Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome

Part 6

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Là, après avoir parcouru vestibules, salons d'honneur, chambres de gala et salles à manger de grande réception, la maréchale conduisit le cortège vers une galerie, sur la porte de laquelle était peinte une épée à coquille simple, épée ancienne, de simple garde ou de sergent, croisée d'un bâton de maréchal avec une couronne ducale et un chapeau de vivandière au-dessus, armoiries singulières et naïves.

On entra. La pièce était nue. Une série d'armoires fermées garnissait seulement les murailles.

Catherine ouvrit la première de ces armoires.

Accrochée, une robe de toile, à petits bouquets fanés, pendait auprès d'un jupon court, surmontée d'un bonnet à barbes de dentelles.

—Mon costume de blanchisseuse, celui que je portais quand je connus Lefebvre, dit avec simplicité la maréchale. Ah! c'était l'époque où l'on prenait les Tuileries d'assaut, où l'on chassait les tyrans!

—Et où tu me faisais sauver la vie à un chevalier du poignard! ajouta Lefebvre à mi-voix.

—Chut! dit Catherine montrant Henriot, tu sais bien qu'on ne doit parler ni ici, ni chez l'Empereur, de celui qui n'est plus pour nous qu'un ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle à haute voix, en ouvrant la seconde armoire, voici mon uniforme de cantinière, celui que je portais à Verdun, à Fleurus... Tenez, regardez la déchirure produite par la baïonnette d'un Autrichien...

Tous les invités s'approchèrent et contemplèrent avec une curiosité respectueuse le costume qui évoquait tant de combats passés, la blessure de Catherine et la gloire de son mari.

—Cette troisième armoire, continua Catherine, poursuivant le voyage à travers son passé, contient ma belle robe de maréchale, lorsque je fus au camp de Boulogne où Lefebvre reçut de la main de l'Empereur la plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur...

On fit quelques pas.

—Passons à d'autres vêtements qui rappellent de grands souvenirs, dit-elle... Voici ma robe de sacre... mon manteau de cour, pour ma présentation à l'Impératrice..., ma pelisse de voyage lorsque j'allai retrouver Lefebvre à Dantzig!...

Elle énumérait ainsi successivement tous ses costumes qu'elle avait conservés pieusement, en ouvrant successivement les placards où ces témoins de sa vie avaient été alignés et rangés.

Arrivant enfin à une dernière armoire, Catherine dit en souriant:

—Nous regarderons celle-ci tout à l'heure... au tour de la défroque de Lefebvre à présent!...

Et, comme elle l'avait fait pour elle, successivement, elle fit voir l'uniforme de garde-française qu'avait porté Lefebvre avant la Révolution, son sabre de lieutenant de la garde nationale au 10 août, son costume de voltigeur au 13e léger, puis son uniforme de général, quand il avait remplacé Hoche à l'armée de la Moselle, son habit de sénateur, son grand uniforme de maréchal de France...

Les broderies ternies, les passementeries fanées, les brûlures faites par la poudre, les trous témoignant du passage d'une lance russe ou d'un sabre autrichien, faisaient de ce vestiaire domestique comme le musée de la gloire, le reliquaire de la piété patriotique...

Tous les assistants étaient émus et nul ne songeait à railler, quand, ouvrant la dernière armoire qu'elle avait réservée, Catherine offrit à leurs regards deux costumes de paysans alsaciens, l'un d'homme, l'autre de femme:

—Avec ces humbles vêtements, Lefebvre et moi nous voulons être enterrés, dit-elle... cette jupe, je l'ai portée paysanne, cette blouse fut celle de Lefebvre quand il était au moulin, dans son village... avec ces modestes habits nous irons dormir ensemble pour toujours!...

—Oui... c'est mon vœu le plus cher! dit Lefebvre; vous le voyez, mes amis, voilà nos armoiries à nous et nos galeries d'aïeux!... L'Empereur nous a faits duc et duchesse, nous sommes restés ce que nous étions... et quand on enterrera Lefebvre, le soldat, et Catherine, la cantinière, dépouillés alors de leurs dignités, de leurs habits de cour, nous voulons qu'on dise d'eux tout simplement:

—Lefebvre et sa femme, la Sans-Gêne, n'avaient point de portraits généalogiques à montrer... leurs parchemins c'étaient leurs habits de travail ou de combat... ce n'étaient point des descendants, eux, ce furent des ancêtres!...

