Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome
Part 8
—Vous êtes bien osée de me parler ainsi, dit l'Empereur, faisant un pas vers Catherine en dardant sur elle son œil fixe et terrible, mais j'aime la franchise, et votre sermon, quoique rude, peut me profiter... Oui, je sais qu'il s'imprime et qu'il se colporte à l'étranger des libelles infâmes où l'on me dépeint souillé de tous les crimes, où j'apparais comme un monstre ajoutant l'inceste à l'assassinat, et complétant l'adultère par des sauvageries dignes de ce fou qui écrivit _Justine_ et pour la délivrance duquel les Parisiens ont pris la Bastille... Vous avez peut-être raison! Je dois tenir compte des trahisons qui rampent autour de moi, dans l'ombre, des pamphlétaires qui me diffament dans toutes les cours de l'Europe... il me faut aussi garder précieusement pour mon fils l'amitié et la fidélité de mes braves, de ceux qui ne m'ont marchandé ni la fatigue, ni la souffrance, ni parfois leur vie... Comme je ne veux pas, reprit Napoléon après une brève interruption, faisant un geste de protestation comme pour mieux convaincre, que vous, duchesse, votre mari, et les autres vieux soutiens de ma couronne vous puissiez conserver le moindre doute sur mes intentions... je vais donner l'ordre au capitaine Henriot de ne pas se rendre à Paris, cette nuit, comme il devait le faire pour un service commandé... Il restera dans cette maison, puisque ce contre-ordre vous fait si grand plaisir; sous le même toit que sa fiancée, il passera cette nuit précédant son union... ainsi aucun soupçon ne pourra effleurer cette femme, aucun doute ne saurait pénétrer dans l'âme de ce vaillant officier... Est-ce bien ce que vous voulez, duchesse?
—Ah! Sire, vous êtes grand et vous êtes bon!...
—Attendez! ce n'est pas tout... Ma présence à la cérémonie de demain est inutile... Elle pourrait être pénible... pour moi! car cette jeune mariée est bien séduisante, duchesse, et bien dangereuse...
—Sire, ce n'est pas de sa faute.
—Sans doute, dit l'Empereur se reprenant à sourire, mais le danger, pour ceux qui s'y trouvent exposés, n'en est pas moins certain... Il est des périls en face desquels le courage consiste à fuir... ou du moins à ne pas accepter le combat... Vous avez compris? la mission d'Henriot se rapportait aux plus grands intérêts de l'État... vous savez à présent ma résolution, j'espère que vous la tiendrez secrète?...
—Oui, Sire... d'autant plus facilement me tairai-je, que j'ignore tout à fait le secret que Votre Majesté m'ordonne de garder...
—Vraiment?... Le colonel Henriot avait pour mission de rapporter du ministère de la Guerre un portefeuille dont j'ai besoin de consulter le contenu avant d'expédier un courrier à M. de Pradt, à Varsovie... Eh bien! ce portefeuille, Henriot restant ici n'aura pas à me l'apporter... comme Mahomet à la montagne, je vais aller au portefeuille... Avez-vous compris, cette fois? Je pars... je ne reverrai plus cette redoutable et charmante épousée en présence de laquelle je ne répondrais pas que tinssent les bonnes résolutions que vous me faites prendre, duchesse!... C'est donc entendu!... Mon départ, justifié par d'importantes nouvelles reçues dans la nuit, ne saurait surprendre personne... il n'inspirera aucune fâcheuse réflexion sur votre excellente hospitalité, ma chère maréchale, ni sur mes sentiments à l'égard de votre mari... Ma présence toute la journée aux fêtes, aux réjouissances que vous avez si bien su organiser tous deux, fera passer sur mon absence demain; je devais d'ailleurs me mettre en route après une rapide apparition à la chapelle... Vos jeunes gens se marieront peut-être plus joyeusement sans moi... Allez donc, rassurée et heureuse! ne craignez rien sur le bonheur de votre enfant adoptif... et pour que vous n'ayez plus cette nuit aucune inquiétude, aucune arrière-pensée, allez me chercher le colonel Henriot... je veux lui retirer moi-même sa mission et, afin qu'il ignore tout et ne prenne pas ce contre-ordre pour une disgrâce, je désire en personne lui renouveler mes bons souhaits!...
