Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome
Part 7
Puis elle marcha droit vers Duroc. Mais celui-ci, déjà, s'était éloigné du fauteuil d'Alice. Empoignant Henriot sous le bras, il l'avait entraîné vers le petit salon de l'Empereur.
Déconcertée, Catherine prit une résolution brusque. Quittant à son tour le salon comme si quelque ordre intérieur à donner l'eût appelée à l'improviste, elle passa dans la salle à manger, gagna un couloir qui contournait les grands appartements et s'approcha, sur la pointe des pieds, d'une petite porte qui donnait accès dans le salon réservé.
—Ça n'est pas très digne ce que je fais là, d'écouter aux portes, murmura-t-elle en retroussant sa traîne qui l'embarrassait; si l'on me surprenait, on me prendrait pour une camériste... Mais la fin justifie les moyens, comme me disait l'autre jour Talleyrand à qui je reprochais une de ses canailleries... Présentement, il s'agit de sauver Alice... sans parler de ce pauvre Henriot qui ne se doute guère de l'aigrette que Duroc veut lui planter sur le front... Tant pis! je saurai à quoi m'en tenir, au moins!...
Et se penchant, anxieusement, fiévreusement, elle colla son oreille au panneau...
L'Empereur parlait:
—Vous allez partir cette nuit même, disait-il de son ton saccadé... vous pourrez continuer à faire votre cour à votre charmante fiancée... D'ailleurs, il est inutile que personne ici sache la mission que je vous confie, et votre absence peut être inaperçue. La fête sera vraisemblablement terminée dans une heure, chacun sera rentré chez soi... et vous pourrez vous mettre en route sans être remarqué... Vous avez bien compris?
—Parfaitement, Sire! répondit une voix que la maréchale reconnut pour être celle d'Henriot.
—Une de mes voitures attend tout attelée sous la remise... vous la prendrez... Le duc de Frioul vous conduira... Combien faut-il d'ici Paris, Duroc?
—Avec les chevaux de Votre Majesté, quatre heures! dit une autre voix qui était celle du grand maréchal.
—Bien. Colonel Henriot, reprit l'Empereur, vous vous rendrez directement au ministère de la Guerre... Vous vous ferez remettre par l'officier de service au cabinet le portefeuille F, coté nº 26, contenant diverses pièces et états, avec une série de cartes... L'étui est en maroquin et porte les indications suivantes: Varsovie—Vilna—Vitepsk... vous le reconnaîtrez facilement... Je compte sur vous!
—Sire, je ferai de mon mieux...
—Vous me rapporterez ce portefeuille, en grande hâte... Vous serez de retour demain dans les premières heures de la matinée, je pense... Je regrette—ajouta Napoléon avec une inflexion de voix plus douce, qui surprit Catherine et lui arracha cette exclamation: «Ah! le coquin! comme il l'enjôle!»—de vous éloigner à la veille de votre heureuse union, mais une absence d'aussi courte durée ne saurait que vous rendre plus agréable le retour. Vous reviendrez demain assez tôt pour conduire votre jolie fiancée à l'autel, plus dispos, plus satisfait, ayant servi votre Empereur, et vous justifierez ainsi la confiance que je mets en vous et le nouveau grade que vous venez d'obtenir...
—Sire! pour vous on va au bout du monde!...
—Très bien!... mais je ne vous demande pour le moment que d'aller jusqu'à Paris... ce n'est qu'à dix lieues d'ici... Ah! prenez cet ordre... il vous donnera l'accès du ministère... A demain, colonel!
Et l'Empereur, ayant remis à Henriot l'ordre qu'il avait fait préparer par Méneval, congédia le jeune officier, fier de la mission qui lui était accordée, ravi de la faveur que lui témoignait le souverain, et dont il était bien éloigné de soupçonner la véritable cause.
La maréchale, ayant surpris cet entretien, s'était redressée, le visage empourpré, le cœur battant, en proie à une de ces violentes explosions qui lui avaient valu jadis, dans le quartier Saint-Roch et aux camps avec Lefebvre, sa réputation et son sobriquet.
