir dans l’allée, mais il y avait tant de bruit dehors! Je crois plutôt que ce pauvre homme aura voulu se sauver à travers la maison; malheureusement il n’y avait pas de porte derrière. Un Républicain l’aura suivi comme une bête sauvage, jusqu’au fond de la grange. Nous n’avons pas vu de sang dans l’allée. C’est ici, dans l’ombre, qu’ils auront livré bataille; et l’autre, après lui avoir donné ce mauvais coup, sera ressorti tranquillement. Voilà ce que je pense. Sans cela nous aurions trouvé du sang quelque part; mais personne n’a rien vu, ni dans l’étable, ni dans l’écurie. Ce n’est que ce matin, quand nous avons eu besoin de gros bois pour le fourneau, que Sépel, en entrant au bûcher, a découvert le malheureux.»

En écoutant ces explications, chacun se représentait le Républicain, avec sa grande tignasse en boudin et son grand chapeau à cornes, poursuivant le Croate dans l’obscurité et cela faisait frémir.

«Oui, dit l’oncle en se redressant et regardant le bourgmestre d’un air triste, c’est ainsi que doivent s’être passées les choses.»

Tout le monde devenait rêveur; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.

«Enfin voilà le décès constaté, fit l’oncle au bout d’un instant, nous pouvons partir.»

Puis se ravisant:

«Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme!»

Il s’agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers. En même temps il tira une chaînette de cuivre en travers de la poitrine, et une grosse montre d’argent sortit du gousset du pantalon.

«Tenez, voici la montre, dit-il au bourgmestre; je garde les papiers pour dresser l’acte.

--Gardez tout, monsieur le docteur, répondit le bourgmestre; je n’aimerais pas emporter dans ma demeure une montre qui a déjà marqué la mort d’une créature de Dieu..., non, gardez tout. Plus tard nous recauserons de cela. Maintenant nous pouvons partir.

--Oui; et vous pouvez aussi envoyer Jeffer.»

L’oncle m’apercevant alors, dit:

«Te voilà Fritzel? Il faut donc que tu voies tout?»

Il ne me fit pas d’autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à la maison. Le bourgmestre et Furst s’en étaient allés chez eux.

Tout en marchant, l’oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et l’assiette sur la table de nuit.

«Eh bien, madame, dit l’oncle Jacob en souriant, vous allez mieux?»

Alors, elle, qui s’était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit:

«Oui, monsieur le docteur, vous m’avez sauvée, je me sens revivre.»

Puis, au bout d’une seconde, elle ajouta d’un ton plein de compassion:

«Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre!»

L’oncle comprit qu’elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.

«C’est vrai, dit-il, c’est vrai, madame; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n’embrassera plus son fils.»

La femme semblait émue et demanda tout bas:

«C’est un des nôtres?

--Non, madame, c’est un Croate. Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C’était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rose et tout blond, comme le jour où pour la dernière fois, elle l’avait embrassé en sanglotant.»

La voix de l’oncle en parlant de ces choses, s’attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.

«Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d’apprendre qu’on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j’ai la consolation de ne pouvoir plus causer d’aussi grandes douleurs à ceux qui m’aimaient.»

Alors elle détourna la tête, et l’oncle, devenu très grave, lui demanda:

«Vous n’êtes pourtant pas seule au monde?

--Je n’ai plus ni père ni mère, fit-elle d’une voix basse; mon père était chef du bataillon que vous avez vu; j’avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour.»

La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L’oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.

Tout à coup la Française reprit:

«J’aurais quelque chose à vous demander, monsieur le docteur?

--Quoi, madame?

--Ce serait d’écrire à la mère du malheureux Croate. C’est terrible, sans doute, d’apprendre la mort de son fils, mais de l’attendre toujours, d’espérer pendant des années qu’il reviendra, et de voir qu’il n’arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore.»

Elle se tut, et l’oncle tout rêveur répondit:

«Oui... oui, c’est une bonne pensée! Fritzel, apporte l’encre et le papier. Quelle misère, mon Dieu! dire qu’on annonce des choses pareilles et que ce sont encore de bonnes actions! Ah! la guerre... la guerre.»

Il s’assit et se mit à écrire.