Catherine regardait avec ahurissement l'Empereur, ne pouvant encore s'imaginer avoir si complètement gagné son cœur.
L'Empereur jouissait de sa surprise et de sa joie.
—Eh bien! ma bonne Sans-Gêne, dit-il alors, est-ce que vous êtes contente de moi?...
—Ah! Sire!... Ah! mon Empereur, si je ne me retenais pas...
—Que feriez-vous donc?
—Sire, je vous sauterais au cou et je vous embrasserais!...
—Bah!... Nous sommes seuls... personne ne saurait trouver à redire et Lefebvre ne sera pas jaloux... Puisque le cœur vous en dit, ne vous gênez pas, duchesse!
Et Napoléon, dans un de ces accès de bonne et familière humeur qui lui survenaient assez fréquemment, tendit ses bras à Catherine qui s'y précipita...
—Maintenant, duchesse, dit-il en se dégageant et en lui pinçant le lobe de l'oreille, allez vite chercher le colonel Henriot et envoyez-moi Duroc...
La maréchale revint presque aussitôt, la physionomie décontenancée.
Le grand maréchal l'accompagnait.
—Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napoléon.
—Sire, vous avez fait appeler le colonel Henriot, mais il vient de partir... Selon les ordres de Votre Majesté, il roule depuis vingt-cinq minutes sur la route de Paris... Il va être onze heures et demie, ajouta Duroc.
—C'est juste!... nous avons bavardé avec la duchesse de Dantzig et le temps a passé... Duroc, faites galoper sur-le-champ un de mes guides, qu'il rejoigne ma voiture et qu'il fasse rebrousser chemin au colonel Henriot... sa mission est terminée... Quant à nous deux, nous allons nous glisser, mon cher duc, à la faveur des ombres de la nuit, nous quitterons sans bruit ce château et nous cheminerons jusqu'au village, incognito, ainsi que le calife Haroun-al-Raschid en compagnie de son fidèle vizir Giaffar, qui parcourait les rues de Bagdad endormie... Duchesse, vous direz à Roustan qu'il nous amène une des voitures de Lefebvre sur la route de la Queue-en-Brie... nous monterons tranquillement dans le carrosse, avec Roustan sur le siège à côté du cocher, et, tandis qu'on nous croira paisiblement endormis ici dans nos lits, nous trotterons vers les barrières de Paris... Au petit jour, je surprendrai l'Impératrice aux Tuileries, elle sera ravie!... Adieu, duchesse! tous mes compliments d'hôte très satisfait... En route, Duroc; madame la maréchale va couvrir notre retraite!...
Et il sortit vivement, suivi de Duroc, par la petite porte à travers laquelle Catherine, espionnant, avait surpris l'entretien avec Henriot.
—Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-là! s'écria Catherine, encore sous le coup de l'admiration; ce qu'il a fait là, c'est plus beau qu'une bataille... Mille bombes! on voudrait avoir dix existences pour lui en faire cadeau!...
Et elle envoya, en signe d'adieu, deux gros et expressifs baisers à travers la porte, discrètement refermée sur les pas de Napoléon, s'éloignant au bras du grand maréchal.
VIII
LE RETOUR D'HENRIOT
Napoléon quittant Alice, comme il l'avait décidé, mais non sans un regret mélangé de dépit qu'il se garda bien de manifester à Duroc, la jeune fille, préservée d'un danger qu'elle n'avait qu'entrevu, pouvait se donner tout entière à la joie d'appartenir le lendemain à son époux.
Cette union, si longtemps désirée, enfin avec le jour s'accomplirait. Encore quelques tours d'aiguille sur le cadran de la grande horloge du château de Combault et elle serait la femme de son ami d'enfance, devenu un vaillant jeune homme, un des brillants officiers de l'Empereur, un colonel à qui peut-être était réservée la gloire des Lasalle, des Nansouty, des Murat,—pourquoi, comme Lasalle, ne deviendrait-il pas général? Était-il impossible même qu'il fût un jour roi comme Murat, qui l'était déjà, comme Soult, qui avait failli l'être, comme Bernadotte qui le serait bientôt? Reine?... Et pourquoi pas? Est-ce qu'il y avait quelque chose d'interdit à l'espoir, à l'ambition, sous Napoléon?