VI

L'EMPEREUR AMOUREUX

Pendant la visite à l'armoire aux reliques domestiques que Lefebvre et Catherine avaient dirigée, Napoléon s'était retiré dans le pavillon séparé mis à sa disposition par ses hôtes.

Il avait annoncé son intention de passer la nuit sous le toit hospitalier de Lefebvre et de ne retourner que le lendemain matin à Paris, après la cérémonie religieuse qui devait être célébrée dans la chapelle du château.

Un service de courriers et d'estafettes avait été organisé, et l'Empereur, qui avait emmené son secrétaire Méneval, continuait à expédier ses affaires courantes. Il travaillait partout et partout se trouvait chez lui.

Jusqu'à l'heure du dîner, l'Empereur parut distrait. Il s'informait de l'heure. Il marchait fiévreusement dans la pièce qui lui servait de cabinet, ouvrant brusquement la porte du salon voisin comme s'il devait y rencontrer quelqu'un d'attendu et la refermant avec la même vivacité, ainsi qu'à la suite d'une fausse joie, montrant un éclair de désappointement dans les yeux.

Son secrétaire s'apercevait de son impatience, mais il ne pouvait en deviner la cause. Il attribuait aux nouvelles équivoques reçues de la cour de Russie la visible inquiétude de Napoléon.

A la fin, comme n'y tenant plus, l'Empereur s'écria:

—En voilà assez pour cette après-midi, Méneval... vous pouvez vous retirer et prendre votre part des réjouissances que prodigue le duc de Dantzig à l'occasion du mariage de son pupille, le colonel Henriot... Amusez-vous, Méneval, c'est de votre âge... et puis une fête nuptiale dispose toujours à la gaieté!...

Il cherchait ses mots, comme s'il avait une question à poser qui l'embarrassait. Il reprit bientôt, tandis que le secrétaire rassemblait ses papiers, bouchait l'écritoire et serrait dans un portefeuille fermant à clef les notes et les originaux de la correspondance:

—Tout le monde ici semble être fort joyeux... Le bal sera animé... il me semble qu'il y a de fort jolies femmes... Avez-vous remarqué la mariée, Méneval, elle m'a paru fort piquante?...

—C'est une des plus charmantes femmes qui se puisse trouver à votre cour, Sire, et le colonel Henriot a fait bien des jaloux...

—Ah! vous la trouvez jolie?... c'est aussi mon avis, dit l'Empereur avec vivacité, puis aussitôt, sur le même ton, désireux de cacher une impression secrète, en profond comédien qu'il était, même dans l'intimité, dissimulant même avec ses plus dévoués serviteurs: Avant de vous retirer, dit-il, préparez-moi donc, mon cher Méneval, un ordre... c'est pour un officier que je puis d'un moment à l'autre envoyer à Paris au ministère de la Guerre afin d'en rapporter le portefeuille F contenant les états de situation des troupes cantonnées dans la région de la Baltique...

—Voici l'ordre, Sire, dit Méneval... il n'y a plus qu'à y inscrire le nom de l'officier que Votre Majesté veut envoyer...

—Laissez-le en blanc... signez par ordre et remettez-moi ce papier... A présent, vous pouvez vous retirer... Ah! envoyez-moi Constant!

Le secrétaire se retira et Constant, en habit noir, l'allure obséquieuse et l'air câlin, se présenta devant son maître, qui lui ordonna de l'habiller.

Constant, fort au courant des habitudes de Napoléon, car il était à son service depuis le Consulat, se dirigea vers le cabinet de toilette, y prit une savonnette, un rasoir, un petit miroir et sur un réchaud à esprit-de-vin fit chauffer l'eau pour la barbe. Ces préparatifs accomplis en silence, il s'approcha de Napoléon et commença à le dévêtir. Il fallait l'habiller, le brosser, le peigner comme un enfant. Il ne touchait à rien et se laissait faire passivement. On eût dit un automate bien réglé. Sa pensée fatiguait loin durant cette inertie physique.