Lisbeth entrait alors pour mettre la nappe; elle déposa les assiettes et la miche sur le buffet.

Midi sonnait; la femme semblait s’être assoupie.

Enfin l’oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, écrivit l’adresse et me dit:

«Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, et dépêche-toi. Tu demanderas aussi le journal à la mère Eberhardt; c’est samedi, nous aurons des nouvelles de la guerre.»

Je sortis en courant et je mis la lettre à la boîte du village. Mais le journal n’était pas arrivé; Clémentz avait été retenu par les neiges, ce qui n’étonna pas l’oncle, pareille chose arrivant presque tous les hivers.

CHAPITRE VIII

En revenant de la poste, j’avais aperçu tout au loin, dans la grande prairie communale, derrière l’église, Hans Aden, Frantz Sépel et bien d’autres de mes camarades qui glissaient sur le guévoir. On les voyait prendre leur élan à la file, et partir comme des flèches, les reins pliés et les bras en l’air pour tenir l’équilibre; on entendait le bruit prolongé de leurs sabots sur la glace et leurs cris de joie.

Comme mon cœur galopait en les voyant! comme j’aurais voulu pouvoir les rejoindre! Malheureusement l’oncle Jacob m’attendait alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle.

Pendant tout le dîner, l’idée de courir là-bas ne me quitta pas une seconde; mais je me gardai bien d’en parler à l’oncle, car il me défendait toujours de glisser sur le guévoir à cause des accidents. Enfin il sortit pour aller faire une visite à M. le curé, qui souffrait de ses rhumatismes.

J’attendis qu’il fût entré dans la grande rue, puis je sifflai Scipio, et je me mis à courir jusqu’à la ruelle des Houx, comme un lièvre. Le caniche bondissait derrière moi, et ce n’est que dans la petite allée pleine de neige que nous reprîmes haleine.

Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils étaient allés dîner; je ne vis, au tournant de l’église, que les grandes glissades désertes. Il me fallut donc glisser seul, et, comme il faisait froid, au bout d’une demi-heure j’en eus bien assez.

Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden, Frantz Sépel et deux ou trois autres, les joues rouges, le bonnet de coton tiré sur les oreilles et les mains dans les poches, débouchèrent d’entre les haies couvertes de givre.

«Tiens! c’est toi, Fritzel! me dit Hans Aden; tu t’en vas?

--Oui, je viens de glisser, et l’oncle Jacob ne veut pas que je glisse; j’aime mieux m’en aller.

--Moi, dit Frantz Sépel, j’ai fendu mon sabot sur la glace ce matin, et mon père l’a raccommodé. Voyez un peu.» Il défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers avec quatre gros clous à tête pointue. Cela nous fit rire, et Frantz Sépel s’écria:

«Ça, ce n’est pas commode pour glisser! Écoutez, allons plutôt en traîneau; nous monterons sur l’Altenberg, et nous descendrons comme le vent.»

L’idée d’aller en traîneau me parut alors si magnifique, que je me voyais déjà dessus, descendant la côte en trépignant des talons et criant d’une voix qui montait jusqu’aux nuages: «

_Himmelsfarth! Himmelsfarth!_»

J’en avais des éblouissements.

«Oui, dit Hans Aden; mais comment avoir un traîneau?

--Laissez-moi faire, répondit Frantz Sépel, le plus malin de nous tous. Mon père en avait un l’année dernière, mais il était tout vermoulu, la grand-mère en a fait du feu. C’est égal, arrivez toujours.»

Nous le suivîmes pleins de doute et d’espérance. Tout en descendant la grande rue, devant chaque hangar nous faisions halte, le nez en l’air, et nous regardions d’un œil d’envie les _schlittes_[5] pendues aux poutres.

[5] Traîneaux.

«Ça, disait l’un, c’est une belle _schlitte_, nous pourrions tous y tenir sans gêne.

--Oui, répondait un autre, mais elle serait trop lourde à traîner sur la côte: elle est en bois vert.

--Eh! faisait Hans Aden, nous la prendrions tout de même, si le père Gitzig voulait nous la prêter; mais c’est un avare: il garde sa _schlitte_ pour lui seul, comme si les schlittes pouvaient s’user.