Alice, tout en disant qu'il était improbable que son rêve pût atteindre ces hauteurs éblouissantes, se souvenait que les plus audacieuses suppositions étaient permises aux jeunes filles qui épousaient des officiers comme son Henriot. Ainsi que dans les contes de fées, l'Empereur, magicien surhumain, changeait en manteaux de cour les sarraux, en couronnes les bonnets de paysannes, et les chaumières en palais. Dès qu'il touchait de son sceptre un meunier comme Lefebvre, une bergerie comme la maison natale de Catherine, il faisait de la bergerie un château, et du meunier un duc. Voilà qui dépassait les prodiges des bonnes fées de Perrault!
Et Alice ajoutait, à peu près comme Catherine:
—Qu'il est puissant, qu'il est bon, l'Empereur! Qu'on est fier de le servir! Qu'on est heureux de l'aimer!...
Quand la maréchale, après l'avoir reconduite dans la chambre où elle devait dormir sa dernière nuitée de jeune fille, l'eut laissée à ses rêveries et à ses préoccupations de future épouse, sa songerie se reporta, non sans une sensible et vaniteuse satisfaction, sur la personne de l'Empereur. Durant cette journée de fête, qu'il avait été aimable, empressé, galant presque! On le disait parfois si bourru, si impatient, si brutal même, avec les femmes. Auprès d'elle, il n'avait eu que paroles douces, et qu'agréables compliments...
Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fenêtre ouverte, dans l'attente où elle se trouvait d'Henriot qui devait, comme chaque soir, venir lui murmurer quelques doux propos d'amour avant de regagner son logis. Elle regardait les grands arbres du parc dont la ligne noire, barrant l'extrémité du jardin, se trouvait éclairée en diagonale par les clartés venues des chambres du château. Elle reprenait un à un, l'œil perdu vers le fond sombre du parc, les menus faits de la journée. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil, que l'Empereur avait même poussé fort loin pour elle l'amabilité. Ce que les yeux si expressifs du souverain semblaient lui exprimer avec une certaine réserve: qu'il la trouvait jolie et que si elle n'était pas destinée à ce brave Henriot, il la courtiserait, le grand maréchal le lui avait plus nettement formulé.
Usant d'une franchise assez embarrassante, le duc de Frioul lui avait demandé, adoucissant par un sourire la brutalité de la sollicitation, si elle consentirait à venir retrouver l'Empereur, cette nuit-là même, dans son appartement. Sa Majesté avait tant de choses à lui dire! Elle craignait de s'entretenir trop longuement avec elle, devant les invités du maréchal Lefebvre qui ne perdaient jamais de vue un colloque impérial. Oh! Sa Majesté n'avait d'autre intention que de lui présenter plus librement ses hommages et de mieux lui témoigner tout le plaisir qu'elle lui ferait, quand, devenue l'épouse du colonel Henriot, elle viendrait aux Tuileries ou à Saint-Cloud animer de sa grâce et de sa jeunesse les réceptions impériales.
Elle avait ri de la singularité de la proposition, considérée comme un badinage, et d'un refus, donné en riant, elle s'était excusée de ne pouvoir accorder à Sa Majesté l'entretien qu'elle lui faisait l'honneur de demander. Si les curiosités en éveil et les malignités en suspens avaient à s'exercer lorsque l'Empereur se montrait galant et attentif en public auprès d'une jeune femme, c'était offrir aux médisants une trop belle et trop vraisemblable occasion que d'accepter un rendez-vous de Sa Majesté. Sûre d'elle-même, défendue par l'amour qu'elle éprouvait pour celui qui allait être son mari, Alice n'avait pas pris très au sérieux le langage de Duroc. Elle n'en avait même pas saisi complètement la portée. Son âme innocente, sa pensée pure, n'allaient pas au delà d'une galanterie verbale, d'une conversation enjouée avec des compliments et des fadeurs, une distraction sans gravité, sans danger non plus, que l'Empereur voulait prendre après les solennités de la journée. On disait qu'il avait parfois de ces désirs de la causerie en tête à tête avec des jeunes femmes, et qu'il avait ainsi fait appeler plusieurs fois, soit des princesses de sa famille, la reine Hortense, la grande-duchesse Stéphanie, voire de simples dames de la cour, madame de Brignole, madame de Luçay, pour s'entretenir et deviser avec elles à l'issue de cérémonies religieuses ou de longues réceptions diplomatiques.