Quand l'eau commença à chanter dans la bouilloire, Constant, sur la pointe du pied, se dirigea vers la porte du cabinet, l'entr'ouvrit, fit un signe muet.

Une ombre haute apparut, raide, se mouvant lentement. L'ombre portait un turban avec aigrette, des pantalons larges, une veste ronde, le cimeterre lui pendait au côté et deux pistolets à pommeaux d'or luisaient à sa ceinture de soie filigranée d'or.

C'était Roustan, le fidèle mameluck,—dont la fidélité, d'ailleurs, comme celle des maréchaux, ne devait pas persister dans les jours de malheur. Cet Oriental, comblé de bienfaits par son maître, qui avait en lui la plus grande confiance, qui ne s'en remettait qu'à lui du soin de sa sécurité, ne voulut pas se déranger après l'abdication. Le climat de l'île d'Elbe ne convenait pas à sa santé. Et puis les Bourbons lui offraient un bureau de loterie. Il le négocia avec fruit et se rendit en Angleterre. Là il se fit voir pour de l'argent. Wellington, qui s'était déjà donné la peu noble satisfaction d'acheter l'ancienne maîtresse de Napoléon, la Grassini, ne manqua pas d'offrir le spectacle du mameluck de l'Empereur, aux fêtes qu'il donnait à l'aristocratie anglaise en l'honneur de Waterloo. A partir du déclin, quand la roue de la fortune tourna et que l'Empereur descendit la pente vertigineuse de la défaite, on ne rencontre plus dans son entourage que des âmes lâches et des faces de traîtres. Roustan, esclave géorgien, musulman fataliste et soumis à la religion du plus fort, eut pourtant une excuse à sa trahison, que ne sauraient invoquer les maréchaux gavés et les courtisans repus qui mordirent si cruellement la main prisonnière qu'ils avaient si patiemment, si complaisamment léchée alors qu'elle tenait encore le sceptre et l'épée. On est presque tenté d'atténuer la perfidie des Anglais en évoquant celle de certains Français, quand les jours noirs furent venus et que l'étoile impériale eut définitivement disparu du ciel d'Europe.

Mais, au château de Combault, Roustan n'avait aucune idée de sa future défection. Qui l'eût prédit se serait exposé à la fureur du mameluck. Il servait ponctuellement et aveuglément son maître. Jamais il ne s'écartait de lui et les assassins devaient s'attendre à le trouver sur leur passage. La nuit, il couchait en travers de la porte de l'Empereur. Maubreuil n'avait pas négligé ce vigilant gardien du seuil, et c'est pourquoi il s'était précautionné, dans un but encore mystérieux, de son auxiliaire Samuel Barker, le sosie napoléonien, susceptible de tromper Roustan et d'égarer sa vigilance.

S'approchant de Constant qui portait la savonnette, Roustan prit le petit miroir et le maintint, applique vivante, devant l'Empereur. Celui-ci, debout, saisit alors le rasoir que Constant lui présenta tout ouvert et repassé. Napoléon se rasait lui-même. Il procéda avec rapidité à l'opération. Puis il se précipita vers le cabinet de toilette, se débarbouilla, se lava les mains, polit ses ongles et revint se confier aux soins de Constant. Celui-ci lui ôta alors sa chemise, son gilet de flanelle, et lui frotta tout le corps avec de l'eau de Cologne. Ce massage terminé, le valet de chambre allait lui passer son caleçon et sa culotte, quand, le repoussant, Napoléon s'élança vers la cheminée, y jeta impatiemment deux énormes bûches, en disant:

—Ah çà! maître drôle, vous voulez donc me faire mourir de froid!

Et il lui pinça l'oreille, selon son habitude, aux moments de belle humeur.

L'Empereur était excessivement frileux. Il lui fallait du feu dans tous ses appartements, même pendant l'été. En toute saison on le voyait charger son lit, la nuit, de chaudes couvertures. Les souffrances du froid durant la campagne de Russie furent pour lui insupportables et en quelque sorte paralysèrent son activité et congelèrent son génie.

Égayé par la flamme claire qui jaillissait de l'âtre ravivé, Napoléon pinça de nouveau l'oreille de son valet de chambre, en disant:

—Vous allez me faire beau aujourd'hui... je désire plaire!...