Elle avait éloigné son oreille de la cloison, Napoléon ayant alors parlé à voix basse à Duroc, qui s'était bientôt retiré pour faire place à M. de Narbonne, aide de camp de service, donnant à l'Empereur des renseignements sur l'attitude, dans les salons de Paris, de l'ambassadeur de Russie, et relatant les propos qu'il avait tenus dans un dîner où assistait Talleyrand.
Il n'y avait plus rien à entendre. Elle en savait assez, beaucoup trop même.
—Mille bombes! grommela-t-elle en se campant le poing sur la hanche, retrouvant une de ses attitudes de cantinière de Sambre-et-Meuse, au milieu du corridor sombre et désert, comme si elle se fût adressée à un auditeur invisible, non! cela ne se passera pas ainsi!... Il ne sera pas dit que cet imbécile d'Henriot se trouvera jobardé comme cela la veille de ses noces... Il n'y a vu que du feu, l'innocent, à cette histoire de portefeuille... Heureusement, je veille au grain, moi!... Mais que faire? Avertir Henriot, c'est amener du bruit, peut-être rompre le mariage... et puis, il a l'air si content, ce garçon, pourquoi lui faire de la peine... Qu'il ignore tout, cela vaudra mieux... c'est Alice qu'il faut avertir...
Elle avait fait quelques pas; elle se ravisa, s'arrêta...
—Non! Alice n'a pas à savoir ce que je ferai... les jeunes femmes sont coquettes, légères, inconscientes, elles ne s'aperçoivent que lorsqu'il est trop tard, des imprudences commises... elle aime certainement Henriot... mais l'empereur est si puissant!... peut-être est-elle flattée de son attention... Quelle femme aurait l'énergie de lui résister?...
Un sourire éclaira sa physionomie bouleversée, et ses traits irrités s'adoucirent:
—Moi, ça m'est arrivé, c'est vrai!... fit-elle en se dandinant, mais ça ne compte pas!... je ne suis pas une femme, moi, j'ai servi aux grenadiers... Cette mauviette d'Alice n'a pas de force... si elle tombe dans les pattes de l'Empereur, elle est prise... La prévenir, c'est la pousser droit au piège... Non! j'agirai seule; mais comment?... Henriot ne doit pas partir sur-le-champ, l'Empereur lui a recommandé d'attendre... J'ai une heure devant moi, au moins; c'est suffisant... j'vas toujours prévenir Lefebvre!
Et, retroussant cavalièrement sa longue jupe de riche lampas de Lyon, Catherine parcourut vivement le couloir, passa dans la salle à manger, traversa plusieurs salons, interrogeant, demandant si l'on avait vu le maréchal.
A la fin, dans l'embrasure d'une fenêtre, elle découvrit Lefebvre causant avec cet ancien écuyer du roi de Westphalie, M. de Maubreuil, dont elle avait si brusquement quitté la compagnie après que madame de Montesquiou le lui eut présenté.
Elle s'approcha vivement, s'efforçant de masquer sous un air riant son anxiété, et s'adressant à Maubreuil:
—Vraiment, monsieur, je joue de malheur avec vous... il y a un instant, je fus forcée de vous quitter pour une affaire... d'intérieur, très urgente... Vous comprenez cela, n'est-ce pas? avec tant de monde à recevoir en présence de Sa Majesté, et vous m'aurez certainement excusée... Je vous retrouve ici, mais voici qu'il faut que je vous enlève le maréchal, interrompant votre conversation... Mon Dieu! vous me pardonnerez cette fois encore; un jour comme celui-ci, des maîtres de maison ne s'appartiennent pas!...
Elle ponctua son congé d'une belle révérence, pour indiquer à Maubreuil que l'entretien était terminé. En même temps qu'elle tirait la jambe et qu'elle tendait le buste selon les principes savants enseignés par maître Despréaux pour les saluts de cérémonie, elle faisait des signes réitérés à Lefebvre pour lui indiquer de s'en aller, lui aussi, de la rejoindre à l'écart.