Elle ne soupçonnait donc nullement le coup de désir qui avait un instant fouetté les sens de Napoléon. Sa pensée de pauvre petite colombe ignorante du danger n'allait pas jusqu'à supposer la convoitise de l'aigle.
En lui, elle n'avait vu innocemment que l'homme aimable, non l'amoureux. Peut-être n'entrait-il pas dans son esprit que Napoléon pût devenir un amoureux?
Duroc, penché vers elle, à l'issue du dîner, lui avait pourtant murmuré une parole assez étrange:
—Prenez garde, mademoiselle, avait-il dit d'un ton presque sérieux, ce que l'Empereur veut, il le veut fortement, et toujours il l'obtient... Si vous ne venez pas à lui, comme il vous y invite par mon entremise, eh bien! Sa Majesté est capable de se déranger cette nuit afin de vous trouver, seule, dans votre chambre... Or, cela peut faire scandale et occasionner à Sa Majesté plus d'un ennui... Réfléchissez, mademoiselle, soyez bonne autant que vous êtes jolie... soyez aussi intelligente et discrète!...
Elle avait ri franchement à l'idée du grand maréchal: son annonce d'une visite nocturne de Napoléon ne l'effraya nullement, et sa réponse fut donnée, en manière de plaisanterie:
—Eh bien! moi, monsieur le duc, je ne me dérangerai pas... Dites bien à Sa Majesté que j'attendrai qu'elle me fasse l'honneur de me rendre visite, sur le coup de minuit, comme un héros de roman!...
Duroc avait alors salué et, tout satisfait de cette réponse, qu'il prenait pour formelle, s'était éloigné afin de remplir l'office de sa charge de grand maréchal. Alice n'avait plus guère pensé, dans le tourbillon de la fête, à cette supposition de l'Empereur venant frapper à la porte de sa chambre, en pleine nuit.
Cette conversation lui revenait, à présent, dans la paix rafraîchissante de la soirée silencieuse. Elle s'en trouvait plus impressionnée. Elle comparait certaines attitudes, elle se remémorait les regards significatifs de Napoléon. Évidemment, à ce dîner, il ne la regardait pas de la même façon que les autres convives. Pour elle, ses yeux si beaux, si étrangement lumineux parfois, s'étaient illuminés d'une clarté qu'ils n'avaient point quand ils se fixaient par exemple sur la maréchale Lefebvre ou sur madame de Montesquiou. Elle commençait à deviner une partie de la vérité...
Une rougeur pudique l'envahit. Était-il possible que l'Empereur l'aimât? Avait-il donc pu penser qu'elle trahirait Henriot, qu'elle renoncerait à son amour?...
Cette découverte la troubla. En même temps elle éprouva comme un sentiment nouveau de défiance et presque de dédain pour cet Empereur qu'elle voyait jusqu'alors si haut, si grand, si au-dessus des mesquines passions des hommes. Napoléon amoureux d'elle, cela ne la grandissait pas et le diminuait, lui.
Toute son âme se repliait, froissée. L'Empereur se dressait devant son imagination sous un aspect inattendu. C'était une autre crainte, que celle qu'il avait coutume d'inspirer à tout le monde, qui alors s'empara d'elle.
Si Duroc avait dit vrai? Si cette plaisanterie de la visite nocturne, qu'elle avait reçue en riant, se transformait en tentative sérieuse? Que ferait-elle? Que répondrait-elle? Lui faudrait-il appeler? Si l'Empereur insistait pour être reçu? S'il voulait, par hasard, pénétrer de force chez elle, qu'arriverait-il? Ce qu'elle savait de son caractère violent, de son habitude de voir tout obstacle s'abîmer devant lui, autorisait toutes les hypothèses, suscitait toutes les anxiétés...