Et un sourire, où il y avait plus d'ironie que de contentement de soi, glissa entre ses lèvres. Il connaissait trop les hommes, les femmes aussi, pour ne pas savoir que ces soins d'élégance étaient superflus. N'était-il pas l'Empereur? Pour parure il avait sa gloire, son attrait était dans sa puissance. Mais, avec un grand désordre et une indifférence complète pour le luxe personnel, Napoléon avait le goût du costume spécial, des vêtements peu ordinaires, le signalant aux regards, et le faisant se détacher, simple, sans galon ni passementerie, sur le fond d'or de ses généraux et de ses courtisans. L'orgueil flottait dans les pans de la modeste redingote grise et rien que la forme inusitée de son petit chapeau sans plumet ni ganse révélait son soin de paraître différent, même par la coiffure, des autres hommes.

Constant acheva donc d'habiller son maître. Il lui mit aux pieds de légères chaussures, lui passa un gilet de flanelle, sa chemise, puis lui enfila des bas de soie blancs sur un caleçon de toile très fine. Renonçant ce jour-là à la culotte de casimir blanc qu'il portait avec des bottes à l'écuyère, Napoléon désira mettre un pantalon à l'anglaise, très collant, de casimir blanc avec de petites bottes qui lui montaient au milieu du mollet. Elles étaient éperonnées, ces bottes de salon, avec de mignons éperons d'argent, presque invisibles. Ensuite Constant lui ajusta un col en soie noire, une cravate de mousseline, un gilet rond de piqué blanc; l'habit de chasseur que portait ordinairement Napoléon était tout prêt. Il le repoussa et demanda un habit de colonel de grenadiers de sa garde, qu'il mettait plus rarement.

—Le colonel Henriot, dit-il, sera en chasseur, moi en grenadier, cela fera une différence...

Et son énigmatique sourire reparut sur ses lèvres.

Il ajouta presque aussitôt, comme incapable de se contenir, et d'empêcher les paroles qui se pressaient dans sa gorge de s'échapper...

—Elle est fort gentille la jeune épousée... Qu'en dites-vous, maître Constant?

Le valet de chambre qui comprenait à demi-mot, quand son maître, désireux de donner quelques instants à l'amour, lui désignait quelque beauté de la cour qu'il songeait à honorer de ses hommages, fit une grimace où il y avait de l'étonnement et un blâme discret.

—Votre Majesté a fort bon goût, dit-il d'un ton doucereux... cette jeune femme est vraiment digne d'attirer les regards... et dans toute autre circonstance je suis assuré que Votre Majesté n'aurait qu'à lui témoigner de la bonté pour qu'elle s'efforçât de reconnaître sur-le-champ la haute faveur qui lui serait réservée... Mais aujourd'hui... ici, dans ce château, la veille même de son mariage... je crois qu'il vaut mieux que Votre Majesté tourne ses regards et son attention ailleurs...

—Alors, vous croyez inutile toute démarche? demanda l'Empereur naïvement, un peu honteux, comprenant parfaitement les très plausibles objections de son valet de chambre.

—Je crois que Votre Majesté perdrait ses hommages... au moins pour le moment, répondit nettement Constant.

Et il ajouta aussitôt:

—Si Votre Majesté est désireuse de prendre quelques distractions, il y a ici nombre de dames qui seront fort heureuses de dédommager leur empereur de cette petite déconvenue et de lui faire prendre patience...

Et, avec la familiarité qui était permise à Constant, introducteur ordinaire des amoureuses de Napoléon dans le petit entresol des Tuileries, où jadis logeait Bourrienne et qui communiquait par un couloir sombre avec la chambre officielle, le valet de chambre, Mercure en titre, se hâta de dire:

—Il y a en ce moment à Combault madame de Rémusat... madame de Luçay...

Napoléon fit un geste d'impatience.

—Laissez ces dames coqueter avec mon aide de camp... Voyons! suis-je prêt?... ma toilette est achevée... Eh bien! prenez ce flambeau... le dîner est servi et l'on m'attend depuis longtemps!...

Constant, voyant ses offres de galants services refusées, demeura surpris du ton de l'Empereur. Il prit le flambeau en hochant la tête et précéda Napoléon dans la pièce où l'attendait l'officier de service. Il murmurait, avec sa profonde expérience des boutades amoureuses de son maître:

—Le colonel Henriot fera bien de monter la garde, cette nuit, à la porte de sa fiancée, s'il veut demain la conduire à l'autel dans sa robe nuptiale!