Maubreuil, avec une grave politesse, se hâta de répondre que c'était à lui d'être excusé, importunant ses hôtes au milieu d'une réception. Il ne disait d'ailleurs au maréchal que des choses qui pouvaient être ajournées. On reprendrait, dans un moment plus propice, la conversation.
—Oui, cher monsieur, nous reparlerons de votre étrange, de votre invraisemblable conviction, dit Lefebvre avec son ordinaire bonhomie; croirais-tu, ma chère, que M. le comte de Maubreuil, qui revient de Londres, est persuadé que nous allons avoir la guerre avec la Russie?... Voyons! est-ce croyable?... est-ce que l'empereur Alexandre n'est pas l'ami, l'admirateur, l'élève, comme il l'a dit, de notre Empereur?... Alexandre ne jure que par Napoléon... D'abord, je les ai vus s'embrasser, moi, à Erfurt!...
—Ah! monsieur prévoit une guerre avec les Russes?... M. de Maubreuil pourrait être meilleur prophète que tu ne le crois! répondit Catherine d'un ton sérieux. Les paroles de Napoléon, lors de l'audience aux Tuileries, lui revenaient à la mémoire.
—Pardonnez-moi, madame la duchesse, reprit Maubreuil avec une grâce parfaite, je ne veux pas attrister votre fête par des présages fâcheux... j'espère me tromper, et M. le maréchal me pardonnera de l'avoir retenu pour de si incertaines conjectures...
Et, saluant Lefebvre, il s'avança vers Catherine et très bas lui dit:
—C'est à vous, surtout, madame la duchesse, que je désirais parler... Je suis envoyé par M. de Neipperg, qui est à Londres... Où et quand puis-je vous voir, loin des indiscrets?... Ce que j'ai à vous dire a de l'importance et ne doit pas être entendu ni deviné ici... Nous sommes trop près...
Et Maubreuil, d'un coup d'œil, désigna le salon réservé à Napoléon.
Au nom de Neipperg, la maréchale avait tressailli. Elle soupçonnait quelque nouvelle intrigue dont Marie-Louise était l'objet.
Inquiète, elle dit rapidement, à voix basse, à Maubreuil:
—M. de Neipperg n'est pas à Paris, au moins?...
—Non, madame, je l'ai laissé à Londres... il se disposait à se rendre à Saint-Pétersbourg, avec une mission de son gouvernement.
—Vous me rassurez!... Eh bien, monsieur le comte, pour que nous puissions parler librement de notre ami, allez m'attendre dans mon appartement... j'irai vous rejoindre aussitôt que l'Empereur se sera retiré...
—Votre appartement? dans quelle partie du château se trouve-t-il? Il est inutile que je m'informe. On pourrait s'étonner de ma présence à cette heure tardive chez vous...
—Il est facile de vous orienter... Mon boudoir, où je vous prierai de vouloir bien prendre patience jusqu'à ce que je vous rejoigne, donne sur le salon où sont exposés les cadeaux et la corbeille de noces de la mariée... vous le traverserez... Ah! reprit en riant la maréchale, n'allez pas vous tromper au moins et pénétrer chez la jeune épousée... D'ailleurs, je vais vous y faire conduire!...
La maréchale fit signe à un valet de pied et lui donna une brève instruction. Maubreuil, après avoir salué profondément, suivit ce domestique. Son sourire mauvais des jours de grandes coquineries avait reparu sur ses lèvres minces.
Catherine prit alors son mari par le bras et l'emmena vers la fenêtre:
—Écoute, lui dit-elle, il y a du nouveau...
—Quoi?... la guerre avec la Russie?...
—Il ne s'agit pas de cela pour le moment.. mais d'Henriot... d'Alice...
—Est-ce qu'ils sont malades... ou brouillés?
—C'est bien pis! l'Empereur trouve Alice à son goût... il la veut...
—Diable!... une drôle d'idée qu'il a là, par exemple, l'Empereur!
—Tu trouves cela une drôlerie, toi! s'écria Catherine dardant des yeux furibonds sur Lefebvre, qui recula, intimidé.
—Mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse! dit-il, en haussant les épaules, est-ce qu'il me consulte sur ses amours, l'Empereur?... est-ce que je peux l'empêcher de se toquer d'Alice, moi?...
—Non!... mais tu peux, tu dois te mettre entre lui et Alice... C'est la femme d'Henriot, Lefebvre, ce sont nos deux enfants... Nous est-il possible de ne pas les défendre contre le malheur qui les menace?...
—C'est-à-dire les défendre contre l'Empereur!...
—Tu hésites... tu as donc peur, toi, Lefebvre!...
—Oui... j'ai peur... tu sais bien de qui? Il n'y a que lui, en Europe, qui soit capable de me faire cet effet-là... Aussi, quand je le vois, je ne suis jamais à mon aise, quoique je l'aime bien... Rien qu'en me regardant, tu sais, avec ses yeux!...il me retourne la peau, cet homme-là!... enfin, je ne me vois pas du tout empêchant Napoléon de prendre une ville ou une femme si ça lui plaît... Non! Catherine, je me fourrerais dans un caisson, plutôt que d'oser dire: «Sire, vous ne ferez pas cela!...» D'abord, il m'enverrait promener...
—Eh bien! moi, je le lui dirai... et il ne m'enverra pas du tout où tu dis...
—Tu auras cette audace?
—Pardine! oui, je l'aurai... Avec cela que je ne lui ai pas déjà parlé plusieurs fois à l'Empereur... il ne m'a jamais empêchée de lui dire ce que je pensais, moi!...
Lefebvre regarda sa femme avec une admiration mélangée de stupeur, comme on contemplerait un audacieux explorateur qui va entrer dans le gîte d'un lion ou descendre dans un volcan en éruption.
—Prends garde, au moins, de ne pas me brouiller avec l'Empereur! recommanda-t-il, fort inquiet sur la démarche de Catherine.
La maréchale leva à deux reprises son épaule gauche et dit:
—Tu n'es qu'un imbécile!
—Tu parles comme Napoléon! murmura Lefebvre en recevant ce compliment.
Mais déjà Catherine l'avait planté là, car elle venait de voir un mouvement se produire dans la foule des invités vers le petit salon: l'Empereur allait probablement se retirer, il fallait saisir le moment et lui parler, seule, face à face, bravement.
C'est au gîte qu'il fallait aborder le lion.
VII
SANS-GÊNE EMBRASSE NAPOLÉON
L'Empereur accueillit gracieusement la maréchale. Il était tout à fait dans ses bonnes lunes. Il la félicita sur l'ordonnance de sa fête et lui adressa même un compliment, qui, en d'autres moments, l'eût particulièrement flattée, sur sa bonne grâce et son excellente façon de recevoir ses hôtes.
Comme Napoléon débitait ses agréables propos, en manière de congé, tout en faisant signe à Duroc de commander son service pour la rentrée dans ses appartements, la maréchale, avec un léger tremblement dans la voix, lui dit:
—Sire, vous êtes trop bon de nous témoigner votre satisfaction... Nous avons fait ce que nous avons pu, Lefebvre et moi, pour vous offrir une hospitalité qui ne fût pas trop indigne de vous...
—Et vous avez réussi en tout point, madame la duchesse!
—Merci, oh! merci!... mais, écoutez-moi, à présent, Sire, fit-elle d'une voix de suppliante, j'ai une grâce à vous demander...
—Une grâce? dit l'Empereur surpris, et laquelle?... parlez!...
—Sire, je n'ose..., j'ai si grande crainte d'offenser Votre Majesté...
—Est-ce donc si grave que cela?... Voyons, finissons-en! de quoi s'agit-il?...
—Du colonel Henriot, Sire!
La voix de Catherine tremblait en prononçant ce nom.
Elle regarda, avec angoisse, l'Empereur, dont les sourcils s'étaient contractés.
Il n'avait plus du tout sa bonne physionomie des jours contents et la lune avait changé.
—Eh bien! qu'y a-t-il pour le colonel Henriot?... Vous l'avez peut-être vu se mettre en route?... avez-vous besoin de lui?... ce n'est pas vous qui l'épousez, que je sache!