--Arrivez donc!» s’écriait Frantz Sépel qui marchait en avant.

Et toute la troupe se remettait en route. De temps en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moi.

«Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c’est un chien français; ils ont de la laine comme les moutons et se laissent tondre sans rien dire.»

Frantz Sépel soutenait qu’il avait vu l’année précédente, à la foire de Kaiserslautern, un chien français avec des lunettes et qui comptait sur un tambour jusqu’à cent. Il devinait aussi toutes sortes de choses, et la grand-mère Anne pensait que ce devait être un sorcier.

Scipio, pendant ces discours, s’arrêtait et nous regardait. J’étais tout fier de lui. Le petit Karl, le fils du tisserand, disait que si c’était un sorcier, il pourrait nous faire avoir une _schlitte_, mais qu’il faudrait lui donner son âme en échange, et pas un de nous ne voulait lui donner son âme.

Nous allions donc ainsi, de maison en maison, et deux heures sonnaient à l’église, lorsque M. Richter passa sur son traîneau, en criant à sa grande bique décharnée:

«Allez, Charlotte, allez!»

La pauvre bête allongeait ses hanches, et M. Richter contre son ordinaire, paraissait tout joyeux. En passant devant la maison du boucher Sépel, il cria:

«Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle!»

Il faisait claquer son fouet, et Hans Aden dit:

«M. Richter est un peu gris; il aura trouvé quelque part du vin qui ne lui coûtait rien.»

Alors toute la bande rit de bon cœur, car tout le village savait que Richter était un avare.

Nous étions arrivés au bout de la grand’rue, devant la maison du père Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric II, qui recevait une petite pension pour acheter son pain et son tabac, et de temps en temps du _schnaps_[6].

[6] Eau-de-vie.

Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept ans et toutes les campagnes de Silésie et de Poméranie. Maintenant il était tout vieux, et depuis la mort de sa sœur Rœsel, il vivait seul dans la dernière maison du village, une petite maison couverte de chaume, n’ayant qu’une seule pièce en bas, une au-dessus et le toit avec ses deux lucarnes. Elle avait aussi son hangar sur le côté, derrière un réduit à porcs, et vers le village, un petit jardin entouré de haies vives, que le père Schmitt cultivait avec soin.

L’oncle Jacob aimait ce vieux soldat; quelquefois, en le voyant passer, il frappait à la vitre et lui criait: «Adam, entrez donc!»

Aussitôt l’autre entrait, sachant que l’oncle avait du véritable cognac de France dans une armoire, et qu’il l’appelait pour lui en offrir un petit verre.

Nous fîmes donc halte devant sa maison, et Frantz Sépel, se penchant sur la haie, nous dit:

«Regardez-moi ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous le prêtera, pourvu que Fritzel entre hardiment, qu’il mette la main à côté de l’oreille du vieux, et qu’il dise: «Père Adam, prêtez-nous votre _schlitte_!» Oui je parie qu’il nous le prêtera, j’en suis sûr; seulement il faut du courage.»

J’étais devenu tout rouge; d’un œil je regardais le traîneau, et de l’autre la petite fenêtre à ras de terre. Tous les camarades, au coin de la maison, me poussaient par l’épaule en disant:

«Entre, il te le prêtera!

--Je n’ose pas, leur disais-je tout bas.

--Tu n’as pas de courage, répondait Hans Aden; à ta place, moi, j’entrerais tout de suite.

--Laissez-moi seulement regarder un peu s’il est de bonne humeur.»

Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant du coin de l’œil, je vis le père Schmitt assis sur un escabeau devant la pierre de l’âtre, où brillaient quelques braises au milieu d’un tas de cendres. Il nous tournait le dos; on ne voyait que sa longue échine, ses épaules voûtées, sa petite veste de toile bleue, qui ne rejoignait pas sa culotte de grosse toile grise, tant elle était courte, sa touffe de cheveux blancs tombant sur la nuque, son bonnet de coton bleu, la houppe sur le front, ses larges oreilles rouges écartées de la tête, et ses gros sabots appuyés sur la pierre de l’âtre. Il fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de côté sa joue creuse.