Au dîner qui fut somptueux et longuement servi, on remarqua avec la plus grande surprise que l'Empereur demeura, jusqu'au troisième service, à table, lui qui se levait d'ordinaire aussitôt les premiers plats servis.

Il prolongea le dîner, lançant au grand maréchal, placé auprès d'Alice de Beaurepaire, des questions et des regards qui s'adressaient surtout à sa jolie voisine.

Duroc répondait de son mieux, facilitant le manège de l'Empereur qu'il n'avait pas tardé à surprendre. Tous les généraux, tous les courtisans de Napoléon étaient un peu ses pourvoyeurs. Lorsqu'il avait jeté son dévolu sur quelque dame réputée aimable, susceptible d'être, entre deux dépêches, entre deux audiences, presque entre deux portes, honorée de l'amour instantané et tout physique dont il était en ces occasions capable, c'était à qui s'empresserait de deviner, de favoriser, de devancer les désirs du maître. Les maris, indirectement, par leur surveillance molle, encourageaient leurs femmes à l'auguste adultère; les amants, négligeant leurs maîtresses, les poussaient à une si flatteuse trahison; les pères laissaient orgueilleusement leurs filles s'égarer du côté du canapé impérial. Ces élégants proxénètes portaient, les uns, des titres sonores de la plus vieille aristocratie française; les autres, des noms retentissants que la victoire avait blasonnés; mais tous, également inconscients et asservis, ne pensaient qu'à se montrer complaisants domestiques. Constant avait des ducs et des maréchaux pour collègues dans le service du petit entresol.

Ceux qui ont reproché à Napoléon son immense orgueil, son dédain des sentiments ordinaires de l'humanité et le souverain mépris des hommes qui perçait dans ses actes, dans ses paroles, dans ses regards, n'ont-ils pas vu que les choses autour de lui justifiaient le dédain et l'orgueil? Quant au mépris, les hommes qui l'approchaient ne le sollicitaient-ils pas? Quel homme résisterait au désir de se trouver grand au milieu d'une foule agenouillée? Durant quinze années de vraie puissance, Napoléon ne vit autour et devant lui que des nuques inclinées. Patience! viennent l'Anglais, le Prussien, le Russe et l'Autrichien enfin victorieux, et toutes ces échines courbées se redresseront, les anoblis d'hier avec les hobereaux de jadis iront faire la courbette devant le ventre de Louis XVIII, et, pour faire oublier leurs services d'alcôve et leurs fonctions d'antichambre, tous ces auxiliaires de Constant s'efforceront de reléguer bien loin, dans l'Afrique australe, celui dont la vue seule évoquerait leur ancienne domesticité.

Le charme qu'éprouvait visiblement l'Empereur en la présence de la fiancée d'Henriot, à la ronde des courtisans et des dignitaires, par des clins d'yeux significatifs, des coudes poussés, des toussements étouffés, et des prises de tabac offertes avec malice et acceptées d'un air entendu, bien vite fut signalé, constaté et commenté; seul, Lefebvre, très occupé par ses devoirs de maître de maison, comme le futur mari, ne s'était aperçu de rien. Cécité naturelle. Ordre logique.

Mais la préoccupation de Napoléon, si visible quand Duroc se penchait vers Alice, semblant lui traduire la pensée d'amour et de convoitise qui jaillissait en éclairs des yeux si vifs, si étranges de son maître, puis l'embarras inattendu que témoignait l'amoureux despote quand il adressait directement la parole à la fiancée d'Henriot, tout ce manège révélateur n'avait pas échappé à la maréchale.