—Non, Sire, c'est mademoiselle Alice de Beaurepaire, mon Alice, que j'aime comme ma fille... C'est le bonheur d'Henriot que je défends, c'est peut-être la vie d'Alice que je viens vous demander, à genoux, Sire!... grâce!... soyez bon! soyez généreux!...
—Que voulez-vous dire? Auriez-vous, dans l'étourdissement de cette fête, perdu un peu de ce jugement que je me plaisais à reconnaître et à louer en vous, duchesse? fit l'Empereur, légèrement troublé et cachant sa confusion sous une brusquerie ironique.
—J'ai toute ma raison et Votre Majesté sait trop bien que, s'il y a une folie quelque part, ce n'est pas moi qui suis à la veille de la commettre...
—Vous êtes bien audacieuse de me parler ainsi... Qui vous en a donné le droit?
—Vous, Sire!... Oh! écoutez-moi!... vous êtes grand, vous êtes puissant... la terre vous admire... tout le monde est à vos genoux et nul n'ose braver la moindre de vos volontés... Pour tout l'univers vos désirs sont des ordres, et vos fantaisies ne trouvent que des complaisants... Seule, je risque votre colère en vous disant ce que personne n'aurait le courage de formuler en votre présence...
—Non, personne, en vérité, n'aurait cette audace, cette insolence!... mais continuez, je veux savoir jusqu'où ira votre impertinence... vous vous croyez donc tout permis, madame?...
—Sire, je puise ma témérité dans l'amour que j'ai pour vous, pour votre gloire... J'ai pénétré vos desseins... je sais que vous avez conçu une passion... est-ce bien une passion? c'est un caprice, une curiosité d'un instant, j'en suis certaine... Oh! ne vous abandonnez pas à cette fantaisie... puisque vous pouvez tout, commandez à vous-même... ne vous laissez pas entraîner quand vous êtes assez fort pour ne point céder à ce qui gouverne les autres hommes!... Que Votre Majesté ne change pas une journée de joie en une longue suite d'années de deuil... Alice est une innocente et douce jeune fille, Henriot un bon soldat, un de vos dévoués serviteurs, il l'a prouvé, Sire; ne faites pas à tous deux leur malheur, et après les avoir comblés de votre faveur, ne les accablez pas du poids de votre volonté... respectez le bonheur de ces deux jeunes gens, Sire, vous le devez, et vous le pouvez!
—Cette femme est folle, en vérité! grommela Napoléon, un peu décontenancé.
Et, pour se remettre, il tira sa tabatière et y puisa nerveusement deux larges pincées de tabac, qui, en s'éparpillant, atteignirent la maréchale et la firent éternuer:
—A vos souhaits! dit machinalement Napoléon, continuant à remuer son tabac.
—Merci, et vous pareillement, Sire! répondit Catherine, et, reprenant aussitôt le fil de sa supplique, elle retraça, avec émotion, la naissance hasardeuse des deux enfants, leur enfance côte à côte dans un berceau qui souvent reposait sur l'affût d'un canon... Ils avaient été bercés par la fusillade de l'armée de Sambre-et-Meuse, et Henriot avait tenu un fusil avant d'avoir perdu ses dents de lait... Alice, séparée de lui, l'avait retrouvé au cours de la glorieuse campagne d'Allemagne... leurs amours d'enfance s'étaient ravivées et le mariage avait été décidé après la victoire... L'Empereur n'avait-il pas promis de signer au contrat de ce jeune officier, qui lui avait pris la ville de Stettin avec un peloton de cavaliers?... Tant de grâce, de jeunesse, de vaillance devaient inspirer à l'Empereur un sentiment de bienveillance et de protection, les jeunes gens en étaient dignes... Venu dans ce château, que tenaient de sa bonté deux anciens serviteurs, un soldat des premiers jours comme Lefebvre, une amie des heures de jeunesse, comme sa femme, Napoléon ne pouvait y payer son hospitalité par le désespoir et le déshonneur...—Sire, vous n'infligerez pas ce châtiment à votre vieille Sans-Gêne de maudire l'inspiration qu'elle eut de solliciter de vous l'honneur de votre présence au mariage de ceux qu'elle considère comme ses deux enfants!... termina-t-elle, en se jetant aux pieds de l'Empereur.