La nuit avançait. Une à une les bandes de lumières balafrant la rangée d'arbres du parc s'étaient fondues dans le noir large et profond du massif. Un mur de ténèbres, à droite, à gauche, se dressait. La dernière chambre éclairée aux étages supérieurs du château était devenue sombre. Seule, Alice veillait dans le silence impressionnant de cette nuit sans lune.
De nouveau elle dirigea un regard inquiet vers le parc...
En même temps elle tendit l'oreille...
Il lui semblait avoir entendu marcher...
Avec une angoisse croissante elle murmura:
—On dirait qu'on s'approche... Oh! mon Dieu! Si c'était l'Empereur!...
On pouvait du perron, en se haussant à l'aide de la barre d'appui, enjamber la croisée et pénétrer dans sa chambre.
Elle voulut alors fermer la fenêtre, mais elle s'arrêta, se disant:
—Je suis folle!... Personne ne peut venir, personne autre qu'Henriot... Comment n'est-il pas déjà venu?... Chaque soir, avant de se retirer dans sa chambre, il vient ainsi me dire quelques douces paroles qui me font faire des rêves charmants et me mettent de la joie dans mon sommeil... Il devrait déjà être là... Mais la maréchale m'a prévenue que l'Empereur lui avait donné un ordre à porter... de là sans doute son retard... Je dois l'attendre. Que croirait-il s'il trouvait ma fenêtre close et ma lampe éteinte quand il sera de retour au château?... Il ne saurait tarder, puisqu'il n'a dû se rendre, m'a dit la maréchale, qu'à la ville voisine... Comme il serait triste s'il voyait que je n'ai pas eu la patience de veiller une heure en pensant à lui...
Et résolument, elle revint vers la fenêtre, et s'accoudant sur l'appui, elle continua à interroger la nuit, auscultant le silence, scrutant l'ombre de son clair regard. Elle se dit alors, riant presque et moins effrayée:
—J'étais folle avec mes terreurs! personne ne viendra qu'Henriot... et puis, si l'Empereur se présentait, eh bien! c'est Henriot qui le recevrait et je ne crois pas que Sa Majesté soit d'humeur à se priver de sommeil pour causer devant une fenêtre avec un colonel de hussards!...
Elle riait tout à fait et se retrouvait pleinement rassurée...
Tout à coup le sourire s'arrêta sur ses lèvres et devint une grimace effrayée, ses doigts se crispèrent sur l'appui de la fenêtre; elle voulait bouger, puis se réfugier dans la chambre; ses jambes, molles et vacillantes, se perdaient sous elle; elle essaya de crier, sa voix s'étrangla dans sa gorge...
Elle renversa son buste en arrière, la main toujours cramponnée à l'appui...
Un homme—qu'elle reconnut avec un redoublement d'effroi,—ne portait-il pas le petit chapeau et un habit de colonel de chasseurs, le costume ordinaire bien connu du souverain?—cherchait à escalader la fenêtre, sans parler.
Elle sentait l'évanouissement la gagner. Ce seul mot, comme un reproche et comme une plainte, s'échappa de ses lèvres décolorées:
—Sire...
Mais aussitôt la voix lui revint avec la force...
Ses yeux brillaient, tout son visage contracté sous l'épouvante se détendait dans un accès subit de joie...
Elle cria, joyeuse:
—Henriot!... Henriot!
Un cri sourd, une exclamation gutturale suivirent cet appel.
Elle vit s'effondrer sous la fenêtre le petit chapeau et l'habit de chasseurs disparaître.
Puis quelque chose de sombre, de confus qui s'esquivait, qui s'évanouissait dans la nuit.
Henriot était devant elle, hagard, le sabre dégainé...
Il demeurait comme anéanti et, d'un œil affolé, considérait la fenêtre ouverte et la place d'où venaient de s'échapper le petit chapeau et l'habit de chasseur...
Alice, encore toute bouleversée, le regardait, ne comprenant rien à son attitude:
—Henriot!... Mon Henriot! dit-elle doucement.
En entendant son nom, celui-ci parut tiré d'un rêve.