Elle frémissait d'impatience. Sous la table ses pieds agités et nerveux se heurtaient, comme des cymbales sourdes, rythmant sa nervosité. Elle sentait le sang empourprer ses joues. Elle aurait voulu se lever, lâcher ses convives, intervenir, parler, et avec le sans-façon dont elle avait fait montre deux ou trois fois, dans des entrevues mémorables, apostropher Napoléon, lui reprocher son dessein, l'en détourner, et, avec audace, comme lors de la terrible scène de nuit du palais de Compiègne, où il s'était agi de sauver Neipperg, préserver l'honneur d'Alice et garder à Henriot le cœur de sa femme. Oh! elle savait bien ce qu'il fallait dire! Elle connaissait l'art de prendre Napoléon, de le surprendre surtout. Mais il fallait l'aborder, se trouver face à face avec lui. Et l'étiquette la clouait sur sa chaise, devant l'Empereur. Elle mâchonnait avec rage son pain, sans toucher aux plats qu'on lui passait et, par moments, pour se soulager, elle décochait des regards furieux à Lefebvre, qui, ne comprenant rien à l'émotion de sa femme, roulait autour de lui de gros yeux ahuris et se disait avec inquiétude:

—Est-ce que j'aurais, sans m'en apercevoir, lâché quelque sottise?... L'Empereur n'a pourtant pas son air des mauvais jours... jamais, au contraire, il ne m'a paru de meilleure humeur... Pourquoi donc Catherine me regarde-t-elle ainsi? Pour sûr il y a quelque chose, mais quoi?...

Cette sérénité impériale qu'il constatait le rassurait un peu. Pourtant, il ne parvenait pas à deviner le motif qui rendait Catherine si visiblement irritée. Oh! il la connaissait bien, sa bonne femme! Il ne se trompait jamais à sa physionomie. «Elle a mis son bonnet de travers, ce matin! murmurait-il; gare la bourrasque!» Et il se faisait tout doux, tout gentil, laissant passer la trombe et grêler l'averse. Mais quel accroc à la réception, quelle anicroche, quel contretemps avaient pu troubler ainsi la maréchale? Tout ne se passait-il pas admirablement? Les invités se montraient ravis, la fête bien ordonnée n'attirait que des compliments, et l'Empereur souriait. Qui diable avait dérangé, en une si belle journée, le bonnet ou plutôt le diadème à plumes de la Sans-Gêne!... Et cette anxiété gâtait au bon maréchal sa satisfaction de maître de maison, sa joie de voir l'Empereur content.

Le dîner s'acheva sans que le pauvre Lefebvre eût trouvé la cause de la tempête qu'il voyait fondre sur lui.

Voulant éviter une explication devant ses invités, car il savait de longue date que rien n'arrêtait Catherine quand elle avait une chose sur le cœur, et qu'il s'agissait de répandre ce trop-plein, il se glissa derrière les courtisans empressés autour de l'Empereur debout, adossé à la cheminée, tenant à la main la tasse de café brûlant que venait de lui tendre Alice, la joue en feu, les yeux brillants.

La jeune épousée avait compris, elle, sinon la colère de la maréchale, du moins la vive impression ressentie par Napoléon, à son aspect. Le grand maréchal avait d'ailleurs facilité par ses très brèves mais très nettes confidences, chuchotées au cours du dîner, l'explication des regards, des soupirs et des attitudes aimables de l'Empereur.

Le café pris, Napoléon passa dans le petit salon qui lui avait été réservé, et où personne ne pouvait pénétrer sans avoir été appelé.

Tout le monde s'était écarté. L'Empereur fit signe à Duroc de le suivre.

Après quelques minutes d'entretien loin des regards et des oreilles, on vit reparaître le grand maréchal.

Il semblait chercher quelqu'un dans la foule brillante des uniformes et des robes décolletées.

Catherine, alors, quitta brusquement madame de Montesquiou, qui lui présentait un des invités, le comte de Maubreuil. Elle n'avait pas perdu de vue le grand maréchal qui disparaissait avec l'Empereur. Elle voulait savoir les instructions confidentielles que le duc de Frioul avait pu recevoir.

—Que complotent-ils là tous les deux? pensa-t-elle. Pour sûr, il s'agit d'Alice!... Ah! mais ça ne se passera pas comme cela!... je suis là, moi! je veille et Napoléon ne me fait pas peur!...

Quand elle vit Duroc, traversant le salon, se diriger vers le fauteuil où se tenait Alice, ayant auprès d'elle Henriot, elle n'y put tenir... elle jeta à Maubreuil et à la gouvernante cette brève excuse:

—Pardon!... un mot urgent à dire au duc de Frioul!...