—Relevez-vous, duchesse!... on pourrait vous surprendre dans cette posture, car j'attends le duc de Frioul, et cette situation ferait naître de fâcheux commentaires... on se demanderait quelle grâce je pouvais refuser à la femme de mon vieux camarade Lefebvre...
Et avec gravité, l'œil redevenu clair, le front reprenant sa sérénité, Napoléon aida Catherine à se relever.
L'espoir donnait de l'aplomb à la maréchale. Elle sentait qu'elle avait trouvé le moyen d'émouvoir l'Empereur et que sa cause se trouvait à moitié gagnée. Elle résolut de revenir à la charge. Le cœur, comme le fer, demande à être battu quand il est chaud.
—En renonçant à cette amourette, qui détruirait le bonheur de deux êtres dignes de votre protection, Sire, vous ne vous montrerez pas seulement humain et bon, vous serez en même temps habile et prévoyant...
—Que voulez-vous dire, duchesse? des menaces, à présent?...
—Non... des avis tout au plus, Sire!... Vous êtes au faîte de la puissance et vous ne trouvez autour de vous que louanges et acclamations; mais votre trône, si solide qu'il soit, est sapé par la trahison... Dans toutes ces foules dorées qui s'inclinent et vous font cortège, je devine bien des langues qui mentent, bien des regards qui luisent faux, et plus d'une échine qui n'attend qu'une circonstance pour se redresser... Vous avez le talon sur la tête de ces serpents chamarrés, et pas un n'ose mordre, mais qu'un événement se produise...
—Vous voulez parler de ma mort?... dit avec calme Napoléon... Oh! j'y suis préparé... oui, quand je ne serai plus là, tous ceux que j'ai contenus, dominés, écrasés peut-être, se relèveront pleins de venin... et mon fils aura à se défendre contre eux... Eh bien! après?... qu'y voulez-vous faire et où tend ce langage irrespectueux, que je pardonne à cause de l'intention, mais que je ne saurais entendre plus longtemps?
—Au nom de votre enfant, Sire, ne découragez pas, ne blessez pas vos meilleurs serviteurs... Croyez-vous que si vous me repoussez, si malgré tout, vous donnez suite à vos desseins, le bruit ne se répandra pas de cette aventure et qu'elle n'aura pas pour conséquence la désaffection d'un certain nombre de ceux qui déjà, peut-être, regardent par delà les frontières en cherchant un prétexte, une excuse à des défections, à des trahisons que vous ne soupçonnez pas, Sire, mais que nous devinons, que nous voyons, que nous savons, Lefebvre et moi, parce que nous vous aimons!...
—Vous savez des trahisons et vous ne me nommez pas les traîtres!
—Votre Majesté ne me croirait pas si je lui donnais les noms...
—Parbleu! je vois où vous voulez en venir... Fouché, Talleyrand... toujours les mêmes!... J'ai les oreilles rebattues de dénonciations contre eux! fit avec impatience Napoléon.
—Je souhaite que l'avenir ne se charge pas de justifier les courageux dénonciateurs, répondit Catherine avec fermeté; mais, Sire, considérez qu'il y a aussi vos généraux, vos anciens compagnons d'armes. Beaucoup parmi ceux-ci sont las de vous suivre sur tous les champs de bataille où vous les menez; d'autres sont fatigués de toujours voir remettre au lendemain le moment où ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils ont acquis, de ce qu'ils ont entassé dans leurs poches, dans leurs châteaux, où ils sont comme des voyageurs descendus à l'hôtellerie entre deux chevauchées... Enfin, il en est qui, pour se justifier d'une impatience qui déjà se lit dans leurs yeux, ne craignent pas de répandre sur vous mille bruits calomnieux; des gazetiers sans scrupules les reproduisent dans des feuilles que vos ennemis se prêtent et se disputent à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... Oh! n'allez pas fournir un nouveau virus à ces plumes empoisonnées!...