Voilà tout ce que je vis, avec les dalles cassées de la masure, et dans le fond, à gauche, une sorte de crèche hérissée de paille. Cela ne m’inspirait pas beaucoup de confiance, et je voulais me sauver, lorsque tous les autres me poussèrent dans l’allée en disant tout bas:

«Fritzel... Fritzel... il te le prêtera, bien sûr!

--Non!

--Si!

--Je ne veux pas.»

Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j’étais déjà dans la chambre avec Scipio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillés, regardant et prêtant l’oreille.

Oh! comme j’aurais voulu m’échapper! Malheureusement Frantz Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée; il n’y avait de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la pointe des pieds derrière lui.

Le vieux Schmitt s’était retourné:

«Tiens! c’est Fritzel! dit-il en se levant. Qu’est-ce qui se passe donc?»

Il ouvrit la porte, et toute la bande s’enfuit comme une volée d’étourneaux. Je restai seul. Le vieux soldat me regardait tout étonné.

«Qu’est-ce que vous voulez donc, Fritzel?» fit-il en prenant une braise sur l’âtre pour rallumer sa pipe éteinte.

Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement en tirant de grosses bouffées de tabac.

Moi, j’avais repris un peu d’assurance.

«Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande votre traîneau pour descendre de l’Altenberg.»

Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l’œil et souriait. Au lieu de répondre, il se gratta l’oreille en relevant son bonnet, et me demanda:

«C’est à vous, ce chien, Fritzel?

--Oui, père Adam, c’est le chien de la femme que nous avons chez nous.

--Ah bon! ça doit être un chien de soldat; il doit connaître l’exercice.»

Scipio nous regardait le nez en l’air, et le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit:

«C’est un chien de régiment; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésie.»

Alors, élevant la pipe, il s’écria: «Portez armes!» d’une voix si forte, que toute la baraque en retentit.

Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s’asseoir sur son derrière, les pattes de devant pendantes, et se tenir comme un véritable soldat!

«Ha! ha! ha! s’écria le vieux Schmitt, je le savais bien!»

Tous les camarades étaient revenus; les uns regardaient par la porte entrouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait pas, et le père Schmitt, aussi joyeux qu’il avait paru grave auparavant, lui dit:

«Attention au commandement de marche!» Puis, imitant le bruit du tambour, et marchant en arrière sur ses gros sabots, il se mit à crier:

«_Arche_! Pan... pan... rantanplan... Une... _deusse_... Une... _deusse_!»

Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante, ses longues oreilles sur les épaules et la queue en trompette. C’était merveilleux; mon cœur sautait.

Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d’admiration.

«Halte!» s’écria Schmitt, et Scipio s’arrêta.

Alors je ne pensais plus à la _schlitte_; j’étais tellement fier des talents de Scipio, que j’aurais voulu courir à la maison, et crier à l’oncle: «Nous avons un chien qui fait l’exercice!»

Mais Hans Aden, Frantz Sépel et tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés, et se tenaient en extase, le dos à la porte et le bonnet sous le bras.

«En place, repos!» dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur ses quatre pattes, en secouant la tête et se grattant la nuque avec une patte de derrière, comme pour dire: «Depuis deux minutes une puce me démange; mais on n’ose pas se gratter sous les armes!»

J’étais devenu muet de joie en voyant ces choses, et je n’osais appeler Scipio, de peur de lui faire honte; mais il vint se ranger de lui-même près de moi, modestement, ce qui me combla de satisfaction; je me considérais en quelque sorte comme un feld-maréchal à la tête de ses armées; tous les autres me portaient envie.

Le père Schmitt regardait Scipio d’un air attendri; on voyait qu’il lui rappelait le bon temps de son régiment.

«Oui, fit-il au bout de quelques instants, c’est un vrai chien de soldat. Mais reste à savoir s’il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique.»

En même temps, il prit un bâton derrière la porte et le mit en travers, en criant:

«Attention au mot d’ordre!»

Scipio se tenait déjà prêt.

«Saute pour la République!» cria le vieux soldat.

Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf.

«Saute pour le général Hoche!»

Scipio sauta.

«Saute pour le roi de Prusse!»