Il remit avec rage son sabre dans le fourreau et, montrant le poing à la fenêtre où se penchait Alice l'attendant, l'implorant:
—Salope! cria-t-il.
Et dans cet outrage immérité ayant craché son désespoir, sa fureur et l'affolement de son amour trahi, éperdu, vaguement épouvanté de son action comme d'un parricide, car c'était l'Empereur qu'il pensait avoir frappé, Henriot bondit dans l'épaisseur des ombres du parc. Son pas et sa silhouette bientôt se perdirent dans la profondeur noire, tandis qu'Alice, inanimée, tombait sur le carreau de sa chambre, auprès de la fenêtre béante à la nuit.
IX
L'AMOUR ET LA HAINE
Dans le massif bordant la terrasse du château, à vingt mètres environ du cercle lumineux que traçait sur le sable, devant la chambre d'Alice, la lampe, seule clarté perçant les ténèbres du parc, un homme penché se tâtait les membres, se palpait la poitrine.
Cet examen corporel consciencieusement accompli, il poussa un soupir de satisfaction:
—Allons! je m'en tire pas trop mal pour cette fois, murmura-t-il en anglais, rien de cassé!... J'ai cru que ce sacré hussard allait me fendre comme une bûche, quand j'ai vu son sabre briller sur ma pauvre tête et comme un fléau sur le grain s'abattre... Je l'ai vraiment échappé belle!... Il tapait comme un diable, le hussard... Ah! ce n'est pas toujours comique de jouer les empereurs Napoléon à la ville! Que je regrette mes bonnes et joyeuses tavernes de la cité!...
Et l'étrange personnage qui, vêtu de l'uniforme de colonel de chasseurs, coiffé du petit chapeau, avait tenté d'escalader la fenêtre d'Alice, le digne Samuel Barker, le sosie de Napoléon emprunté par Maubreuil à M. de Neipperg, se trouvant complètement rassuré, sifflota un air de gigue. Puis, après s'être orienté du regard, il se dit:
—Les coups de sabre doivent se payer à part... le patron ne m'avait pas dit qu'il y eût des estafilades à recevoir... je les lui mettrai sur la note... Mais à présent il faudrait filer d'ici... _By God!_ (par Dieu!) que j'ai soif!... ce combat m'a desséché la gorge... je donnerais une des vingt livres que m'a promises le patron pour un grog... un simple grog au whisky... pour moins que cela!... je donnerais de grand cœur cette livre, et c'est pourtant difficile et parfois dangereux à gagner une livre!... oui, une guinée, pour une méchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre taverne dans ce damné pays! et la nuit est plus noire que le fond de ma poche!...
Samuel Barker fit quelques pas en avant, au hasard, puis il s'arrêta, un léger frisson aux jambes. Il avait cru entendre marcher.
—Est-ce que le hussard reviendrait? pensa-t-il, le hussard avec son sabre; cela n'entre point dans nos conventions... Le mieux est de déguerpir d'ici au plus vite!...
Et il chercha à retrouver son chemin dans la nuit. Il allait tâtonnant les charmilles, palpant la rondeur des troncs en bordure de l'allée.
—Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque, se dit-il, en s'approchant d'un gros orme, au pied duquel se trouvait un paquet de vêtements.
Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte blanche, et il endossa une longue houppelande à pèlerine.
—Me voilà transformé... méconnaissable, je pense! reprit-il avec satisfaction... et s'il était possible de me voir dans cette ombre, je ne pourrais discerner en moi présentement l'ex-empereur des Français qui, tout à l'heure, affrontait les coups de sabre du hussard... Oh! ces coups de sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les inoffensifs coups de pied de mon ancien patron, le digne gentleman autrichien, M. de Neipperg... mais je suis redevenu Samuel Barker, le bon Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie qui que ce soit de prétendre que j'ai jamais eu la moindre accointance avec celui qu'on nomme Napoléon... voilà tout ce qu'il reste du Napoléon que j'étais!...
Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme, la culotte et le petit chapeau qui lui avaient servi à jouer le rôle que Maubreuil lui avait assigné dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il avait charpentée.
Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se ravisa.
—Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé de laisser, quelque part dans la chambre de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché... Que faire?
Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit un instant.