Mais alors Scipio s’assit sur sa queue d’un air très ferme, et le vieux bonhomme se mit à sourire tout bas, les yeux plissés, en disant:

«Oui, il connaît la politique... hé! hé! hé! Allons... arrive!»

Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très content.

«Fritzel, me dit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui vaut son pesant d’or; c’est un vrai chien de soldat.» Et, nous regardant tous, il ajouta:

--Puisque vous avez un si bon chien, je vais vous prêter ma _schlitte_; mais vous me la ramènerez à cinq heures, et prenez garde de vous casser le cou.

Il sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar.

Mon esprit se partageait alors entre le désir d’aller annoncer à l’oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre l’Altenberg sur notre _schlitte_. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser et tirer en galopant comme des bienheureux, je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande.

Schmitt nous regardait de sa porte.

«Prenez garde de rouler!» nous dit-il encore.

Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser notre joie, nos cris et nos éclats de rire jusqu’au sommet de la côte.

Et quand nous fûmes en haut, Hans Aden devant, les deux mains cramponnées aux patins recourbés, nous autres derrière, assis trois à trois, Scipio au milieu, et que tout à coup la _schlitte_ partit, ondulant dans les ornières et filant par-dessus les rampes: quel enthousiasme!

Ah! l’on n’est jeune qu’une fois!

Scipio, à peine le traîneau parti, avait passé d’un bond par-dessus nos têtes. Il aimait mieux courir, sauter, aboyer, se rouler dans la neige comme un véritable enfant, que d’aller en _schlitte_. Mais tout cela ne nous empêchait pas de conserver un grand respect pour ses talents; chaque fois que nous remontions et qu’il marchait près de nous plein de dignité, l’un ou l’autre se retournait, et, tout en poussant, disait:

«Vous êtes bien heureux, Fritzel, d’avoir un chien pareil; Schmitt Adam dit qu’il vaut son pesant d’or.

--Oui, mais il n’est pas à eux, criait un autre, il est à la femme.»

Cette idée que le chien était à la femme me rendait tout inquiet, et je pensais: «Pourvu qu’ils restent tous les deux à la maison!»

Nous continuâmes à monter et à descendre ainsi jusque vers quatre heures. Alors la nuit commençait à se faire, et chacun se rappela notre promesse au père Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldat, nous le vîmes debout sur sa porte. Il nous avait entendus rire et causer de loin.

«Vous voilà! s’écria-t-il; personne ne s’est fait de mal?

--Non, père Schmitt.

--A la bonne heure.»

Il remit sa _schlitte_ sous le hangar, et moi, sans dire ni bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d’annoncer à l’oncle quel chien nous avions l’honneur de posséder. Cette idée me rendait si content, que j’arrivai chez nous sans m’en apercevoir; Scipio était sur mes talons.

«Oncle Jacob, m’écriai-je en ouvrant la porte, Scipio connaît l’exercice! le père Schmitt a vu tout de suite que c’était un véritable chien de soldat; il l’a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu’en disant: «Une... _deusse_!»

L’oncle lisait derrière le fourneau; en me voyant si enthousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée et me dit d’un air émerveillé:

«Est-ce bien possible, Fritzel? Comment!... comment!...

--Oui! m’écriai-je, et il sait aussi la politique: il saute pour la République, pour le général Hoche, mais il ne veut pas sauter pour le roi de Prusse.»

L’oncle alors se mit à rire, et, regardant la femme, qui souriait aussi dans l’alcôve, le coude sur l’oreiller:

«Madame Thérèse, dit-il d’un ton grave, vous ne m’aviez pas encore parlé des beaux talents de votre chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses?

--C’est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le caniche qui s’était approché du lit et qui lui tendait la tête d’un air joyeux; oui, il sait tout cela, c’était l’amusement du bataillon; Petit-Jean lui montrait tous les jours quelque chose de nouveau. N’est-ce pas, mon pauvre Scipio, tu jouais à la drogue, tu remuais les dés pour la bonne chance, tu battais la diane? Combien de fois notre père et les deux aînés, à la grande halte, ne se sont-ils pas réjouis de te voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde par ton air grave et tes talents; on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait de bon cœur!»

Elle disait ces choses, tout attendrie, d’une voix douce, en souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par se dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge.